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Le département d'informatique de l’université de New York (New York University - NYU) se trouve à l’intérieur du Warren Weaver Hall, bâtiment à l'allure de forteresse situé à deux blocs à l’est du Washington Square Park. Le souffle généré par l’air conditionné de puissance industrielle crée un fossé d'air chaud tout autour, propre à décourager les vagabonds comme les solliciteurs. Les visiteurs qui osent s’aventurer au-delà sont confrontés à une autre barrière formidable : le bureau de la sécurité qui campe juste derrière l’unique entrée de l’immeuble.
Passé le poste de sécurité, l’atmosphère se détend quelque peu. Cependant, de nombreuses pancartes disséminées dans tout le rez-de-chaussée prêchent les dangers des portes non sécurisées et des sorties de secours bloquées en position ouverte. Pris dans leur ensemble, ces pancartes rappellent que même dans le contexte relativement tranquille de l’avant 11 septembre 2001, à New-York, on n’est jamais assez prudent ni assez soupçonneux.
Ces pancartes offrent un contrepoint thématique intéressant au nombre croissant de visiteurs s'amassant dans l’atrium intérieur du hall. Quelques-uns ressemblent aux étudiants de NYU. Mais la plupart ressemblent à des habitués de concerts hirsutes en train de tuer le temps devant un music-hall dans l’attente du spectacle principal. Pendant une courte matinée, la foule a envahi le Warren Weaver Hall, ne laissant à l'agente de sécurité rien de mieux à faire que de regarder Ricky Lake à la télé et de faire un signe de l'épaule vers la salle voisine chaque fois que les visiteurs demandent « la conférence ».
Une fois à l’intérieur de l’auditorium, le visiteur trouve la personne qui a obligé à arrêter temporairement les procédures de sécurité de l’immeuble. Cette personne est Richard M. Stallman, fondateur du projet GNU, lauréat du prix MacArthur en 1990, du prix Grace Murray Hopper de l’association d’ingénierie informatique (également en 1990), co-récipiendaire du prix Tadeka de la Fondation Takeda en 2001, et hacker au AI Lab par le passé. Comme annoncé par une foule de sites internet destinés aux hackers, y compris celui du Projet GNU, gnu.org, Stallman est à Manhattan, son ancienne ville de résidence, pour prononcer un très attendu discours de réfutation de la récente campagne de la société Microsoft contre la Licence Publique Générale GNU.
Ce discours a pour sujet l’histoire et le futur du mouvement du « logiciel libre ». L’endroit où il est prononcé est significatif. Moins d’un mois avant, à l'école de commerce Stern de la NYU toute proche, le vice-président de Microsoft, Craig Mundie, prononça un discours incendiaire contre la la Licence Publique Générale, ou GPL, dispositif légal conçu par Stallman seize ans auparavant. Conçue pour contrer la vague croissante du secret dans le domaine du logiciel qui submergeait l’industrie informatique — vague perçue pour la première fois par Stallman en 1980 lors de ses déboires avec l’imprimante laser Xerox — la GPL est devenue un outil central de la communauté du logiciel libre. Grâce à la puissance légale du copyright, en termes les plus simples, la GPL verrouille les logiciels en une forme de propriété commune — que les juristes d’aujourd’hui nomment maintenant le « bien commun numérique ». Une fois verrouillés, ces programmes demeurent immuables. Leurs versions dérivées doivent conserver le même copyright — même celles qui ne comportent qu’une infime bribe du code source d’origine. Pour cette raison, plusieurs membres de l’industrie du logiciel qualifièrent alors la GPL de licence « virale », car elle se répand dans tout logiciel qu’elle touche 1.
