Mémoires de Monsieur d’Artagnan – 8

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L’hiver s’étant passé de cette manière, le Roi envoya une partie de son Régiment des Gardes dans le Roussillon, dont on avait ébauché la conquête dès la Campagne précédente. Cette petite Province nous était absolument nécessaire pour la conservation de la Catalogne où, tant qu’elle demeurerait aux Espagnols, l’on ne pouvait rien transporter que par la mer. Comme le Roussillon était situé entre le Languedoc et la Catalogne, et que c’était du seul Languedoc qu’on pouvait tirer toutes les choses dont la Catalogne avait besoin, il fallait s’affranchir de cette nécessité de la mer, d’autant plus grande que les Espagnols, à cette époque, étaient aussi forts que nous sur la mer.

Mr. le Cardinal de Richelieu était assurément un des plus grands hommes qu’il y eut depuis longtemps, non seulement en France, mais encore dans toute l’Europe. Cependant, quelque belles qualités qu’il eût, il en avait quelques-unes de mauvaises, comme de trop aimer la vengeance et de dominer trop les grands, avec une puissance aussi absolue que s’il eût été le Roi lui-même. Ainsi, sous prétexte d’élever l’autorité royale au plus haut point, il avait tellement élevé la sienne en se servant de son nom, qu’il s’était rendu odieux à tout le monde. Les Princes du Sang, dont il avait commencé à abaisser la puissance, que le Roi d’aujourd’hui a achevé de détruire entièrement, ne pouvaient le souffrir, parce qu’il n’avait pas eu plus de considération pour eux que pour tout le reste. Le Duc d’Orléans qui avait toujours conspiré contre lui, toutes les fois qu’il en avait trouvé l’occasion, était prêt à le faire encore. Quant au Prince de Condé, il ne l’aimait guère plus, bien qu’il eût marié le Duc d’Enghien à sa nièce. Les Grands dont il s’était toujours déclaré l’ennemi, avaient les mêmes sentiments pour son Éminence. Enfin les Parlements lui en voulaient également, parce qu’il avait diminué leur autorité par l’établissement des Commissaires qu’il faisait nommer quand il s’agissait de faire le procès de quelqu’un, et par l’élévation du Conseil à leur préjudice.

Ce Ministre s’était servi adroitement de la méfiance que le Roi avait à l’encontre du Duc d’Orléans pour lui faire approuver toutes ces nouveautés. Il n’y avait même rencontré aucune difficulté, parce qu’il avait tout coloré du bien public, qui était un prétexte merveilleux pour lui. Pour ce qui est de l’abaissement des autres, le Roi y avait consenti facilement, parce qu’il lui avait fait entendre qu’il y trouverait son compte, comme en effet c’était la vérité. Le Roi vit bien que plus il les abaisserait, de même que les Parlements, plus son autorité en deviendrait formidable car il n’y avait qu’eux qui fussent en état de s’y opposer. Cependant, comme ce Ministre savait que malgré l’avantage que le Roi y trouvait, il était sujet à prendre ombrage de tout ce qui venait de lui, il avait eu soin de toujours avoir auprès de Sa Majesté des gens prêts à rejeter les mauvaises impressions qu’on pouvait lui donner de sa conduite, sur la haine que lui procurait son attachement aux intérêts de la couronne.

