Métamorphoses/Livre 9

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Les Métamorphoses, livre IX
Traduction par auteurs multiples.
Texte établi par Désiré Nisard, Firmin-Didot, 1850 (pp. 399-417).



LIVRE NEUVIÈME

ARGUMENT. — Achéloüs vaincu par Hercule ; corne d’abondance. — II. Mort de Nessus. — III. Tourments d’Hercule sur le mont Œta. — IV. Apothéose d’Hercule. — V. Alcmène raconte à Iole son enfantement laborieux et la métamorphose de Galanthis en belette. — VI. Dryope est changée en lotos. — VII. Iolas, en jeune homme ; — VIII. Byblis, en fontaine. — IX. Iphis devient homme.


Le héros, fils de Neptune, veut connaître la cause de ces gémissements et de l’outrage fait par un dieu au front mutilé d’Achéloüs ; les cheveux négligemment couronnés de roseaux, le Fleuve qui baigne Calydon commence en ces termes : « Vous m’imposez une tâche pénible ; quel vaincu voudrait rappeler ses combats ? Je vais pourtant retracer l’histoire du mien ; car il y eut moins de honte dans la défaite que d’honneur dans la lutte, et mon vainqueur est si grand qu’il me console de sa victoire. Peut-être le nom de Déjanire a-t-il frappé vos oreilles ; vierge célèbre jadis par sa beauté, elle fut l’objet des vœux de mille amants ; jaloux de l’obtenir, je parus avec eux dans le palais de son père. « Accepte-moi pour gendre, m’écriai-je, fils de Parthaon ». Alcide tient le même langage ; les autres se retirent devant nous. Le fils d’Alcmène vante l’honneur de donner à une épouse Jupiter pour beau-père, la gloire de ses travaux commandés par une marâtre, et les périls qu’il a surmontés. Je parle à mon tour, croyant qu’un dieu ne pouvait sans honte céder à un mortel : il n’était pas encore au rang des dieux. « Tu vois en moi, m’écriai-je, le roi des eaux qui promènent leur cours sinueux au sein de tes états. Je ne suis point un gendre venu des régions étrangères pour chercher ici l’hospitalité, mais je fais partie de ton peuple, et j’appartiens à ton empire ; pardonne-moi seulement si la reine des dieux ne me poursuit pas de sa haine, et ne m’a pas imposé pour supplice de pénibles travaux. Tu te glorifies d’être le fils d’Alcmène ; mais Jupiter n’est point ton père, ou, s’il l’est, c’est par un crime ; le déshonneur de celle à qui tu dois le jour a pu seul te le donner pour père ; choisis : aimes-tu mieux être le fils supposé de Jupiter ou le fruit d’un adultère ? » Tandis que je parlais, il fixait sur moi des regards furieux ; il ne peut commander aux transports de son brillant courroux, et répond : « Mon bras vaut mieux que ma langue ; pourvu que je triomphe dans le combat, sois mon vainqueur, j’y consens, par le talent de la parole ». — Il dit, et s’avance fièrement contre moi. Après mon superbe langage, je rougissais de reculer. Je rejette ma robe ondoyante, et, les bras tendus, les poings arrondis devant ma poitrine, je me mets en posture, et m’apprête au combat. Il ramasse à pleines mains la poussière, et m’en couvre ; j’en couvre à mon tour ses membres jaunis ; il saisit tantôt ma tête, tantôt mes jambes, qui lui échappent sans cesse ; du moins il semble les saisir et me presser de tous les côtés ; mon poids me protège et rend ses efforts inutiles : tel un rocher que les flots assiègent à grand bruit reste immobile, affermi par sa propre masse. Nous nous éloignons un instant ; mais bientôt nous revenons au combat, fermes sur l’arène, et résolus à ne point céder la victoire : mon pied presse son pied ; la poitrine penchée en avant, mes doigts s’entrelacent à ses doigts, mon front heurte son front : ainsi j’ai vu deux fiers taureaux fondre l’un sur l’autre lorsque la plus belle génisse de la prairie doit être le prix du combat. Les troupeaux les regardent avec effroi, ne sachant auquel des deux la victoire destine un si glorieux empire. Trois fois Alcide voulut en vain repousser l’étreinte vigoureuse de ma poitrine ; par un quatrième effort, il s’arrache à mon embrassement, dégage ses bras, qu’il replie sur lui-même ; puis, d’un coup de sa main, car je dois dire la vérité, il me fait brusquement tourner, et tombe de tout son poids sur mon dos. Vous pouvez m’en croire, je ne cherche point dans ce récit une vaine gloire, je me sentis alors comme accablé sous la masse d’une montagne. Je pus à peine débarrasser mes bras inondés de sueur, et délivrer ma poitrine de ses nerveux enlacements. Il me presse haletant, et m’empêche de reprendre mes forces. Enfin, il me saisit à la gorge, me fait toucher la terre du genou et mordre la poussière. Inférieur en force, j’ai recours à mes artifices, et j’échappe des mains de mon ennemi sous la forme d’un immense serpent ; mon corps se replie en longs anneaux ; ma langue, avec d’horribles sifflements, agite un double dard. Le héros de Tirynthe sourit, et se moquant de mes stratagèmes : « Dompter des serpents fut un jeu de mon berceau, dit-il ; et, si tu l’emportes, Achéloüs, sur les autres dragons, qu’es-tu auprès de l’hydre de Lerne, enfantée par Échidna ? Elle renaissait de ses blessures fécondes, et je ne pouvais abattre une de ses cent têtes sans la voir remplacée par deux autres plus terribles encore. Ce monstre, dont le sang enfantait des vipères comme autant de rejetons, et qui puisait de nouvelles forces dans sa défaite, je le domptai et le fis mourir sous mes coups. Qu’espères-tu donc, toi qui, sous les dehors mensongers d’un serpent, te couvres d’armes étrangères, et te caches sous une forme empruntée ? » À ces mots, il enchaîne mon cou entre ses doigts de fer ; j’étouffe comme sous la pression d’une tenaille, et je m’efforce d’arracher ma gorge à sa main vigoureuse. Vaincu sous cette forme, il m’en restait une troisième à prendre, celle d’un taureau menaçant ; je la revêts, et je recommence la lutte. Hercule se porte sur mon flanc gauche, jette ses bras autour de mon cou musculeux ; je l’entraîne, et, sans lâcher prise, il me suit ; il saisit enfin mes cornes, les enfonce dans le sein de la terre, et me renverse sur l’arène. Ce n’était point assez : tandis qu’il tient ainsi mes cornes, sa main cruelle en rompt une et l’arrache à mon front désarmé. Consacrée par les Naïades, et remplie de fruits et de fleurs odorantes, cette corne est devenue le symbole de la richesse et de l’abondance ».

Il dit : une des nymphes qui le servaient s’avance la robe retroussée, à l’instar de Diane, et les cheveux flottants ; dans cette corne féconde, elle apporte tous les fruits de l’automne, et, pour derniers mets, couvre la table de ces heureux tributs. Le jour paraît, et le soleil frappe de ses premiers rayons la cime des montagnes ; les jeunes guerriers s’éloignent sans attendre que le fleuve ait repris son cours paisible, ni que le courroux de ses ondes soit apaisé : Achéloüs cache dans les flots ses traits agrestes et son front mutilé ; il s’afflige encore d’avoir perdu l’ornement de sa tête ; c’est pourtant la seule blessure qu’il ait reçue ; il peut même, sous le feuillage du saule ou une couronne de roseaux, déguiser l’injure de son front.