Dans une économie d’information de plus en plus dépendante des logiciels et toujours plus liée aux standards logiciels, la GPL était devenue la proverbiale « force ». Même les sociétés qui l'avaient d'abord qualifiée moqueusement de socialisme logiciel s'accordaient alors pour en reconnaître les bénéfices. Linux, le noyau de type Unix développé par l'étudiant finnois Linus Torvalds en 1991, est sous licence GPL, comme un grand nombre des plus populaires outils de programmation du monde : GNU Emacs, le Debugger GNU, le compilateur C GNU, etc. Ensemble, ces outils forment les composants d'un système d'exploitation libre développé, nourri et possédé par la communauté mondiale des hackers. Au lieu de voir cette communauté comme une menace, des compagnies high-tech comme IBM, Hewlett Packard, et Sun Microsystems commencèrent à compter sur elle, vendant des applications et des services conçus pour profiter de l'infrastructure toujours grandissante du logiciel libre.
Ils commencèrent aussi à compter réellement dessus comme une arme stratégique dans la guerre sans fin que livre la communauté hacker contre Microsoft, la compagnie de Redmond, état de Washington, qui, pour le meilleur ou pour le pire, dominait le marché des logiciels PC depuis la fin des années 80. En tant que propriétaire du populaire système d'exploitation Windows, Microsoft est dans la position de perdre le plus dans une industrie totalement déplacée vers la GPL. Quasiment toutes les lignes de code source du colosse Windows sont protégées par des copyrights réaffirmant la nature privée du code source sous-jacent ou, tout du moins, réaffirmant la faculté légale de Microsoft de les traiter comme telles. Du point de vue de Microsoft, incorporer des programmes protégés par la « virale » GPL au colosse Windows équivaudrait à faire vider à Superman une bouteille de pilules de Kryptonite. Les compagnies concurrentes pourraient tout à coup copier, modifier et vendre des versions améliorées de Windows, rendant instantanément vulnérable l'irréductible position de la compagnie en tant que premier fournisseur de logiciels orientés vers le consommateur. D'où le souci constant de la compagnie au sujet du taux d'adoption de la GPL. D'où le récent discours incendiaire de Mundie contre l'approche de la GPL et de l'« open source » concernant le développement et la vente de logiciels. Et d'où la décision de Stallman de faire une réfutation publique de ce discours sur le même campus ici et maintenant.
Vingt ans est une longue période pour l'industrie logicielle. Considérez ceci : en 1980, lorsque Richard Stallman jurait contre l'imprimante Xerox du laboratoire d'intelligence artificielle (AI Lab), Microsoft, la compagnie que les hackers considèrent comme la force la plus puissante dans l'industrie mondiale du logiciel, était toujours une compagnie privée embryonnaire. IBM, la compagnie vue comme la plus grande force dans l'industrie du matériel informatique, avait encore à introduire son premier ordinateur personnel et ainsi mettre le feu à l'actuel marché du PC bon marché. Beaucoup des technologies que nous prenons pour acquises - la grande toile mondiale (World Wide Web), la télévision par satellite, les consoles de jeux vidéo à 32 bits - n'existaient pas encore. De même pour les compagnies au sommet de l'establishment des entreprises, tel qu'AOL, Sun Microsystems, Amazon.com, Compaq, et Dell. La liste est longue.
Le fait que le marché de la haute technologie soit allé si loin en si peu de temps est un argument valable pour les deux partis autour du débat sur la GPL. Les défenseurs de la GPL mettent en relief la courte vie de la plupart des composantes matérielles des plateformes informatiques. Face au risque d'acheter un produit aussitôt obsolète, les consommateurs ont tendance à aller massivement vers les compagnies ayant une meilleure survie à long terme. Le résultat est que le marché du logiciel est devenu une arène où « le gagnant prend tout »2. L'environnement actuel du logiciel privé, disent les défenseurs de la GPL, mène au monopole, à l'abus et à la stagnation. Les compagnies dominantes prennent tout l'oxygène du marché au dépens des concurrents et des startups innovantes.
