Marie Tudor (Victor Hugo)

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Marie Tudor
1833

Sommaire

[modifier] AVERTISSEMENT

Il y a deux manières de passionner la foule au théâtre : par le grand et par le vrai. Le grand prend les masses, le vrai saisit l’ individu.

Le but du poète dramatique, quel que soit d’ ailleurs l’ ensemble de ses idées sur l’ art, doit donc toujours être, avant tout, de chercher le grand, comme Corneille, ou le vrai, comme Molière ; ou, mieux encore, et c’ est ici le plus haut sommet où puisse monter le génie, d’ atteindre tout à la fois le grand et le vrai, le grand dans le vrai, le vrai dans le grand, comme Shakspeare.

Car, remarquons-le en passant, il a été donné à Shakspeare, et c’ est ce qui fait la souveraineté de son génie, de concilier, d’ unir, d’ amalgamer sans cesse dans son œuvre ces deux qualités, la vérité et la grandeur, qualités presque opposées, ou tout au moins tellement distinctes, que le défaut de chacune d’ elles constitue le contraire de l’ autre. L’ écueil du vrai, c’ est le petit, l’ écueil du grand, c’ est le faux. Dans tous les ouvrages de Shakspeare, il y a du grand qui est vrai, et du vrai qui est grand. Au centre de toutes ses créations, on retrouve le point d’ intersection de la grandeur et de la vérité ; et là où les choses grandes et les choses vraies se croisent, l’ art est complet. Shakspeare, comme Michel-Ange, semble avoir été créé pour résoudre ce problème étrange dont le simple énoncé paraît absurde : -rester toujours dans la nature, tout en en sortant quelquefois. -Shakspeare exagère les proportions, mais il maintient les rapports. Admirable toute-puissance du poète ! Il fait des choses plus hautes que nous qui vivent comme nous. Hamlet, par exemple, est aussi vrai qu’ aucun de nous, et plus grand. Hamlet est colossal, et pourtant réel. C’ est que Hamlet, ce n’ est pas vous, ce n’ est pas moi, c’ est nous tous. Hamlet, ce n’ est pas un homme, c’ est l’ homme.

Dégager perpétuellement le grand à travers le vrai, le vrai à travers le grand, tel est donc, selon l’ auteur de ce drame, et en maintenant, du reste, toutes les autres idées qu’ il a pu développer ailleurs sur ces matières, tel est le but du poète au théâtre. Et ces deux mots, grand et vrai, renferment tout. La vérité contient la moralité, le grand contient le beau.

Ce but, on ne lui supposera pas la présomption de croire qu’ il l’ a jamais atteint, ou même qu’ il pourra jamais l’ atteindre ; mais on lui permettra de se rendre à lui-même publiquement ce témoignage, qu’ il n’ en a jamais cherché d’ autre au théâtre jusqu’ à ce jour. Le nouveau drame qu’ il vient de faire représenter est un effort de plus vers ce but rayonnant. Quelle est, en effet, la pensée qu’ il a tenté de réaliser dans Marie Tudor ? La voici. Une reine qui soit une femme. Grande comme reine. Vraie comme femme.

Il l’ a déjà dit ailleurs, le drame comme il le sent, le drame comme il voudrait le voir créer par un homme de génie, le drame selon le dix-neuvième siècle, ce n’ est pas la tragi-comédie hautaine, démesurée, espagnole et sublime de Corneille ; ce n’ est pas la tragédie abstraite, amoureuse, idéale et divinement élégiaque de Racine ; ce n’ est pas la comédie profonde, sagace, pénétrante, mais trop impitoyablement ironique, de Molière ; ce n’ est pas la tragédie à intention philosophique de Voltaire ; ce n’ est pas la comédie à action révolutionnaire de Beaumarchais ; ce n’ est pas plus que tout cela, mais c’ est tout cela à la fois ; ou, pour mieux dire, ce n’ est rien de tout cela. Ce n’ est pas, comme chez ces grands hommes, un seul côté des choses systématiquement et perpétuellement mis en lumière, c’ est tout regardé à la fois sous toutes les faces. S’ il y avait un homme aujourd’ hui qui pût réaliser le drame comme nous le comprenons, ce drame, ce serait le cœur humain, la tête humaine, la passion humaine, la volonté humaine ; ce serait le passé ressuscité au profit du présent ; ce serait l’ histoire que nos pères ont faite confrontée avec l’ histoire que nous faisons ; ce serait le mélange sur la scène de tout ce qui est mêlé dans la vie ; ce serait une émeute là et une causerie d’ amour ici, et dans la causerie d’ amour une leçon pour le peuple, et dans l’ émeute un cri pour le cœur ; ce serait le rire ; ce serait les larmes ; ce serait le bien, le mal, le haut, le bas, la fatalité, la providence, le génie, le hasard, la société, le monde, la nature, la vie ; et au-dessus de tout cela on sentirait planer quelque chose de grand !

