[modifier] I : Mon fils est mort…
- Mon fils est mort. J’adore, ô mon Dieu, votre loi.
- Je vous offre les pleurs d’un coeur presque parjure ;
- Vous châtiez bien fort et parferez la foi
- Qu’alanguissait l’amour pour une créature.
- Vous châtiez bien fort. Mon fils est mort, hélas !
- Vous me l’aviez donné, voici que votre droite
- Me le reprend à l’heure où mes pauvres pieds las
- Réclamaient ce cher guide en cette route étroite.
- Vous me l’aviez donné, vous me le reprenez :
- Gloire à vous ! J’oubliais beaucoup trop votre gloire
- Dans la langueur d’aimer mieux les trésors donnés
- Que le Munificent de toute cette histoire.
- Vous me l’aviez donné, je vous le rends très pur,
- Tout pétri de vertu, d’amour et de simplesse.
- C’est pourquoi, pardonnez, Terrible, à celui sur
- Le coeur de qui, Dieu fort, sévit cette faiblesse.
- Et laissez-moi pleurer et faites-moi bénir
- L’élu dont vous voudrez certes que la prière
- Rapproche un peu l’instant si bon de revenir
- À lui dans Vous, Jésus, après ma mort dernière.
[modifier] II : Car vraiment j’ai souffert beaucoup…
- Car vraiment j’ai souffert beaucoup !
- Débusqué, traqué comme un loup
- Qui n’en peut plus d’errer en chasse
- Du bon repos, du sûr abri,
- Et qui fait des bonds de cabri
- Sous les coups de toute une race.
- La Haine et l’Envie et l’Argent,
- Bons limiers au flair diligent,
- M’entourent, me serrent. Ca dure
- Depuis des jours, depuis des mois,
- Depuis des ans ! Dîner d’émois,
- Souper d’effrois, pitance dure !
- Mais, dans l’horreur du bois natal,
- Voici le Lévrier fatal,
- La Mort. — Ah ! la bête et la brute ! —
- Plus qu’à moitié mort, moi, la Mort
- Pose sur moi sa patte et mord
- Ce coeur, sans achever la lutte !
- Et je reste sanglant, tirant
- Mes pas saignants vers le torrent
- Qui hurle à travers mon bois chaste.
- Laissez-moi mourir au moins, vous,
- Mes frères pour de bon, les Loups ! —
- Que ma soeur, la Femme, dévaste.
[modifier] III : Ô la Femme ! Prudent, sage, calme ennemi…
- Ô la Femme ! Prudent, sage, calme ennemi,
- N’exagérant jamais ta victoire à demi,
- Tuant tous les blessés, pillant tout le butin,
- Et répandant le fer et la flamme au lointain,
- Ou bon ami, peu sûr mais tout de même bon,
- Et doux, trop doux souvent, tel un feu de charbon
- Qui berce le loisir, vous l’amuse et l’endort,
- Et parfois induit le dormeur en telle mort.
- Délicieuse par quoi l’âme meurt aussi !
- Femme à jamais quittée, ô oui ! reçois ici,
- Non sans l’expression d’un injuste regret,
- L’insulte d’un qu’un seul remords ramènerait.
- Mais comme tu n’as pas de remords plus qu’un if
- N’a d’ombre vive, c’est l’adieu définitif,
- Arbre fatal sous quoi gît mal l’Humanité,
- Depuis Eden pour jusqu’à Ce Jour Irrité.
[modifier] IV : J’ai la fureur d’aimer…
- J’ai la fureur d’aimer. Mon coeur si faible est fou.
- N’importe quand, n’importe quel et n’importe où,
- Qu’un éclair de beauté, de vertu, de vaillance
- Luise, il s’y précipite, il y vole, il s’y lance,
- Et, le temps d’une étreinte, il embrasse cent fois
- L’être ou l’objet qu’il a poursuivi de son choix ;
- Puis, quand l’illusion a replié son aile,
- Il revient triste et seul bien souvent, mais fidèle,
- Et laissant aux ingrats quelque chose de lui,
- Sang ou chair. Mais, sans plus mourir dans son ennui,
- Il embarque aussitôt pour l’île des Chimères
- Et n’en apporte rien que des larmes amères
- Qu’il savoure, et d’affreux désespoirs d’un instant,
- Puis rembarque.