Il y avait alors auprès du Roi un jeune homme qui n’était encore que dans sa vingt et unième année mais qui n’en était pas moins en grand crédit. C’était un fils du Maréchal Deffiât qui, dès l’âge de dix-sept ans, avait été fait Capitaine aux Gardes, puis Maître de la Garde-Robe de Sa Majesté et enfin Grand Écuyer de France, et jamais fortune ne fut égale à la sienne. Le Roi ne pouvait demeurer un moment sans lui ; dès qu’il le perdait de vue, il l’envoyait chercher tout aussitôt. Il le faisait même coucher avec lui, comme l’aurait pu faire une maîtresse, sans prendre garde qu’une si grande familiarité, et surtout avec une personne de cet âge, avait non seulement quelque chose qui répugnait à la majesté royale, mais qui était encore sujet à l’en faire repentir. En effet, comme la prudence et la jeunesse sont rarement compatibles, tout était à craindre d’un jeune homme qui se méconnaissait déjà si fort qu’au lieu de tâcher par ses complaisances de mériter l’honneur que lui faisait Sa Majesté, il poussait parfois la témérité, et même l’insolence, jusqu’à dire à ses amis qu’il aurait voulu être moins bien dans l’esprit de Sa Majesté et avoir plus de liberté. Personne n’osait rapporter au Roi un discours comme celui-là, plutôt de peur de lui déplaire que pour l’amour de ce favori ; car comme la charité ne règne pas à la Cour, sa faveur faisait assez de jaloux pour leur inspirer le dessein de le perdre, s’il n’y eût eu que cela qui les eût retenus.

Ce jeune homme portait le nom de Cinqmars qui était celui d’une terre que son Père avait dans le voisinage de la rivière de Loire. Le Cardinal l’avait lui-même installé à la Cour comme un instrument dont il ferait tout ce qu’il voudrait, parce qu’il était ami de son père à l’élévation de qui il n’avait pas peu contribué. En effet, la Maison d’Effiât, bien loin d’être une des plus anciennes du Royaume était si nouvelle qu’elle avait tout lieu d’être contente de sa fortune par rapport à son origine. Toutes ces raisons obligeaient donc ce favori à demeurer dans une grande union avec le bienfaiteur de son père, et le sien particulier, mais voulant être Duc et Pair et épouser la Princesse Marie, fille du Duc de Nevers et qui fut depuis Reine de Pologne, il ne vit pas plutôt que le Cardinal s’y opposait en cachette, et même quelquefois ouvertement, qu’il oublia tous ses bienfaits avant qu’il fût peu. Son ingratitude donna d’autant plus de chagrin à son Éminence que, le voyant bien auprès du Roi, elle craignit qu’au lieu de lui rendre service, comme il lui avait promis lorsqu’elle l’avait mis auprès de Sa Majesté, il ne fût capable de lui nuire. Ainsi la haine et la jalousie qu’il commençait à lui porter augmentant de plus en plus, les choses s’envenimèrent tellement entre eux qu’ils ne purent plus se souffrir l’un l’autre.

Le Roi qui n’aimait point du tout le Cardinal fut ravi de leur mésintelligence et prit plaisir à tout ce que son favori put lui dire contre celui-ci. Cependant comme malgré cette haine il voyait que ce Ministre lui était absolument nécessaire pour le bien de son Royaume, il ne cessa jamais de s’en servir, quoique Cinqmars lui portât de temps en temps diverses attaques pour lui faire donner sa place à un autre. Au reste ce favori, voyant que le Roi y faisait la sourde oreille et que ce Ministre s’opposait plus que jamais à ses desseins, en sorte que quelque bien qu’il pût être avec Sa Majesté il ne pouvait en obtenir ni la Princesse Marie, qu’il aimait passionnément, ni un brevet de Duc et Pair, il résolut de se défaire du Cardinal en le faisant assassiner, puisqu’il n’y avait pas moyen de s’en débarrasser autrement. Il résolut donc de le tuer, croyant que lorsqu’il aurait fait ce coup-là il ne lui serait pas difficile d’obtenir la grâce d’un Prince qui l’aimait et qui de plus haïssait mortellement son ennemi. En effet, il croyait avoir remarqué que si Sa Majesté ne le chassait pas d’auprès d’elle, c’était bien moins par manque de volonté que parce qu’elle le craignait. Lui en ayant parlé, Sa Majesté lui répondit que ce qu’il lui proposait là était bien difficile, que ce Ministre était maître de toutes les places de son Royaume et de toutes les armées tant sur mer que sur terre ; que c’était ses parents et ses amis qui les commandaient, et qu’il pouvait les faire révolter contre elle quand bon lui semblerait. Cinqmars croyait donc que quand il aurait tué le Cardinal le Roi serait bien aise, tout le premier, d’en être défait, bien loin de songer à le venger. Ainsi, se confirmant de plus en plus dans son dessein, il ne songea qu’à mettre Tréville dans ses intérêts afin d’être plus assuré de son coup.

