Mémoires de Monsieur d’Artagnan – 4

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Le Roi donna le Gouvernement d’Arras à un Officier nommé Saint-Preuil qui avait été Capitaine aux Gardes. Il était alors Gouverneur de Dourlens et comme c’était de là que l’on avait tiré la plupart des convois qui avaient servi à faire subsister l’armée, et par conséquent à prendre la place, Sa Majesté pensa que les services qu’il avait rendus en cette occasion méritaient bien cette récompense. C’était un très brave homme, très entendu dans son métier et par ailleurs infatigable, de sorte que depuis quatre heures du matin qu’il était levé jusqu’à onze heures du soir qu’il se couchait, il ne s’appliquait uniquement qu’à faire échouer tous les plans que les ennemis pouvaient avoir. Quand sa garnison le croyait au plus profond de son sommeil, c’est alors qu’il se levait et allait faire sa ronde, et qu’on le voyait sur les remparts. Il y allait souvent deux ou trois fois dans une même nuit, tellement que ses soldats, alors même qu’ils venaient de le voir, n’étaient pas assurés de ne pas le revoir un moment après. Cela les rendait plus vigilants qu’ils ne l’étaient dans d’autres places, parce qu’il y avait quantité de Gouverneurs qui pensaient que quand on leur donnait un Gouvernement, c’était pour récompenser leurs peines et leurs travaux passés, et qu’à l’avenir ils devaient être exempts de ces servitudes.

Saint-Preuil n’était pas marié, et ne l’avait jamais été. Ce n’est pas que les occasions avantageuses lui aient manqué, mais il pensait que le mariage ne s’accordait guère avec son métier. Néanmoins, comme il était à la fleur de l’âge et qu’il avait les passions vives, il avait toujours eu quelque maîtresse à défaut d’une femme. Quelques jours après avoir eu son Gouvernement, il alla visiter les alentours jusqu’à deux lieues à la ronde, et dans un moulin il trouva la femme du meunier si jolie qu’il voulut l’avoir à toute force. Cette femme qui avait d’aussi bons yeux que si elle était née autre chose qu’elle n’était, ne fut pas longue à voir la différence qu’il y avait entre le Gouverneur et son mari. Le temps ni la conjoncture ne leur permirent de se parler, mais comme l’usage avait appris à Saint-Preuil que, dans une occasion comme celle-là, on réussissait mieux par un tiers que par soi-même, il en chargea son valet de chambre qui depuis deux ou trois ans était devenu son Maître d’Hôtel. Celui-ci alla trouver le mari avec le boulanger de Saint-Preuil, sous prétexte de lui faire faire de la farine pour le pain de son maître. Mais tandis que le boulanger conversait avec le mari, le Maître d’Hôtel entretint la femme de ce que son maître était devenu amoureux fou d’elle depuis qu’il l’avait vue, tellement qu’il n’aurait point de repos jusqu’à ce qu’il la possédât. Que ce n’était pas une passade, qu’il voulait en faire sa maîtresse, et ne pas souffrir que son mari partageât ses caresses avec lui.

Le Maître d’Hôtel voulut lui remettre un diamant qui valait bien cinquante pistoles, et la meunière, toute grossière qu’elle était, en savait assez pour ne pas douter que lorsque l’on se mettait sur le pied de donner, c’est qu’on en tenait pour de bon. Ainsi, elle eut fait son marché sur l’heure, mais elle pensa que si elle se montrait trop facile, ce serait le plus sûr moyen d’éteindre la passion de Saint-Preuil plutôt que de l’allumer. Peut-être en avait-elle fait l’expérience dans les embrassements de quelqu’un d’autre, ou du moins de son mari ; quoi qu’il en soit, elle renvoya le Maître d’Hôtel avec son présent. Néanmoins, elle le fit en lui laissant entendre qu’il n’y avait que la honte qui la retenait. Saint-Preuil ne fut pas fâché, en écoutant le rapport de son Maître d’Hôtel, que la meunière ne se fût pas rendue à la première proposition qu’il lui avait faite. Il la fit épier, afin de lui faire tenir d’autres propositions, au cas où elle viendrait à la ville. Et cette personne y étant venue à la Notre-Dame de Septembre qui suivit, le Maître d’Hôtel la convia, avec deux autres femmes qui l’accompagnaient, à venir faire collation chez le Gouverneur. Il ne parla pourtant qu’en son nom et prit bien garde de ne pas le faire au nom de son maître, devant ces deux témoins. La meunière accepta cette collation, et les deux femmes qui étaient avec elle en furent ravies car elles s’attendaient à boire là du bon vin, dont les Flamandes ne sont pas moins amoureuses que leurs maris ; elles y allèrent donc toutes trois de compagnie. Le Maître d’Hôtel les régala magnifiquement et, ayant fait saouler les deux femmes, alors qu’il avait fait signe à l’autre de se ménager, elles se trouvèrent bientôt dans un tel état qu’elles ne furent plus conscientes. On leur fit un lit à chacune et on les coucha sans qu’elles eussent connaissance de ce qu’on leur faisait, tant les fumées du vin leur étaient montées à la tête. Elles dormirent toute la nuit sans se réveiller, tandis que le Maître d’Hôtel livra la meunière entre les bras de son maître. Elle fit quelques façons avant de s’y jeter, car elle craignait qu’il ne la renvoyât quand il aurait passé sa fantaisie. Mais Saint-Preuil lui jura qu’il y pensait si peu qu’il avait déjà acheté de l’étoffe pour l’habiller, parce qu’il ne voulait pas qu’elle fût toujours vêtue comme elle l’était, et il envoya, sur le champ, chercher l’étoffe afin de la lui faire voir.