- — Il est brusque et volontaire tant
- Qu’en ses courses dans les infinis il arrive,
- Navigateur têtu, qu’il va droit à la rive,
- Sans plus s’inquiéter que s’il n’existait pas
- De l’écueil proche qui met son esquif à bas.
- Mais lui, fait de l’écueil un tremplin et dirige
- Sa nage vers le bord. L’y voilà. Le prodige
- Serait qu’il n’eût pas fait avidement le tour,
- Du matin jusqu’au soir et du soir jusqu’au jour,
- Et le tour et le tour encor du promontoire,
- Et rien ! Pas d’arbres ni d’herbes, pas d’eau pour boire,
- La faim, la soif, et les yeux brûlés du soleil,
- Et nul vestige humain, et pas un coeur pareil !
- Non pas à lui, — jamais il n’aura son semblable —
- Mais un coeur d’homme, un coeur vivant, un coeur palpable,
- Fût-il faux, fût-il lâche, un coeur ! quoi, pas un coeur !
- Il attendra, sans rien perdre de sa vigueur
- Que la fièvre soutient et l’amour encourage,
- Qu’un bateau montre un bout de mât dans ce parage,
- Et fera des signaux qui seront aperçus,
- Tel il raisonne. Et puis fiez-vous là-dessus ! —
- Un jour il restera non vu, l’étrange apôtre.
- Mais que lui fait la mort, sinon celle d’un autre ?
- Ah, ses morts ! Ah, ses morts, mais il est plus mort qu’eux !
- Quelque fibre toujours de son esprit fougueux
- Vit dans leur fosse et puise une tristesse douce ;
- Il les aime comme un oiseau son nid de mousse ;
- Leur mémoire est son cher oreiller, il y dort,
- Il rêve d’eux, les voit, cause avec et n’en sort
- Plein d’eux que pour encor quelque effrayante affaire.
- J’ai la fureur d’aimer. Qu’y faire ? Ah, laisser faire !
[modifier] V : Ô ses lettres d’alors…
- Ô ses lettres d’alors ! les miennes elles-mêmes !
- Je ne crois pas qu’il soit des choses plus suprêmes.
- J’étais, je ne puis dire mieux, vraiment très bien,
- Ou plutôt, je puis dire tout, vraiment chrétien.
- J’éclatais de sagesse et de sollicitude,
- Mettant tout mon souci pieux, toute l’étude
- Dont tout mon être était capable, à confirmer
- Cette âme dans l’effort de prier et d’aimer.
- Oui, j’étais devant Dieu qui m’écoute, si j’ose
- Le dire, quel que soit l’orgueil fou que suppose
- Un tel serment juré sur sa tête qui dort,
- Pur comme un saint et mûr pour cette bonne mort
- Qu’aujourd’hui j’entrevois à travers bien des doutes.
- Mais lui ! ses lettres ! l’ange ignorant de nos routes,
- Le pur esprit vêtu d’une innocente chair !
- Ô souvenir de tous peut-être mon plus cher !
- Mots frais, la phrase enfant, style naïf et chaste
- Où marche la vertu dans la sorte de faste,
- Déroulement d’encens, cymbales de cristal,
- Qui sied à la candeur de cet âge natal,
- Vingt ans !
- Trois ans après il naissait dans la gloire
- Éternelle, emplissant à jamais ma mémoire.
[modifier] VI : Mon fils est brave
- Mon fils est brave : il va sur son cheval de guerre,
- Sans reproche et sans peur par la route du bien,
- Un dur chemin d’embûche et de piège où naguère
- Encore il fut blessé mais vainquit en chrétien.
- Mon fils est fier : en vain sa jeunesse et sa force
- L’invitent au plaisir par les langueurs du soir,
- Mon enfant se remet, rit de la vile amorce,
- Et, les yeux en avant, aspire au seul devoir.
