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Le cardinal Mazarin était d’un caractère tout contraire. Sa naissance était basse et son enfance honteuse. Au sortir du Colisée, il apprit à piper, ce qui lui attira des coups de bâtons d’un orfèvre de Rome appelé Moreto. Il fut capitaine d’infanterie en Valteline ; et Bagni, qui était son général, m’a dit qu’il ne passa dans sa guerre, qui ne fut que de trois mois, que pour un escroc. Il eut la nonciature extraordinaire en France, par la faveur du cardinal Antoine, qui ne s’acquérait pas, en ce temps-là, par de bons moyens. Il plut à Chavigny par ses contes libertins d’Italie, et par Chavigny à Richelieu, qui le fit cardinal, par le même esprit, à ce que l’on a cru, qui obligea Auguste à laisser à Tibère la succession de l’Empire. La pourpre ne l’empêcha pas de demeurer valet sous Richelieu. La Reine l’ayant choisi faute d’autre, ce qui est vrai quoi qu’on en dise, il parut d’abord l’original de Trivelino Principe. La fortune l’ayant ébloui et tous les autres, il s’érigea et l’on l’érigea en Richelieu ; mais il n’en eut que l’impudence de l’imitation. Il se fit de la honte de tout ce que l’autre s’était fait de l’honneur. Il se moqua de la religion. Il promit tout, parce qu’il ne voulut rien tenir. Il ne fut ni doux ni cruel, parce qu’il ne se ressouvenait ni des bienfaits ni des injures. Il s’aimait trop, ce qui est le naturel des âmes lâches ; il se craignait trop peu, ce qui est le caractère de ceux qui n’ont pas de soin de leur réputation. Il prévoyait assez bien le mal, parce qu’il avait souvent peur ; mais il n’y remédiait pas à proportion, parce qu’il n’avait pas tant de prudence que de peur. Il avait de l’esprit, de l’insinuation, de l’enjouement, des manières ; mais le vilain cœur paraissait toujours au travers, et au point que ces qualités eurent, dans l’adversité, tout l’air du ridicule, et ne perdirent pas, dans la plus grande prospérité, celui de fourberie. Il porta le filoutage dans le ministère, ce qui n’est jamais arrivé qu’à lui ; et ce filoutage faisait que le ministère, même heureux et absolu, ne lui seyait pas bien, et que le mépris s’y glissa, qui est la maladie la plus dangereuse d’un État, et dont la contagion se répand le plus aisément et le plus promptement du chef dans les membres.
Il n’est pas malaisé de concevoir, par ce que je viens de vous dire, qu’il peut et qu’il doit y avoir eu beaucoup de contretemps fâcheux dans une administration qui suivait d’aussi près celle du 3cardinal de Richelieu, et qui en était aussi différente.
Vous avez vu ci-devant tout l’extérieur des quatre premières années de la Régence, et je vous ai déjà même expliqué l’effet que la prison de M. de Beaufort fit d’abord dans les esprits. Il est certain qu’elle y imprima du respect pour un homme pour qui l’éclat de la pourpre n’en avait pu donner aux particuliers. Ondedei m’a dit que le Cardinal s’était moqué avec lui, à ce propos, de la légèreté des Français ; mais il m’ajouta en même temps qu’au bout de quatre mois il s’admira lui-même ; qu’il s’érigea, dans son opinion, en Richelieu, et qu’il se crut même plus habile que lui. Il faudrait des volumes pour vous raconter toutes ses fautes, dont les moindres étaient d’une importance extrême, par une considération qui mérite une observation particulière.
Comme il marchait sur les pas du cardinal de Richelieu, qui avait achevé de détruire toutes les anciennes maximes de l’État, il suivait un chemin qui était de tous côtés bordé de précipices ; et comme il ne voyait pas ces précipices, que le cardinal de Richelieu n’avait pas ignorés, il ne se servait pas des appuis par lesquels le cardinal de Richelieu avait assuré sa marche. J’explique ce peu de paroles, qui comprend beaucoup de choses, par un exemple.
