La Vie littéraire/M. Jules Lemaître

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M. Jules Lemaître[1]


M. Jules Lemaître vient de publier ses feuilletons dramatiques sous le titre d’Impressions de théâtre. On y goûte quelque chose d’ingénu qui vient du cœur et je ne sais quoi d’étrangement expérimenté qui vient de l’esprit. Cela est fort bien ainsi : Il est bon que le cœur soit naïf et que l’esprit ne le soit pas. Les anges, qui sont toute candeur, feraient assurément de la bien mauvaise littérature et l’on n’imagine pas un séraphin en possession de l’ironie philosophique.

Devant les choses humaines, M. Jules Lemaître ne tient pas toujours son sérieux. Mais on lui sait gré de manquer parfois de gravité, tant sa fantaisie est charmante. Ce lettré, qui a pris tous ses grades, jette volontiers en l’air son bonnet de docteur et s’amuse çà et là des espiègleries d’écolier. C’est Fantasio pêchant à la ligne les plus vénérables perruques. Il est piquant et délicieux de voir ainsi quelque gaminerie accompagner tant de docte et poétique talent ; nous en jouissons comme d’un spectacle rare. Le pédantisme étant l’habitude ordinaire des gens considérables, nous sommes émerveillés quand un homme de mérite pousse le naturel jusqu’à une certaine effronterie. Quel oubli de soi s’y révèle, quelle simplicité et aussi quelle philosophie ! Mais ce qu’il y a peut-être de plus aimable en M. Lemaître, c’est la tristesse soudaine qui lui prend d’avoir été cruel dans son espièglerie, et sans pitié. Ce sont ses brusques attendrissements. Car il y a de tout, et même de la mélancolie, dans cette âme mobile, fluide, légère et charmante comme celle de quelque Puck qui aurait fait ses humanités.

M. Jules Lemaître est un esprit très avisé et très subtil dont l’heureuse perversité consiste à douter sans cesse. C’est l’état où l’a réduit la réflexion. La pensée est une chose effroyable. Il ne faut pas s’étonner que les hommes la craignent naturellement. Elle a conduit Satan lui-même à la révolte. Et pourtant Satan était un fils de Dieu. Elle est l’acide qui dissout l’univers, et, si tous les hommes se mettaient à penser à la fois, le monde cesserait immédiatement d’exister ; mais ce malheur n’est pas à craindre. La pensée est la pire des choses. Elle en est aussi la meilleure. S’il est vrai de dire qu’elle détruit tout, on peut dire aussi justement qu’elle a tout créé. Nous ne concevons l’univers que par elle et, quand elle nous démontre qu’il est inconcevable, elle ne fait que crever la bulle de savon qu’elle avait soufflée.

C’est proprement ce à quoi M. Jules Lemaître s’occupe tous les lundis avec une grâce diabolique. Il dit tout et veut n’avoir rien dit. Son infirmité est de trop comprendre. Quelle autorité n’aurait-il point acquise s’il était de moitié moins intelligent ? Mais il voit l’envers des idées. Une telle perspicacité ne se pardonne guère. Il concilie ce qui d’abord ne semblait pas conciliable ; il porte d’instinct, dans son âme charmante et mobile, la riche philosophie d’Hegel : s’il rencontre des idées ennemies, il les réconcilie en les embrassant toutes ensemble. Puis il les envoie promener. C’est là certainement la sagesse : on ne la pardonne pas. En politique comme en littérature, ce que nous estimons le plus chez nos amis, c’est la partialité de leur esprit et l’étroitesse de leurs vues. Quand on est d’un parti, il faut d’abord en partager les préjugés. M. Jules Lemaître n’est d’aucun parti. Il a l’intelligence absolument libre. Je le tiens pour un vrai philosophe qui contemple le monde, et, s’il s’est pris de goût pour le théâtre, c’est sans doute qu’il y a vu une sorte de microcosme. En effet, le théâtre est le monde en miniature. Qu’est-ce qu’une comédie, sinon une suite d’images formées dans le mystère d’une même pensée ? Or, cette définition convient également bien à une pièce de théâtre et à l’univers visible. Les images nous frappent ; nous ignorons la pensée qui les assemble : il faut qu’on nous la montre. C’est l’emploi du philosophe ou du critique dramatique, selon qu’il s’agit du plan divin ou d’un plan de M. Alexandre Dumas.

M. Jules Lemaître s’occupe même de théâtre dans ses feuilletons dramatiques et M. Francisque Sarcey lui en a fait tous ses compliments. Mais M. Jules Lemaître s’occupe de bien autre chose dans ces études si diverses et toujours nouvelles, ou plutôt il ne s’y occupe que d’une seule chose, qui est l’âme humaine.