à ce drame, qui serait pour la foule un perpétuel enseignement, tout serait permis, parce qu’ il serait dans son essence de n’ abuser de rien. Il aurait pour lui une telle notoriété de loyauté, d’ élévation, d’ utilité et de bonne conscience, qu’ on ne l’ accuserait jamais de chercher l’ effet et le fracas, là où il n’ aurait cherché qu’ une moralité et une leçon. Il pourrait mener François Ier chez Maguelonne sans être suspect ; il pourrait, sans alarmer les plus sévères, faire jaillir du cœur de Didier la pitié pour Marion ; il pourrait, sans qu’ on le taxât d’ emphase et d’ exagération comme l’ auteur de Marie Tudor, poser largement sur la scène, dans toute sa réalité terrible, ce formidable triangle qui apparaît si souvent dans l’ histoire : une reine, un favori, un bourreau.

à l’ homme qui créera ce drame il faudra deux qualités : conscience et génie. L’ auteur qui parle ici n’ a que la première, il le sait. Il n’ en continuera pas moins ce qu’ il a commencé, en désirant que d’ autres fassent mieux que lui. Aujourd’ hui, un immense public, de plus en plus intelligent, sympathise avec toutes les tentatives sérieuses de l’ art ; aujourd’ hui, tout ce qu’ il y a d’ élevé dans la critique aide et encourage le poète. Que le poète vienne donc ! Quant à l’ auteur de ce drame, sûr de l’ avenir qui est au progrès, certain qu’ à défaut de talent sa persévérance lui sera comptée un jour, il attache un regard serein, confiant et tranquille sur la foule qui, chaque soir, entoure cette œuvre si incomplète de tant de curiosité, d’ anxiété et d’ attention. En présence de cette foule, il sent la responsabilité qui pèse sur lui, et il l’ accepte avec calme. Jamais, dans ses travaux, il ne perd un seul instant de vue le peuple que le théâtre civilise, l’ histoire que le théâtre explique, le cœur humain que le théâtre conseille. Demain il quittera l’ œuvre faite pour l’ œuvre à faire ; il sortira de cette foule pour rentrer dans sa solitude ; solitude profonde, où ne parvient aucune mauvaise influence du monde extérieur, où la jeunesse, son amie, vient quelquefois lui serrer la main, où il est seul avec sa pensée, son indépendance et sa volonté. Plus que jamais, sa solitude lui sera chère ; car ce n’ est que dans la solitude qu’ on peut travailler pour la foule. Plus que jamais, il tiendra son esprit, son œuvre et sa pensée éloignés de toute coterie ; car il connaît quelque chose de plus grand que les coteries, ce sont les partis ; quelque chose de plus grand que les partis, c’ est le peuple ; quelque chose de plus grand que le peuple, c’ est l’ humanité.

17 novembre 1833.

[modifier] JOURNEE 1 SCENE 1


Le bord de la Tamise. Une grève déserte. Un vieux
parapet en ruine cache le bord de l’ eau. à droite, une
maison de pauvre apparence. à l’ angle de cette maison,
une statuette de la vierge, au pied de laquelle une
étoupe brûle dans un treillis de fer. Au fond, au-delà
de la Tamise, Londres. On distingue deux hauts
édifices, la tour de Londres et Westminster. -le
jour commence à baisser.