L’intérêt que ce dernier avait à désirer la perte du Cardinal qui s’opposait de toutes ses forces à ce que le Roi l’avançât aux plus grands honneurs, comme Sa Majesté semblait le désirer, fit croire à Cinqmars que lui faire cette proposition et la voir accepter ne feraient qu’un. Cependant, Tréville qui était sage et prudent lui répondit qu’il ne s’était jamais mêlé d’assassiner personne et qu’il pourrait le faire seulement si Sa Majesté le lui demandait elle-même pour le bien de son État. Cinqmars lui répliqua qu’il se faisait fort de le lui faire dire par Sa Majesté avant quarante-huit heures, et qu’il ne lui demandait sa parole qu’à cette condition. Tréville la lui donna sans trop réfléchir à ce qu’il faisait. Cependant, soit que Tréville le fît parce qu’il pensait que le Roi n’accepterait jamais une chose pareille, lui qui ne faisait que répéter tous les jours qu’il était au désespoir d’avoir fait tuer le Maréchal d’Ancre, soit qu’il se laissât un peu trop aller à son ressentiment, Cinqmars n’eut pas plutôt sa parole qu’il en parla à Sa Majesté. Le Roi qui était naturel, lui avoua qu’Il ne serait pas trop fâché d’être défait de son Éminence, sans penser à quelles fins son favori lui faisait cette proposition. Il crut que ce qu’il lui en disait n’était qu’une chose en l’air, comme on en dit parfois. Cinqmars, tirant avantage de cette réponse, fut retrouver Tréville et lui demanda de concourir avec lui à persuader Sa Majesté de garder auprès d’elle une partie de son Régiment des Gardes, car ils pourraient en avoir bientôt besoin pour exécuter le coup. Il ajouta qu’il lui permettait de tâter le Roi sur ce qu’il lui avait dit, en attendant qu’il lui fît faire en paroles formelles l’aveu qu’il lui avait promis de la bouche de Sa Majesté.

Tréville qui, tout comme lui, eut été bien aise de se défaire du Cardinal, mit dès le même jour Sa Majesté sur ce chapitre. Elle ne lui répondit rien qui ne fût conforme à ce que Cinqmars lui avait promis. Ainsi, s’étant acquitté de la promesse qu’il lui avait faite de porter le Roi à maintenir une partie de notre régiment pour la sureté de sa personne, Sa Majesté commanda elle-même au Colonel des Gardes de faire rester quelques compagnies de son régiment auprès de lui, pendant que les autres prendraient le chemin du Roussillon. Mr. de Tréville fit en sorte que celle de son beau-frère fût du nombre de celles qui ne s’en iraient point. Il s’y fiait plus qu’à tout autre, et dans un coup d’une si grande conséquence, il lui était important de savoir qu’il ne serait ni abandonné ni trahi. Cinqmars qui tout jeune qu’il était savait déjà tout le manège qu’on apprend à la Cour, et qui savait déjà tromper adroitement et faire passer pour des vérités des mines et des œillades, crut qu’au lieu de faire dire à Tréville tout ce qu’il lui avait promis, il lui suffisait de lui faire dire par le Roi les mêmes choses qu’il lui avait dites. Tréville qui en avait ouï dire tout autant au Roi, non pas une seule fois, mais plus de cent, n’en fut pas si content qu’il pensait. Il souhaita que Sa Majesté s’en expliquât plus positivement avec lui, et la chose ayant traîné jusqu’à son départ, ils résolurent d’exécuter leur coup à Nemours. L’un n’accepta que sous promesse que l’autre lui ferait dire par le Roi ce qu’il lui avait promis, et l’autre le fit parce qu’il croyait toujours l’amuser et l’obliger insensiblement à faire la chose sans y porter une grande réflexion.

