Lettres choisies (Sévigné), éd. 1846/Lettre 28

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Texte établi par Suard, Firmin Didot, 1846 (pp. 86-88).
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Lettre 28

28. — DE Mme DE SÉVIGNÉ À Mme DE GRIGNAN.[modifier]

À Paris, mercredi 18 février 1671.

Je vous conjure, ma fille, de conserver vos yeux : pour les miens, vous savez qu’ils doivent finir à votre service. Vous comprenez bien, ma belle, que, delà manière dont vous m’écrivez, il faut bien que je pleure en lisant vos lettres. Pour comprendre quelque chose de l’état où je suis, joignez, ma bonne, à la tendresse et à l’inclination naturelle que j’ai pour votre personne, la petite circonstance d’être persuadée que vous m’aimez, et jugez de l’excès de mes sentiments. Méchante ! pourquoi me cachez-vous quelquefois de si précieux trésors ? Vous avez peur que je ne meure de joie ; mais ne craignez- vous pas aussi que je ne meure du déplaisir de croire voir le contraire ? Je prends d’Hacqueville à témoin de l’état où il m’a vue autrefois ; mais quittons ces tristes souvenirs, et laissez-moi jouir d’un bien sans lequel la vie m’est dure et fâcheuse. Ce ne sont point des paroles, ce sont des vérités. Madame de Guénégaud m’a mandé de quelle manière elle vous a vue pour moi : je vous conjure d’en garder le fond ; mais plus de larmes, je vous en prie : elles ne vous sont pas si saines qu’à moi. Je suis présentement assez raisonnable ; je me soutiens au besoin, et quelquefois je suis quatre ou cinq heures tout comme une autre ; mais peu de chose me remet à mon premier état : un souvenir, un lieu, une parole, une pensée un peu trop arrêtée, vos lettres surtout, les miennes même en les écrivant, quelqu’un qui me parle de vous ; voilà des écueils à ma constance, et ces écueils se rencontrent souvent. J’ai vu Raymond chez la comtesse du Lude ; elle me chanta un nouveau récit du ballet ; mais si vous voulez qu’on le chante, chantez-le. Je vois madame de Villars ; je me plais avec elle, parce qu’elle entre dans mes sentiments ; elles vous dit mille amitiés. Madame de la Fayette comprend fort bien aussi les tendresses que j’ai pour vous ; elle est touchée de l’amitié que vous me témoignez. Je suis assez souvent dans ma famille, quelquefois ici le soir par lassitude, mais rarement. J’ai vu cette pauvre madame Amelot ; elle pleure bien, je m’y connais. Faites quelque mention de certaines gens dans vos lettres, afin que je le leur puisse dire. Je vais aux sermons des Mascaron et des Bourdaloue ; ils se surpassent à l’envi. Voilà bien de mes nouvelles ; j’ai fort envie de savoir des vôtres, et comment vous vous serez trouvée à Lyon : pour vous dire le vrai, je ne pense à nulle autre chose. Je sais votre route, et où vous avez couché tous les jours : vous étiez dimanche à Lyon ; vous auriez bien fait de vous y reposer quelques jours. Vous m’avez donné envie de m’informer de la mascarade du mardi gras : j’ai su qu’un grand homme plus grand de trois doigts qu’un autre, avait fait faire un habit admirable ; il ne voulut point le mettre, et il se trouva par hasard qu’une dame qu’il ne connaît point du tout, à qui il n’a jamais parlé, n’était point à l’assemblée[1]. Du reste, il faut que je dise comme Voiture : Personne n’est encore mort de votre absence, hormis moi. Ce n’est pas que le carnaval n’ait été d’une tristesse excessive, vous pouvez vous en faire honneur : pour moi., j’ai cru que c’était à cause de vous ; mais ce n’est point assez pour une absence comme la vôtre. J’envoie pour cette fois cette lettre en Provence ; j’embrasse M. de Grignan, et je meurs d’envie de savoir de vos nouvelles. Dès que j’ai reçu une lettre, j’en voudrais tout à l’heure une autre : je ne respire que d’en recevoir.

Vous me dites des merveilles du tombeau de M", de Montmorency [2], et de la beauté de mesdemoiselles de Valençai. Vous écrivez extrêmement bien, personne n’écrit mieux : ne quittez jamais le naturel, votre tour s’y est formé, et cela compose un style parfait. J’ai fait vos compliments à madame de la Fayette et à M. de la Rochefoucauld et à Langlade : tout cela vous aime, vous estime et vous sert en toute occasion. Vos chansons m’ont paru jolies ; j’en ai reconnu les styles. Ah ! mon enfant, que je voudrais bien vous voir un peu, vous entendre, vous embrasser, vous voir passer, si c’est trop demander que le reste ! Hé bien ! par exemple, voilà de ces pensées à quoi je ne résiste pas. Je sens qu’il m’ennuie de ne vous plus avoir : cette séparation me fait une douleur au cœur et à l’âme, que je sens comme un mal du corps. Je ne vous puis assez remercier de toutes les lettres que vous m’avez écritessur le chemin : ces soinssont trop aimables, et font bien leur effet aussi ; rien n’est perdu avec moi ; vous m’avez écrit de partout : j’ai admiré votre bonté ; cela ne se fait point sans beaucoup d’amitié ; autrement on serait plus aise de se reposer et de se coucher. L’impatience que j’ai d’avoir encore de vos nouvelles et de Roanne et de Lyon n’est pas médiocre ; je suis en peine de votre embarquement, et de savoir ce que vous a paru ce furieux Rhône en comparaison de notre pauvre Loire, à laquelle vous avez tant fait de civilités. Que vous êtes honnête de vous en être souvenue comme d’une de vos anciennes amies ! Hélas J de quoi ne me souviens-je point ? Les moindres choses me sont chères ; j’ai mille dragons. Quelle différence ! je ne revenais jamais ici sans impatience et sans plaisir : présentement j’ai, beau chercher, je ne vous trouve plus ; et comment peut-on vivre quand on sait que, quoi qu’on fasse, on ne trouvera plus une si chère enfant ? Je vous ferai bien voir si je la souhaite, par le chemin que je ferai pour l’aller chercher. J’ai reçu une lettre de M. de Grignan ; il n’y en a point pour vous. Il me mande qu’il reviendra cet hiver ; vous quittera-t-il ? ou le suivrez-vous ? Faites-moi réponse.

M. le Dauphin était malade, il se porte mieux. On sera à Versailles jusqu’à lundi. Madame de la Vallière est toute rétablie à la cour. Le roi la reçut avec des larmes de joie ; et Mme de Montespan avec des larmes... Devinez de quoi. L’on a eu avec l’une et l’autre des conversations tendres. Tout cela est difficile à comprendre, il faut se taire.


  1. Il s’agit ici du roi, qui, désolé du dépari de Mme de la Vallière, ne voulut point mettre cet habit magnifique ; et cette dame n’est autre que madame de Montespan, désignée par une contre-vérité. La plaisanterie un grand homme, etc., est empruntée à Molière. Voyez le Médecin malgré lui.
  2. Henri II, duc de Montmorency, maréchal de France, fut décapité à Toulouse le 30 octobre 1632, pour avoir pris part aux troubles excités par Gaston, duc d’Orléans.