Le cardinal de Richelieu avait affecté d’abaisser les corps, mais il n’avait pas oublié de ménager les particuliers. Cette idée suffit pour vous faire concevoir tout le reste. Ce qu’il y eut de merveilleux fut que tout contribua à le tromper et à se tromper soi-même. Il y eut toutefois des raisons naturelles de cette illusion ; et vous en avez vu quelques-unes dans la disposition où je vous ai marqué ci-devant qu’il avait trouvé les affaires, les corps et les particuliers du royaume ; mais il faut avouer que cette illusion fut très extraordinaire, et qu’elle passa jusques à un grand excès. Le dernier point de l’illusion, en matière d’État, est une espèce de léthargie, qui n’arrive jamais qu’après de grands symptômes. Le renversement des anciennes lois, l’anéantissement de ce milieu qu’elles ont posé entre les peuples et les rois, l’établissement de l’autorité purement et absolument despotique, sont ceux qui ont jeté originairement la France dans les convulsions dans lesquelles nos pères l’ont vue. Le cardinal de Richelieu la vint traiter comme un empirique, avec des remèdes violents, qui lui firent paraître de la force, mais 3une force d’agitation qui en épuisa le corps et les parties. Le cardinal Mazarin, comme un médecin très inexpérimenté, ne connut point son abattement. Il ne le soutint point par les secrets chimiques de son prédécesseur ; il continua de l’affaiblir par des saignées : elle tomba en léthargie, et il fut assez malhabile pour prendre ce faux repos pour une véritable santé. Les provinces, abandonnées à la rapine des surintendants, demeuraient abattues et assoupies sous la pesanteur de leurs maux, que les secousses qu’elles s’étaient données de temps en temps, sous le cardinal de Richelieu, n’avaient fait qu’augmenter et qu’aigrir. Les parlements, qui avaient tout fraîchement gémi sous sa tyrannie, étaient comme insensibles aux misères présentes, par la mémoire encore trop vive et trop récente des passées. Les grands, qui pour la plupart avaient été chassés du royaume, s’endormaient paresseusement dans leurs lits, qu’ils avaient été ravis de retrouver. Si cette indolence générale eût été ménagée, l’assoupissement eût peut-être duré plus longtemps ; mais comme le médecin ne le prenait que pour un doux sommeil, il n’y fit aucun remède. Le mal s’aigrit ; la tête s’éveilla : Paris se sentit, il poussa des soupirs ; l’on n’en fit point de cas : il tomba en frénésie. Venons au détail.
Emery, surintendant des finances, et à mon sens l’esprit le plus corrompu de son siècle, ne cherchait que des noms pour trouver des édits. Je ne vous puis mieux exprimer le fond de l’âme du personnage, qui disait en plein conseil (je l’ai oui), que la foi n’était que pour les marchands, et que les maîtres des requêtes qui l’alléguaient pour raison dans les affaires qui regardaient le Roi méritaient d’être punis ; je ne vous puis mieux expliquer le défaut de son jugement. Cet homme, qui avait été condamné à Lyon à être pendu, dans sa jeunesse, gouvernait même avec empire, le cardinal Mazarin, en tout ce qui regardait le dedans du royaume. Je choisis cette remarque entre douze ou quinze que je vous pourrais faire de même nature, pour vous donner à entendre l’extrémité du mal, qui n’est jamais à son période que quand ceux qui commandent ont perdu la honte, parce que c’est justement le moment dans lequel ceux qui obéissent perdent le respect ; et c’est dans ce même moment où l’on revient de la léthargie, mais par des convulsions.
