Mémoires de Monsieur d’Artagnan – 3

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D
ès que j’eus les cinquante louis du Roi, je ne songeai plus qu’à renvoyer à Montigré son argent. Une personne d’Orléans, qui logeait dans la même maison que moi, voyant que j’étais en peine à qui m’adresser pour régler sûrement cette affaire, me proposa de me rendre ce petit service, et qu’il remettrait l’argent à quelqu’un de sa connaissance qui allait dans le pays de Montigré au moins une fois la semaine. Je fus ravi de cette occasion, et lui donnai la somme due ; et comme je voulais y ajouter quelque chose pour la dépense, l’homme refusa, disant que je lui faisais injure, qu’il n’était pas homme à demander rétribution de si peu de chose, et que le plaisir de me rendre service était tout ce qu’il désirait. Je n’eusse pas fait cette offre à un autre, mais comme c’était un homme qui tenait hôtellerie à Orléans, et qui ne me paraissait pas trop riche, je ne voulais pas avoir à me reprocher de lui avoir fait dépenser un sol pour l’amour de moi.

Mon argent fut rendu fidèlement à Montigré, lequel ne s’attendait pas à le ravoir si tôt, et peut-être même à le ravoir jamais. Richard, c’est le nom de l’homme qui me rendit ce service, avait prié son ami de lui renvoyer le billet que j’avais fait à Montigré. Il me le remit entre les mains, pour marquer qu’il avait eu soin de mon affaire. Je le remerciai, puis je mis ce billet dans ma poche, au lieu de le déchirer comme je devais ; je le perdis le même jour ou le lendemain, peut-être en tirant mon mouchoir, et je ne m’en aperçus que deux ou trois jours après. Cela m’inquiéta vivement, comme si j’eusse prévu ce qui devait m’en arriver un jour, et j’en fis part à Richard qui m’en blâma pour ma négligence.

Cette circonstance entretint donc mon inquiétude pendant quelques jours, mais comme il n’y a rien que l’on n’oublie à la longue, je n’y songeai plus au bout d’un certain temps. Je tâchai de remplir mon devoir de soldat du mieux qu’il me fut possible.

Dans la compagnie où j’étais, se trouvait un dénommé Besmaux. C’était un homme d’une autre humeur que moi et nous n’avions aucun point commun, si ce n’est que nous étions Gascons tous les deux. Il avait de la vanité au-delà de toute imagination, au point qu’il eut presque voulu nous faire croire qu’il était né de la côte de Saint-Louis. Le nom de Besmaux était celui d’une petite métairie, qui ne rapportait guère de revenu ; mais il fit porter le nom de Marquisat à cette chaumière dès qu’il eut un peu de fortune.

Pour moi, je suivis toujours mon chemin sans vouloir paraître plus que je n’étais. Je savais que je n’étais qu’un pauvre gentilhomme : je vécus donc comme je devais faire, sans vouloir m’élever au-dessus de mon état, ni me rabaisser au-dessous. Je supportais difficilement d’entendre Besmaux vanter le nom de Montlesun qu’il portait, et de le voir prendre de grands airs. C’était un beau nom à la vérité, mais comme tout le monde ne reconnaissait pas qu’il lui appartînt, je me crus obligé de lui dire, en tant que camarade et ami, que toute cette vanité lui faisait plus de tort que de bien. Il reçut mal ma remontrance, et se figurant que j’étais jaloux de lui, ainsi d’ailleurs que les autres cadets, il ne me regarda plus que comme un homme qui devait lui être suspect. Il avait aussi ce défaut, que s’il voyait quelque nouvelle mode, il en prenait aussitôt quelque chose, sans considérer s’il y avait là de l’extravagance ou non. Je me souviens à ce propos d’une histoire qui lui advint et qui fit rire non seulement notre Compagnie mais encore tout le Régiment.

Nous étions à Fontainebleau et Besmaux logeait chez une hôtesse qui lui accorda quelques faveurs. Il en profita tout autant qu’il put, mais comme elle n’était pas riche, cela se réduisit à peu de chose. Il ne s’amusa point à se remplir le ventre, comme quantité d’hommes qui aiment mieux l’avoir plein que tenir sur le dos toute la magnificence du monde. Imitant donc les Gascons qui pratiquent le proverbe : « Ventre de son et habit de velours », il consacra à s’habiller tout ce qu’il put tirer de cette femme, sans se soucier du reste.

Comme on commençait à porter en ce temps-là des baudriers en broderie d’or, qui coûtaient huit ou dix pistoles, et que les finances de Mr. de Besmaux ne pouvaient pas atteindre jusque-là, il prit le parti de se faire ouvrager le devant d’un baudrier de cette façon, et de laisser le derrière tout uni. Cependant, afin qu’on ne vit pas la supercherie, il affecta de porter un manteau sous prétexte d’une feinte incommodité ; ainsi, n’en étalant aux yeux du monde que le devant, il n’y eut personne qui s’en rendît compte pendant deux ou trois jours.