Les opposants à la GPL argumentent le contraire. La vente d'un logiciel est tout aussi risquée, sinon plus, que l'achat d'un logiciel, disent-ils. Sans les garanties légales des licences privées, sans parler des perspectives économiques d'une « application de la mort » (c'est-à-dire une technologie d'avant-garde qui crée un tout nouveau marché)3, les compagnies perdent la motivation pour prendre part au marché. Là encore, le marché stagne et l'esprit d'innovation décline. Comme Mundie l'a noté lui-même dans son discours du 3 mai sur ce même campus, la nature « virale » de la GPL « constitue une menace » pour toute compagnie qui s'en tient au caractère unique d'un logiciel comme atout compétitif. Mundie renchérit :
- Cela sape aussi fondamentalement le secteur du logiciel commercial parce que cela rend impossible la distribution de logiciels sur une base où les clients paient pour le produit plutôt que le seul coût de distribution.
Le succès mutuel de GNU/Linux, le système d'exploitation construit autour du noyau Linux protégé par la GPL, et Windows au cours des dix dernières années révèlent la sagesse des deux perspectives. Néanmoins, la bataille du dynamisme est d'une grande importance dans l'industrie du logiciel. Même les grandes sociétés comme Microsoft comptent sur le soutien des développeurs de logiciels tiers, dont les outils, logiciels et jeux, rendent plus attrayante, pour le consommateur moyen, une plateforme sous-jacente telle que Windows. Citant l'évolution rapide du marché technologique depuis les vingt dernières années, sans parler de l'admirable parcours de sa propre compagnie, Mundie avise ses auditeurs de ne pas trop se laisser emporter par le dynamisme récent du logiciel libre :
- Deux décennies d'expérience ont démontré qu'un modèle économique qui protège la propriété intellectuelle et un modèle commercial qui recouvre les coûts de recherche et développement peuvent créer d'impressionnants bénéfices économiques à redistribuer très largement.4
Ces remontrances servent de fond au discours de Stallman aujourd'hui. Moins d'un mois après ces déclarations, Stallman se tient dos à un tableau noir à l'avant de la salle, nerveux de commencer.
Si les deux dernières décennies ont amené de spectaculaires changements au marché du logiciel, ils ont apporté de plus spectaculaires changements chez Stallman lui-même. Il n'est plus ce hacker mince, rasé de près, qui passait ses journées entières à communier avec son PDP-10 bien-aimé. En lieu et place se trouve un homme d'âge moyen bien portant avec de longs cheveux et une barbe digne d'un rabbin, un homme qui passe le plus clair de son temps à écrire et à répondre à des courriels, haranguant des confrères programmeurs, et donnant des discours comme celui d'aujourd'hui. Habillé d'un T-shirt de teinte d'eau et d'un pantalon de polyester brun, Stallman a tout l'allure d'un ermite du désert sortant d'une cabine d'essayage de l'Armée du Salut.
La salle est remplie de visiteurs qui partagent les mêmes apparences et goûts vestimentaires. Beaucoup viennent parés de leur portable et modem cellulaire : quoi de mieux pour enregistrer et transmettre les paroles de Stallman à un auditoire Internet dans l'expectative. Le ratio des genres est d'environ 15 hommes pour 1 femme, et l'une des 7 ou 8 femmes présentes tient un pingouin en peluche, la mascotte officielle de Linux, alors qu'une autre porte avec elle un ours en peluche.
Richard Stallman, circa 2000. « J'ai décidé de développer un système d'exploitation gratuit ou de mourir en essayant... [mourir] de vieillesse bien entendu. »
Stallman, nerveux, quitte son poste à l'avant de la salle, et prend place sur une chaise du premier rang, tapant quelques commandes sur un portable déjà ouvert. Durant les dix minutes suivantes, Stallman est inconscient du nombre croissant d'étudiants, professeurs et admirateurs passant devant lui au pied de la scène de l'auditorium.