Les Suisses paraissaient, pour ainsi parler, si étouffés sous la pesanteur de leurs chaînes, qu’ils 3ne respiraient plus, quand la révolte de trois de leurs paysans forma les Ligues. Les Hollandais se croyaient subjugués par le duc d’Albe quand le prince d’Orange, par le sort réservé aux grands génies, qui voient devant tous les autres le point de la possibilité, conçut et enfanta leur liberté. Voilà des exemples ; la raison y est. Ce qui cause l’assoupissement dans les États qui souffrent est la durée du mal, qui saisit l’imagination des hommes, et qui leur fait croire qu’il ne finira jamais. Aussitôt qu’ils trouvent jour à en sortir, ce qui ne manque jamais lorsqu’il est venu jusques à un certain point, ils sont si surpris, si aises et si emportés, qu’ils passent tout d’un coup à l’autre extrémité, et que bien loin de considérer les révolutions comme impossibles, ils les croient faciles ; et cette disposition toute seule est quelquefois capable de les faire. Nous avons éprouvé et senti toutes ces vérités dans notre dernière révolution. Qui eût dit, trois mois devant la petite pointe des troubles, qu’il en eût pu naître dans un État où la maison royale était parfaitement unie, où la cour était esclave du ministre, où les provinces et la capitale lui étaient soumises, où les armées étaient victorieuses, où les compagnies paraissaient de tout point impuissantes : qui l’eût dit eût passé pour insensé, je ne dis pas dans l’esprit du vulgaire, mais je dis entre les Estrées et les Senneterres. Il paraît un peu de sentiment, une lueur, ou plutôt une étincelle de vie, et ce signe de vie, dans les commencements presque imperceptible, ne se donne point par Monsieur, il ne se donne point par Monsieur le Prince, il ne se donne point par les grands du royaume, il ne se donne point par les provinces : il se donne par le Parlement, qui jusques à notre siècle n’avait jamais commencé de révolution, et qui certainement aurait condamné par des arrêts sanglants celle qu’il faisait lui-même, si tout autre que lui l’eût commencée.
Il gronda sur l’édit du tarif ; et aussitôt qu’il eut seulement murmuré, tout le monde s’éveilla. L’on chercha en s’éveillant, comme à tâtons, les lois : l’on ne les trouva plus ; l’on s’effara, l’on cria, l’on se les demanda ; et dans cette agitation les questions que leurs explications firent naître, d’obscures qu’elles étaient et vénérables par leur obscurité, devinrent problématiques ; et dès là, à l’égard de la moitié du monde, odieuses. Le peuple entra dans le sanctuaire : il leva le voile qui doit toujours couvrir tout ce que l’on peut dire, tout ce que l’on peut croire du droit des peuples et de celui des rois qui ne s’accordent 3jamais si bien ensemble que dans le silence. La salle du Palais profana ces mystères. Venons aux faits particuliers, qui vous feront voir à l’œil ce détail.
Je n’en choisirai d’une infinité que deux, et pour ne vous pas ennuyer, et parce que l’un est le premier qui a ouvert la plaie, et que l’autre l’a beaucoup envenimée. Je ne toucherai les autres qu’en courant.
Le Parlement, qui avait souffert et même vérifié une très grande quantité d’édits ruineux et pour les particuliers et pour le public, éclata enfin au mois d’août de l’année 1647, contre celui du tarif, qui portait une imposition générale sur toutes les denrées qui entraient dans la ville de Paris. Comme il avait été vérifié en la Cour des aides, il y avait plus d’un an, et exécuté en vertu de cette vérification, messieurs du Conseil s’opiniâtrèrent beaucoup à le soutenir. Connaissant que le Parlement était sur le point de faire défenses de l’exécuter, ou plutôt d’en continuer l’exécution, ils souffrirent qu’il fût porté au Parlement pour l’examiner, dans l’espérance d’éluder, comme ils avaient fait en d’autres rencontres, les résolutions de la Compagnie. Ils se trompèrent : la mesure était comble, les esprits étaient échauffés, et tous allaient à rejeter l’édit. La Reine manda le Parlement ; il fut par députés au Palais-Royal. Le chancelier prétendit que la vérification appartenait à la Cour des aides ; le premier président la contesta pour le Parlement. Le cardinal Mazarin, ignorantissime en toutes ces matières, dit qu’il s’étonnait qu’un corps aussi considérable s’amusât à des bagatelles ; et vous pouvez juger si cette parole fut relevée.