Quand la Cour fut arrivée à Melun, Tréville ayant sommé Cinqmars de lui confirmer sa parole, celui-ci le renvoya au moment où le Roi serait à Fontainebleau. Effectivement, il en parla à Sa Majesté et la pressa même d’y consentir, mais le Roi ayant cette proposition en horreur, et lui ayant répondu qu’il n’y pensait pas d’oser seulement lui en parler, il le cacha à Tréville et lui dit que Sa Majesté lui avait répondu que l’on devait entendre les choses à demi-mot sans obliger un Roi à faire un tel commandement ; que c’était ainsi qu’en avait usé le Maréchal de Vitry quand il l’avait défait du Maréchal d’Ancre ; que le Connétable de Luines n’avait fait que dire au Roi qu’il était bien assuré qu’on l’obligerait fort si on faisait disparaître ce Maréchal dont il n’avait pas lieu d’être content ; qu’il n’y avait répondu ni oui ni non mais que cela avait été suffisant pour le Maréchal de Vitry, lequel savait que quand on ne s’opposait pas formellement à une chose, c’était que l’on y consentait. Tréville ne fut point content du tout de cette réponse et bien que toutes les mesures fussent déjà prises pour l’assassinat, il reprit sa parole aussitôt qu’il vit que le Roi n’y consentait pas. Cinqmars, à qui le Cardinal continuait toujours de manifester sa mauvaise volonté, en fut au désespoir, parce qu’il prétendait que quand il l’aurait ôté du monde, il ne trouverait plus d’obstacle ni à son amour ni à son ambition ; aussi persistant à vouloir s’en défaire à n’importe quel prix, il fit faire un poignard pour le tuer lui-même. Il le pendit au pommeau de son épée, comme c’était la coutume en ce temps-là, ce qui surprit assez toute la Cour, car si à la vérité cette coutume s’était introduite c’était plutôt à l’égard des gens de guerre que des courtisans. Le Cardinal se méfia, il fut averti par quelqu’un de son dessein. Cela l’obligea à se tenir sur ses gardes et à éviter de se trouver, le plus qu’il pourrait, en tête-à-tête avec lui. Le hasard voulut cependant qu’il s’y trouva par deux fois mais malgré sa résolution, ce favori se trouva si interdit qu’il n’eut pas le courage de mettre la main au poignard, qu’il n’avait fait faire néanmoins que pour lui ôter la vie.

La Cour, ayant achevé ce voyage par petites étapes, le Cardinal qui voyait que le Roi se laissait aller aux méchants conseils de son favori, en tomba malade de chagrin. Il fut ainsi obligé de s’arrêter à Narbonne, où croyant mourir, il modifia son Testament, ajoutant qu’il possédait quinze cent mille francs appartenant au Roi, dont ce dernier ne savait rien ; qu’il avait crû, dès le commencement de son Ministère, être obligé de faire ce petit fonds, pour subvenir, à point nommé, aux nécessités de l’État ; et que comme cela n’avait jamais été que pour en faire profiter Sa Majesté, il espérait qu’elle lui en serait plus obligée que scandalisée.

Mr. de Cinqmars, qui n’avait pas osé s’en défaire de la manière projetée, mais qui cependant n’oubliait rien pour le perdre, fit tout ce qu’il put pour rendre cette réserve suspecte. Il montra à Sa Majesté que seule la crainte de mourir avait obligé le Cardinal à en parler, et qu’il ne l’eût jamais fait si, en pareille occasion, il n’avait appréhendé le jugement de Dieu.