Avant que le discours puisse commencer, le rituel baroque des formalités académiques doit être observé. La présence de Stallman ne mérite pas une, mais deux introductions. Mike Uretsky, co-directeur du centre de technologie avancée de l'école Stern (Stern School's Center for Advanced Technology) présente la première.
« Le rôle d'une université est de favoriser le débat et d'avoir des discussions intéressantes » dit Uretsky. « Cette présentation en particulier, ce séminaire tombe dans ce moule. Je trouve particulièrement intéressante la discussion de "l'open source".»
Avant qu'Uretsky puisse prononcer un autre mot, Stallman se lève en lui faisant des signes de la main tel un automobiliste égaré.
« Je fais du logiciel libre », dit Stallman sous les rires naissants de la salle. « L'"open source" est un tout autre mouvement. »
Les rires font place aux applaudissements. La salle est pleine de partisans de Stallman, des gens qui connaissent sa réputation de précision du langage, sans parler de son conflit très médiatisé en 1998 avec les défenseurs de « l'open source ». La plupart en était venue à anticiper de tels éclats de la même manière que les admirateurs de Jack Benny s'attendaient à un « Mais arrête ça ! », caractéristique de chacune de ses prestations radiophoniques.
Uretsky termine promptement son introduction et cède la scène à Edmond Schonberg, professeur au département des sciences informatiques de NYU. En tant que programmeur et contributeur au Projet GNU5, Schonberg connaît les pièges linguistiques à éviter. Il résume adroitement la carrière de Stallman du point de vue d'un programmeur des temps modernes.
« Richard est le parfait exemple de quelqu'un qui, en agissant localement, a commencé à penser de manière planétaire [à propos de] problèmes concernant la pénurie de code source » dit Schonberg. « Il a développé une philosophie cohérente qui nous contraint tous à réexaminer nos idées sur la manière de produire un logiciel, sur ce que signifie la propriété intellectuelle, et sur ce que la communauté du logiciel représente dans les faits. »
Schonberg invite Stallman sous des applaudissements plus nourris. Stallman prend un moment pour éteindre son portable, se lève et prend place sur scène.
Au début, l'allocution de Stallman prend l'allure d'une formule comique des Catskills plutôt que d'un discours politique. « J'aimerais remercier Microsoft pour m'avoir fourni l'opportunité d'être présent sur cette tribune » ironise Stallman. « Ces dernières semaines, j'ai l'impression d'être un auteur dont le livre a été fortuitement interdit quelque part. »
Pour le néophyte, Stallman plonge dans une rapide analogie d'échauffement du logiciel libre. Il compare un logiciel à une recette de cuisine. Les deux donnent d'utiles instructions étape par étape pour compléter une tâche désirée, et peuvent être aisément modifiés si un usager a certains désirs spéciaux ou s'il rencontre des circonstances particulières. « Vous n'avez pas à suivre une recette avec précision » note Stallman. « Vous pouvez laisser de côté certains ingrédients. Ajoutez quelques champignons, parce que vous aimez les champignons. Mettez moins de sel parce que votre docteur vous conseille d'en consommer moins - peu importe. »
Le plus important, dit Stallman, c'est que les logiciels et les recettes sont faciles à partager. En donnant une recette à un invité à un dîner, un cuisinier n'y perd que du temps et le coût du papier sur lequel est inscrite la recette. Les logiciels requièrent encore moins, habituellement quelques clics de souris et un soupçon d'électricité. Dans les deux cas, par contre, la personne qui donne cette information y gagne deux choses : une amitié accrue et la possibilité de partager des recettes intéressantes en retour.