Emery ayant proposé une conférence particulière pour aviser aux expédients d’accommoder l’affaire, elle fut proposée, le lendemain, dans les chambres assemblées. Après une grande diversité d’avis, dont plusieurs allaient à la refuser comme inutile et même comme captieuse, elle fut accordée ; mais vainement : l’on ne put convenir. Ce que voyant le Conseil, et craignant que le Parlement ne donnât arrêt de défenses, qui auraient été infailliblement exécutées par le peuple, il envoya une déclaration pour supprimer le tarif, afin de sauver au moins l’apparence à l’autorité du Roi. L’on envoya, quelques jours après, cinq édits encore plus onéreux que celui du tarif, non pas en espérance de les faire recevoir, mais en vue d’obliger le Parlement à revenir à celui du tarif. Il y revient effectivement, en refusant les autres, 4mais avec tant de modifications, que la cour ne crut pas s’en pouvoir accommoder, et qu’elle donna, étant à Fontainebleau au mois de septembre, un arrêt du Conseil d’en haut, qui cassa l’arrêt du Parlement et qui leva toutes ces modifications. La Chambre des vacations y répondit par un autre, qui ordonna que celui du Parlement serait exécuté.
Le Conseil, voyant qu’il ne pouvait tirer aucun argent de ce côté-là, témoigna au Parlement que puisqu’il ne voulait point de nouveaux édits, il ne devait pas au moins s’opposer à l’exécution de ceux qui avaient été vérifiés autrefois dans la Compagnie ; et sur ce fondement, il remit sur le tapis une déclaration qui avait été enregistrée il y avait deux ans, pour l’établissement de la Chambre du domaine, qui était d’une charge terrible pour le peuple et d’une conséquence encore plus grande. Le Parlement l’avait accordée ou par surprise ou par faiblesse. Le peuple se mutina, alla en troupe au Palais, maltraita de paroles le président de Thoré, fils d’Emery ; le Parlement fut obligé de décréter contre les séditieux. La cour, ravie de le commettre avec le peuple, appuya le décret des régiments des gardes, français et suisses. Le bourgeois s’alarma, monta dans les clochers des trois églises de la rue Saint-Denis, où les gardes avaient paru. Le prévôt des marchands avertit le Palais-Royal que tout est sur le point de prendre les armes. L’on fait retirer les gardes en disant que l’on ne les avait posées que pour accompagner le Roi, qui devait aller en cérémonie à Notre-Dame. Il y alla effectivement en grande pompe, dès le lendemain, pour couvrir le jeu ; et le jour suivant, il monta au Parlement, sans l’avoir averti que la veille extrêmement tard. Il y porta cinq ou six édits tous plus ruineux les uns que les autres, qui ne furent communiqués aux gens du Roi que dans l’audience. Le premier président parla fort hardiment contre cette manière de mener le Roi au Palais, pour surprendre et pour forcer la liberté des suffrages.
Dès le lendemain, les maîtres des requêtes, auxquels un de ces édits vérifiés par la présence du Roi avait donné douze collègues, s’assemblent dans le lieu où ils tiennent la justice, que l’on appelle des requêtes du Palais, et prennent une résolution très ferme de ne point souffrir cette nouvelle création. La Reine les mande, les appelle de belles gens pour s’opposer aux volontés du Roi ; elle les interdit des conseils. Ils s’animent au lieu de s’étonner ; ils 4entrent dans la Grande Chambre, et ils demandent qu’ils soient reçus opposants à l’édit de création de leurs confrères ; et l’on leur donna acte de leur opposition.
Les chambres s’assemblent le même jour pour examiner les édits que le Roi avait fait vérifier en sa présence. La Reine commanda à la Compagnie de l’aller trouver par députés, au Palais-Royal, et elle leur témoigna être surprise de ce qu’ils se prétendaient toucher à ce que la présence du Roi avait consacré : ce furent les propres paroles du chancelier. Le premier président repartit que telle était la pratique du Parlement, et il en allégua les raisons, tirées de la nécessité de la liberté des suffrages. La Reine témoigna être satisfaite des exemples que l’on lui apporta ; mais comme elle vit, quelques jours après, que les délibérations allaient à mettre des modifications aux édits qui les rendaient presque infructueux, elle défendit, par la bouche des gens du Roi, au Parlement de continuer à prendre connaissance des édits jusques à ce qu’il lui eût déclaré en forme si il prétendait donner des bornes à l’autorité du Roi. Ceux qui étaient à la cour dans la Compagnie se servirent adroitement de l’embarras où elle se trouva pour répondre à cette question ; ils s’en servirent, dis- je, adroitement pour porter les choses à la douceur, et pour faire ajouter aux arrêts qui portaient les modifications que le tout serait exécuté sous le bon plaisir du Roi. La clause plut pour un moment à la Reine ; mais quand elle connut qu’elle n’empêchait pas que presque tous les édits ne fussent rejetés par le commun suffrage du Parlement, elle s’emporta, et elle leur déclara qu’elle voulait que tous les édits, sans exception, fussent exécutés pleinement, et sans modification aucune.