Mais toi, farouche Nessus, ton amour pour la même beauté te coûta la vie, et tu péris, atteint, dans ta fuite, d’une flèche rapide. Le fils de Jupiter, rentrant avec sa nouvelle épouse dans les murs de sa patrie, était arrivé sur les bords de l’impétueux Évenus, dont les flots grossis par les pluies d’hiver formaient des gouffres tournoyants, et rendaient le passage impossible. Tandis que, sans crainte pour lui-même, il tremble pour son épouse, Nessus, centaure vigoureux, et qui connaît les gués, s’approche de lui. « Alcide, lui dit-il, laisse moi le soin de porter ta compagne sur l’autre rive, et réserve tes forces pour traverser le fleuve à la nage ». Le héros d’Aonie confie à Nessus la vierge de Calydon toute tremblante, pâle d’effroi, et redoutant à la fois le lieu et le Centaure. Aussitôt, chargé de son carquois et de la dépouille du lion, car il avait lancé sur le bord opposé sa massue et son arc flexible : « Puisque j’ai commencé à nager, dit-il, je franchirai le fleuve tout entier ». Et sans hésiter, sans chercher l’endroit où le fleuve a moins de violence, il dédaigne de s’abandonner au courant docile des ondes. Déjà, sur l’autre rive, il relevait son arc, quand il reconnaît la voix de son épouse ; Nessus s’apprêtait à ravir le dépôt commis à sa garde : « Où t’entraîne, lui crie Hercule, une folle confiance dans ton agilité ? 0 barbare ! c’est à toi que je parle, monstre à double forme ; entends ma voix et ne m’enlève pas mon bien. Si tu n’as aucun respect pour mes droits, que la roue infernale de ton père t’apprenne du moins à éviter de coupables amours. Tu ne m’échapperas pas : en vain tu comptes sur ta vitesse, égale à celle d’un coursier ; cette flèche saura t’atteindre sans que je te poursuive ». L’effet suit de près la menace, et le trait qu’il lance perce le dos du fuyard. La pointe du fer recourbé se fait jour à travers sa poitrine ; à peine Nessus l’a-t-il arraché, que de sa double blessure, le sang, mêlé aux poisons de l’hydre de Lerne, jaillit : il le recueille : « Non, je ne mourrai pas sans vengeance ! » dit-il en lui-même ; et il remet à celle qu’il voulait enlever sa tunique teinte d’un sang fumant encore, comme un don précieux pour rallumer ranimer l’amour de son époux.

Un long espace de temps s’écoula ; les exploits du grand Hercule avaient rempli la terre de sa gloire et fatigué la haine de sa marâtre. Il revenait vainqueur d’Œchalie, et sur le Cénéeum, consacré à Jupiter, il allait s’acquitter d’un vœu par un sacrifice, lorsque la Renommée, dont la voix indiscrète se plaît à mêler la fable à la vérité et à grandir par ses mensonges les plus légères rumeurs, t’apprend, ô Déjanire, la passion qui enchaîne auprès d’Iole le fils d’Amphitryon. Amante crédule, elle s’alarme au bruit de ce nouvel amour, et d’abord s’abandonne à sa douleur ; l’infortunée soulage son désespoir par des larmes ; mais bientôt : « Pourquoi pleurer ? dit-elle ; ma rivale se réjouira de mes pleurs. Elle approche ; hâtons-nous, et trouvons quelque moyen nouveau, tandis qu’il en est temps, et qu’une autre n’a pas encore usurpé ma couche. Dois-je me plaindre ou me taire ? retourner à Calydon ou rester en ces lieux ? Dois-je sortir de ce palais, ou bien, si mon pouvoir ne va pas au-delà, m’opposer à leur amour ? Peut-être, en me souvenant, ô Méléagre, que je suis ta sœur, peut-être oserai-je le crime ; peut-être montrerai-je, par le meurtre de ma rivale, ce que peut le désespoir d’une femme outragée ». Son esprit s’agite en mille pensées : elle résout enfin d’envoyer à son époux la tunique baignée du sang de Nessus, et destinée à un amour expirant, sans savoir que ce tissu doit être la cause de tant de deuil.

Elle le confie à Lichas qui n’en connaît pas le danger : Infortunée ! elle le conjure par les plus douces prières d’offrir ce présent à son époux. Le héros le reçoit sans défiance, et couvre ses épaules du venin de l’hydre de Lerne. Il jette sur la flamme naissante l’encens qui monte aux cieux avec ses prières, et répand le vin à pleines coupes sur le marbre des autels. Aussitôt, le poison s’échauffe, et rendu plus actif par la flamme, il circule dans ses veines et pénètre tout son corps ; aussi longtemps qu’il peut résister à la douleur, le courage d’Alcide comprime la plainte ; mais, sa constance une fois vaincue par l’excès du mal, il repousse l’autel et remplit de ses cris les forêts de l’Œta. Soudain il s’efforce de déchirer cette robe mortelle ; mais en l’arrachant, il arrache sa peau, et (peut-on le raconter sans horreur ? ) le tissu résiste à ses efforts et reste attaché à ses membres, ou bien il met à nu ses muscles en lambeaux et ses os gigantesques. Son sang frémit comme l’onde froide où l’on plonge une lame ardente ; un poison brûlant le dévore. Point de repos ; des flammes avides dévorent ses entrailles, et une sueur livide coule de tous ses membres ; ses nerfs pétillent en se consumant, et le venin caché va fondre jusqu’à la moelle de ses os : alors élevant ses bras au ciel : « Repais-toi de mes maux, s’écrie-t-il, ô fille de Saturne ; triomphe, cruelle, et contemple mon supplice du haut de l’Olympe ; assouvis la férocité de ton cœur, ou, si je suis un objet de pitié même pour un ennemi (et je suis ton ennemi), arrache-moi cette vie en proie à d’horribles tourments ; cette vie qui m’est odieuse, et qui fut condamnées tant de travaux. La mort sera un bienfait pour moi, un bienfait digne d’une marâtre. Suis-je donc le vainqueur de Busiris, qui souillait les temples du sang des étrangers ? Est-ce bien moi qui ravit au terrible Antée les forces que lui donnait sa mère ; moi que ne purent effrayer ni le triple corps du pasteur d’Ibérie, ni ta triple gueule, ô Cerbère ? Est-ce par vous, ô mes mains, que furent brisées les cornes d’un redoutable taureau ? L’Élide atteste vos exploits ainsi que les eaux de Stymphale et les forêts de Parthénie ; par vous j’ai enlevé sur les bords du Thermodon un baudrier ciselé d’or et les fruits confiés à la garde impuissante d’un dragon vigilant. Ni les Centaures, ni le sanglier qui dévastait l’Arcadie ne purent me résister ; en vain l’hydre renaissait de ses blessures, en vain chaque coup doublait ses forces. Rappellerai-je les coursiers de la Thrace engraissés de sang humain ? Je les vis près de leurs crèches, remplies de membres déchirés ; je les vis, et renversant les crèches, je donnai la mort aux coursiers ainsi qu’à leur maître ! Voilà les bras qui ont étouffé et abattu le monstre de Némée ; voilà le front qui a porté le ciel. La cruelle épouse de Jupiter s’est plutôt lassée de me commander, que moi d’accomplir ses volontés. Mais aujourd’hui je suis en butte à un nouvel ennemi contre lequel ma valeur, mes flèches et mes armes sont impuissantes. Un feu rongeur pénètre au fond de mes entrailles et me dévore tout entier, et cependant Eurysthée triomphe, et les mortels osent croire à l’existence des dieux ».