« Imaginez ce qu'il en serait si les recettes étaient emballées dans des boîtes noires, » dit Stallman en changeant de ton. « Vous ne pourriez pas savoir quels ingrédients ont été utilisés, sans parler de les changer, et imaginez le cas où vous feriez une copie pour un ami. On vous qualifierait de pirate et essaierait de vous mettre en prison pour des années. Ce monde créerait un immense scandale pour les gens qui ont l'habitude de partager des recettes. Mais c'est exactement à cela que ressemble le monde du logiciel propriétaire. Un monde dans lequel la décence ordinaire envers les autres est prohibée ou empêchée. »
Cette analogie introductive maintenant faite, Stallman se lance une nouvelle fois dans le récit de son épisode avec l'imprimante laser Xerox. Au même titre que l'analogie de la recette, l'histoire de l'imprimante laser est un outil de rhétorique fort utile. Avec sa structure semblable à celle d'une parabole, elle illustre comment les choses peuvent changer rapidement dans le monde du logiciel. Emportant son auditoire dans une période pré-Amazon.com-achetez-en-un-clic-de-souris, Microsoft Windows et les bases de données Oracle, elle demande à l'auditeur d'examiner la notion de propriété de logiciel sans ses logos commerciaux actuels.
Stallman livre son histoire avec tout le lustre et l'expérience d'un procureur présentant son argument final. Alors qu'il en vient à cette partie où le professeur de Carnegie Mellon lui refuse une copie du code source de l'imprimante, Stallman fait une pause.
« Il nous a trahis, » dit-il. « Mais il ne l'a pas fait qu'à nous seuls. Il est probable qu'il vous l'ait fait aussi. »
Sur le mot « vous », Stallman pointe son index de manière accusatrice vers un membre de l'auditoire jusque là insouciant. Celui-ci sourcille à peine, que les yeux même de Stallman sont déjà ailleurs. Lentement et délibérément, Stallman vise un autre auditeur sous la fébrilité de la salle. « Et je crois encore plus probable qu'il l'ait fait à vous aussi », dit-il en pointant vers un autre membre de l'auditoire trois rangées derrière le premier.
Alors que Stallman a un troisième membre sous son index, la fébrilité fait place au rire général. Le geste semble un peu spectaculaire, car il l'est. Tout de même, lorsque vient le temps de terminer l'histoire de l'imprimante laser Xerox, Stallman le fait avec tout le brio d'un homme de scène. « Il l'a probablement fait à tous ici présents dans cette salle — exception, peut-être, de ceux qui n'étaient pas encore nés en 1980 », dit-il, faisant naître ainsi de nouveaux rires. « [C'est] parce qu'il a promis de refuser de coopérer avec pratiquement toute la population de la planète Terre. »
Stallman laisse ce commentaire faire son chemin un court instant. « Il avait signé une clause de confidentialité », ajoute Stallman.
L'ascension de Richard Matthew Stallman du status d'universitaire frustré à celui de leader politique au cours des vingt dernières années met en lumière bien des choses. Elle met en lumière sa nature bornée et sa volonté prodigieuse. Elle met en lumière sa vision très éloquente et les valeurs du mouvement du logiciel libre que Stallman a aidé à bâtir. Elle met en lumière les logiciels de haute qualité que Stallman a créés, les programmes informatiques qui ont cimenté sa réputation de programmeur légendaire. Elle met en lumière le grand dynamisme de la GPL, une innovation légale que beaucoup d'observateurs de Stallman voient comme sa plus grande réussite.
Le plus importante c'est qu'elle met en lumière la nature changeante du pouvoir politique dans un monde de plus en plus dépendant de la technologie informatique et des logiciels qui en sont le moteur.
C'est peut-être la raison pour laquelle, même à une époque où la plupart des étoiles de la haute technologie sont sur le déclin, l'étoile de Stallman brille encore plus. Depuis le lancement du projet GNU en 1984, Stallman fut tour à tour ignoré, satirisé, vilipendé et attaqué - à la fois en dehors et en dedans du mouvement du logiciel libre. À travers tout cela, le projet GNU a réussi à atteindre les objectifs fixés, malgré des délais notoires, et ainsi demeurer de circonstance dans un marché hautement plus complexifié que lors de son introduction il y a 18 ans. Il en va de même de l'idéologie du logiciel libre de Stallman, une idéologie méticuleusement soignée par Stallman lui-même.