Mais le tour de notre Compagnie étant venu de monter la garde, Besmaux fut obligé d’endosser un autre baudrier, parce qu’il était défendu de porter un manteau pour tenir ce poste, et un de mes camarades nommé Mainvilliers, qui ne pouvait pas non plus souffrir sa vanité, me dit qu’il parierait sa tête, que son baudrier en broderie n’avait point de derrière. Je lui répondis que cela n’était pas croyable et que Besmaux était trop sage pour s’exposer à la raillerie qu’il s’attirerait de cette façon, si cela venait jamais à être su. Il me répliqua que j’en pouvais croire ce qu’il me plaisait mais que pour lui il en demeurerait persuadé ; et que d’ailleurs, il ne tarderait pas à savoir qui avait raison, de lui ou de moi.

Notre garde étant faite, Besmaux continua de feindre d’être incommodé, pour avoir le prétexte de prendre son manteau. Il ne voulait pas perdre si tôt l’occasion d’étaler son baudrier, pendant que c’en était la mode, et de faire voir ainsi à tout le monde qu’il n’était pas homme du commun. Mainvilliers qui était un éveillé et qui ne demandait pas mieux qu’à rire et à faire rire les autres, voyant que Besmaux avait repris son manteau, et cela le confirmant dans sa pensée, dit à cinq ou six de nos camarades, qui se moquaient également de Besmaux, tout ce qu’il en pensait. Jusque-là, personne n’y avait songé, et il y en eut un qui lui demanda comment faire pour en avoir le cœur net. Il lui répondit que le mieux était de se rendre tous chez ce fanfaron après dîner et de lui proposer une promenade en forêt ; ce camarade n’aurait alors qu’à marcher seulement derrière lui et il verrait lui-même de ses propres yeux qui avait raison. Il m’en dit autant, ainsi qu’à tous les autres, et nous étant rendus chez Besmaux aussitôt que nous eûmes dîné, nous le trouvâmes qui s’apprêtait justement à venir passer la soirée avec nous et avait déjà son manteau sur les épaules. Il accepta la promenade proposée, et à l’entrée de la forêt cinq ou six d’entre nous s’arrêtèrent et firent semblant de contempler un nid qui était tout en haut d’un arbre.

Mainvilliers parlait avec lui afin de n’éveiller aucun soupçon sur ce qu’il allait faire. Nous le suivîmes donc, comme nous l’avait recommandé Mainvilliers, et celui-ci voyant que nous n’étions plus qu’à quinze ou vingt pas d’eux, fit un pas en avant sans rien laisser paraître encore de son dessein. Il lui dit alors qu’il faisait bien le douillet avec son manteau, et que cela ne convenait guère à un jeune homme et encore moins à un Cadet aux Gardes, et en même temps il s’enveloppa dans un des coins de ce manteau et fit trois ou quatre demi-tours à gauche, découvrant ainsi la partie honteuse du baudrier. Ce fut un éclat de rire qu’on put entendre d’un quart de lieue. Besmaux, tout Gascon qu’il était, et même de la plus fine Gascogne, se trouva dérouté ; chacun le railla sur sa feinte maladie, et comme c’était également le railler sur son baudrier, il crut que la seule solution, pour le sauver de l’affront que cela allait lui faire dans tout le régiment, était de se battre contre Mainvilliers ; et il le fit appeler, dès le même jour, par un bretteur de Paris de sa connaissance.

Mainvilliers qui était un brave garçon le prit au mot et, étant venu me raconter ce qui lui était arrivé, et qu’il avait besoin d’un second, je lui offris mes services, voyant bien qu’il ne me disait cela que pour me prier de le seconder.

Le rendez-vous était pour le lendemain matin à cent pas de l’Hermitage de Saint-Louis, au-dessus de Fontainebleau, au cœur de la forêt. En nous y rendant nous rencontrâmes une escouade de notre compagnie qui nous cherchait pour empêcher notre combat : notre Capitaine en avait été informé dès le soir même par un billet du bretteur, qui s’estimant plus fort sur le pavé de Paris qu’à la campagne ne voulait pas s’y hasarder. Besmaux en fut très contrarié mais pour nous cela ne nous toucha guère, car notre honneur n’était pas en jeu. Quant au bretteur, il avait fait le brave à peu de frais, et il prétendait que Besmaux lui était aussi redevable que s’il eût tué son homme, et l’eût aidé ainsi à remporter la victoire. L’escouade nous ramena à notre quartier où Mr. des Essarts nous fit mettre tous quatre en prison pour avoir osé contrevenir aux ordres du Roi. Néanmoins, il en parla au Roi mais d’une manière à ne pas nous nuire. Le Roi lui dit qu’il le laissait seul juge mais que cela ne nous ferait pas de mal de rester quelques jours en prison afin qu’une autre fois nous prenions garde à ne pas manquer à notre devoir. Nous y restâmes cinq jours, ce qui est beaucoup pour la jeunesse qui ne demande qu’à avoir toujours un pied en l’air. À notre sortie, notre Capitaine voulut que nous embrassâmes Besmaux, Mainvilliers et moi, et nous fit défense de parler à personne du baudrier ; mais, quand même c’eût été Sa MajeSté qui nous l’eût défendu, je ne sais si nous eussions pu lui obéir. Bien loin de garder le silence sur cette affaire, Besmaux désormais n’eut pas d’autre nom pour nous que « Besmaux le Baudrier », de même que l’on surnommait le Lieutenant Colonel d’un certain régiment de Fontenay « Coup d’épée » et que l’on appelle encore aujourd’hui un Conseiller de Parlement, « mandat coup de poignard ».