Il dit : et déchiré par la douleur, ii erre sur le sommet de l’Œta, semblable au tigre qui porte un javelot attaché à son flanc et poursuit le chasseur qui l’a blessé : tantôt il pousse des gémissements ou frémit de rage ; tantôt vous l’eussiez vu s’efforçant d’arracher le fatal tissu ; tantôt brisant des troncs énormes, et s’irritant contre les montagnes, tantôt enfin levant les bras vers le ciel, où règne son père. Bientôt il aperçoit Lichas, qui, tremblant, se cachait dans le creux d’une roche, et sa rage, poussée par la douleur jusqu’aux derniers transports, éclate en ces termes : « N’est-ce pas toi, Lichas, qui m’a apporté cet infernal présent ? N’es-tu point l’auteur de mon trépas ? » Lichas tremble et pâlit ; d’une voix timide, il murmure quelques paroles d’excuse : tandis qu’il prie et s’apprête à embrasser ses genoux, Alcide le saisit, et le faisant trois ou quatre fois tourner en cercle dans les airs, il le lance, d’un bras plus vigoureux que la baliste, dans les flots de la mer d’Eubée ; suspendu dans l’espace, Lichas s’endurcit. Telle on dit que la pluie condensée par la froide haleine des vents se change en neige et que cette neige légèrement agitée forme en tournoyant des globules solides qui retombent par torrents de grêle ; ainsi, quand Lichas est lancé dans le vide par un bras puissant, la peur dessèche dans ses membres glacés les sources de la vie, et, si l’on en croit la tradition des premiers âges, il devient un rocher insensible. Aujourd’hui même, faible écueil au sein de la mer d’Eubée, il s’élève au-dessus du gouffre et conserve les traces de la forme humaine ; les nautoniers craignent de le toucher, comme s’il était encore sensible, et le nomment Lichas. Mais toi, fils illustre de Jupiter, après avoir abattu des arbres que portait la cime de l’Œta, tu construis un bûcher, et tu ordonnes au fils de Péan de recevoir ton arc, ton large carquois et tes flèches destinées à voir de nouveau le royaume de Troie. Tandis que cet ami fidèle allume le bûcher qu’enveloppent bientôt les flammes avides, tu couvres de la dépouille du lion de Némée cet amas des arbres de la forêt et t’y couches, la tête appuyée sur ta massue, et le visage aussi serein que si, joyeux convive, tu reposais, le front couronné de fleurs, parmi des coupes pleines d’un vin pur.

Déjà la flamme victorieuse pétille et se répand tout autour du bûcher ; elle attaque les membres du héros, qui, toujours tranquille, semble mépriser ses atteintes. Les dieux ont tremblé pour le vengeur du monde : Jupiter s’aperçoit de leur crainte et leur dit d’un ton plein de douceur : « Vos alarmes font ma joie, habitants de l’Olympe, et je m’applaudis du fond du cœur d’être appelé le maître et le père d’un peuple reconnaissant, et de voir que mon fils trouve un nouvel appui dans votre sollicitude. Bien qu’il ne doive cet intérêt qu’à lui-même et à ses miraculeux travaux, moi-même je vous en sais gré. Mais fermez vos âmes fidèles à de vaines alarmes, et méprisez le bûcher qui brûle sur l’Œta : celui qui a tout vaincu saura vaincre les feux que vous voyez : ils feront sentir leur puissance à cette partie de lui-même qu’il tient de sa mère ; mais ce qu’il a reçu de moi est éternel, impérissable, à l’abri des atteintes de la mort et de la flamme. Quand cette autre parte de son être aura quitté la terre, je le recevrai dans le céleste séjour, et je me flatte que tous les dieux en seront satisfaits. Si cependant quelqu’un ici voyait d’un œil jaloux Hercule admis au rang des immortels, il s’indignera peut-être de la récompense que je lui réserve ; mais il reconnaîtra du moins qu’il en est digne et m’approuvera malgré lui ». Les dieux applaudissent à ce discours ; la royale épouse de Jupiter a paru elle-même l’entendre sans déplaisir ; mais le dépit éclate sur son front au moment où elle se voit désignée par ces dernières paroles. Cependant la flamme a consumé tout ce qu’elle pouvait détruire ; il ne reste d’Hercule rien qu’on puisse reconnaître, rien de ce qu’il avait reçu de sa mère : il ne conserve que les traits où Jupiter a gravé son image. Comme on voit un serpent rajeuni, lorsqu’avec sa peau il a dépouillé la vieillesse, étaler les vives couleurs dont brille sa nouvelle écaille ; ainsi le héros de Tirynthe, dégagé de son enveloppe mortelle, vit dans la meilleure partie de lui-même ; on dirait qu’il grandit et qu’il revêt une majesté divine. Le souverain maître des dieux l’enlève dans les flancs d’un nuage, sur un char attelé de quatre coursiers, et le place parmi les astres éclatants de lumière.