Dès le lendemain, M. le duc d’Orléans alla à la Chambre des comptes, où il porta ceux qui la regardaient ; et M. le prince de Conti, en l’absence de Monsieur le Prince, qui était déjà parti pour l’armée, alla à la Cour des aides pour y porter ceux qui la concernaient.
J’ai couru jusques ici à perte d’haleine sur ces matières, quoique nécessaires à ce récit, pour me trouver plus tôt sur une autre sans comparaison plus importante, et qui, comme je vous ai déjà dit ci-dessus, envenima toutes les autres. Ces deux compagnies que je vous viens de nommer ne se contentèrent pas seulement de répondre à Monsieur et à M. le prince de Conti avec beaucoup de vigueur, par la bouche de leurs premiers présidents ; mais aussitôt après, la Cour 4des aides députa vers la Chambre des comptes, pour lui demander union avec elle pour la réformation de l’État. La Chambre des comptes l’accepta. L’une et l’autre s’assurèrent du Grand Conseil, et les trois ensemble demandèrent la jonction au Parlement, qui leur fut accordée avec joie, et exécutée à l’heure même au Palais, dans la salle que l’on appelle de Saint-Louis.
La vérité est que cette union, qui prenait pour son motif la réformation de l’État, pouvait avoir fort naturellement celui de l’intérêt particulier des officiers, parce que l’un des édits dont il s’agissait portait un retranchement considérable de leurs gages ; et la cour, qui se trouva étonnée et embarrassée au dernier point de l’arrêt d’union, affecta de lui donner, autant qu’elle put, cette couleur, pour le décréditer dans l’esprit des peuples.
La Reine ayant fait dire, par les gens du Roi, au Parlement, que comme cette union n’était faite que pour l’intérêt particulier des compagnies, et non pas pour la réformation de l’État, comme on le lui avait voulu faire croire d’abord, qu’elle n’y trouvait rien à redire, parce qu’il est toujours permis à tout le monde de représenter au Roi ses intérêts, et qu’il n’est jamais permis à personne de s’ingérer du gouvernement de l’État : le Parlement ne donna point dans ce panneau ; et comme il était aigri par l’enlèvement de Turquant et d’Argouges, conseillers au Grand Conseil, que la cour fit prendre la nuit, l’avant-veille de la Pentecôte, et par celui de Lotin, Dreux et Guérin, que l’on arrêta aussi incontinent après, il ne songea qu’à justifier et soutenir son arrêt d’union par des exemples. Le président de Novion en trouva dans les registres, et l’on était sur le point de délibérer sur l’exécution, quand Le Plessis-Guénégaud, secrétaire d’État, entra dans le parquet, et mit entre les mains des gens du Roi un arrêt du Conseil d’en haut qui portait, en termes même injurieux, cassation de celui d’union des quatre compagnies. Le Parlement, ayant délibéré, ne répondit à cet arrêt du Conseil que par un avis, donné solennellement aux députés des trois autres compagnies, de se trouver le lendemain, à deux heures de relevée, dans la salle de Saint-Louis ; la cour, outrée de ce procédé, s’avisa de l’expédient du monde le plus bas et le plus ridicule, qui fut d’avoir la feuille de l’arrêt. Du Tillet, greffier en chef, auquel elle l’avait demandée, ayant répondu qu’elle était entre les mains du greffier commis, Le Plessis-Guénégaud et Carnavalet, lieutenant des gardes du corps, le mirent dans un carrosse, et l’amenèrent au greffe pour la chercher. Les marchands s’en aperçurent ; le peuple se souleva, et le secrétaire et le lieutenant furent très heureux de se sauver.