- Mon fils est bon : un jour que du bout de son aile
- Le soupçon d’une faute effleurait mes cheveux,
- Mon enfant, pressentant l’angoisse paternelle,
- S’en vint me consoler en de nobles aveux.
- Mon fils est fort : son coeur était méchant, maussade,
- Irrité, dépité ; mon enfant dit : « Tout beau,
- Ceci ne sera pas. Au médecin, malade ! »
- Vint au prêtre, et partit avec un coeur nouveau.
- Mais surtout que mon fils est beau ! Dieu l’environne
- De lumière et d’amour, parce qu’il fut pieux
- Et doux et digne encor de la Sainte Couronne
- Réservée aux soldats du combat pour les cieux.
- Chère tête un instant courbée, humiliée
- Sous le Verbe éternel du Règne triomphant,
- Sois bénie à présent que réconciliée.
- — Et je baise le front royal de mon enfant !
[modifier] VII : Ô l’odieuse obscurité
- Ô l’odieuse obscurité
- Du jour le plus gai de l’année
- Dans la monstrueuse cité
- Où se fit notre destinée !
- Au lieu du bonheur attendu,
- Quel deuil profond, quelles ténèbres !
- J’en étais comme un mort et tu
- Flottais en des pensers funèbres.
- La nuit croissait avec le jour
- Sur notre vitre et sur notre âme,
- Tel un pur, un sublime amour
- Qu’eût étreint la luxure infâme ;
- Et l’affreux brouillard refluait
- Jusqu’en la chambre où la bougie
- Semblait un reproche muet
- Pour quelque lendemain d’orgie.
- Un remords de péché mortel
- Serrait notre coeur solitaire…
- Puis notre désespoir fut tel
- Que nous oubliâmes la terre,
- Et que pensant au seul Jésus
- Né rien que pour nous ce jour même,
- Notre foi prenant le dessus
- Nous éclaira du jour suprême.
- — Bonne tristesse qu’aima Dieu !
- Brume dont se voilait la Grâce,
- Crainte que l’éclat de son feu
- Ne fatiguât notre âme lasse.
- Délicates attentions
- D’une Providence attendrie !…
- Ô parfois encore soyons
- Ainsi tristes, âme chérie !
[modifier] VIII : Tout en suivant ton blanc convoi…
- Tout en suivant ton blanc convoi, je me disais
- Pourtant : C’est vrai, Dieu t’a repris quand tu faisais
- Sa joie et dans l’éclair de ta blanche innocence.
- Plus tard la Femme eût mis sans doute en sa puissance
- Ton coeur ardent vers elle affrontée un moment
- Seulement et t’ayant laissé le tremblement
- D’elle, et du trouble en l’âme à cause d’une étreinte ;
- Mais tu t’en détournas bientôt par noble crainte
- Et revins à la simple, à la noble Vertu,
- Tout entier à fleurir, lys un instant battu
- Des passions, et plus viril après l’orage,
- Plus magnifique pour le céleste suffrage
- Et la gloire éternelle… Ainsi parlait ma foi.
- Mais quelle horreur de suivre, ô toi ! ton blanc convoi !
[modifier] IX : Il patinait merveilleusement…
- Il patinait merveilleusement,
- S’élançant, qu’impétueusement !
- R’arrivant si joliment vraiment.
- Fin comme une grande jeune fille,
- Brillant, vif et fort, telle une aiguille,
- La souplesse, l’élan d’une anguille.
- Des jeux d’optique prestigieux,
- Un tourment délicieux des yeux,
- Un éclair qui serait gracieux.
- Parfois il restait comme invisible,
- Vitesse en route vers une cible
- Si lointaine, elle-même invisible…
- Invisible de même aujourd’hui.
- Que sera-t-il advenu de lui ?
- Que sera-t-il advenu de lui ?
[modifier] X : La Belle au Bois dormait…
- La Belle au Bois dormait. Cendrillon sommeillait.
- Madame Barbe-bleue ? elle attendait ses frères ;
- Et le petit Poucet, loin de l’ogre si laid,
- Se reposait sur l’herbe en chantant des prières.