Le Cardinal après avoir eu quelque relâche s’en vint au Camp devant Perpignan où le Roi s’était déjà rendu depuis quelques jours. Cette place était assiégée, avant qu’il y vint, par les Maréchaux de Schomberg et de la Meilleraye. Mais quoique le premier fût l’ancien, le second avait presque tout l’honneur de ce qui se passait. Cela déplaisait à l’autre qui était d’une bien plus grande qualité, et comme il attribuait cette préférence à la parenté qu’il y avait entre le Maréchal de la Meilleraye et le Cardinal, il se déclara secrètement ennemi de l’un et de l’autre. Ainsi sachant que Cinqmars n’était pas des amis du Cardinal, il entra dans de secrètes liaisons avec lui. La venue du Cardinal changea l’esprit du Roi à son égard. Comme ce Prince, bien loin d’être constant dans ses sentiments, comme le Roi son fils aujourd’hui, avait cela de mauvais que le dernier qui avait parlé avait raison, sa confiance se ranima tout d’un coup pour son Éminence. Il est vrai que le Maréchal de la Meilleraye, dont le Roi croyait avoir besoin en cette rencontre, ne servit pas peu à son Éminence pour la raccommoder avec Sa Majesté. Il lui fit entendre que ce que les ennemis du Ministre publiaient, touchant la réserve dont je viens de parler, était honteux à penser, d’un homme qui s’était toujours sacrifié pour les intérêts de l’État ; que ce secret devait être permis à un Ministre, parce que l’on savait bien que lorsqu’un Prince était assuré qu’il y avait de l’argent dans son trésor, c’était le premier qu’il faisait prendre, sans se soucier bien souvent s’il n’en aurait pas besoin à l’avenir.

Le Maréchal qui venait de prendre Collioure, port de mer sur la Méditerranée à l’extrémité du Roussillon, et qui était encore sur le point de faire la même chose de Perpignan, s’était rendu encore plus persuasif par ces actions que par toutes les raisons invoquées pour prouver son dire. Cinqmars en conçut tant de rage que la tête lui en tourna. Au lieu d’attendre que le Roi changeât encore de sentiment, selon ses bonnes habitudes, il résolut de faire entrer en France une armée d’Espagnols. Il savait qu’ils seraient toujours prêts à le faire pourvu qu’ils aient confiance en la personne qui le leur demanderait : aussi, s’étant attaché à mettre dans son parti des gens aussi mal intentionnés que lui, il fit approuver sa résolution par le Duc d’Orléans et le Maréchal de Schomberg. Le Duc de Bouillon, qui était toujours prêt à brouiller l’État, entra aussitôt dans cette conspiration. Comme il n’était plus question que de la faire réussir, Fontrailles, mis au courant par Cinqmars avec qui il était ami, fit semblant de prendre querelle contre un des principaux Officiers de l’armée, afin d’avoir là un sujet de passer en Espagne. La chose s’exécuta comme ils l’avaient prévue ensemble, et Fontrailles ayant cherché querelle à celui dont je viens de parler, au surplus le provoqua en duel. Dès qu’il apprit qu’il y avait ordre de l’arrêter, comme cela ne pouvait manquer, il s’en alla en Espagne.

Quoique Cinqmars prît des mesures si honteuses, et qui ne pouvaient que le perdre dans l’esprit de Sa Majesté, il ne manqua pas de ranimer auprès d’elle ses complaisances, qu’on avait vu sur le point de s’éteindre. Le Roi raviva son amitié pour lui, et comme il savait que Sa Majesté concevait aisément du soupçon de peu de chose, il lui fit peur du pouvoir excessif qui était entre les mains de son Éminence. Il lui dit qu’elle était maîtresse de la mer par l’Amirauté qu’elle avait mise dans sa maison, et que sur terre elle n’était pas moins puissante ; que son beau-frère le Maréchal de Brezé pouvait, quand il voudrait, s’emparer de la Catalogne, dont elle lui avait fait donner la Vice-Royauté ; que l’armée qui était présentement devant Perpignan obéissait aussi entièrement au Maréchal de la Meilleraye, quoiqu’elle parût avoir encore un autre chef, et que ceux qui commandaient en Flandres étaient également maris de ses nièces, de même que la plupart des Gouverneurs de provinces étaient encore des gens qui lui étaient tout dévoués ; si bien que l’on pouvait dire qu’il ne tenait plus qu’à elle de s’emparer de la couronne.