Atlas a senti un nouveau poids ; cependant la colère du fils de Sténélée n’était point encore désarmée, et sa haine impitoyable poursuivait le père sur le fils du héros ; en proie à d’éternels ennuis, Alcmène, que vit naître l’Argolide, n’a plus que sa seule Iole à qui elle puisse confier les chagrins de sa vieillesse, et rappeler ses malheurs et les exploits de son fils qui ont eu le monde pour témoins. Par les ordres d’Hercule, Hyllus lui avait donné son cœur et la moitié de sa couche. Elle portait dans son sein le gage de sa tendresse, lorsque Alcmène lui tint ce discours : « Puissent les dieux t’être favorables, abréger tes douleurs, au moment où, parvenue au terme de ta délivrance, tu invoqueras Ilithye, protectrice des femmes craintives qui vont devenir mères, Ilithye, que la haine de Junon rendit sourde à ma voix. Déjà s’approchait l’instant de la naissance du laborieux Hercule ; déjà le soleil s’avançait vers le dixième signe ; je sentais mes flancs s’affaisser sous le fardeau qu’ils recélaient : à sa pesanteur on pouvait aisément reconnaître l’œuvre de Jupiter. Je ne pouvais supporter plus longtemps mes douleurs ; aujourd’hui même, à ce simple récit, l’effroi glace mes sens et le souvenir est à lui seul une souffrance : livrée à la douleur pendant sept nuits et pendant sept jours, dans l’excès de mes maux, je tendais les bras au ciel, invoquant à grands cris Lucine et les dieux qui président à la naissance des mortels. Elle vint enfin, mais gagnée d’avance par la barbare Junon, et résolue à lui sacrifier ma vie. Dès qu’elle entend mes gémissements, elle s’assied sur l’autel que tu vois aux portes du palais ; croisant sa jambe droite sur son genou gauche, et les doigts entrelacés, elle prolonge mes maux, et les magiques paroles que sa bouche murmure diffèrent ma délivrance, qui commençait à peine. Je m’épuise en efforts ; dans mon désespoir, j’accuse vainement l’ingratitude de Jupiter, et j’appelle la mort. Mes plaintes auraient ému les plus durs rochers : les dames thébaines, rangées autour de moi, adressent des vœux au ciel et m’encouragent contre la douleur. Une de mes esclaves, née dans une condition obscure, la blonde Galanthis, que son zèle à exécuter mes volontés et ses soins officieux me rendaient chère, soupçonne quelque trame ourdie par l’inimitié de Junon ; tandis qu’elle va et vient aux portes du palais, elle voit la déesse assise sur l’autel, et entrelaçant toujours ses doigts sur ses genoux croisés. « Qui que tu sois, dit-elle, félicite ma maîtresse ; Alcmène est délivrée, elle est mère, et tous ses vœux sont remplis ». La déesse qui préside aux accouchements tressaille de surprise, et relâchant ses mains qu’elle joignait ensemble, elle relâche aussi mes liens et finit mes tourments. Fière d’avoir trompé la déesse, Galanthis éclata de rire, dit-on ; elle riait encore, quand Lucine en courroux la saisit et la traîne par les cheveux ; tandis qu’elle cherche à se relever, Lucine l’en empêche, et change ses bras en deux pieds. Galanthis conserve son ancienne agilité ; elle n’a point perdu sa couleur primitive : sa forme seule est différente ; et parce que sa bouche avait facilité un enfantement par le mensonge, elle n’enfante que par la bouche, et comme autrefois, elle fréquente nos demeures.

À ces mots, Alcmène soupire, émue au souvenir de son ancienne esclave, et sa bru la console en ces termes : « Ô ma mère, la métamorphose d’une esclave qui n’était pas de votre sang excite à ce point à vos regrets ; que serait-ce si je vous racontais l’étonnante destinée de ma sœur ? Mais les larmes et la douleur étouffent ma voix et troublent mon récit. Fille unique de sa mère (j’étais le fruit d’un premier hymen de mon père) Dryope fut la beauté la plus célèbre d’Œchalie. La violence du dieu qui règne à Delphes et à Délos avait déjà triomphé de sa virginité, lorsqu’Andrémon la prit pour femme ; on l’appelait l’heureux époux de Dryope. Il est un lac dont les bords inclinés comme le rivage de la mer sont couronnés de myrthes. C’est là que vint un jour Dryope, ignorant l’aventure dont ce lac avait été le témoin, et, ce qui accuse le plus l’injustice de son sort, elle venait offrir des guirlandes de fleurs aux nymphes de ces lieux ; elle portait sur son sein, doux fardeau pour une mère, un enfant qui n’avait pas encore atteint sa première année, et qu’elle nourrissait de son lait tiède et abondant. Non loin du lac, s’élève l’aquatique lotos dont les fleurs imitant la pourpre tyrienne promettent une ample moisson de fruits. Dryope en cueille plusieurs qui, dans les mains de son fils, serviront à ses jeux. À son exemple j’allais en cueillir un ; j’étais avec elle, quand je vois des gouttes de sang tomber de ces fleurs et des rameaux s’agiter, et frémir. Enfin des bergers nous apprirent, mais trop tard, que la nymphe Lotos, fuyant l’amour infâme de Priape, avait été changée en cet arbre qui conserva son nom.

Ma sœur l’ignorait ; effrayée par ce récit, elle veut revenir sur ses pas et s’éloigner des nymphes qu’elle vient d’adorer ; mais ses pieds prennent racine ; elle travaille à les dégager ; le haut de son corps peut seul se mouvoir encore ; l’écorce qui s’élève peu à peu l’enveloppe insensiblement jusqu’aux reins. À la vue de ce prodige, elle porte la main à ses cheveux, et s’efforce de les arracher, sa main se remplit de feuilles, qui déjà ombragent son front. Le jeune Amphisse, c’est le nom qu’il avait reçu d’Eurytus, son aïeul, a senti se durcir le sein de sa mère, et ses lèvres demandent en vain le lait aux mamelles taries. Témoin de ta cruelle destinée, je ne pouvais, ô ma sœur, te porter du secours ; autant que je le pus, j’arrêtai les progrès du tronc et des rameaux, en les tenant embrassés, et, je l’avoue, j’aurais voulu disparaître sous la même écorce que toi. Andrémon son époux, son malheureux père, arrivent et cherchent Dryope ; ils demandent Dryope, et moi je leur montre le lotos ; ils couvrent de baisers ce bois tiède encore, et, prosternés aux pieds de cet arbre chéri, ils le serrent dans leurs bras. Déjà tu étais arbre, ô ma sœur bien-aimée ; tu n’avais plus d’humain que le visage. L’infortunée arrose de ses larmes les feuilles nées de son corps, et, tandis que sa bouche ouvre encore un passage à sa voix, elle exhale ces plaintes dans les airs : « Si les malheureux sont dignes de foi, non, je le jure par les dieux, je n’ai point mérité cet affreux destin ; je suis punie sans être coupable. Ma vie fut pure ; si je mens, puissé-je me dessécher et perdre le feuillage qui me couvre ! Puissé-je tomber sous la hache, et devenir la proie des flammes ! Cependant, détachez cet enfant des rameaux qui furent les bras de sa mère ; confiez-le aux soins d’une nourrice ; puisse-t-il souvent, allaité sous mon ombrage, s’y livrer à ses premiers jeux ; lorsqu’il pourra parler, instruisez-le à me saluer du nom de mère, et à dire avec douleur : Ma mère est cachée sous cette écorce. Mais qu’il redoute les lacs, qu’il ne cueille jamais la fleur des arbres, et qu’ils soient tous à ses yeux comme autant de divinités. Adieu, cher époux, et toi, ma sœur, et toi, mon père ; si je vous fus chère, protégez mon feuillage contre les blessures de la faux aiguë et contre la dent des troupeaux. Puisqu’il ne m’est pas permis de m’incliner vers vous, élevez-vous jusqu’à moi, et venez recevoir mes baisers ; vous pouvez me toucher encore ; approchez mon fils de ma bouche. Je ne puis parler davantage : déjà l’écorce légère s’étend autour de mon cou, et ma tête se cache sous la cime d’un arbre. Éloignez vos mains de mes yeux : l’écorce qui m’enveloppe fermera, sans votre pieux secours, mes paupières mourantes ». Elle cesse en même temps de parler et de vivre. Après cette métamorphose, les rameaux du nouvel arbre conservèrent longtemps un reste de chaleur.

