Marchez pendant que vous avez la lumière (trad. Smith)/Chapitre VII

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Traduction par Ernest W. Smith.
Alphonse Lemerre, 1891 (pp. 153-166).
Chapitre VII



CHAPITRE VII


Enfin tous les préparatifs furent terminés. La seule difficulté était l’état de santé de Julius ; ses blessures n’étaient pas encore guéries. Cela le força à remettre à quelques jours, peut-être à quelques semaines, cet acte décisif qui devait briser les liens l’attachant à la religion, aux traditions et à la façon de penser de ses pères, et qui l’introduisait dans la nouvelle vie qu’il avait choisie. Une nuit, il s’endormit plein de confiance dans sa nouvelle résolution. À son réveil, le matin, il fut informé qu’un médecin habile, de passage dans la ville, avait exprimé le désir de le voir et était convaincu qu’il pourrait lui rendre la santé et les forces. Julius fut ravi, dit qu’il allait voir le médecin immédiatement, et quelques minutes plus tard il échangeait ses compliments avec l’inconnu qu’il avait rencontré il y a quelques années et qui l’avait déterminé à abandonner son intention de se faire chrétien.

« Ayant examiné ses blessures, le médecin fit une ordonnance de certains médicaments qu’il disait devoir fortifier le malade et hâter sa guérison.

« Est-ce que je peux espérer me servir encore de ma main ? » demanda Julius.

« Ah ! oui. Vous serez capable de conduire un char aussi bien qu’auparavant, et d’écrire aussi, tant que vous voudrez. »

« Je veux parler du travail fort, bêcher la terre, par exemple. »

« J’admets que ce n’était pas cette espèce de travail que j’avais en vue, » répondit le médecin, « car un homme dans votre position sociale n’a jamais besoin de recourir à cela. »

« Au contraire, cela est exactement la sorte de travail qui va exiger mes efforts. » Et alors Julius raconta au médecin qu’il avait suivi ses conseils et goûté la vie, qu’il avait trouvé toutes ses promesses déçues, et que maintenant, désappointé et non satisfait, il était absolument décidé à mettre en pratique l’intention qu’il avait eue il y a quelques années de se joindre la la colonie chrétienne.

« Eh bien, il faut qu’ils vous aient conté de bien gros mensonges pour vous persuader d’entrer dans leur colonie ; pour que vous, un homme dans une haute position sociale, avec des devoirs honorables et de lourdes responsabilités — surtout envers vos enfants, — vous soyez incapable de pénétrer le masque et de voir leurs erreurs. »

« Voulez-vous bien lire cela, » dit Julius avec signification, en remettant au médecin le document grec qu’il avait lu quelques jours auparavant, lecture dont les résultats avaient été tellement surprenants.

Le médecin prit le document et y jeta un coup d’œil.

« Je connais cette fraude, » répondit-il. « La seule chose qui m’étonne, c’est qu’un homme de votre intelligence puisse tomber aussi facilement dans un piège semblable. »

« Je ne vous comprends point. De quel piège parlez-vous ? »

« La valeur et l’essence de toute l’affaire reposent dans la conception de la vie humaine ; et voilà des sophistes et des rebelles contre les hommes et les dieux, qui vous déclarent qu’un chemin mène au bonheur et qui vous dépeignent une sorte de vie organisée de telle façon que tous les hommes doivent être heureux, qu’il ne doive plus y avoir de guerres, ni d’exécutions, ni de pauvreté, ni d’immoralité, ni de querelles, ni de malice. Ils vous affirment que toutes ces conditions seront réalisées aussitôt que l’homme aura rempli les commandements du Christ de ne point quereller, ni de jurer, ni de faire de violence, ni de pousser une nation à l’inimitié contre une autre. La vérité est qu’ils se trompent et prennent la fin pour les moyens. Leur vrai but c’est d’empêcher les querelles, les injures, la vie irrégulière ; la seule manière d’y arriver, c’est de se servir des moyens offerts par la vie sociale. Leur façon de présenter les faits est à peu près aussi naturelle et aussi logique que celle d’un professeur de tir qui dirait à son élève : « Vous atteindrez très facilement le centre de la cible si vous laissez la flèche aller sur une ligne directe de votre arc au point visé. » La difficulté est de faire que la flèche suive cette droite ligne. Voilà le problème, le redire n’est pas le résoudre. Dans le tir à l’arc, la difficulté est résolue en remplissant plusieurs conditions, telles que la corde de l’arc bien tendue, l’arc élastique, la flèche droite. Il en est ainsi de la vie. La meilleure vie, celle qui fera disparaître ou décroître le nombre des querelles, l’immoralité, les meurtres, est favorisée si vous avez la corde de votre arc bien tendue, c’est-à-dire des gouverneurs sages ; votre arc élastique, c’est-à-dire le pouvoir reposant dans l’autorité ; et votre flèche droite, c’est-à-dire des lois justes et impartiales. Les chrétiens, sous prétexte d’organiser la meilleure vie possible, démolissent tout ce qui nous a élévés dans le passé, et qui encore est propre à ennoblir l’humanité. Ils ne reconnaissent ni gouverneurs, ni autorité, ni lois. Mais ils soutiennent que sans gouverneurs, sans autorité, sans lois, l’existence humaine serait meilleure sous tous les rapports, si les hommes n’obéissaient qu’à la loi du Christ.