Besmaux m’en voulut d’avoir consenti à être le second de son ennemi. Il trouva que j’avais mauvaise grâce, moi qui étais son compatriote, ou presque, d’avoir pris le parti d’un Beauceron à son préjudice, car Mainvilliers était des environs d’Étampes. Le Roi qui aimait son régiment des Gardes, et qui en connaissait tous les Cadets, jusqu’à leur parler assez familièrement, me dit le jour de ma sortie de prison, que je ne durerais guère si je ne changeais pas de conduite ; qu’il y avait à peine trois semaines que j’étais arrivé de mon pays, et que cependant j’avais déjà fait deux combats et que si on ne m’en eût empêché, j’en eusse fait un troisième. Il me dit d’être plus sage, si j’avais envie de lui plaire, sinon je n’en aurais que du désagrément. Sa majesté m’eût parlé plus sévèrement encore si elle eût su ce qui m’était arrivé à Saint-Dyé en venant de chez moi. Pourtant cette affaire me tenait toujours à cœur et je ne comprenais pas comment Montigré, après m’avoir témoigné tant d’honnêteté, me laissait si longtemps sans me donner de nouvelles. Je lui avais écrit en lui renvoyant son argent, et n’en ayant pas eu de réponse, cela m’aurait presque fait douter que l’argent lui avait été remis, si ce n’est que l’on m’avait retourné le billet qu’il avait eu de moi.

Dès notre retour de Fontainebleau, notre régiment fit revue devant le Roi qui nous commanda de nous tenir prêts à partir pour Amiens, où Sa Majesté devait se rendre incessamment. Elle y allait pour appuyer le siège d’Arras que les Maréchaux de Chaunes, de Châtillon et de la Meilleraie avaient formé sur ses ordres. Il y avait déjà un certain temps qu’ils y étaient et le Cardinal Infant qui rôdait autour de leur camp avec une armée qui n’était guère moins forte que la leur, prétendait leur faire lever le siège sans coup férir. Il n’y réussissait pas trop mal jusque-là, notre armée commençant à manquer de toutes choses, et il apportait tout son soin à empêcher les convois d’arriver à bon port. Cela lui était assez facile, à cause de la quantité de monde qu’il avait avec lui. Aussi la moitié de nos convois étaient-ils d’ordinaire interceptés, et ceux qui passaient ne suffisaient pas à satisfaire les besoins d’une si grande armée.

Ce succès rendait les assiégés insolents. Ils mirent sur leurs murailles des rats en carton qu’ils affrontèrent contre des chats faits de même matière. Les assiégeants ne surent ce que cela voulait dire, et ayant fait deux ou trois prisonniers, de véritables Espagnols, ils leur en demandèrent l’explication. Conduits au quartier du Maréchal de Châtillon, et ce dernier leur ayant posé la question, ces prisonniers qui avaient beaucoup d’esprit, lui répondirent effrontément que si c’était un autre qui leur posait une telle question ils le lui pardonneraient aisément, mais que venant de lui ils ne pouvaient s’y résoudre car il leur semblait qu’il devait être plus intelligent que cela. Ne voyait-il pas que cela voulait dire : que quand les rats mangeraient les chats, les Français prendraient Arras.

Le Maréchal n’osa se moquer de ce rébus, ce qu’il eut peut-être fait si les affaires du siège eussent été en meilleur état. Il fit semblant de n’avoir pas entendu ce qu’ils disaient, préférant opposer le mépris à leur sotte réponse. Le Roi partit cependant de Paris et, arrivé à Amiens, une partie de notre régiment reçut l’ordre de marcher sur Dourlens où l’on préparait un grand convoi pour les assiégeants. L’autre resta à Amiens, en partie pour la garde de Sa Majesté, et en partie pour escorter un second convoi qu’on devait joindre au premier. Ce n’est pas qu’il parut aucun danger sur les sept lieues qui séparent Amiens de Dourlens, mais il fallait tout de même prendre toutes ses précautions afin de n’avoir point de reproches à se faire, car un parti pouvait passer la rivière qui est au-delà de cette petite ville et venir y mettre le feu.

Le Roi qui prenait grand plaisir à voir défiler ses troupes devant lui, faisait venir quelques autres régiments de Champagne afin d’en grossir l’armée de ces Maréchaux. Il y en avait un notamment dont le Colonel était bien jeune, parce qu’en ce temps-là, comme dans celui-ci, la condition des personnes servait bien plus à leur faire obtenir un bon poste, que leurs services ; et en effet, ce n’est pas sans raison qu’on a toujours eu plus d’égards à la condition qu’au mérite, puisqu’une des qualités essentielles pour un Colonel qui veut avoir un bon régiment, est de tenir bonne table. Cela sert merveilleusement bien à ses Officiers, et ils l’estiment bien autant par là que par tout le reste. Celui-ci qui ne manquait pas d’esprit, mais qui croyait peut-être en avoir encore plus, n’était pas très aimé des siens, soit qu’il ne s’acquittât pas bien de ce devoir, soit qu’il eût le malheur de se faire beaucoup plus d’ennemis que d’amis, comme le font presque tous les gens qui ont plus d’esprit que les autres. En effet, comme ils ne pardonnent guère les fautes des autres, on les appréhende toujours et on les regarde comme des pédagogues incommodes, ce qui attire plus de haine que d’amour.