Tandis qu’Iole raconte une si triste destinée, Alcmène pleure elle-même en essuyant de ses mains les larmes de la fille d’Eurytus. Tout à coup, un prodige nouveau vient dissiper leur tristesse : sur le seuil du palais paraît Iolas avec les traits du jeune âge ; à peine un duvet incertain ombrage son menton ; il a retrouvé la fraîcheur de ses premières années. La fille de Junon, Hébé, lui avait accordé ce bienfait, vaincue par les prières de son époux. Elle allait jurer que désormais elle n’accorderait à personne de semblables faveurs ; Thémis l’arrête. « Déjà, dit-elle, la discorde allume la guerre au sein de Thèbes ; Capanée ne pourra être vaincu que par Jupiter. Deux frères courront s’entr’égorger ; englouti dans le sein de la terre, un devin ira vivant trouver son ombre aux enfers ; et son fils, pieusement parricide, vengera la mort de son père dans le sang maternel ; épouvanté de son forfait, privé de sa raison et de sa patrie, il errera poursuivi par les Euménides et par l’ombre de sa mère jusqu’au jour où sa nouvelle épouse lui demandera le fatal collier d’or ; alors les fils de Phégée, ses beaux-frères, plongeront leurs glaives dans ses flancs. Enfin, la fille d’Achéloüs, Callirhoé, suppliera le puissant Jupiter de hâter l’enfance de ses fils, et de ne pas laisser impunie la mort de son vengeur. Jupiter, ému par ses prières, accordera avant le temps les faveurs de sa belle-fille et de sa bru ; ses fils deviendront hommes dès leurs jeunes années ».

À peine la voix prophétique de Thémis a-t-elle ainsi dévoilé l’avenir qu’un murmure confus s’élève parmi les dieux. « Pourquoi ne serait-il point permis d’étendre jusqu’à d’autres le même privilège ? » demande-t-on de toutes parts. La sœur du géant Pallas déplore la vieillesse de son époux ; la bienfaisante Cérès se plaint de voir blanchir la tête de Jasion ; Vulcain demande qu’Érichthon recommence une nouvelle vie, et Vénus, qui s’alarme pour l’avenir, souhaite le rajeunissement d’Anchise. Chaque dieu s’intéresse au sort de quelque mortel ; le tumulte et le bruit croissent dans ce concours de tant de vœux divers, quand Jupiter élève enfin la voix : « Si vous avez encore quelque respect pour moi, à quels excès vous laissez-vous emporter ? Qui de vous se croit assez puissant pour triompher, même du Destin ? C’est le Destin qui ramène Iolas aux années qui s’étaient écoulées pour lui ; c’est le Destin qui doit avancer la jeunesse des fils de Callirhoé : ils ne devront cette faveur ni à la brigue ni aux armes. Le Destin vous soumet aussi à ses lois, et m’y soumet moi-même : c’est une raison pour vous de les subir sans murmurer ; si je pouvais les changer, mon fils Eaque ne serait plus courbé par l’âge ; Radamanthe et Minos, mon fils bien-aimé, conserveraient éternellement la fleur de leurs jeunes années ; Minos, dont la triste vieillesse est en butte au mépris, et qui ne gouverne plus ses états avec la même sagesse ». Les paroles de Jupiter apaisent les dieux : personne n’ose se plaindre en voyant Radamanthe, Eaque et Minos affaissés sous le poids des années ; Minos, qui, dans la force de l’âge, avait, par son nom seul, porté la terreur chez des peuples puissants, vieux et faible aujourd’hui, tremble devant le fils de Déione, Milet, orgueilleux de sa jeunesse robuste, et d’avoir pour père Apollon ; il craint que Milet n’attente à sa puissance, et cependant il n’ose l’éloigner de ses états. Mais tu t’exiles toi-même, ô Milet ! ta proue rapide mesure les flots de la mer Egée, et, sur les rivages de l’Asie, tu bâtis une ville qui porte le nom de son fondateur. C’est là que tu vis la fille du Méandre, Cyané, errant sur les bords sinueux du fleuve paternel, qui se replie tant de fois sur lui-même ; cette Nymphe, célèbre par sa beauté, donna le jour à deux jumeaux, Byblis et Caunus. L’exemple de Byblis doit apprendre aux jeunes filles à ne concevoir que des feux légitimes. Violemment éprise de Caunus, elle l’aima plus qu’une sœur ne doit aimer son frère. D’abord elle ne soupçonne pas sa flamme ; elle ne se croit point criminelle en prodiguant les baisers à son frère, en jetant ses bras autour de son cou ; longtemps abusée par l’apparence mensongère de la tendresse fraternelle, cette tendresse dégénère insensiblement en amour ; pour venir voir son frère, elle se pare, et désire avec trop d’ardeur de lui paraître belle ; trouve-t-elle auprès de lui quelque beauté qui l’efface, elle éprouve un dépit jaloux ; mais elle ne se connaît point encore : l’ardeur qui la dévore ne lui inspire aucun désir, et pourtant l’amour bouillonne dans son cœur. Déjà elle appelle Caunus son maître, déjà elle hait les noms que leur a donnés le sang, et le nom de sœur est moins doux à son oreille que celui de Byblis : cependant elle n’ose, tant qu’elle veille, ouvrir son âme à de coupables espérances ; mais souvent, plongée dans un doux repos, elle voit l’objet aimé ; elle croit s’unir avec son frère, et rougit même dans son sommeil. Le sommeil fuit ; longtemps silencieuse, elle cherche à se retracer les images de la nuit, et laisse parler enfin le trouble de son âme : « Malheureuse ! que m’annoncent les illusions qui m’ont charmées dans le silence de la nuit ? Ah ! puissent-elles ne jamais se réaliser ! Mais pourquoi de semblables rêves ? Caunus n’est que trop beau même pour des yeux ennemis ; il me plaît, et je pourrais l’aimer s’il n’était pas mon frère ; il serait digne de moi ; mais le titre de sœur met obstacle à mon amour. Ah ! pourvu qu’éveillée je ne m’emporte pas à de pareils égarements ! puisse le sommeil me ramener souvent en songe une semblable image ! Un songe est sans témoin, mais il n’est pas sans une ombre de volupté. Ô Vénus ! ô Cupidon ! volage compagnon d’une mère si tendre ! quels plaisirs j’ai goûtés ! quels transports ont ravi mon âme ! et quelle douce langueur a pénétré jusque dans la moelle de mes os ! Ô souvenir enivrant ! Mais comme ils ont été rapides ces instants de volupté ! Comme elle a fui promptement cette nuit jalouse de mon bonheur ! Oh ! s’il m’était permis de changer de nom et de m’unir à toi ! Que je serais heureuse, ô Caunus, de devenir la bru de ton père ! que je serais heureuse de te voir le gendre du mien ! Plût aux dieux que tout fût commun entre nous, excepté nos aïeux ; je voudrais que ta naissance fût plus illustre que la mienne ; je ne sais quelle femme tu rendras mère, ô le plus beau des mortels ! mais pour moi, qu’un sort funeste a fait naître des mêmes parents, tu ne seras jamais qu’un frère ; nous n’aurons de commun que l’obstacle qui nous sépare. Que me présagent donc ces visions ? Quelle confiance dois-je accorder à des songes ? Les songes ont-ils quelque valeur ? Les dieux sont plus heureux, les dieux sont devenus souvent les époux de leur sœur : Saturne donna sa main à Opis, qui lui était unie par le sang ; l’Océan prit Thétis pour épouse, et le roi de l’Olympe Junon. Mais les dieux ont leurs privilèges ; et pourquoi régler les lois humaines sur celles des cieux, et comparer des alliances si contraires ? Ou je bannirai de mon cœur cette ardeur criminelle, ou, si je ne puis la vaincre, je mourrai avant, d’être coupable ; puissé-je alors reposer inanimée sur le lit funèbre, et recevoir les baisers de mon frère ! Après tout, cette union exigerait le consentement de tous deux ; et, quand elle m’est si chère, elle peut lui paraître un crime. Cependant les fils d’Éole n’ont pas craint de partager la couche de leurs sœurs. Mais d’où vient que leur histoire m’est connue ? pourquoi citer leur exemple ? où me laissé-je emporter ? Loin de moi, flammes impures ! je ne veux conserver pour mon frère que la tendresse légitime d’une sœur. Si pourtant le premier il eût brûlé pour moi, peut-être aurais-je été sensible à son amour ; la grâce que j’aurais accordée à ses prières, j’irai donc la solliciter moi-même ? Quoi ! pourras-tu parler ? pourras-tu faire cet aveu ? Oui, l’amour m’y contraint ; je parlerai ; ou, si la honte enchaîne ma langue, une lettre mystérieuse lui dévoilera ma flamme secrète ».