- L’Oiseau couleur-de-temps planait dans l’air léger
- Qui caresse la feuille au sommet des bocages
- Très nombreux, tout petits, et rêvant d’ombrager
- Semaille, fenaison, et les autres ouvrages.
- Les fleurs des champs, les fleurs innombrables des champs,
- Plus belles qu’un jardin où l’Homme a mis ses tailles,
- Ses coupes et son goût à lui, — les fleurs des gens ! —
- Flottaient comme un tissu très fin dans l’or des pailles,
- Et, fleurant simple, ôtaient au vent sa crudité,
- Au vent fort mais alors atténué, de l’heure
- Où l’après-midi va mourir. Et la bonté
- Du paysage au coeur disait : Meurs ou demeure !
- Les blés encore verts, les seigles déjà blonds
- Accueillaient l’hirondelle en leur flot pacifique.
- Un tas de voix d’oiseaux criait vers les sillons
- Si doucement qu’il ne faut pas d’autre musique…
- Peau-d’Âne rentre. On bat la retraite — écoutez ! —
- Dans les états voisins de Riquet-à-la-Houppe,
- Et nous joignons l’auberge, enchantés, esquintés,
- Le bon coin où se coupe et se trempe la soupe !
[modifier] XI : Je te vois encore à cheval…
- Je te vois encore à cheval
- Tandis que chantaient les trompettes,
- Et ton petit air martial
- Chantait aussi quand les trompettes ;
- Je te vois toujours en treillis
- Comme un long Pierrot de corvée
- Très élégant sous le treillis,
- D’une allure toute trouvée ;
- Je te vois autour des canons,
- Frêles doigts dompteurs de colosses,
- Grêle voix pleine de crés noms,
- Bras chétifs vainqueurs de colosses ;
- Et je te rêvais une mort
- Militaire, sûre et splendide,
- Mais Dieu vint qui te fit la mort
- Confuse de la typhoïde…
- Seigneur, j’adore vos desseins,
- Mais comme ils sont impénétrables !
- Je les adore, vos desseins,
- Mais comme ils sont impénétrables !
[modifier] XII : Le petit coin, le petit nid…
- Le petit coin, le petit nid
- Que j’ai trouvés,
- Les grands espoirs que j’ai couvés,
- Dieu les bénit.
- Les heures des fautes passées
- Sont effacées
- Au pur cadran de mes pensées.
- L’innocence m’entoure et toi
- Simplicité.
- Mon coeur par Jésus visité
- Manque de quoi ?
- Ma pauvreté, ma solitude,
- Pain dur, lit rude,
- Quel soin jaloux ! l’exquise étude !
- L’âme aimante au coeur fait exprès,
- Ce dévouement,
- Viennent donner un dénouement
- Calme et si frais
- À la détresse de ma vie
- Inassouvie
- D’avoir satisfait toute envie !
- Seigneur, ô merci. N’est-ce pas
- La bonne mort ?
- Aimez mon patient effort
- Et nos combats.
- Les miens et moi, le ciel nous voie.
- Par l’humble voie
- Entrer, Seigneur, dans Votre joie.
[modifier] XIII : Notre essai de culture eut une triste fin…
- Notre essai de culture eut une triste fin,
- Mais il fit mon délice un long temps et ma joie :
- J’y voyais se développer ton être fin
- Dans ce bon travail qui bénit ceux qu’il emploie ;
- J’y voyais ton profil fluet sur l’horizon
- Marcher comme à pas vifs derrière la charrue,
- Gourmandant les chevaux ainsi que de raison,
- Sans colère, et criant diah et criant hue ;
- Je te voyais herser, rouler, faucher parfois,
- Consultant les anciens, inquiet d’un nuage,
- L’hiver à la batteuse ou liant dans nos bois.
- Je t’aidais, vite hors d’haleine et tout en nage.
- Le dimanche, en l’éveil des cloches, tu suivais
- Le chemin de jardins pour aller à la Messe ;
- Après midi, l’auberge une heure où tu buvais
- Pour dire, et puis la danse aux soirs de grand’liesse…
- Hélas ! tout ce bonheur que je croyais permis,
- Vertu, courage à deux, non mépris de la foule
- Mais pitié d’elle avec très peu de bons amis,
- Croula dans des choses d’argent comme un mur croule.