Ce Colonel, qui par malheur pour lui était de cette sorte, car j’estime qu’il vaut mieux n’avoir point tant d’esprit et se faire aimer davantage, n’étant plus qu’à un quart de lieue d’Amiens avec son régiment, le beffroi donna avis en même temps de son arrivée. Dès que le Roi l’entendit sonner, il envoya quelqu’un pour savoir ce qu’il avait découvert. On lui rapporta que c’était un régiment qui marchait en corps et qui faisait un bataillon. Sa Majesté voulant le voir défiler devant elle avant qu’il ne se rendît au camp qui lui avait été désigné, lui envoya ordre de passer le long des remparts de la ville sur lesquels elle se rendit. Le Major, que ce Colonel envoyait au Roi pour prendre ses ordres, ayant trouvé à l’entrée de la ville l’homme qui était porteur de ce message dont je viens de parler, le renvoya sur ses pas, et se chargea de témoigner à son Colonel la volonté du Roi. Cependant, comme il était heureux de faire subir à ce Colonel quelque mortification, afin de lui apprendre une fois pour toutes que, tout habile qu’il se croyait, il y avait encore beaucoup de choses sur lesquelles il ferait bien de prendre conseil auprès des vieux Officiers, il renvoya un Capitaine qu’il avait avec lui au régiment pour avertir le Lieutenant-Colonel de la revue que le Roi voulait passer, sans en dire un seul mot au Colonel. Le lieutenant-Colonel fit circuler cette nouvelle de bouche en bouche à tous les Capitaines, sans en faire part à son supérieur, et chacun prit ses mesures en gardant le silence. Ceux qui étaient bottés se firent débotter et se mirent en souliers comme il convient que l’Infanterie soit quand elle passe en revue. Enfin quand le régiment ne fut plus qu’à une portée de pistolet de la ville, le Major en sortit pour aller dire au Colonel que le Roi était à cent pas de là pour le voir défiler devant lui. Ce colonel qui ne s’était pas rendu compte de la manœuvre de son Lieutenant-Colonel et de ses Capitaines, mit alors pied à terre et fit passer la parole afin que chacun en fit autant que lui. Il ne songea qu’à prendre une pique, sans penser nullement à ses bottes.

Ainsi, passant tout botté devant Sa Majesté, Mr. du Hallier Maréchal de Camp qui devait être chargé de la conduite du convoi et qui était parent de ce Colonel, dit au Roi à côté de qui il était, qu’il désirerait pour le bien de son service, que tous ceux qui portaient les armes pour lui eussent autant d’esprit que le Colonel en avait. À cette parole, Sa Majesté détourna le regard du Régiment qu’il inspectait pour regarder le Maréchal. Comme elle ne disait rien, ce qui étonnait celui-ci, il demanda à Sa Majesté ce que cela voulait dire : c’est que je n’ose vous l’expliquer, lui répondit le Roi, de peur de vous désobliger ; car s’il m’était permis de vous dire ce que je pense, je vous avouerais franchement que si vous croyez beaucoup d’esprit à un homme comme celui-là, il faut que vous n’en ayez guère vous-même.

Mr. du Hallier fut fort surpris quand il entendit le Roi parler de la sorte. Il le supplia de vouloir bien l’éclairer car il ne voyait pas où était sa faute. Je vous l’eusse pardonnée, lui répondit le Roi, si cela vous était arrivé avant que vous ne soyez Officier Général ; j’aurais pensé alors qu’ayant toujours servi dans mes Gardes du Corps ou dans mes Gendarmes, vous étiez tellement habitué à voir des bottes que vous ne seriez même pas étonné d’en voir à des singes ; mais qu’un Maréchal de Camp, qui en voit à un Colonel d’Infanterie passant en revue la pique en main devant moi, ne s’aperçoive pas que c’est une grande bévue, c’est ce que je ne puis souffrir.

