Lettres choisies (Sévigné), éd. 1846/Lettre 257

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Texte établi par Suard, Firmin Didot, 1846 (pp. 537-538).
◄  Lettre 256
Lettre 258  ►
Lettre 257

257. — DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRESIDENT DE MOULCEAU.[modifier]

Le 27 Janvier 1687.

Si cette lettre vous fait quelque plaisir, comme vous voulez me flatter quelquefois que vous aimez un peu mes lettres, vous n’avez qu’à remercier M. le chevalier de Grignan de celle-ci : c’est lui qui me prie de vous écrire, monsieur, pour vous parler et vous questionner sur les eaux de Balaruc. Ne sont-elles pas vos voisines ? pour quels maux y va-t-on ? est-ce pour la goutte ? ont-elles fait dubien à ceux qui en ont pris ? en quel temps les prend-on ? en boit-on ? s’y baigne-t-on ? ne fait-on que plonger la partie malade ? Enfin, monsieur, si vous pouvez soutenir avec courage l’ennui de ces quinze ou seize questions, et que vous vouliez bien y répondre, vous ferez une grande charité à un des hommes du monde qui vous estime le plus, et qui est le plus incommodé de la goutte. Je pourrais finir ici ma lettre, n’étant à autre fin ; mais je veux vous demander par occasion comme vous vous portez d’être grand-père. Je crois que vous avez reçu une gronderie que je vous faisais sur l’horreur que vous me témoigniez de cette dignité : je vous donnais mon exemple, et vous disais : Psete, non dolet. En effet, ce n’est point ce que l’on pense : la Providence nous conduit avec tant de bonté dans tous ces temps différents de notre vie, que nous ne les sentons quasi pas ; cette perte va doucement, elle est imperceptible : c’est l’aiguille du cadran que nous ne voyons pas aller. Si à vingt ans on nous donnait le degré de supériorité dans notre famille, et qu’on nous fît voir dans un miroir le visage que nous avons ou que nous aurons à soixante ans, en le comparant avec celui de vingt ans, nous tomberions à la renverse, et nous aurions peur de cette figure : mais c’est jour à jour que nous avançons ; nous sommes aujourd’hui comme hier, et demain comme aujourd’hui ; ainsi nous avançons sans le sentir, et c’est un miracle de cette Providence que j’adore. Voilà une tirade où ma plume m’a conduite, sans y penser. Vous avez été, sans doute, de la belle et bonne compagnie qui était chez le cardinal de Bonzi. Adieu, monsieur ; je ne change point d’avis sur l’estime et l’amitié que je vous ai promises.