Le lendemain, à sept heures du matin, le Parlement eut ordre d’aller au Palais-Royal, et d’y porter l’arrêté du jour précédent, qui était celui par lequel le Parlement avait ordonné que les autres compagnies seraient priées de se trouver, à deux heures, dans la Chambre de Saint-Louis. Comme ils furent arrivés au Palais-Royal, M. Le Tellier demanda à Monsieur le Premier Président si il avait apporté la feuille ; et le premier président lui ayant répondu que non, et qu’il en dirait les raisons à la Reine, il y eut dans le Conseil des avis différents. L’on prétend que la Reine était assez portée à arrêter le Parlement ; personne ne fut de son avis, qui, à la vérité, n’était pas soutenable, vu la disposition des peuples. L’on prit un parti plus modéré. Le chancelier fit à la Compagnie une forte réprimande en présence du Roi et de toute la cour, et il fit lire en même temps un second arrêt du Conseil, portant cassation du dernier arrêté, défenses de s’assembler sur peine de rébellion, et ordre d’insérer dans les registres cet arrêt, en la place de celui de l’union.
Cela se passa le matin. Dès l’après-dînée, les députés des quatre compagnies se trouvèrent dans la salle de Saint-Louis, au très grand mépris de l’arrêt du Conseil d’en haut. Le Parlement s’assembla de son côté, à l’heure ordinaire, pour délibérer de ce qui était à faire à l’égard de l’arrêt du Conseil d’en haut, qui avait cassé celui de l’union, et qui avait défendu la continuation des assemblées. Et vous remarquerez, s’il vous plaît, qu’ils y désobéissaient même en y délibérant, parce qu’il leur avait été expressément enjoint de n’y pas délibérer. Comme tout le monde voulait opiner avec pompe et avec éclat sur une matière de cette importance, quelques jours se passèrent devant que la délibération pût être achevée, ce qui donna lieu à Monsieur, qui connut que le Parlement infailliblement n’obéirait pas, de proposer un accommodement.
Les présidents au mortier et le doyen de la Grande Chambre se trouvèrent au palais d’Orléans, avec le cardinal Mazarin et le chancelier. L’on y fit quelques propositions, qui furent rapportées au Parlement, et rejetées avec d’autant plus d’emportement que la première, qui concernait le droit annuel, accordait aux 4compagnies tout ce qu’elles pouvaient souhaiter pour leur intérêt particulier. Le Parlement affecta de marquer qu’il ne songeait qu’au public, et il donna enfin arrêt par lequel il fut dit que la Compagnie demeurerait assemblée, et que très humbles remontrances seraient faites au Roi pour lui demander la cassation des arrêts du Conseil. Les gens du Roi demandèrent audience à la Reine, pour le Parlement, le soir même. Elle les manda, dès le lendemain, par une lettre de cachet. Le premier président parla avec une grande force : il exagéra la nécessité de ne point ébranler ce milieu qui est entre les peuples et les rois ; il justifia par des exemples illustres et fameux la possession où les compagnies avaient été, depuis si longtemps, et de s’unir et de s’assembler. Il se plaignit hautement de la cassation de l’arrêt d’union, et il conclut, par une instance très ferme et très vigoureuse, à ce que les contraires, donnés par le Conseil d’en haut, fussent supprimés. La cour, beaucoup plus émue par la disposition des peuples que par les remontrances du Parlement, plia tout d’un coup, et fit dire par les gens du Roi à la Compagnie que le Roi lui permettait d’exécuter l’arrêt d’union, de s’assembler et de travailler avec les autres compagnies à ce qu’elle jugerait à propos pour le bien de l’État.
Jugez de l’abattement du cabinet ; mais vous n’en jugerez pas assurément comme le vulgaire, qui crut que la faiblesse du cardinal Mazarin, en cette occasion, donna le dernier coup à l’affaiblissement de l’autorité royale. Il ne pouvait faire en ce rencontre que ce qu’il fit ; mais il est juste de rejeter sur son imprudence ce que nous n’attribuons pas à sa faiblesse ; et il est inexcusable de n’avoir pas prévu et de n’avoir pas prévenu les conjonctures dans lesquelles l’on ne peut plus faire que des fautes. J’ai observé que la fortune ne met jamais les hommes en cet état, qui est de tous le plus malheureux, et que personne n’y tombe que ceux qui s’y précipitent par leurs fautes. J’en ai recherché la raison et je ne l’ai point trouvée ; mais j’en suis convaincu par les exemples. Si le cardinal Mazarin eût tenu ferme dans l’occasion dont je vous viens de parler, il se serait sûrement attiré des barricades et la réputation d’un téméraire et d’un forcené. Il a cédé au torrent : j’ai vu peu de gens qui ne l’aient accusé de faiblesse. Ce qui est constant est que l’on en conçut beaucoup de mépris pour le ministre, et que bien qu’il eût essayé d’adoucir les esprits par l’exil d’Emery, à qui il ôta la 5surintendance, le Parlement, aussi persuadé de sa propre force que de l’impuissance de la cour, le poussa par toutes les voies qui peuvent anéantir le gouvernement d’un favori.