C’est à elle qu’il rapporte tout. De là, l’intérêt de ces pages écrites au jour le jour et que relie comme un fil d’or le sentiment philosophique.

M. Jules Lemaître n’a point de doctrine, mais il a une philosophie morale. Elle est, cette philosophie, amère et douce, indulgente et cruelle, et bonne par-dessus tout. Sagesse de l’abeille qui fait sentir son aiguillon et qui donne son miel ! Je suis bien sûr que, si l’on pouvait aimer sans haïr, M. Jules Lemaître ne haïrait jamais. Mais c’est un voluptueux qui ne pardonne pas à la laideur d’attrister la fête de la vie. Il aime les hommes, il les veut heureux ; il croit qu’il y a plus de sortes de vertus qu’on n’en compte généralement dans les manuels de morale. Il est de ces hommes, qui ne veulent de mal à personne, qui sont tolérants et bienveillants et qui, n’ayant pas de foi qui leur soit propre, communient avec les croyants. On nomme ces gens-là des sceptiques. Ils ne croient en rien ; cela les oblige à ne rien nier. Ils sont, comme les autres, soumis à toutes les illusions du mirage universel ; ils sont les jouets des apparences ; parfois des formes vaines les font cruellement souffrir. Nous avons beau découvrir le néant de la vie : une fleur suffira parfois à nous le combler. C’est ainsi que M. Jules Lemaître, tantôt sensuel, et tantôt ascétique, se joue des jeux de la scène et goûte au théâtre l’illusion d’une illusion. Il nous en rapporte des impressions exquises, qui se répercutent en moi, je vous assure, d’une façon tout à fait délicieuse.

J’aime infiniment le théâtre chaque fois qu’il m’en parle. Il m’a fait goûter Meilhac comme je n’avais pas su le faire tout seul, et il m’aide, à trouver aux dialogues de Gyp un sens mystique et surnaturel. Il me sert aussi beaucoup pour l’intelligence de Corneille et de Molière, car personne ne le surpasse en culture classique. Enfin, il m’a révélé des aspects nouveaux du génie de Racine, que pourtant je connais assez bien.

Sans me flatter, je tiens cela pour un mérite. Mais ce que M. Jules Lemaître fait le mieux voir dans sa galerie, c’est lui-même. Il se montre sous des masques divers. Loin de l’en blâmer, je l’en félicite. En somme, la critique ne vaut que par celui qui l’a faite, et la plus personnelle est la plus intéressante.

La critique est, comme la philosophie et l’histoire, une espèce de roman à l’usage des esprits avisés et curieux, et tout roman, à le bien prendre, est une autobiographie.

Le bon critique est celui qui raconte les aventures de son âme au milieu des chefs-d’œuvre.

Je crois avoir déjà tenté de le dire, il n’y a pas plus de critique objective qu’il n’y a d’art objectif, et tous ceux qui se flattent de mettre autre chose qu’eux-mêmes dans leur œuvre sont dupes de la plus fallacieuse philosophie. La vérité est qu’on ne sort jamais de soi-même. C’est une de nos plus grandes misères. Que ne donnerions- nous pas pour voir, pendant une minute, le ciel et la terre avec l’oeil à facettes d’une mouche, ou, pour comprendre la nature avec le cerveau rude et simple d’un orang-outang ? Mais cela nous est bien défendu. Nous ne pouvons pas, comme Tirésias, être homme et nous souvenir d’avoir été femme. Nous sommes enfermés dans notre personne comme dans une prison perpétuelle. Ce que nous avons de mieux à faire, ce me semble, c’est de reconnaître de bonne grâce cette affreuse condition et d’avouer que nous parlons de nous-mêmes, chaque fois que nous n’avons pas la force de nous taire.

La critique est la dernière en date de toutes les formes littéraires ; elle finira peut-être par les absorber toutes. Elle convient admirablement à une société très civilisée dont les souvenirs sont riches et les traditions déjà longues. Elle est particulièrement appropriée à une humanité curieuse, savante et polie. Pour prospérer, elle suppose plus de culture que n’en demandent toutes les autres formes littéraires. Elle eut pour créateurs Saint-Évremond, Bayle et Montesquieu. Elle procède à la fois de la philosophie et de l’histoire. Il lui a fallu, pour se développer, une époque d’absolue liberté intellectuelle. Elle remplace la théologie, et, si l’on cherche le docteur universel, le saint Thomas d’Aquin du XIXe siècle, n’est-ce pas à Sainte-Beuve qu’il faut songer ?


  1. Jules Lemaître, Impressions de théâtre. Lecène, édit., in-18.