Contrairement à ce qu’il disait, cette étoffe n’avait pas été achetée pour elle mais pour une maîtresse qu’il avait eue avant elle ; mais l’ayant soupçonnée de quelque infidélité, celle-ci, par fierté, ne voulut pas lui faire satisfaction là-dessus, soit qu’elle fût innocente et qu’elle pensât ne pas être obligée de lui en faire, soit qu’elle fût effectivement coupable, et ne voulût pas lui faire des excuses inutiles. La vue de l’étoffe ayant fait croire à la meunière qu’il n’y avait pas trace de tromperie, elle ne se fit plus tirer l’oreille pour demeurer avec lui.

Le meunier fut extrêmement en peine quand il ne vit pas revenir la meunière et comme il savait qu’elle était allée à la ville avec deux femmes de sa connaissance, il alla chez chacune d’elles pour avoir des nouvelles. Il trouva leurs maris dans le même état que lui-même, et comme il commençait à se faire trop tard pour aller les chercher dans une ville de guerre, dont les portes devaient être fermées à l’heure qu’il était, ils attendirent que ces dernières soient rouvertes pour aller faire cette perquisition.

Saint-Preuil, qui s’en doutait, avait envoyé son Maître d’Hôtel pour aller au-devant d’eux. Comme celui-ci savait par quelle porte ils devaient arriver, il s’était rendu sur les avenues, sous prétexte d’avoir affaire dans la boutique d’un épicier. Il était aux aguets, afin que le meunier ne lui échappât pas et, le voyant passer, il l’appela par son nom et lui demanda, en présence de l’épicier et de sa famille, s’il ne connaissait pas deux femmes qui étaient venues la veille avec la sienne. Que celles-ci, qui étaient de plaisantes commères, s’étaient gorgées de vin dans son Office, qu’il avait été obligé de les faire mettre au lit et qu’il ne croyait pas qu’elles se fussent déjà réveillées. Le Maître d’Hôtel avait déjà fait ce conte à l’épicier et à sa femme, afin de les prévenir. Les deux hommes ne furent plus en peine de chercher leurs femmes, mais le meunier, ne sachant toujours rien sur la sienne, fut plus inquiet que jamais. Il demanda au Maître d’Hôtel si elle n’était point encore couchée comme les autres. Celui-ci fit l’étonné et lui dit qu’elle avait certes dormi chez elle, puisqu’elle s’en était retournée de bonne heure la veille. Cette réponse augmenta le trouble du meunier et il les quitta afin d’aller la chercher, partout où il crut pouvoir apprendre de ses nouvelles. Ne l’ayant pas trouvée, tout le recours de ce pauvre homme fut d’aller demander à ses deux compagnes ce qu’elle était devenue. Comme elles ne se souvenaient plus de rien à leur réveil, le meunier, n’étant pas plus avancé, commença à craindre qu’il ne lui fût arrivé malheur, sans néanmoins rien soupçonner de ce qu’il en était.

Il passa quelques jours à la chercher de tous côtés car, comme elle était fort jolie, il trouvait que cela en valait la peine. Cependant, le Maître d’Hôtel lui rendait visite très souvent, sur l’ordre de son maître, et lui disait de temps en temps, pour voir ses réactions, que quelque Officier, l’ayant trouvée à son goût, l’avait sûrement enlevée. Le meunier répondit à cela que s’il le savait, il prendrait bien la peine de s’en aller tout exprès à Paris, pour se jeter aux pieds du Roi ; que Sa Majesté ne portait pas le nom de juste inutilement et qu’il ne doutait pas, lui demandant justice d’une si grande violence, qu’elle ne la lui fît.