- Après, tu meurs ! — Un dol sans pair livre à la Faim
- Ma fierté, ma vigueur, et la gloire apparue…
- Ah ! frérot ! est-ce enfin là-haut ton spectre fin
- Qui m’appelle à grands bras derrière la charrue ?
[modifier] XIV : Puisque encore déjà la sottise tempête…
- Puisque encore déjà la sottise tempête,
- Explique alors la chose, ô malheureux poète.
- Je connus cet enfant, mon amère douceur,
- Dans un pieux collège où j’étais professeur.
- Ses dix-sept ans mutins et maigres, sa réelle
- Intelligence, et la pureté vraiment belle
- Que disaient et ses yeux et son geste et sa voix,
- Captivèrent mon coeur et dictèrent mon choix
- De lui pour fils, puisque, mon vrai fils, mes entrailles,
- On me le cache en manière de représailles
- Pour je ne sais quels torts charnels et surtout pour
- Un fier départ à la recherche de l’amour
- Loin d’une vie aux platitudes résignée !
- Oui, surtout et plutôt pour ma fuite indignée
- En compagnie illustre et fraternelle vers
- Tous les points du physique et moral univers,
- — Il paraît que des gens dirent jusqu’à Sodome, —
- Où mourussent les cris de Madame Prudhomme !
- Je lui fis part de mon dessein. Il accepta.
- Il avait des parents qu’il aimait, qu’il quitta
- D’esprit pour être mien, tout en restant son maître
- Et maître de son coeur, de son âme peut-être,
- Mais de son esprit, plus.
- Ce fut bien, ce fut beau
- Et c’eût été trop bon, n’eût été le tombeau.
- Jugez.
- En même temps que toutes mes idées,
- (Les bonnes !) entraient dans son esprit, précédées
- De l’Amitié jonchant leur passage de fleurs,
- De lui, simple et blanc comme un lys calme aux couleurs
- D’innocence candide et d’espérance verte,
- L’Exemple descendait sur mon âme entr’ouverte
- Et sur mon coeur qu’il pénétrait, plein de pitié,
- Par un chemin semé des fleurs de l’Amitié :
- Exemple des vertus joyeuses, la franchise,
- La chasteté, la foi naïve dans l’Eglise,
- Exemple des vertus austères, vivre en Dieu,
- Le chérir en tout temps et le craindre en tout lieu,
- Sourire, que l’instant soit léger ou sévère,
- Pardonner, qui n’est pas une petite affaire !
- Cela dura six ans, puis l’ange s’envola,
- Dès lors je vais hagard et comme ivre. Voilà.
[modifier] XV : Cette adoption de toi pour mon enfant…
- Cette adoption de toi pour mon enfant
- Puisque l’on m’avait volé mon fils réel,
- Elle n’était pas dans les conseils du ciel,
- Je me le suis dit, en pleurant, bien souvent ;
- Je me le suis dit toujours devant ta tombe
- Noire de fusains, blanche de marguerites,
- Elle fut sans doute un de ces démérites
- Cause de ces maux où voici que je tombe.
- Ce fut, je le crains, un faux raisonnement.
- À bien réfléchir je n’avais pas le droit,
- Pour me consoler dans mon chemin étroit,
- De te choisir, même ô si naïvement,
- Même ô pour ce plan d’humble vertu cachée :
- Quelques champs autour d’une maison sans faste
- Que connaît le pauvre, et sur un bonheur chaste
- La grâce de Dieu complaisamment penchée !
- Fallait te laisser pauvre et gai dans ton nid,
- Ne pas te mêler à mes jeux orageux,
- Et souffrir l’exil en proscrit courageux,
- L’exil loin du fils né d’un amour bénit.
- Il me reviendrait, le fils des justes noces,
- À l’époque d’être au moment d’être un homme,
- Quand il comprendrait, quand il sentirait comme
- Son père endura de sottises féroces !