Plusieurs hommes groupés çà et là sur la grève, parmi
lesquels Simon Renard ; John Bridges, Baron
Chandos ; Robert Clinton, Baron Clinton ;
Anthony Brown, Vicomte De Montagu.

Lord Chandos
vous avez raison, mylord. Il faut que ce damné
italien ait ensorcelé la reine. La reine ne peut plus
se passer de lui. Elle ne vit que par lui, elle n’ a de
joie qu’ en lui, elle n’ écoute que lui. Si elle est un
jour sans le voir, ses yeux deviennent languissans,
comme du temps où elle aimait le Cardinal Polus,
vous savez ?
Simon Renard
très-amoureuse, c’ est vrai, et par conséquent
très-jalouse.
Lord Chandos
l’ italien l’ a ensorcelée !
Lord Montagu
au fait, on dit que ceux de sa nation ont des
philtres pour cela.
Lord Clinton
les espagnols sont habiles aux poisons qui font
mourir, les italiens aux poisons qui font aimer.
Le Fabiani alors est tout à la fois espagnol et
italien. La reine est amoureuse et malade. Il lui a
fait boire des deux.
Lord Montagu
ah ça, en réalité, est-il espagnol ou italien ?
Lord Chandos
il paraît certain qu’ il est né en Italie, dans la
Capitanate, et qu’ il a été élevé en Espagne. Il se
prétend allié à une grande famille espagnole. Lord
Clinton sait cela sur le bout du doigt.
Lord Clinton
un aventurier. Ni espagnol, ni italien. Encore
moins anglais, dieu merci ! Ces hommes qui ne
sont d’ aucun pays n’ ont point de pitié pour les
pays quand ils sont puissans !
Lord Montagu
ne disiez-vous pas la reine malade, Chandos ?
Cela ne l’ empêche pas de mener vie joyeuse avec
son favori.
Lord Clinton
vie joyeuse ! Vie joyeuse ! Pendant que la reine
rit, le peuple pleure. Et le favori est gorgé. Il
mange de l’ argent et boit de l’ or, cet homme ! La
reine lui a donné les biens de Lord Talbot, du grand
Lord Talbot ! La reine l’ a fait comte de Clanbrassil
et baron de Dinasmonddy, ce Fabiano Fabiani qui
se dit de la famille espagnole de Penalver, et qui
en a menti ! Il est pair d’ Angleterre comme vous,
Montagu, comme vous, Chandos, comme Stanley,
comme Norfolk, comme moi, comme le roi !
Il a la jarretière comme l’ infant de Portugal,
comme le roi de Danemarck, comme Thomas
Percy, septième comte de Northumberland ! Et
quel tyran que ce tyran qui nous gouverne de son
lit ! Jamais rien de si dur n’ a pesé sur l’ Angleterre.
J’ en ai pourtant vu, moi qui suis vieux ! Il y a
soixante-dix potences neuves à Tyburn ; les bûchers
sont toujours braise et jamais cendre ; la
hache du bourreau est aiguisée tous les matins et
ébréchée tous les soirs. Chaque jour c’ est quelque
grand gentilhomme qu’ on abat. Avant-hier c’ était
Blantyre, hier Northcurry, aujourd’ hui South-Reppo,
demain Tyrconnel. La semaine prochaine
ce sera vous, Chandos, et le mois prochain ce sera
moi. Mylords ! Mylords ! C’ est une honte et c’ est
une impiété que toutes ces bonnes têtes anglaises
tombent ainsi pour le plaisir d’ on ne sait quel
misérable aventurier qui n’ est même pas de ce pays !
C’ est une chose affreuse et insupportable de penser
qu’ un favori napolitain peut tirer autant de billots
qu’ il en veut de dessous le lit de cette reine ! Ils
mènent tous deux joyeuse vie, dites-vous. Par le
ciel ! C’ est infâme ! Ah ! Ils mènent joyeuse vie, les
amoureux, pendant que le coupe-tête à leur porte
fait des veuves et des orphelins ! Oh ! Leur guitare
italienne est trop accompagnée du bruit des chaînes !
Madame la reine ! Vous faites venir des chanteurs
de la chapelle d’ Avignon, vous avez tous les jours