Elle s’arrête à cette pensée, qui triomphe de son incertitude. Elle se relève sur son lit ; et, s’appuyant sur son bras gauche : « Il le verra lui-même, dit-elle ; apprenons-lui mon amour insensé. Hélas ! où m’égare mon délire ? Quelles ardeurs s’allument dans mon âme ! » et, d’une main tremblante, elle trace des mots qu’elle a médités longtemps. Sa main droite tient un stylet, et sa gauche la cire, qui n’a pas encore reçu d’empreinte ; elle commence, elle hésite ; elle écrit et condamne ce qu’elle vient d’écrire ; elle forme de nouveaux caractères, les efface, les change, les blàme, les approuve ; elle prend tour à tour, rejette et reprend ses tablettes ; elle ignore ce qu’elle veut, et tout ce qu’elle a résolu lui déplaît ; sur son front l’audace se mêle à la pudeur ; elle avait écrit le nom de sœur, elle croit devoir l’effacer, et grave enfin ces paroles sur la cire tant de fois corrigée : « L’amante qui t’adresse ses vœux n’attend son salut que de toi seul ; la honte, oui, la honte l’empêche de te dire son nom. Si tu veux connaître l’objet de mes désirs, je voudrais les faire parler sans révéler mon nom ; je voudrais voir mes espérances et mes vœux exaucés avant de te nommer Byblis. N’as-tu pas deviné la blessure de mon cœur à la pâleur de mes traits amaigris, à mes regards, à mes yeux si souvent baignés de larmes, à mes soupirs poussés sans motif, comme à mes embrassements réitérés, à ces baisers, enfin, qui, tu l’as remarqué peut-être, n’étaient pas les baisers d’une sœur. Moi-même, cependant, quoique la plaie de mon cœur soit profonde, quoiqu’un bouillant délire l’agite, j’ai tout fait, les dieux en sont témoins, pour guérir le mal qui me dévore. Malheureuse ! j’ai longtemps combattu pour échapper aux traits irrésistibles de Cupidon ; j’ai lutté avec plus de courage qu’on ne peut l’attendre d’une jeune fille. Je suis réduite à m’avouer vaincue, et ma prière timide implore ton secours ; seul tu peux perdre, seul tu peux sauver une amante. Choisis ; ce n’est point une ennemie qui t’en conjure, c’est une femme qui t’est déjà étroitement unie, et qui brûle de resserrer cette union par des liens plus intimes. Laissons à la vieillesse la science du devoir ; qu’elle recherche ce qui est permis, ce qui est crime et ce qui ne l’est pas ; qu’elle observe les prescriptions des lois avec austérité : notre âge est fait pour Vénus et pour ses folles témérités ; nous ignorons encore ce qui est légitime, nous croyons que tout l’est pour nous, et nous suivons l’exemple des dieux immortels ; ni la sévérité d’un père, ni le soin de notre renommée, ni la crainte, rien ne saurait nous arrêter ; qu’il nous suffise d’éloigner tout sujet de crainte, nous couvrirons nos doux larcins du voile de l’amitié fraternelle. J’ai la liberté de te parler en secret, et il nous est permis de nous presser publiquement dans les bras l’un de l’autre, et d’échanger nos baisers. Que manque-t-il encore à notre bonheur ? Prends pitié de celle qui t’avoue son amour, et qui jamais ne t’eût fait cet aveu, s’il n’était arraché par la violence extrême de sa flamme. Ne mérite pas d’être désigné comme l’auteur de mon trépas sur la pierre de mon tombeau ».