- Cette adoption fut le fruit défendu ;
- J’aurais dû passer dans l’odeur et le frais
- De l’arbre et du fruit sans m’arrêter auprès.
- Le ciel m’a puni… J’aurais dû, j’aurais dû !
[modifier] XVI : Ce portrait qui n’est pas ressemblant…
- Ce portrait qui n’est pas ressemblant,
- Qui fait roux tes cheveux noirs plutôt,
- Qui fait rose ton teint brun plutôt,
- Ce pastel, comme il est ressemblant !
- Car il peint la beauté de ton âme,
- La beauté de ton âme un peu sombre
- Mais si claire au fond que, sur mon âme,
- Il a raison de n’avoir pas d’ombre.
- Tu n’étais pas beau dans le sens vil
- Qu’il paraît qu’il faut pour plaire aux dames,
- Et pourtant, de face et de profil,
- Tu plaisais aux hommes comme aux femmes.
- Ton nez certes n’était pas si droit,
- Mais plus court qu’il n’est dans le pastel,
- Mais plus vivant que dans le pastel,
- Mais aussi long et droit que de droit.
- Ta lèvre et son ombre de moustache
- Fut rouge moins qu’en cette peinture
- Où tu n’as pas du tout de moustache,
- Mais c’est ta souriance si pure.
- Ton port de cou n’était pas si dur,
- Mais flexible, et d’un aigle et d’un cygne ;
- Car ta fierté parfois primait sur
- Ta douceur dive et ta grâce insigne.
- Mais tes yeux, ah, tes yeux, c’est bien eux,
- Leur regard triste et gai c’est bien lui,
- Leur éclat apaisé, c’est bien lui,
- Ces sourcils orageux, que c’est eux !
- Ah ! portrait qu’en tous les lieux j’emporte
- Où m’emporte une fausse espérance,
- Ah, pastel spectre, te voir m’emporte
- Où ? parmi tout, jouissance et transe !
- Ô l’élu de Dieu, priez pour moi,
- Toi qui sur terre étais mon bon ange ;
- Car votre image, plein d’alme émoi,
- Je la vénère d’un culte étrange.
[modifier] XVII : Ame, te souvient-il, au fond du paradis…
- Ame, te souvient-il, au fond du paradis,
- De la gare d’Auteuil et des trains de jadis
- T’amenant chaque jour, venus de La Chapelle ?
- Jadis déjà ! Combien pourtant je me rappelle
- Mes stations au bas du rapide escalier
- Dans l’attente de toi, sans pouvoir oublier
- Ta grâce en descendant les marches, mince et leste
- Comme un ange le long de l’échelle céleste,
- Ton sourire amical ensemble et filial,
- Ton serrement de main cordial et loyal,
- Ni tes yeux d’innocent, doux mais vifs, clairs et sombres,
- Qui m’allaient droit au coeur et pénétraient mes ombres.
- Après les premiers mots de bonjour et d’accueil,
- Mon vieux bras dans le tien, nous quittions cet Auteuil
- Et, sous les arbres pleins d’une gente musique,
- Notre entretien était souvent métaphysique.
- Ô tes forts arguments, ta foi du charbonnier !
- Non sans quelque tendance, ô si franche ! à nier,
- Mais si vite quittée au premier pas du doute !
- Et puis nous rentrions, plus que lents, par la route
- Un peu des écoliers, chez moi, chez nous plutôt,
- Y déjeuner de rien, fumailler vite et tôt,
- Et dépêcher longtemps une vague besogne.
- Mon pauvre enfant, ta voix dans le bois de Boulogne !
[modifier] XVIII : Il m’arrivait souvent, seul avec ma pensée…
- Il m’arrivait souvent, seul avec ma pensée,
- — Pour le fils de son nom tel un père de chair, —
- D’aimer à te rêver dans un avenir cher
- La parfaite, la belle et sage fiancée.