dans votre palais des comédies, des théâtres, des
estrades pleines de musiciens. Pardieu, madame,
moins de joie chez vous, s’ il vous plaît, et moins
de deuil chez nous. Moins de baladins ici, et moins
de bourreaux là. Moins de tréteaux à Westminster
et moins d’ échafauds à Tyburn !
Lord Montagu
prenez garde. Nous sommes loyaux sujets,
Mylord Clinton. Rien sur la reine, tout sur Fabiani.
Simon Renard, posant la main sur l’ épaule de Lord
Clinton.
Patience !
Lord Clinton
patience ! Cela vous est facile à dire à vous,
Monsieur Simon Renard. Vous êtes bailli d’ Amont
en Franche-Comté, sujet de l’ empereur et son légat
à Londres. Vous représentez ici le prince d’ Espagne,
futur mari de la reine. Votre personne est
sacrée pour le favori. Mais nous, c’ est autre chose.
—voyez-vous ? Fabiani, pour vous, c’ est le berger ;
pour nous, c’ est le boucher.
La nuit est tout-à-fait tombée.
Simon Renard
cet homme ne me gêne pas moins que vous.
Vous ne craignez que pour votre vie, je crains
pour mon crédit, moi. C’ est bien plus. Je ne parle
pas, j’ agis. J’ ai moins de colère que vous, mylord,
j’ ai plus de haine. Je détruirai le favori.
Lord Montagu
oh ! Comment faire ! J’ y songe tout le jour.
Simon Renard
ce n’ est pas le jour que se font et se défont les
favoris des reines, c’ est la nuit.
Lord Chandos
celle-ci est bien noire et bien affreuse !
Simon Renard
je la trouve belle pour ce que j’ en veux faire.
Lord Chandos
qu’ en voulez-vous faire ?
Simon Renard
vous verrez. -Mylord Chandos, quand une
femme règne, le caprice règne. Alors la politique
n’ est plus chose de calcul, mais de hasard. On ne
peut plus compter sur rien. Aujourd’ hui n’ amène
plus logiquement demain. Les affaires ne se jouent
plus aux échecs, mais aux cartes.
Lord Clinton
tout cela est fort bien, mais venons au fait.
Monsieur le bailli, quand nous aurez-vous délivrés
du favori ? Cela presse. On décapite demain Tyrconnel.
Simon Renard
si je rencontre cette nuit un homme comme
j’ en cherche un, Tyrconnel soupera avec vous
demain soir.
Lord Clinton
que voulez-vous dire ? Que sera devenu Fabiani ?
Simon Renard
avez-vous de bons yeux, mylord ?
Lord Clinton
oui, quoique je sois vieux et que la nuit soit
noire.
Simon Renard
voyez-vous Londres de l’ autre côté de l’ eau ?
Lord Clinton
oui, pourquoi ?
Simon Renard
regardez bien. On voit d’ ici le haut et le bas de
la fortune de tout favori, Westminster et la tour
de Londres.
Lord Clinton
t bien ?
Simon Renard
si dieu m’ est en aide, il y a un homme qui
au moment où nous parlons est encore là, -
il montre Westminster.
Et qui demain à pareille heure sera ici.
Il montre la tour.
Que dieu vous soit en aide !
Lord Montagu
le peuple ne le hait pas moins que nous. Quelle
fête dans Londres le jour de sa chute !
Lord Chandos
nous nous sommes mis entre vos mains, monsieur
le bailli, disposez de nous. Que faut-il faire ?
Simon Renard, montrant la maison près de l’ eau.
Vous voyez bien tous cette maison. C’ est la maison
de Gilbert, l’ ouvrier ciseleur. Ne la perdez pas
de vue. Dispersez-vous avec vos gens, mais sans
trop vous écarter. Surtout ne faites rien sans moi.
Lord Chandos
c’ est dit.
Tous sortent de divers côtés.
Simon renard, resté seul.
Un homme comme celui qu’ il me faut n’ est pas
facile à trouver.
Il sort. -entrent Jane et Gilbert se tenant sous le
bras ; ils vont du côté de la maison. Joshua Farnaby
les accompagne, enveloppé d’ un manteau.