Pour comprendre les raisons de cette actualité, il est utile d'examiner les propos de Richard Stallman sur lui-même ainsi que de ceux qui ont collaboré et bataillé avec lui dans ce parcours. L'esquisse du caractère de Stallman n'est pas bien compliquée. Si quelqu'un personnifie bien l'adage « ce que vous voyez est ce que vous obtenez [what you see is what you get] », c'est bien Stallman.
« Je crois que si vous voulez comprendre l'être humain qui est en Richard Stallman, vous devez voir toutes les parties comme un tout cohérent », avise Eben Moglen, conseiller légal à la Fondation pour le Logiciel Libre et professeur de droit à la Columbia University Law School. « Toutes ces excentricités personnelles que beaucoup voient comme des obstacles pour apprendre à connaître Stallman sont réellement Stallman : la forte sensation de frustration personnelle, son énorme sens de l'engagement éthique, son incapacité à faire des compromis, surtout sur des questions qu'il considère comme fondamentales. C'est pour toutes ces raisons qu'il a fait ce qu'il a fait quand il a fait. »
Expliquer comment ce cheminement qui a commencé avec une imprimante laser a pu mener à cette partie de jeu avec la compagnie la plus riche du monde n'est pas une tâche facile. Cela requiert un examen approfondi des forces qui ont rendu la propriété des logiciels si importante dans la société d'aujourd'hui. Cela requiert également l'examen approfondi d'un homme qui, comme bien des leaders politiques avant lui, comprend la malléabilité de la mémoire humaine. Cela requiert une certaine habileté à interpréter les mythes et les mots-clés au sens politique chargé qui se sont accumulés avec le temps autour de la personne de Stallman. Finalement, il faut comprendre le génie de Stallman en tant que programmeur, ainsi que ses échecs et ses succès à canaliser ce génie vers d'autres objectifs.
Quand il en vient à proposer son propre résumé de ce cheminement, Stallman reconnaît cette fusion de la personnalité et des principes décrite par Moglen. « La ténacité est mon point fort, dit-il. La plupart des gens qui essaient de faire quelque chose un tant soit peu difficile finissent par se décourager et abandonnent. Je n'ai jamais abandonné. »
Il accorde crédit aussi au pur hasard. N'était cette mésaventure avec l'imprimante laser Xerox, n'étaient les conflits personnels et politiques qui ont fait échouer sa carrière d'employé du MIT, n'était une demi-douzaine d'autres facteurs opportuns, Stallman trouverait aisé d'imaginer que sa carrière aurait pu suivre une toute autre voie. Cela dit, Stallman remercie les forces et les circonstances qui l'ont mis dans cette position pour faire la différence.
« Je n'avais que les bons talents, dit-il, résumant ainsi à son auditoire sa décision de lancer le Projet GNU. « Il n'y avait personne sauf moi, aussi j'ai eu envie de [me dire] : "je suis élu. Je dois travailler sur ce projet. Qui sinon moi ?" »
Notes
- Dans les faits, la GPL n'a pas tout à fait ce pouvoir. Selon la section 10 de la Licence publique générale GNU, Version 2 (1991), la nature virale de la licence dépend fortement des volontés de la Free Software Foundation de présenter un programme comme un travail dérivé, sans parler de la licence existante qui serait remplacée par la GPL.
Si vous souhaitez incorporer une partie du programme dans un autre programme libre dont les conditions de distribution sont différentes, écrivez à l'auteur afin de lui demander la permission. Concernant les logiciels protégés par la Fondation pour le Logiciel libre, écrivez à celle-ci ; nous faisons cependant parfois exception à cela. Nos décisions seront guidées par le double but de préserver le statut libre de tout dérivé de nos logiciels et de promouvoir le partage et la réutilisation des logiciels en général.