- Je cherchais, je trouvais, jamais content assez,
- Amoureux tout d’un coup et prompt à me reprendre,
- Tour à tour confiant et jaloux, froid et tendre,
- Me crispant en soupçons, plein de soins empressés,
- Prenant ta cause enfin jusqu’à tenir ta place,
- Tant j’étais tien, que dis-je là ? tant j’étais toi,
- Un toi qui t’aimait mieux, savait mieux qui et quoi,
- Discernait ton bonheur de quel coeur perspicace !
- Puis, comme ta petite femme s’incarnait,
- Toute prête, vertu, bon nom, grâce et le reste,
- Ô nos projets ! voici que le Père céleste,
- Mieux informé, rompit le mariage net,
- Et ravit, pour la Seule épouse, pour la Gloire
- Eternelle, ton âme aux plus ultimes cieux,
- En attendant que ressuscite glorieux
- Ton corps, aimable et fin compagnon de victoire.
[modifier] XIX : Tu mourus dans la salle Serre…
- Tu mourus dans la salle Serre,
- À l’hospice de la Pitié :
- On avait jugé nécessaire
- De t’y mener mort à moitié.
- J’ignorais cet acte funeste.
- Quand j’y courus et que j’y fus,
- Ce fut pour recueillir le reste
- De ta vie en propos confus.
- Et puis, et puis, je me rappelle
- Comme d’hier, en vérité :
- Nous obtenons qu’à la chapelle,
- Un service en noir soit chanté :
- Les cierges autour de la bière
- Flambent comme des yeux levés
- Dans l’extase d’une prière
- Vers des paradis retrouvés :
- La croix du tabernacle et celle
- De l’absoute luisent ainsi
- Qu’un espoir infini que scelle
- La Parole et le Sang aussi ;
- La bière est blanche qu’illumine
- La cire et berce le plain-chant
- De promesse et de paix divine,
- Berceau plus frêle et plus touchant.
[modifier] XX : Si tu ne mourus pas entre mes bras…
- Si tu ne mourus pas entre mes bras,
- Ce fut tout comme, et de ton agonie
- J’en vis assez, ô détresse infinie !
- Tu délirais, plus pâle que tes draps :
- Tu me tenais, d’une voix trop lucide,
- Des propos doux et fous, « que j’étais mort,
- Que c’était triste », et tu serrais très fort
- Ma main tremblante, et regardais à vide ;
- Je me tournais, n’en pouvant plus de pleurs,
- Mais ta fièvre voulait suivre son thème,
- Tu m’appelais par mon nom de baptême,
- Puis ce fut tout, ô douleur des douleurs !
- J’eusse en effet dû mourir à ta place,
- Toi debout, là, présidant nos adieux !…
- Je dis cela faute de dire mieux.
- Et pardonnez, Dieu juste, à mon audace.
[modifier] XXI : L’affreux Ivry dévorateur…
- L’affreux Ivry dévorateur
- A tes reliques dans sa terre
- Sous de pâles fleurs sans odeur
- Et des arbres nains sans mystère.
- Je laisse les charniers flétris
- Où gît la moitié de Paris.
- Car, mon fils béni, tu reposes
- Sur le territoire d’Ivry —
- Commune, où, du moins, mieux encloses,
- Les tombes dorment à l’abri
- Du flot des multitudes bêtes
- Les dimanches, jeudis et fêtes.
- Le cimetière est trivial
- Dans la campagne révoltante,
- Mais je sais le coin lilial
- Où ton corps a planté sa tente.
- — Ami, je viens parler à toi.
- — Commence par prier pour moi.
- Bien pieusement je me signe
- Devant la croix de pierre et dis
- En sanglotant à chaque ligne
- Un très humble De Profundis.
- — Alors ta belle âme est sauvée ?
- — Mais par quel désir éprouvée !
- Les fleurettes du jardinet
- Sont bleuâtres et rose tendre
- Et blanches, et l’on reconnaît
- Des soins qu’il est juste d’attendre.
- — Le désir, sans doute, de Dieu ?
- Oui, rien n’est plus dur que ce feu.
- Les couronnes renouvelées
- Semblent d’agate et de cristal ;
- Des feuilles d’arbres des allées
- Tournent dans un grand vent brutal.
- — Comme tu dois souffrir, pauvre âme !