Mr. du Hallier fut bien honteux en entendant ces reproches et il eut bien voulu n’avoir pas prononcé les paroles qui les lui avaient attirés, mais comme il n’en était plus temps, il envoya sous main avertir son parent de se préparer à recevoir une grande mercuriale de Sa Majesté. Et en effet, le Colonel étant venu pour le saluer, après la revue de son régiment : Un Tel, lui dit le Roi, Mr. du Hallier vient de me dire que vous aviez bien de l’esprit, je lui ai répondu que je le croyais de bonne foi, mais qu’il fallait aussi qu’il crût avec moi que vous avez bien peu de service, ou que vous ayez bien mal profité du temps que vous y avez été employé, car où avez-vous jamais appris qu’un Colonel pût défiler devant moi, avec ses bottes. Sire, lui répondit le Colonel, je n’ai appris que Votre Majesté voulait voir mon régiment, que lorsque j’étais déjà aux portes de la ville, et je n’ai eu que le temps de prendre ma pique. D’ailleurs, qui pouvait penser que Votre Majesté, avec la chaleur et la poussière qu’il fait aujourd’hui, eut voulu se donner la peine qu’elle se donne présentement. Croyez-moi, lui répliqua le Roi, quelque esprit que vous ayez, vous vous tirez mal de cette affaire et il vaut bien mieux vous taire que de parler si mal à propos, c’est le meilleur conseil que j’aie à vous donner. Ce Colonel qui était fort en bouche, répondit au Roi, qu’il n’essayait plus de se justifier puisque Sa Majesté ne le trouvait pas bon mais que, si grande soit sa faute, elle avait au moins servi à lui témoigner le premier l’admiration que tout le monde avait, aussi bien que lui, de voir le plus grand Roi de la Chrétienté à cheval, dans un moment où chacun ne demandait qu’à se mettre à l’abri de la chaleur et des autres inconvénients de la saison.

Ses flatteries ne lui servirent de rien, non plus que sa colère contre son Major. Il essaya en vain de le faire casser de son grade ainsi que quelques Officiers de son Régiment qu’il soupçonnait d’avoir participé à l’affront qu’il venait de recevoir. Ce n’est pas que les Colonels en ce temps-là n’eussent une grande autorité sur leurs Capitaines, mais enfin quand ces derniers étaient reconnus comme de braves gens et qu’ils avaient des amis, s’il arrivait aux Colonels de vouloir entreprendre quelque chose contre eux, ils se liguaient tous contre lui et la Cour ne jugeait pas à propos, pour satisfaire à la passion d’un seul, d’ôter de leurs postes des gens qui y servaient bien.

Le Roi passa pareillement en revue toutes les autres troupes qui arrivèrent dans le camp que l’on avait formé à un quart de lieue d’Amiens. Il inspecta ainsi près de quinze ou seize mille hommes, entre lesquels était comprise la Maison du Roi. Quand elles furent toutes assemblées, nous nous mîmes en marche avec le convoi que nous devions escorter. À cause de la quantité de charrettes que nous avions à conduire, cela nous demanda deux jours d’arriver à Dourlens. Nous y prîmes l’autre convoi, que l’on y préparait de longue main, et ayant marché le long des bois qui sont dans la dépendance du Comté de Saint-Paul, nous ne fîmes que deux lieues ce jour-là. Le lendemain, quoique nous soyons partis beaucoup plus tôt que le jour précédent, nous n’en fîmes guère davantage. En effet, les ennemis qui avaient résolu de nous donner une fausse alarme, pour couvrir le dessein qu’ils avaient de forcer les lignes des assiégeants, avaient jeté de l’Infanterie dans les bois qui sont à droite et à gauche. Elle se montra en divers endroits, donnant l’impression de vouloir faire de grandes choses : nous nous contentâmes de la repousser avec de petits pelotons à mesure qu’elle paraissait, sans nous en inquiéter autrement. Mr. du Hallier considéra que ce n’était pas là son affaire, et que pourvu qu’il pût conduire son convoi à bon port, c’était tout ce que la Cour lui demandait.

Nous campâmes ce jour-là entre deux bois, dans une plaine extrêmement serrée à cet endroit, longue d’au moins une lieue, et comme il fallait bien s’en accommoder, nous y allumâmes de grands feux. Les ennemis, toujours pour faire croire qu’ils ne laisseraient pas passer le convoi, avaient envoyé de ce côté-là quelques petites pièces de campagne. Ils nous en harcelèrent toute la nuit, mais sur notre gauche seulement, parce qu’ils avaient là les derrières plus libres que sur notre droite où nous aurions pu les couper. Leurs petites pièces de campagne ne nous tuèrent que quelques chevaux, et les munitionnaires les ayant remplacés par d’autres qu’ils tenaient tout prêts, nous arrivâmes enfin en vue de nos lignes.

Les ennemis s’étaient postés au milieu pour nous barrer le passage, ce qui nous obligea à nous retrancher, de peur qu’ils ne nous tombent tout d’un coup sur les bras. Ils vinrent même en reconnaissance pour nous faire croire que c’était toujours à nous qu’ils en voulaient, mais après nous avoir ainsi amusés pendant deux jours, ils firent enfin éclater leur dessein par l’attaque d’un Fort que le Comte de Rantzaw, qui fut depuis Maréchal de France, avait élevé pour la sûreté de nos lignes. Ce Comte était un bon homme de Guerre, et n’eût peut-être pas eu son pareil pour bien des choses, s’il eût été moins adonné au vin. Autant il était actif et vigilant quand il était à jeun, autant était-il assoupi et incapable quand il avait dix ou douze bouteilles de vin de Champagne dans l’estomac, car il ne lui en fallait pas moins pour l’abattre. Quand il n’en avait bu que la moitié, il n’y paraissait pas, non plus que d’une goutte d’eau qui tombe dans la mer. Le Cardinal Infant qui avait de bons espions, par lesquels il avait appris le bon et le mauvais de tous nos Généraux, sachant qu’il avait ce penchant, avait entrepris d’attaquer son quartier depuis le commencement du siège, qui durait depuis près de deux mois, préférablement à tout autre, et ceci quoiqu’il fût peut-être le plus fort ; le Cardinal supposait y trouver moins de résistance, si seulement il l’attaquait au bon moment.