Quand sa main a tracé ces vaines paroles, l’espace lui manque sur les tablettes déjà remplies ; elle écrit encore sur la marge une dernière ligne. Soudain, elle scelle son crime de son anneau, qu’elle imprime sur la cire, après l’avoir mouillé de ses larmes, car sa langue est desséchée. Elle appelle en rougissant un de ses esclaves, et, d’une voix douce et tremblante : « Fidèle serviteur, dit-elle, porte ces tablettes à mon… et ce n’est qu’après un long silence qu’elle ajoute : frère ». Au moment où elle lui donne les tablettes, elles échappent et tombent de ses mains. Troublée par ce présage, elle les envoie cependant. L’esclave trouve un instant favorable pour aborder Caunus, et lui remet le mystérieux message. Transporté d’une fureur soudaine, le petit-fils du Méandre jette à ses pieds les tablettes, sans achever de les lire, et, retenant à peine son bras levé sur la tête du messager tremblant : « Il en est temps encore, ministre coupable d’un amour incestueux, fuis, s’écrie-t-il ; si ta mort n’entraînait pas avec elle la honte de ma maison, la mort serait déjà le prix de ton zèle ». L’esclave fuit épouvanté, et rapporte à sa maîtresse les paroles cruelles de Caunus. Tu pâlis, Byblis, en apprenant ce refus, et tu ressens dans ta poitrine glacée les atteintes d’un froid mortel. Mais, en reprenant l’usage de ses sens, elle a repris ses fureurs, et sa bouche peut à peine exhaler ces paroles dans les airs : « Je l’ai bien mérité ! Pourquoi, téméraire, mettre au jour la blessure de mon cœur ? Pourquoi tant me hâter de confier à des tablettes un secret qu’il eût fallu taire ? Avant tout, je devais sonder sa pensée par des mots ambigus ; pour voguer avec le secours des vents, j’aurais dû ne leur livrer qu’une partie de ma voile, observer leur souffle, et ne m’aventurer que sur une mer sûre ; maintenant, j’ai déployé toutes mes voiles à des vents inconnus ; aussi, poussée contre des écueils, vais-je m’engloutir dans les abîmes de l’Océan. Le retour même m’est interdit. Mais quoi ! des présages certains ne me défendaient-ils pas de m’abandonner à mon amour ? Échappée de mes mains, quand je les remettais à l’esclave chargé de les porter, mes tablettes ne me disaient-elles pas combien mon espérance était vaine ? Ne devais-je pas changer de jour, ou même de dessein ? Ah ! plutôt changer de jour ! un dieu m’avertissait lui-même, il m’envoyait des présages certains ; mais, hélas, j’étais insensée ! J’aurais dû parler moi-même, et ne pas confier mon secret à la cire ; j’aurais dû, en présence de Caunus, faire éclater mon délire ; il aurait vu mes larmes, il aurait vu le visage d’une amante ; ma bouche en aurait dit plus que n’auraient pu le faire de froides tablettes ; j’aurais pu, malgré lui, jeter mes bras autour de son cou, embrasser ses genoux ; prosternée à ses pieds, lui demander la vie, et, s’il m’avait repoussée, lui faire craindre de me voir expirer à ses jeux ; j’aurais tout mis en usage, et si mes efforts avaient échoué séparément contre sa dureté, peut-être, réunis, auraient-ils pu fléchir son cœur. Peut-être est-ce la faute du messager ? Il n’aura pas su l’aborder à propos, ni choisir l’instant favorable ; il n’aura pas attendu l’heure où son esprit est libre de soucis ; voilà ce qui m’a perdue, car, enfin, Caunus n’est point né d’une tigresse ; il ne porte point un cœur plus dur que le roc, le fer impénétrable ou le diamant ; il n’a pas sucé le lait d’une lionne ; il sera vaincu, je l’attaquerai de nouveau. Le dégoût ne me fera pas renoncer à mon dessein, tant qu’il me restera un souffle de vie. Si je pouvais rappeler le passé, je voudrais n’avoir rien entrepris ; mais il faut maintenant achever ce que j’ai commencé. Quand je ferais le sacrifice de mes vœux, puis-je espérer que jamais il oublie ce que j’osai prétendre ? Si je ne persévère pas, mon amour ne sera plus à ses yeux qu’un léger caprice, ou qu’un piège destiné à l’épreuve de sa vertu ; il croira que mon cœur a cédé, non pas au dieu qui l’a consumé de tous ses feux, et le consume encore, mais au délire de mes sens. Enfin, il n’est plus en mon pouvoir de ne point paraître coupable : j’ai écrit, j’ai demandé, j’ai formé des vœux profanes ; quand je n’ajouterais plus rien, je ne puis plus me dire innocente ; ce qui me reste à faire est beaucoup pour le bonheur, et bien peu pour le crime ». Elle dit, et tel est le désordre de son esprit égaré, que, même en rougissant d’avoir osé, elle veut oser encore ; elle ne connaît plus de frein : l’infortunée s’expose à de nouveaux refus. Bientôt, ne voyant plus de terme à cet amour, Caunus fuit sa patrie et le crime, et va fonder de nouveaux remparts sur une terre étrangère. Alors, dit-on, la triste fille de Milet, abandonnée de sa raison, arrache ses vêtements, et se meurtrit le sein avec désespoir. Elle laisse éclater publiquement son délire, et l’aveu des espérances que Vénus a trompées. Sa douleur l’emporte loin de sa patrie et de ses pénates odieux, sur les traces fugitives de son frère. Semblable aux bacchantes qui, agitant le thyrse en ton honneur, ô fils de Sémélé, célèbrent sur l’Ismarus les fêtes triennales, Byblis, en présence des femmes de Bubasus, fait retentir de ses hurlements les vastes campagnes ; de là elle porte ses pas errants dans la Carie, dans la Lycie, et chez les belliqueux Lélèges. Déjà elle avait laissé derrière elle le Cragus, Lymira, les eaux du Xanthe et la montagne où l’on voyait jaillir la flamme du milieu du corps de la Chimère, monstre à la poitrine et à la tête de lion, à la queue de serpent. Il ne lui reste plus de forêts à franchir. Lasse enfin de poursuivre ton frère, tu tombes, ô Byblis, et, couchée sur le sol aride où flottent tes cheveux, tu reposes la tête sur un lit de feuilles desséchées. Souvent les nymphes du pays des Lélèges essaient de la soulever dans leurs faibles bras ; souvent elles l’engagent à maîtriser son amour, et cherchent à consoler sa douleur insensible ; Byblis reste couchée et garde le silence ; elle enfonce ses ongles dans l’herbe verdoyante, et baigne le gazon d’un ruisseau de larmes ; les Naïades en formèrent, dit-on, une source qui ne devait jamais tarir. Pouvaient-elles lui accorder une faveur plus grande ? Aussitôt, de même que la gomme coule goutte à goutte de l’écorce entrouverte par le fer, comme le bitume gluant s’épanche du sein fécond de la terre ; ou bien encore, comme au retour du zéphyr à la douce haleine, on voit les rayons du soleil fondre l’eau qui, glacée par l’hiver, avait cessé de couler ; ainsi, la petite-fille de Phébus se fond en larmes et se change en une fontaine, qui conserve toujours dans ces vallées le nom de Byblis, et qui verse son onde sous le noir feuillage d’un chêne.