- — Rien n’est plus doux que cette flamme.
- Voici le soir gris qui descend ;
- Il faut quitter le cimetière,
- Et je m’éloigne en t’adressant
- Une invocation dernière :
- — Ame vers Dieu, pensez à moi.
- — Commence par prier pour toi.
[modifier] XXII : Ô Nouvelle-Forêt !…
- Ô Nouvelle-Forêt ! nom de féerie et d’armes !
- Le mousquet a souvent rompu philtres et charmes
- Sous tes rameaux où le rossignol s’effarait.
- Ô Shakspeare ! ô Cromwell ! ô Nouvelle-Forêt !
- Nom désormais joli seulement, plus tragique
- Ni magique, mais, par une aimable logique,
- Encadrant Lymington, vieux bourg, le plus joli
- Et le plus vieux des bourgs jadis guerriers, d’un pli
- D’arbres sans nombre vains de leur grâce hautaine,
- Avec la mer qui rêve haut, pas très lointaine,
- Comme un puissant écho des choses d’autrefois.
- J’y vécus solitaire, ou presque, quelques mois,
- Solitaire et caché, — comme, tapi sous l’herbe,
- Tout ce passé dormant aux pieds du bois superbe —
- Non sans, non plus, dans l’ombre et le silence fiers,
- Moi, le cri sourd de mes avant-derniers hiers,
- Passion, ironie, atroce grosse joie !
- Non sans, non plus, sur la dive corde de soie
- Et d’or du coeur désormais pur, cette chanson,
- La meilleure ! d’amour filial au frisson
- Béni certes. — Ô ses lettres dans la semaine
- Par la boîte vitrée, et que fou je promène,
- Fou de plaisir, à travers bois, les relisant
- Cent fois. — Et cet Ivry-commune d’à-présent !
[modifier] XXIII : Ta voix grave et basse…
- Ta voix grave et basse
- Pourtant était douce
- Comme du velours,
- Telle, en ton discours,
- Sur de sombre mousse
- De belle eau qui passe.
- Ton rire éclatait
- Sans gêne et sans art,
- Franc, sonore et libre.
- Tel, au bois qui vibre,
- Un oiseau qui part
- Trillant son motet.
- Cette voix, ce rire
- Font dans ma mémoire
- Qui te voit souvent
- Et mort et vivant
- Comme un bruit de gloire
- Dans quelque martyre.
- Ma tristesse en toi
- S’égaie à ces sons
- Qui disent : « Courage ! »
- Au coeur que l’orage
- Emplit des frissons
- De quel triste émoi !
- Orage, ta rage,
- Tais-la, que je cause
- Avec mon ami
- Qui semble endormi,
- Mais qui se repose
- En un conseil sage…
[modifier] XXIV : Ô mes morts tristement nombreux…
- Ô mes morts tristement nombreux
- Qui me faites un dôme ombreux
- De paix, de prière et d’exemple,
- Comme autrefois le Dieu vivant
- Daigna vouloir qu’un humble enfant
- Se sanctifiât dans le temple.
- Ô mes morts penchés sur mon coeur
- Pitoyables à sa langueur,
- Père, mère, âmes angéliques,
- Et toi qui fus mieux qu’une soeur,
- Et toi, jeune homme de douceur
- Pour qui ces vers mélancoliques,
- Et vous tous, la meilleure part
- De mon âme, dont le départ
- Flétrit mon heure la meilleure,
- Amis que votre heure faucha,
- Ô mes morts, voyez que déjà
- Il se fait temps qu’aussi je meure.
- Car plus rien sur terre qu’exil !
- Et pourquoi Dieu retire-t-il
- Le pain lui-même de ma bouche,
- Sinon pour me rejoindre à vous
- Dans son sein redoutable et doux,
- Loin de ce monde âpre et farouche.
- Aplanissez-moi le chemin,
- Venez me prendre par la main,
- Soyez mes guides dans la gloire,
- Ou bien plutôt, — Seigneur vengeur ! —
- Priez pour un pauvre pécheur
- Indigne encor du Purgatoire.