Rantzaw, qui s’était aperçu de son dessein, s’était contraint à ne faire aucune débauche, tant qu’il avait cru qu’il y avait du danger. Il s’était tenu à cheval jour et nuit et avait même perfectionné ce Fort d’une telle manière qu’il semblait que c’était entreprendre l’impossible que de vouloir l’emporter, à la vue d’une armée comme celle des trois Maréchaux. Mais enfin Rantzaw, qui avait été jusque-là sur ses gardes, commençant à croire que toute la vigilance qu’il pouvait avoir dorénavant lui serait inutile, puisque le Cardinal Infant ne songeait plus qu’à attaquer notre convoi, se laissa aller tout aussitôt à son penchant. Il fit une débauche, où il invita les principaux Officiers de deux régiments qu’il avait, l’un d’Infanterie et l’autre de Cavalerie. Ils étaient campés tous deux auprès de lui et étaient composés de personnes de sa Nation. Car la Cour n’avait pas alors la politique qu’elle a maintenant, à savoir de ne pas laisser le commandement de troupes étrangères à des Officiers Généraux qui fussent de leur nation, de peur qu’ils n’en abusent ou qu’ils ne se rendent trop puissants. Il est vrai que l’on a toujours laissé leurs régiments à des Brigadiers comme on fit à Kœnigsmark, la première année de la guerre de Hollande ; mais quand ils ont été Lieutenants Généraux ou Maréchaux de Camp, ou bien on les a obligés de s’en défaire, ou bien on a envoyé ces régiments servir ailleurs, afin de prendre toutes précautions.

Quoiqu’il en soit Rantzaw ne fut pas plus tôt à table que les espions du Cardinal Infant, sachant qu’il n’en sortirait pas de sitôt, allèrent avertir ce Prince. Comme il n’y avait pas loin d’un camp à l’autre et que par conséquent il ne fallait pas beaucoup de temps pour arriver au Fort, il ne monta à cheval que deux heures après. Il voulait non seulement laisser le loisir au Comte d’entamer le repas mais encore attendre qu’il ne fût plus en état de se défendre. Les mesures qu’il prit ne pouvaient pas être plus justes. Il arriva au Fort quatre heures après que Rantzaw se soit mis à table, mais ce dernier, lorsqu’il n’était pas tout à fait enseveli dans le vin n’en avait que plus de courage, et il défendit ses positions avec plus d’âpreté que ne l’avait imaginé le Cardinal Infant. Le Maréchal de Châtillon accourut très vite au secours de Rantzaw, d’autant plus qu’on lui avait appris que ce dernier avait été surpris alors qu’il était à table. Il était alors plus de deux heures du matin, et sachant que Rantzaw s’était mis à table à dix heures du soir, il pensa qu’il avait dû vider tant de bouteilles qu’à l’heure actuelle il ne devait pas être en état de faire face à la situation. Il trouva Rantzaw à cheval, et c’était un miracle comment il n’avait pas encore été tué. En effet, étant ainsi à cheval, alors que les autres avaient approché de l’ennemi à pied, on lui avait tiré une infinité de coups. À la première parole, le Maréchal de Châtillon reconnut bien qu’il avait bu plus que de raison, mais le temps ne lui paraissant pas propre pour lui en faire reproche, il lui conseilla simplement de mettre pied à terre, ou de se retirer un peu derrière les autres, car s’il avait jusque-là échappé à la mort, il ne fallait qu’un moment pour changer cela. Il n’aurait certainement pas accepté si nous avions pu conserver le Fort davantage ; mais le Cardinal Infant s’en étant emparé après un combat long et opiniâtre, commença à tourner contre lui quelques pièces de canon trouvées dans le Fort.

La Maréchal de Châtillon qui avait amené des troupes avec lui, leur commanda alors de reprendre le Fort, qui était ouvert de son côté. Afin d’encourager ses troupes, il se porta au-devant de l’attaque et ses hommes, qui auraient eu honte de ne pas faire leur devoir en présence de leur Général, s’y portèrent si vaillamment que ce Fort fut très vite repris des mains des ennemis. Nous perdîmes bien quatre cents hommes à cette première attaque, dont soixante-quatre Officiers parmi lesquels vingt-neuf faisaient partie des deux régiments de Rantzaw. Le camp ennemi perdit deux cent cinquante hommes et le Cardinal Infant, qui ne s’attendait pas à ce revers de fortune, se trouva plus excité que jamais à reprendre le combat. Il remplaça les hommes, qui après être vainqueurs avaient été vaincus, par des gens frais. Il leur dit en peu de mots que le salut d’Arras, ou sa perte, ne dépendaient que de leur courage et que s’ils étaient attachés à leur Roi et à leur pays, ils ne trouveraient peut-être jamais une si belle occasion de le prouver. En effet, Sa Majesté Catholique attachait une extrême importance à cette ville, et le Roi, la prenant, couvrait non seulement par là sa frontière, mais se donnait encore une grande entrée dans la sienne. C’était d’ailleurs la capitale de l’Artois, conquête qui devait donner de la réputation aux armes de France et en ôter à celles d’Espagne.