« Mais, quelle garantie avons-nous que les hommes obéiront à cette loi ? Aucune. Ils disent : « Vous avez essayé de vivre avec les autorités et les lois, et votre vie n’a pas réussi. Essayez-la maintenant sans les autorités et les lois, et vous verrez bientôt qu’elle deviendra satisfaisante. Vous n’avez pas le droit de nier cette hypothèse, parce que vous ne l’avez pas soumise au jugement de l’expérience. » Dans ce raisonnement, le sophisme est évident. Lorsque les chrétiens parlent ainsi, ils ne sont pas plus sages que le cultivateur qui dirait : « Vous mettez la semence dans la terre et la recouvrez, mais, malgré cela, votre récolte n’est point ce que vous désirez. Je vous conseille de semer dans la mer, le résultat sera beaucoup plus satisfaisant. N’essayez pas de réfuter cette thèse par une simple négation ; vous n’avez pas le droit de le faire, parce que vous ne l’avez pas soumise au jugement de l’expérience. »

« Oui, répondit Julius, il y a beaucoup de vrai dans ce que vous dites. » Il commençait à devenir faible dans sa résolution.

« Et cela n’est pas tout, » continua le médecin, « supposons qu’une chose absurde, impossible, soit arrivée, que toutes les croyances fondamentales et les pratiques du christianisme aient été communiquées d’une façon mystérieuse à l’humanité, que soudainement tous les hommes se soient mis à remplir les commandements du Christ, en l’aimant et en aimant leur prochain d’une ardeur égale. Je soutiens que, même alors que cela serait arrivé, la voie de la vie proposée dans leurs livres ne résisterait pas à la critique. Il n’y aura pas de vie, la vie aura cessé d’exister. Leur Maître était un vagabond célibataire ; ses suivants seront, d’après nos prévisions, ce qu’était leur Maître, et le monde entier le serait aussi, si l’hypothèse que je viens de poser était réalisée. Ceux qui vivent actuellement, continueront à vivre ; mais leurs enfants ne vivront pas, ou certainement pas plus d’un sur dix de ceux qui parviendront dans les conditions normales à la virilité. Suivant les doctrines chrétiennes, les enfants devraient être égaux, les parents n’ayant pas plus de préférence pour leurs propres enfants que pour ceux des personnes inconnues. Maintenant, comment, je vous le demande, ces enfants seront-ils élevés et protégés contre tous les dangers qui les entourent, quand nous voyons que tout l’amour passionné que la nature a donné à la mère pour ses enfants suffit à peine à les préserver de la ruine et de la mort. Si les enfants tombent comme des mouches, maintenant que toutes les conditions leur sont favorables, que sera-ce quand le seul sentiment qui soutient les mères ne sera plus qu’une pitié égale pour tous les enfants ?

« À quel enfant une femme donnera-t-elle les soins et l’éducation ? Qui veillera sans sommeil, nuit après nuit, auprès de l’enfant malade et puant, si ce n’est la mère qui lui a donné la vie ? La nature a donné une protection à l’enfant, sa mère ; les chrétiens l’enlèvent et ne mettent rien à sa place. Qui va donner l’instruction à l’enfant, le dresser, pénétrer jusqu’au fond de son âme, et de là, former son caractère, si ce n’est son père ? Qui va le protéger des dangers et des souffrances ? Tout cela est enlevé par le christianisme, et même la vie elle-même, — je veux dire que la propagation de la race humaine est arrêtée. »

« Là aussi, vous avez raison, » interrompit Julius, emporté par le raisonnement clair, éloquent et argumenté du médecin.

« Non, mon ami ; détournez-vous de ces idées irréfléchies, et vivez suivant ce que vous dicte la raison, surtout à présent, que des devoirs si importants, si nobles et si urgents pèsent sur vous. Il y a pour vous une question d’honneur à les remplir. Vous avez vécu jusqu’au moment de votre seconde période de doute, et maintenant, si vous voulez marcher en avant, tout le doute disparaîtra. Votre première et plus urgente obligation, c’est d’entreprendre l’éducation de vos enfants ; que jusqu’ici vous avez très négligés. Votre devoir envers eux, c’est d’en faire des membres dignes de l’État. L’État vous a conféré tout ce que vous possédez, et maintenant il est de votre devoir, en retour, de donner à l’État des citoyens dignes dans les personnes de vos enfants. Une autre obligation qui s’impose est celle que vous devez à la société. La non réussite de quelques-uns de vos projets vous a dépité et aigri ; cela, en somme, n’est qu’un accident passager. Rien qui vaille la peine d’être possédé ne se gagne sans efforts et sans luttes, et c’est seulement la victoire durement gagnée qui donne la joie au triomphe. Laissez votre femme s’occuper des bavardages vains des écrivains chrétiens ; votre devoir est d’être un homme, et de faire de vos enfants des hommes. Commencez à faire ceci, persuadé que c’est votre devoir, et tous vos doutes s’évanouiront, car ils ne sont que les symptômes et les résultats de votre état morbide. Remplissez vos obligations envers l’État en le servant fidèlement et en préparant vos enfants à le servir : faites-les indépendants, dévoués, bons, et dignes de prendre votre place, et, ayant fait cela, essayez si vous voulez de la vie qui vous attire tant ; mais jusqu’à ce que vous ayez fait votre devoir, vous n’avez pas le droit d’abandonner votre travail actuel, et si vous le faites, vous ne rencontrerez que la désillusion et la souffrance. »