Il n’en fallait pas davantage au Roi pour le mettre aux champs ; ainsi ayant fait dès le jour même à ce Ministre le plus méchant visage que l’on ne saurait jamais faire, son Eminence en fut d’autant plus étonnée qu’elle savait que Sa Majesté était bien éloignée de cette dissimulation que l’on voit d’ordinaire dans toutes les Cours. Ce fut encore bien pis les jours suivants, et Cinqmars voyant que ce Ministre s’alarmait, lui fit dire, en cachette, que s’il ne pourvoyait pas de bonne heure à sa sécurité, il pourrait lui en arriver pire que tout ce qu’on pouvait lui en dire.

Le Cardinal avait toujours paru ferme dans les plus fâcheux événements qui étaient arrivés durant son ministère. Du temps de la prise de Corbie, ses ennemis faisant courir le bruit que les gens du peuple l’accusaient de tous les désordres de l’État, et que dès qu’il paraîtrait en public ils l’immoleraient à leur ressentiment, il avait si peu craint ces menaces qu’il était monté tout seul en carrosse et s’était allé promener par tout Paris. S’il avait été si hardi cette fois-là, ce n’avait été peut-être que parce qu’il savait que tous ces bruits étaient faux, et que les peuples menacent bien souvent des gens en leur absence, alors qu’ils tremblent lorsqu’ils se trouvent devant eux. Quoi qu’il en soit, ce Ministre, considérant qu’il n’en était pas de même en cette rencontre, où il avait affaire à un favori, qui était non seulement insolent de sa faveur, mais encore capable de tout entreprendre contre lui, parce qu’il l’accusait hautement de s’opposer lui seul à son amour et à sa vanité, fit semblant d’être encore bien plus mal qu’il n’avait été à Narbonne. Sous ce prétexte, il demanda permission au Roi d’y retourner, et Sa Majesté le lui ayant accordé, au lieu de s’y arrêter il continua jusqu’à Tarascon où il croyait être plus en sûreté. Il avait même résolu de se retirer plus loin, suivant les avis qui lui arriveraient de la Cour où il avait encore quelques amis.

Mr. de Thou, Conseiller d’État, à qui Cinqmars avait dit en secret, comme à son plus grand ami, ce que Fontrailles était allé faire en Espagne, lui fit remarquer qu’il s’était un peu trop pressé, qu’il lui conseillait, maintenant qu’il avait donné la chasse à son ennemi, de se contenter de ce triomphe sans persister dans un engagement qui le rendrait criminel aux yeux de Sa Majesté, si elle venait jamais à l’apprendre ; qu’il devait faire revenir Fontrailles le plus tôt possible et lui envoyer l’ordre de trouver un prétexte pour rompre tout ce qu’il avait ébauché. Cinqmars lui répondit que les choses étaient déjà trop avancées pour agir ainsi, que les Espagnols étaient gens à abuser de son secret, au cas où ils verraient qu’il voulût se moquer d’eux. Il se servit même de cette parole : que lorsque le vin est tiré, il faut le boire. Le Cardinal ne fut pas plutôt arrivé à Tarascon que ses amis lui répétèrent que Cinqmars continuait toujours de le perdre dans l’esprit de Sa Majesté, qu’ils en faisaient des railleries continuelles ensemble, et que si cela venait à durer ils ne savaient pas ce qui en résulterait. En effet, on parlait déjà de lui faire rendre compte de tous les deniers qui avaient été levés sous son Ministère, on l’accusait même hautement d’en avoir converti une partie à son profit. À propos de cela, on faisait sonner bien haut la dépense qu’il avait faite à Richelieu, à Rueil et au Palais Cardinal ; et on disait même que Sa Majesté ne lui devait pas être bien obligée du don qu’il lui faisait de ce Palais par son Testament, parce que c’était plutôt une restitution qu’un don.