[modifier] JOURNEE 1 SCENE 2


Jane, Gilbert, Joshua Farnaby.

Joshua
je vous quitte ici, mes bons amis. Il est nuit, et
il faut que j’ aille reprendre mon service de porte-clefs
à la tour de Londres. Ah, c’ est que je ne
suis pas libre comme vous, moi ! Voyez-vous ? Un
guichetier, ce n’ est qu’ une espèce de prisonnier.
Adieu, Jane. Adieu, Gilbert. Mon dieu, mes amis,
que je suis donc heureux de vous voir heureux ! Ah
ça, Gilbert, à quand la noce ?
Gilbert
dans huit jours, n’ est-ce pas, Jane ?
Joshua
sur ma foi, c’ est après demain la noël. Voici le
jour des souhaits et des étrennes, mais je n’ ai rien
à vous souhaiter. Il est impossible de désirer plus
de beauté à la fiancée et plus d’ amour au fiancé !
Vous êtes heureux !
Gilbert
bon Joshua ! Et toi, est-ce que tu n’ es pas heureux ?
Joshua
ni heureux, ni malheureux. J’ ai renoncé à tout,
moi. Vois-tu, Gilbert,
il entr’ ouvre son manteau et laisse voir un trousseau
de clefs, qui pend à sa ceinture.
Des clefs de prisons qui vous sonnent sans cesse
à la ceinture, cela parle, cela vous entretient
de toutes sortes de pensées philosophiques. Quand
j’ étais jeune, j’ étais comme un autre, amoureux
tout un jour, ambitieux tout un mois, fou toute
l’ année. C’ était sous le roi Henri Viii que j’ étais
jeune. Un homme singulier que ce Roi Henri Viii.
Un homme qui changeait de femmes, comme une
femme change de robes. Il répudia la première, il
fit couper la tête à la seconde, il fit ouvrir le ventre
à la troisième ; quant à la quatrième, il lui fit
grâce, il la chassa ; mais en revanche il fit couper la
tête à la cinquième. Ce n’ est pas le conte de
Barbe-Bleue que je vous fais là, belle Jane, c’ est
l’ histoire de Henri Viii. Moi, dans ce temps-là, je
m’ occupais de guerres de religion, je me battais pour
l’ un et pour l’ autre. C’ était ce qu’ il y avait de
mieux alors.
La question d’ ailleurs était fort épineuse. Il
s’ agissait d’ être pour ou contre le pape. Les gens du
roi pendaient ceux qui étaient pour, mais ils brûlaient
ceux qui étaient contre. Les indifférens, ceux qui
n’ étaient ni pour ni contre, on les brûlait ou on les
pendait, indifféremment. S’ en tirait qui pouvait.
Oui, la corde ; non, le fagot ; ni oui ni non, le
fagot et la corde. Moi qui vous parle, j’ ai senti le
roussi bien souvent, et je ne suis pas sûr de n’ avoir
pas été deux ou trois fois dépendu. C’ était un
beau temps ; a peu près pareil à celui-ci. Oui, je
me battais pour tout cela. Du diable si je sais
maintenant pour qui et pour quoi je me battais.
Si l’ on me reparle de Maître Luther et du Pape
Paul Iii, je hausse les épaules. Vois-tu, Gilbert,
quand on a des cheveux gris, il ne faut pas revoir
les opinions pour qui l’ on faisait la guerre et les
femmes à qui l’ on faisait l’ amour à vingt ans.
Femmes et opinions vous paraissent bien laides,
bien vieilles, bien chétives, bien édentées, bien
ridées, bien sottes. C’ est mon histoire. Maintenant
je suis retiré des affaires. Je ne suis plus soldat
du roi, ni soldat du pape, je suis geôlier à la
tour de Londres. Je ne me bats plus pour personne,
et je mets tout le monde sous clef. Je suis
guichetier et je suis vieux ; j’ ai un pied dans une
prison et l’ autre dans la fosse. C’ est moi qui ramasse
les morceaux de tous les ministres et de tous