La petite harangue du Cardinal Infant ne lui fut pas inutile, car ses troupes marchèrent bravement sur celles qui venaient de reprendre le Fort. Celles-ci voulurent le défendre, mais malgré leurs efforts, elles furent obligées de céder, et la plupart des hommes furent tués sur place ou mis hors de combat.

Le Maréchal de Châtillon qui avait fait avancer de ce côté-là des gens frais afin de les soutenir en cas de besoin, voyant que ses troupes se retiraient assez vite pour laisser supposer qu’elles fuyaient plutôt qu’elles ne se repliaient, mena encore lui-même la charge. Il fit merveille, si bien que les ennemis, n’ayant pas eu le temps de renforcer leur position dans ce Fort, en furent chassés pour la seconde fois. Mr. du Hallier qui était allé au camp pendant ce temps-là, avec huit ou neuf mille hommes, du nombre desquels était notre régiment, fit peur au Cardinal Infant par cette marche, car celui-ci savait qu’il amenait avec lui la Maison du Roi, une des meilleures troupes de Sa Majesté. Ainsi ne songeant plus à reprendre le Fort, il nous laissa le temps de faire passer notre convoi, qui mit l’abondance dans le camp. Et les assiégés qui s’étaient défendus vigoureusement jusque-là ne tardèrent plus que de deux jours à demander à capituler.

Le Roi qui était resté à Amiens sans autre Garde que le guet des Gardes du Corps, la Brigade des Gendarmes et des chevaux légers, et la Compagnie de ses Mousquetaires qui remplissaient auprès de lui les mêmes fonctions que notre Régiment avait coutume de faire, aussitôt averti se mit en chemin pour visiter sa nouvelle conquête. Avant de partir d’Amiens, trois Mousquetaires et trois Gardes du Cardinal se battirent encore entre eux, sans qu’ils fussent d’accord pour savoir à qui était resté l’avantage. Leur querelle était venue dans un billard où, selon la coutume de ces deux Compagnies, ils ne s’étaient pas plutôt rencontrés, qu’ils s’étaient regardés de travers. Des gens qui jouaient, ayant terminé leur partie, se retirèrent, et un des Mousquetaires prit un billard tandis qu’un Garde en prenait un autre. Certes, ils n’avaient pas l’intention de jouer ensemble car ils ne s’aimaient pas assez pour cela, mais lorsque l’on ne s’aime pas, on prend plaisir à chercher querelle. Le Mousquetaire, nommé Danneveu, qui était un gentilhomme de Picardie, tira la bille que le Garde avait devant lui, et comme il jouait parfaitement à ce jeu, il la fit sauter. Elle donna par malheur dans le visage du Garde qui, soit qu’il crût qu’il avait fait exprès pour l’insulter, ou qu’il en saisît simplement le prétexte, lui fit signe de l’œil de sortir afin de voir s’il serait aussi adroit à tirer l’épée qu’à tirer une bille. Les deux camarades du Garde le suivirent, et les deux amis du Mousquetaire en firent autant. Danneveu tua son homme, et il y eut aussi un Mousquetaire de tué. Les quatre autres furent séparés par des Bourgeois, qui furent obligés de crier aux armes, pour les obliger de cesser leur combat. Ils furent même contraints de leur jeter des pierres avant que d’en venir à bout. Une escouade de Mousquetaires reçut ordre d’aller voir ce qui se passait et pourquoi on criait aux armes. Dès qu’ils la virent, les deux Gardes s’enfuirent, croyant qu’elle ne venait que pour les mettre en pièces et, ayant ainsi abandonné le champ de bataille, les deux Mousquetaires prétendirent avoir remporté la victoire. Leur prétention était par ailleurs fondée sur le fait que les deux fuyards étaient blessés, et qu’eux ne l’étaient pas. Les Gardes rétorquaient à cela que leurs blessures n’étaient rien et qu’elles ne les auraient pas empêchés de mettre leurs ennemis à la raison, si on les avait laissés faire ; que c’était par prudence, et non par crainte, qu’ils avaient fait retraite ; qu’il n’était pas extraordinaire que deux hommes s’enfuient devant une douzaine, surtout quand cette douzaine était armée de mousquets, alors qu’ils n’avaient que leur épée pour toute défense.