Le Cardinal fut alarmé à ces nouvelles. Il les considéra comme les signes avant-coureurs de quelque disgrâce qui ne pouvait être que très grande en son cas, parce que quand les Ministres viennent à tomber, c’est toujours de très haut. Comme les ennemis étaient forts en Flandres et que le Comte de Harcourt et le Maréchal de Grammont qui y commandaient chacun une armée séparée l’une de l’autre, n’y étaient que sur la défensive, il demanda à ce dernier de faire quelque fausse manœuvre, dont il ne pût se retirer que par une fuite honteuse. Il n’osa en demander autant à l’autre, parce que le soin de sa réputation qu’il avait élevée au plus haut point par un nombre infini de grandes actions, le touchait de plus près que le désir qu’il pouvait avoir de plaire au ministre. Le Maréchal qui n’avait pas tant de choses à ménager ne se montra pas si scrupuleux, il fit le pas que son Éminence voulait qu’il fît, et les ennemis l’ayant chargé en même temps, il prit si fort à tâche de se sauver que cette journée fut nommée la journée des éperons, autrement la défaite de Honrecourt.

Dès que le Roi fut avisé de cet accident, il n’eut plus envie de rire avec Cinqmars. Il regretta l’éloignement du Cardinal dont les conseils lui étaient absolument nécessaires dans une rencontre comme celle-là. Il lui envoya courriers sur courriers pour le faire revenir, lui mandant de pourvoir à la sûreté de la frontière qui allait être exposée au ravage des Espagnols maintenant qu’ils ne trouveraient plus l’armée pour leur tenir tête. Le Cardinal, ravi d’avoir si bien réussi dans son dessein, ne partit ni à l’arrivée du premier courrier ni même à celle du second. Il voulut que le mal devînt encore plus pressant avant que d’y apporter remède. Il laissa faire aux ennemis une partie de ce que l’on a coutume de faire quand on a remporté une grande victoire. Le Roi qui le voyait à plus de deux cents lieues de là, et qui s’en était toujours reposé sur lui de bien des choses, se trouvant encore plus incapable qu’auparavant d’y mettre ordre, lui envoya de nouveaux courriers pour lui commander de hâter son départ. Il ne s’en pressa pas plus qu’auparavant et continuant de faire le malade il fit dire au Roi qu’il était dans un si pitoyable état qu’il lui était impossible de lui obéir sans se mettre en danger de mourir en chemin. Il pouvait faire croire aisément ce qu’il lui plaisait de dire sur sa maladie, parce que le chagrin qu’il avait eu depuis quelque temps l’avait beaucoup changé ; outre que pour en dire la vérité il avait des hémorroïdes qui le faisaient souffrir depuis quelque temps.

Le Roi fut sur le point de partir pour aller le trouver et il l’eut certainement fait, si ce n’est que Cinqmars, qui voulait l’en empêcher à tout prix, lui dit que s’il s’éloignait tant soit peu du camp, les affaires du siège au lieu de bien aller seraient bientôt dans un étrange désordre. Il lui dit que la jalousie qui régnait entre le Maréchal de Schomberg et le Maréchal de la Meilleraye causerait bientôt de tristes révolutions ; qu’il n’y avait que sa présence qui le pût empêcher, au point que la conquête ou la perte de cette place ne dépendait que de la résolution que Sa Majesté prendrait en cette occasion. On lui rapporta aussi que le Maréchal de la Meilleraye était haï de toutes les troupes, à cause de sa vanité insupportable ; qu’il avait tous les jours des démêlés avec les principaux Officiers si bien que, quand ce ne serait que pour lui faire perdre la gloire qu’il prétendait se donner de la prise de cette ville, ils ne se soucieraient guère d’y faire leur devoir.