Le bruit de ce prodige eût peut-être rempli les cent villes de Crète, si la métamorphose d’Iphis n’avait rendu la Crète elle-même témoin d’une merveille récente. La ville de Phaestos, voisine de Gnosse, avait vu naître Ligdus, homme sans nom, d’une condition obscure, mais libre ; sa fortune n’était pas plus brillante que son origine ; mais ses mœurs et sa probité étaient irréprochables. Sa femme allait devenir mère et touchait au jour de l’enfantement, lorsqu’il lui tint ce discours : « Je forme un double vœu : d’abord, que ta délivrance arrive sans trop de douleur ; ensuite, que tu me donnes un fils. La charge d’une fille est trop pesante, et la fortune m’a refusé les moyens de la supporter. Si le sort (puissé-je détourner ce malheur ! ) te rend mère d’une tille, je t’ordonne à regret,… ô pitié ; pardonne !… Elle périra ». Il dit, et cet arrêt fait verser d’abondantes larmes à celui qui le prononce, à celle qui l’entend ; cependant, par d’inutiles prières, Téléthuse conjure son époux de ne pas limiter ainsi ses espérances. Ligdus, inébranlable, persiste dans son dessein. À peine pouvait-elle porter le fardeau déjà mûr, qui pesait dans son sein, lorsqu’au milieu de la nuit et sous l’image d’un songe, elle voit ou croit voir la fille d’Inachus debout devant son lit, entourée d’un pompeux cortège. Un croissant, semblable à celui de la lune, s’élève sur sa tête que couronnent de blonds épis, brillants de l’éclat de l’or, et mêlés au diadème royal ; à ses côtés, étaient l’aboyant Anubis, la divine Bubastis, Apis, avec ses diverses couleurs, et le dieu qui enchaîne la voix et dont le doigt commande le silence, les sistres harmonieux, Osiris qu’on ne cherche jamais assez, et le serpent étranger dans cette île et tout gonflé de venins léthargiques. Téléthuse croit s’éveiller en sursaut, et voir des choses réelles ; la déesse lui parle en ces termes : « Téléthuse, ô toi qui m’es chère, dépose le fardeau de tes peines, trompe ton époux, n’obéis pas à ses ordres, et lorsque Lucine t’aura délivrée, quel que soit le sexe de ton enfant, n’hésite pas à le conserver. Je suis une divinité secourable, et je prête mon appui à ceux qui l’implorent. Tu ne te plaindras pas d’avoir honoré une ingrate déesse ». Après cette promesse, elle s’éloigne de la chambre : transportée de joie, celle que la Crète vit naître se lève de sa couche, et tendant vers le ciel ses mains lavées dans une eau pure, elle demande d’une voix suppliante l’effet du songe de la nuit. Bientôt ses douleurs augmentent, et de lui-même son flanc se délivre de son fardeau ; Ligdus, sans le savoir, est père d’une fille ; sa mère la confie aux soins d’une nourrice en déguisant son sexe ; on croit à ses paroles et la nourrice est seule confidente du mystère. Le père rend grâces aux dieux, et donne à l’enfant le nom d’Iphis, son aïeul. Ce nom plaît à Téléthuse ; il convient aux deux sexes et ne doit tromper personne ; le mensonge demeure ignoré à l’aide de ce pieux artifice. Élevée sous les habits d’un enfant mâle, qu’on la prit pour un homme ou pour une fille, sa beauté convenait aux deux sexes. Elle avait atteint sa treizième année ; alors, ton père, Iphis, t’a destiné pour épouse Ianthé, aux blonds cheveux, la plus riche en attraits des vierges de Phaestos, et fille de Téleste le Crétois. Égaux en âge, égaux en beauté, ils avaient appris des mêmes maîtres ces premiers éléments qu’on enseigne à l’enfance ; de là naquit l’amour qui pénétra ces deux âmes naïves ; le même trait les a blessées. Mais combien leur espoir diffère ! Ianthé soupire après le jour où l’hymen, allumant son flambeau, doit l’unir à celle qu’elle prend pour un homme. Iphis aime, sans l’espérance du bonheur ; son désespoir irrite encore sa flamme, et vierge elle brûle pour une vierge. Elle peut à peine retenir ses larmes : « Que dois-je attendre, dit-elle, moi que Vénus tourmente d’un amour inconnu jusqu’ici, d’un amour si étrange et si bizarre ? S’ils eussent voulu m’épargner, les dieux devaient me faire périr, ou s’ils ne voulaient pas ma mort, m’inspirer du moins cet amour que la nature se plaît à faire naître dans le cœur des mortels. La génisse ne s’enflamme point pour une génisse, la cavale pour une cavale ; le bélier suit la brebis, le cerf suit la biche ; ainsi s’accouplent les oiseaux ; parmi les êtres animés, on ne voit jamais la femelle brûler pour une autre femelle. Je voudrais ne pas exister ; faut-il donc que la Crète produise tous les monstres ? La fille du Soleil fut éprise d’un taureau, mais il était d’un autre sexe que le sien. Mon amour, si j’ose l’avouer, est encore plus désordonné. Du moins elle put satisfaire au vœu de sa passion ; elle put, à l’aide d’un stratagème et sous la forme d’une génisse, recevoir les caresses d’un taureau, et sa ruse devait servir à lui donner un amant. Mais ici, quand tout le génie du monde viendrait à mon secours, quand même Dédale prendrait de nouveau son essor sur ses ailes enduites de cire, que pourrait-il pour moi ? Avec toutes les ressources de son art, ferait-il un homme d’une vierge ? Ianthé changerait-il son sexe ? Allons, Iphis, raffermis ton courage et rentre en toi-même ; étouffe une flamme insensée et sans espoir ; songe quel est ton sexe et ne t’abuse pas toi-même ; aspire à ce qui t’est permis, et femme, n’aime que ce qu’une femme doit aimer. C’est l’espérance qui fait naître l’amour, c’est l’espérance qui le nourrit, et ton sexe te défend d’espérer ; ce n’est ni la surveillance d’un gardien, ni les soins ombrageux d’un maître, ni la dureté d’un père, qui éloignent de tes baisers l’objet de ta tendresse ; elle-même ne se refuse point à tes vœux, et cependant tu ne saurais la posséder, quand même tout arriverait au gré de tes désirs. Tu ne peux être heureuse, non, quand même les dieux et les hommes conspireraient pour ton bonheur. C’est là le seul de mes vœux qui demeure impuissant : les dieux, faciles à mes prières, m’ont accordé tout ce qui était en leur pouvoir. Ce que je désire est le vœu de mon père, le vœu d’Ianthé, celui de l’auteur de ses jours. Mais la nature s’y oppose, la nature plus puissante que nous tous ; elle seule met obstacle à mon bonheur ; voici déjà le moment tant souhaité, voici le jour de l’hymen ; Ianthé va bientôt être à moi. Mais elle ne peut m’appartenir ! au sein des eaux la soif nous dévorera sans cesse. Toi qui présides aux mariages, ô Junon ; et toi, Hyménée, pourquoi venir à cette solennité où toutes deux épouses, aucune n’aura d’époux qui la conduise à l’autel ». Elle dit et se tait ; l’autre vierge est en proie à des ardeurs non moins vives ; elle te conjure, Hyménée, de voler promptement auprès d’elle. Mais l’instant qu’elle appelle, Téléthuse le redoute et cherche à le différer ; une feinte langueur et souvent des présages, des songes, servent de prétextes à ses délais. Mais déjà toutes les ressources du mensonge sont épuisées, l’heure de l’hymen si longtemps différé arrive : il ne reste plus qu’un seul jour. Téléthuse détache les bandelettes qui ceignent son front et celui de sa fille, et les cheveux épars, elle embrasse l’autel : « Isis, s’écrie-t-elle, toi qui chéris Parætonium et les champs de Maréotis, Pharos et le Nil aux sept canaux, viens à notre aide, je t’en conjure, et dissipe nos alarmes. Ô déesse, c’est toi que j’ai vue autrefois dans l’appareil qui t’environne ; j’ai tout reconnu, ton cortège, tes flambeaux, le son de tes sistres, tes ordres ; tout est resté gravé dans ma mémoire. Si ma fille voit le jour, si j’ai moi-même échappé aux remords domestiques, je le dois à tes conseils et à tes avertissements. Prends pitié de nous deux, et prête-nous ton appui ». Elle accompagne cette prière de ses larmes. Elle croit voir la déesse agiter ses autels ; ce n’était point une illusion : les portes du temple s’ébranlent, le croissant de la déesse brille de l’éclat de la lune, et le sistre sonore frémit. Inquiète encore, mais réjouie par cet heureux présage, Téléthuse sort du temple : Iphis la suit d’un pas plus hardi que de coutume ; son teint perd sa blancheur délicate, ses forces s’accroissent, ses traits sont plus mâles, ses cheveux négligés deviennent plus courts ; elle sent une vigueur supérieure à celle de son sexe. Vierge naguère, tu deviens homme, Iphis. Portez au temple vos offrandes et livrez-vous à la joie avec une entière sécurité. I1s portent au temple des offrandes et y laissent cette inscription contenue dans un vers : Vierge, Iphis le promit ; homme, il tient sa promesse. L’Aurore avait ouvert les vastes portes du monde, en l’éclairant de ses rayons. Vénus, Junon et Hyménée couronnent leur flamme mutuelle, et le jeune Iphis possède enfin sa chère Ianthé.