« Comparer quelque chose à un virus est vraiment très sévère, » dit Stallman. « Une plante grimpante serait une comparaison plus pointue car elle s'en va ailleurs si on fait une coupe. »
Pour plus d'informations sur la licence publique générale GNU, consultez http://www.gnu.org/copyleft/gpl.html - Shubha Ghosh, « Revealing the Microsoft Windows Source Code » [Révéler le code source de Microsoft Windows], Gigalaw.com (janvier 2000)
http://www.gigalaw.com/articles/2000-all/ghosh-2000-01-all.html - Une application de la mort n'est pas forcément un logiciel propriétaire. Voyez, évidemment, le légendaire fureteur Mosaic, un logiciel dont les droits d'auteurs permettent des dérivés non commerciaux sous certaines restrictions. Cependant, je crois que le lecteur comprend : le marché du logiciel est comme une loterie. Plus le potentiel en gain d'argent est grand, plus les gens veulent leurs parts. Pour un bon résumé sur le phénomène du Une application de la mort, voyez « Whatever Happened to the 'Killer App' ? » [Qu'est-il donc arrivé au « application de la mort » ?] e-Commerce News (7 décembre 2000)
- Craig Mundie, « The Commercial Software Model » [Le modèle économique du logiciel commercial], vice-président senior, Microsoft Corp. Extrait d'une transcription en ligne du discours du 3 mai 2001 au New York University Stern School of Business.
http://www.microsoft.com/presspass/exec/craig/05-03sharedsource.asp
http://www.ecommercetimes.com/perl/story/5893.html - Dans une autre partie du discours de Stallman du 29 mai 2001 à la NYU, Stallman résume l'origine de cet acronyme :
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- Nous, hackers, cherchons toujours un nom rigolo ou coquin pour un logiciel, parce que donner un nom représente la moitié du plaisir de programmer. Nous avons aussi cette tradition où les acronymes sont récursifs, pour signifier que tel programme créé est similaire à un autre déjà existant… Je cherchais un acronyme récursif pour Something Is Not Unix (quelque chose n'est pas Unix). Et j'ai essayé les 26 lettres pour découvrir qu'aucune [combinaison] ne composait un mot. Je me suis décidé pour une forme contractée. Ainsi je pourrais avoir un acronyme de trois lettres pour Something's Not Unix (quelque chose pas Unix) ». J'ai essayé quelques lettres, et je suis tombé sur « GNU ». C'était enfin ça.
- Bien qu'amateur de jeux de mots, Stallman recommande la prononciation du « g » au début de l'acronyme (càd « gue-niou »). Non seulement cela permet d'éviter la confusion avec le mot [anglophone] « gnu » [gnou], cet antilope africain, connochaetes gnou, cela évite aussi la confusion avec l'adjectif [anglophone] « new » (nouveau). « Nous y travaillons depuis 17 ans maintenant, alors ce n'est plus réellement nouveau », dit Stallman.
- Nous, hackers, cherchons toujours un nom rigolo ou coquin pour un logiciel, parce que donner un nom représente la moitié du plaisir de programmer. Nous avons aussi cette tradition où les acronymes sont récursifs, pour signifier que tel programme créé est similaire à un autre déjà existant… Je cherchais un acronyme récursif pour Something Is Not Unix (quelque chose n'est pas Unix). Et j'ai essayé les 26 lettres pour découvrir qu'aucune [combinaison] ne composait un mot. Je me suis décidé pour une forme contractée. Ainsi je pourrais avoir un acronyme de trois lettres pour Something's Not Unix (quelque chose pas Unix) ». J'ai essayé quelques lettres, et je suis tombé sur « GNU ». C'était enfin ça.
- Source : notes de l'auteur et transcriptions en ligne de « Free Software: Freedom and Cooperation », discours de Richard Stallman du 29 mai 2001 à l'université de New York.
- http://www.gnu.org/events/rms-nyu-2001-transcript.txt
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