La Chambre de Saint-Louis fit sept propositions, dont la moins forte était de cette nature. La première sur laquelle le Parlement délibéra fut la révocation des intendants. La cour, qui se sentit touchée à la prunelle de l’œil, obligea M. le duc d’Orléans d’aller au Palais, pour en représenter à la Compagnie les conséquences, et la prier de surseoir seulement pour trois mois l’exécution de son arrêt, pendant lesquels il avait des propositions à faire, qui seraient certainement très avantageuses au public. L’on lui accorda trois jours de délai, à condition qu’il n’en fût rien écrit dans le registre et que la conférence se fit incessamment. Les députés des quatre compagnies se trouvèrent au palais d’Orléans. Le chancelier insista fort sur la nécessité de conserver les intendants dans les provinces, et sur l’inconvénient qu’il y aurait à faire le procès, comme l’arrêt du Parlement le portait, à ceux d’entre eux qui auraient malversé, parce qu’il serait impossible que les partisans ne se trouvassent engagés dans ces procédures, ce qui serait ruiner les affaires du Roi, en obligeant à des banqueroutes ceux qui les soutenaient par leurs avances et par leur crédit. Le Parlement ne se rendant point à cette raison, le chancelier se réduisit à demander que les intendants ne fussent point révoqués par arrêt du Parlement, mais par une déclaration du Roi, afin que les peuples eussent au moins l’obligation de leur soulagement à Sa Majesté. L’on consentit avec peine à cette proposition ; elle passa toutefois au plus de voix. Mais lorsque la déclaration fut portée au Parlement, elle fut trouvée défectueuse, en ce qu’en révoquant les intendants, elle n’ajoutait pas que l’on recherchât leur gestion.
M. le duc d’Orléans, qui l’était venu porter au Parlement, n’ayant pu la faire passer, la cour s’avisa d’un expédient, qui fut d’en envoyer une autre, qui portait l’établissement d’une chambre de justice, pour faire le procès aux délinquants. La Compagnie s’aperçut bien facilement que la proposition de cette chambre de justice, dont les officiers et l’exécution seraient toujours à la disposition des ministres, ne tendait qu’à tirer les voleurs de la main du Parlement ; elle passa toutefois encore au plus de voix, en présence de M. d’Orléans, qui en fit vérifier une autre le même jour, par laquelle le peuple était déchargé 5du huitième des tailles, quoique l’on eût promis au Parlement de le décharger du quart.
M. d’Orléans y vint encore, quelques jours après, porter une troisième déclaration, par laquelle le Roi voulait qu’il ne se fît plus aucune levée d’argent qu’en vertu de déclarations vérifiées en Parlement. Rien ne paraissait plus spécieux ; mais comme la Compagnie savait que l’on ne pensait qu’à l’amuser et qu’à autoriser pour le passé toutes celles qui n’y avaient pas été vérifiées, elle ajouta la clause de défense que l’on ne lèverait rien en vertu de celles qui se trouveraient de cette nature. Le ministre, désespéré du peu de succès de cet artifice, de l’inutilité des efforts qu’il avait faits pour semer de la jalousie entre les quatre compagnies, et d’une proposition sur laquelle on était prêt de délibérer, qui allait à la radiation de tous les prêts faits au Roi sous des usures immenses, le ministre, dis-je, outré de rage et de douleur, et poussé par tous les courtisans, qui avaient mis presque tout leur bien dans ces prêts, se résolut à un expédient qu’il crut décisif, et qui lui réussit aussi peu que les autres. Il fit monter le Roi au Parlement, à cheval et en grande pompe, et il y porta une déclaration remplie des plus belles paroles du monde, de quelques articles utiles au public et de beaucoup d’autres très obscurs et très ambigus.