Ce discours fut rapporté à Saint-Preuil qui estima prudent de ne pas faire paraître sitôt sa nouvelle conquête aux yeux du public. Il la tint cachée au moins un mois ou deux tandis qu’il fit tous les plaisirs qu’il put faire au meunier, pour désarmer sa colère. Il s’y prit fort adroitement, afin qu’il ne se doutât de rien. Une nuit, il envoya brûler une étable qui était auprès de son moulin et où il n’y avait que des vaches. Le Meunier qui n’était pas en bons termes avec un de ses voisins, crut que c’était lui qui avait fait le coup, et lui fit un procès. Or le meunier, voyant ensuite qu’il ne pouvait manquer d’y perdre, puisqu’il accusait l’homme injustement, demanda protection au Gouverneur, sur ce qu’il allait être condamné faute de preuve. Saint-Preuil la lui accorda, et pour les mettre d’accord, il paya non seulement tous les frais, mais fit encore rebâtir l’étable à ses dépens. Il lui donna aussi le double des vaches qui avaient été brûlées.

Enfin croyant l’avoir adouci par tant de traits d’une générosité apparente, il se flatta qu’il n’y avait plus de danger à lui découvrir l’affaire ; aussi, un beau matin, il l’envoya chercher et lui demanda si ce qu’il avait ouï dire de sa femme était vrai, qu’elle était entretenue et fort bien traitée par une personne de grande distinction, et qu’afin qu’il eût part à son bonheur, elle lui avait envoyé une somme de deux mille livres.

Le Meunier, qui savait bien qu’une partie de ce discours était fausse, quand même l’autre aurait été vraie, lui répondit que c’était la première fois qu’il entendait pareille chose ; qu’il ne pouvait dire si sa femme était tombée ou non entre les mains d’une personne qui en eût tant de soin, car pour son compte il n’en avait plus entendu parler depuis qu’elle était partie, et que si elle était fort à son aise, elle ne se souciait guère que les autres y fussent ou non.

Comme ce discours semblait plus intéressé qu’amoureux, Saint-Preuil ne fit plus de façon de parler clairement. Il dit à cet homme que ce qu’il lui avait avancé comme une nouvelle incertaine, il le lui disait maintenant comme une chose sûre ; que la personne qui avait pris sa femme lui avait remis à lui-même les deux mille francs, et qu’il s’était chargé de les offrir au meunier. Ces paroles rouvrirent les blessures de ce pauvre homme que le temps n’avait pas complètement fermées et il ne put s’empêcher de pousser un profond soupir. Cependant, comme il savait qu’il s’assurerait les deux mille francs rien qu’en consentant à les prendre, alors qu’il n’était pas certain qu’en réclamant sa femme on la lui rendît, il accepta l’argent, en provision si l’on peut dire. Il savait que, dans le siècle où nous sommes, l’argent était fort utile et qu’il n’y avait pas de plus grande consolation que celle-là. Saint-Preuil qui ne manquait pas d’esprit et qui se savait de puissants ennemis, fit là un tour d’habile homme mais qui néanmoins ne lui servit pas à grand-chose comme je le dirai plus tard. Il prit la quittance de cette somme et la fit classer comme affaire secrète entre eux. Il prétendait par là, si cet homme s’avisait ensuite de se plaindre qu’il lui eut enlevé sa femme, faire voir qu’il la lui avait vendue lui-même. Il était persuadé que l’on ne pouvait donner aucun autre sens au document et que, quoi que ce pauvre cocu pût faire, il n’en aurait que le démenti.

Quand cette affaire fut réglée, il pensa qu’il n’y avait pas grand péril à lui faire voir que c’était lui qui jouissait de sa femme. Il le fit entrer dans une chambre où elle était. Elle avait des habits magnifiques et, à voir sa parure, on eut dit bien plutôt qu’elle était la femme du Gouverneur que celle du meunier. Le pauvre mari, à qui Saint-Preuil n’avait rien dit avant de le faire entrer, fut si saisi en la voyant qu’il tomba évanoui aux pieds de l’un et de l’autre. Ils eurent bien de la peine à le faire revenir à lui et lorsqu’il fut remis, Saint-Preuil lui donna encore mille francs pour calmer sa douleur. Il lui promit qu’à l’occasion il serait encore généreux envers lui, pourvu qu’il se montrât sage et n’en parlât point. Le meunier prit encore ces mille francs, sans oser approcher de sa femme et, de retour à son moulin, il ne se soucia plus, comme auparavant, de ce qu’elle était devenue. Comme ils s’étaient séparés bons amis, ou tout au moins en apparence, et que ce pauvre homme consentait tacitement à toutes choses, le Gouverneur ne crut plus devoir tenir sa maîtresse enfermée. Il lui laissa prendre l’essor, et comme il avait le don de se faire aimer aussi bien que de se faire craindre, l’on vit tout d’un coup que toute sa garnison porta un aussi grand respect à la meunière que si elle eût été sa femme.