Bien que j’aie toujours eu l’âme Mousquetaire, ce qui est pardonnable puisque c’est là que j’ai été formé, je ne puis m’empêcher de dire que ces deux Gardes n’avaient pas tort de soutenir leur bon droit. Cependant le Roi, à qui il prenait de temps en temps une certaine démangeaison de chagriner le Cardinal, ne sut pas plutôt cette histoire, que sans chercher à savoir si elle devait être considérée comme duel ou comme simple rencontre, il se mit à l’en railler. Il lui dit qu’il voyait tous les jours la différence qu’il y avait entre ses Mousquetaires et la Compagnie de ses Gardes et que, quand même il ne s’en serait pas encore aperçu, cette seule rencontre suffisait pour la lui apprendre. Le Cardinal qui, quelque grand esprit qu’il eût, avait pourtant des moments qui ne répondaient pas à la haute estime qu’il s’était acquise dans le monde, se trouva choqué de ces paroles, sans considérer que le respect qu’il devait à Sa Majesté l’obligeait à en entendre bien d’autres, même si cela ne lui plaisait nullement. Il lui répondit assez brutalement, si l’on ose ainsi parler d’un Ministre, qu’il fallait avouer que ses Mousquetaires étaient de braves gens, mais que c’était quand ils se trouvaient douze contre un. Le Roi fut piqué, il lui répliqua que cela n’appartenait qu’à ses Gardes, vrai ramassis de tout ce qu’il y avait de bretteurs à Paris ; que cependant Danneveu en avait tué un, que ceux qui le secondaient avaient blessé les autres, et que, quoiqu’il y ait eu un Mousquetaire de tué de son côté, cela ne l’avait pas empêché de faire prendre la fuite à ses ennemis. Enfin, qu’il n’y avait point de Mousquetaire qui ne puisse en faire autant que Danneveu, et que ceux de ses Gardes qui auraient affaire à eux ne pourraient espérer un meilleur traitement.

Ces paroles en attirèrent d’autres de la part du Cardinal, qui oubliait de plus en plus qu’il avait affaire à son Maître et qu’il lui devait le respect. Le Comte de Nogent entra sur ces entrefaites, et reconnut tout de suite, au visage de Sa Majesté et à celui de son Éminence, qu’il y avait quelque chose d’extraordinaire sur le tapis. Il fut très contrarié d’être arrivé à ce moment-là et voulut ressortir à l’heure même, quand le Cardinal, qui commençait à reconnaître sa faute, le retint, lui disant qu’il avait besoin de lui pour juger s’il avait tort ou non, parce qu’un tiers était plus capable de le faire que soi-même.

Ce Comte était Comte de nouvelle impression et qui, de fort peu de chose qu’il était naturellement était devenu extrêmement riche. Pendant un certain temps, il avait passé à la Cour pour un bouffon, mais enfin les plus sages avaient bientôt reconnu qu’il avait plus d’esprit que les autres, puisqu’il avait su amasser plus de trois millions de bien et ce, bien qu’on crût qu’il ne proférât que des sottises. Il aimait le jeu au-delà de tout ce que l’on en saurait dire, et même il y avait perdu de l’argent. Il n’était pas de bonne humeur lorsque cela lui arrivait, parce qu’il était très intéressé. Il jurait et reniait alors carême et baptême, ce qui étonna tellement un jour un des frères du Duc de Luines qui jouait très gros jeu contre lui, que pour ne pas l’entendre blasphémer davantage, il lui remit plus de cinquante mille écus qu’il lui gagnait. Il lui dit, en brouillant les jetons qu’ils avaient devant eux et qui valaient cinquante pistoles chacun, qu’il attachait plus d’importance à son amitié qu’à son argent, qu’en se mettant ainsi en colère il altérait sa santé et que, de peur qu’il n’en soit malade, il aimait mieux ne plus jamais jouer contre lui que de l’exposer à ce péril.

Cependant, ce grand blasphémateur devint homme de bien sur ses vieux jours, ce qui n’était pas pour déplaire aux Capucins. Comme il était voisin d’un de leurs couvents, quand il voyait un bon plat sur sa table, il le faisait ôter par mortification sans vouloir y toucher et le leur envoyait, leur faisant dire de le manger à son intention. Sa femme et ses enfants, qui en eussent bien mangé eux-mêmes, et qui n’étaient pas aussi dévôts que lui, enrageaient bien souvent, mais il leur fallait prendre patience car il se faisait obéir en dépit de tout.

Cet homme, dont je viens en peu de mots de tracer le portrait, vit bien au ton du Cardinal qu’il avait besoin de son secours pour le tirer d’affaire. Néanmoins, il ne comprenait pas ce que cela pouvait être, car il ne croyait pas ce Ministre si fou ni si peu politique pour manquer de respect envers Sa Majesté. Quand la chose lui fut contée, il vit bien que les plus grands hommes étaient tout aussi capables que les autres de faire de grandes fautes. Comme il était très diplomate et très flatteur, il vit, au visage du Roi, que Sa Majesté était choquée avec raison de ce que lui avait dit son Éminence, et il jugea qu’il n’y avait point d’autre moyen pour l’apaiser que de donner tort au Ministre.

Le Roi fut ravi que Nogent se déclarât pour lui. De ce fait, il se sentit en droit de faire de plus grands reproches à son Éminence, lui disant que ses propres intérêts l’aveuglaient tellement qu’elle était incapable d’entendre raison, et que si un tiers n’était pas survenu pour la condamner, elle lui aurait tenu tête jusqu’au jour du Jugement. Le Cardinal, reconnaissant à ces paroles que Sa Majesté était véritablement en colère, fut assez habile pour réparer ce qu’il avait fait par une humble confession de sa faute. Il lui en demanda même pardon en présence de Nogent, et lorsqu’il eut l’occasion de rencontrer celui-ci en particulier, il lui dit qu’il lui avait rendu un si grand service qu’il lui en serait reconnaissant toute sa vie.


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