La défiance que le peuple avait de toutes les démarches de la cour fit que cette entrée ne fut pas accompagnée de l’applaudissement ni même des cris accoutumés. Les suites n’en furent pas plus heureuses. La Compagnie commença, dès le lendemain, à examiner la déclaration et à la contrôler presque en tous ses points, mais particulièrement en celui qui défendait aux compagnies de continuer les assemblées de la Chambre de Saint-Louis. Elle n’eut pas plus de succès dans la Chambre des comptes et dans la Cour des aides, dont les premiers présidents firent des harangues très fortes à Monsieur et à M. le prince de Conti. Le premier vint quelques jours de suite au Parlement, pour l’exhorter à ne point toucher à la déclaration. Il menaça, il pria ; enfin, après des efforts incroyables, il obtint que l’on surseoirait à délibérer jusques au 17 du mois, après quoi l’on continuerait incessamment à le faire, tant sur la déclaration que sur les propositions de la Chambre de Saint-Louis.
L’on n’y manqua pas. L’on examina article par article, et l’arrêt donné par le Parlement sur le troisième, désespéra la cour. Il portait, en modifiant la déclaration, que toutes les levées 5d’argent ordonnées par déclarations non vérifiées n’auraient point de lieu. M. le duc d’Orléans ayant encore été au Parlement pour l’obliger à adoucir cette clause, et n’y ayant rien gagné, la cour se résolut à en venir aux extrémités, et à se servir de l’éclat que la bataille de Lens fit justement dans ce temps-là, pour éblouir les peuples et pour les obliger de consentir à l’oppression du Parlement.
Voilà un crayon très léger d’un portrait bien sombre et bien désagréable, qui vous a représenté, comme dans un nuage et comme en raccourci, les figures si différentes et les postures si bizarres des principaux corps de l’État. Ce que vous allez voir est d’une peinture plus égayée, et les factions et les intrigues y donneront du coloris.
La nouvelle de la victoire de Monsieur le Prince à Lens arriva à la cour le 24 d’août, en l’année 1648. Châtillon l’apporta, et il me dit, un quart d’heure après qu’il fut sorti du Palais-Royal, que Monsieur le Cardinal lui avait témoigné beaucoup moins de joie de la victoire, qu’il ne lui avait fait paraître de chagrin de ce qu’une partie de la cavalerie espagnole s’était sauvée. Vous remarquerez, s’il vous plaît, qu’il parlait à un homme qui était entièrement à Monsieur le Prince, et qu’il lui parlait de l’une des plus belles actions qui se soient jamais faites dans la guerre. Elle est imprimée en tant de lieux, qu’il serait fort inutile de vous en rapporter ici le détail. Je ne me puis empêcher de vous dire que le combat étant presque perdu, Monsieur le Prince le rétablit et le gagna par un seul coup de cet œil d’aigle que vous lui connaissez, qui voit tout dans la guerre et qui ne s’y éblouit jamais.
Le jour que la nouvelle en arriva à Paris, je trouvai M. de Chavigny à l’hôtel de Lesdiguières, qui me l’apprit et qui me demanda si je ne gagerais pas que le Cardinal serait assez innocent pour ne se pas servir de cette occasion pour remonter sur sa bête. Ce furent ses propres paroles. Elles me touchèrent, parce que connaissant comme je connaissais et l’humeur et les maximes violentes de Chavigny ; et sachant d’ailleurs qu’il était très mal satisfait du Cardinal, ingrat au dernier point envers son bienfaiteur, je ne doutai pas qu’il ne fût très capable d’aigrir les choses par de mauvais conseils. Je le dis à Mme de Lesdiguières, et je lui ajoutai que je m’en allais de ce pas au Palais-Royal, dans la résolution de continuer ce que j’y avais commencé. Il est nécessaire, pour l’intelligence 5de ces deux dernières paroles, que je vous rende compte d’un petit détail qui me regarde en mon particulier.