Ce discours, qui était fondé sur les apparences, parce qu’effectivement le Maréchal se croyait beaucoup, mit le Roi dans une étrange perplexité. Cependant, alors qu’il croyait tout perdu, le Cardinal eut avis de ce que Fontrailles, revenu d’Espagne, y avait été faire. Cet avis lui vint d’Italie où se trouvait le Duc de Bouillon, à qui Sa Majesté avait donné le commandement de ses armées en ce pays-là. On croit qu’il lui fut donné par un domestique de ce Duc qui était son pensionnaire, et à qui son maître se confiait entièrement parce qu’il le croyait bien éloigné de lui être infidèle. Dès que le Cardinal reçut cet avis, accompagné d’une copie du traité afin qu’il ne doutât point de la vérité de la chose, il partit de Tarascon pour aller trouver le Roi. Mr. de Chavigny, Secrétaire d’Etat, que Cinqmars n’avait jamais pu gagner, prévint Sa Majesté de sa venue. Lui-même avait été averti personnellement, par un courrier exprès, que le Cardinal apportait avec lui de quoi confondre ses ennemis. Chavigny qui était des bons amis de Mr. de Fabert le lui dit en confidence, et celui-ci qui l’était du Maréchal de Schomberg lui en fit part, afin qu’il renonçât de bonne heure à l’amitié d’un homme qu’il croyait perdu. Il savait le particulier que le Maréchal avait depuis quelques temps avec Mr. de Cinqmars, et il ne doutait pas que son avis ne lui dût être agréable, parce qu’il avait encore assez de temps pour en profiter.

Le Maréchal fut bien surpris quand il entendit parler de la sorte Fabert, qui était un homme sincère et incapable d’en donner à garder à personne. Il envoya chercher un moment après Fontrailles pour lui dire ce qu’il venait d’apprendre. Fontrailles lui répondit que ce qu’il lui disait là ne le surprenait point, et qu’il avait déjà soupçonné qu’il y avait quelque chose de conséquence sur le tapis, parce que depuis quelques jours le Roi ne faisait plus si bonne mine à Cinqmars qu’il avait coutume de le faire. Il disait vrai, mais sans que la nouvelle que le Maréchal venait de lui apprendre en fût cause. Tout le chagrin de Sa Majesté ne venait que de la défaite du Maréchal de Grammont. Cependant, comme tout fait peur quand on se sent coupable, il n’en fallut pas davantage à l’un et à l’autre pour leur faire prendre leur parti. Le Maréchal, sous prétexte d’être malade, quitta l’armée pour voir de loin sur qui l’orage s’abattrait, et Fontrailles en fit tout autant, après avoir essayé de persuader Cinqmars de ne pas attendre la foudre.

Le Cardinal étant arrivé devant Perpignan n’eut pas plutôt instruit le Roi de ce qu’il avait découvert, que Sa Majesté fit arrêter Cinqmars. On envoya ordre d’arrêter Mr. de Bouillon. Mr. de Couvonges, qui en avait été chargé par le Comte du Plessis, qui commandait en cette contrée les troupes du Roi, l’exécuta fort adroitement. Mr. de Thou fut également arrêté et celui-ci ayant été conduit à Lyon avec Mr. de Cinqmars, leur procès fut fait et parfait. Ils furent condamnés tous deux à perdre la tête, celui-ci pour avoir voulu faire entrer les ennemis dans le Royaume, celui-là pour en avoir eu connaissance et ne l’avoir pas révélé. Pour ce qui est de Mr. de Bouillon on parlait bien de lui faire la même chose, mais comme il avait de quoi racheter sa vie, il en fut quitte pour donner sa place à Sedan. Fabert qui faisait sa cour au Cardinal depuis plusieurs années, fut pourvu de ce gouvernement qui avait été sollicité par plusieurs Officiers plus considérables que lui.