les favoris qui se cassent chez la reine. C’ est fort
amusant. Et puis j’ ai un petit enfant que j’ aime,
et puis vous deux que j’ aime aussi, et si vous êtes
heureux, je suis heureux !
Gilbert
en ce cas, sois heureux, Joshua ! N’ est-ce pas,
Jane ?
Joshua
moi, je ne puis rien pour ton bonheur, mais
Jane peut tout ; tu l’ aimes ! Je ne te rendrai
même aucun service de ma vie. Tu n’ es heureusement
pas assez grand seigneur pour avoir jamais
besoin du porte-clef de la tour de Londres. Jane
acquittera ma dette en même temps que la sienne.
Car, elle et moi, nous te devons tout Jane
n’ était qu’ une pauvre enfant orpheline abandonnée,
tu l’ as recueillie et élevée. Moi, je me noyais un
beau jour dans la Tamise ; tu m’ as tiré de l’ eau.
Gilbert
à quoi bon toujours parler de cela, Joshua ?
Joshua
c’ est pour dire que notre devoir, à Jane et à
moi, est de t’ aimer, moi, comme un frère, elle…
—pas comme une sœur !
Jane
non, comme une femme. Je vous comprends,
Joshua.
Elle retombe dans sa rêverie.
Gilbert, bas à Joshua.
Regarde-la, Joshua ! N’ est-ce pas qu’ elle est
belle et charmante, et qu’ elle serait digne d’ un
roi ? Si tu savais ! Tu ne peux pas te figurer comme
je l’ aime !
Joshua
prends garde, c’ est imprudent ; une femme, ça
ne s’ aime pas tant que ça ; un enfant, à la bonne
heure !
Gilbert
que veux-tu dire ?
Joshua
rien. -je serai de votre noce dans huit jours.
—j’ espère qu’ alors les affaires d’ état me laisseront
un peu de liberté, et que tout sera fini.
Gilbert
quoi ? Qu’ est-ce qui sera fini ?
Joshua
ah ! Tu ne t’ occupes pas de ces choses-là, toi,
Gilbert. Tu es amoureux. Tu es du peuple. Et
qu’ est-ce que cela te fait les intrigues d’ en haut,
à toi qui es heureux en bas ? Mais, puisque tu me
questionnes, je te dirai qu’ on espère que d’ ici à
huit jours, d’ ici à vingt-quatre heures peut-être,
Fabiano Fabiani sera remplacé près de la reine par
un autre.
Gilbert
qu’ est-ce que c’ est que Fabiano Fabiani ?
Joshua
c’ est l’ amant de la reine, c’ est un favori très-célèbre
et très-charmant, un favori qui a plus vite
fait couper la tête à un homme qui lui déplaît
qu’ un bourgmestre flamand n’ a mangé une cuillerée
de soupe, le meilleur favori que le bourreau
de la tour de Londres ait eu depuis dix ans. Car
tu sais que le bourreau reçoit, pour chaque tête de
grand seigneur, dix écus d’ argent, et quelquefois le
double, quand la tête est tout-à-fait considérable.
—on souhaite fort la chute de ce Fabiani. -il est
vrai que dans mes fonctions à la tour je n’ entends
guère gloser sur son compte que des gens d’ assez
mauvaise humeur, des gens à qui l’ on doit couper
le cou d’ ici à un mois, des mécontens.
Gilbert
que les loups se dévorent entre eux ! Que nous
importe, à nous, la reine et le favori de la reine ?
N’ est-ce pas, Jane ?
Joshua
oh ! Il y a une fière conspiration contre Fabiani !
S’ il s’ en tire, il sera heureux. Je ne serais pas
surpris qu’ il y eût quelque coup de fait cette nuit. Je
viens de voir rôder par là maître Simon Renard
tout rêveur.
Gilbert
qu’ est-ce que c’ est que maître Simon Renard ?
Joshua
comment ne sais-tu pas cela ? C’ est le bras droit
de l’ empereur à Londres. La reine doit épouser le
prince d’ Espagne, dont Simon Renard est le légat
près d’ elle. La reine le hait ce Simon Renard ;
mais elle le craint, et ne peut rien contre lui. Il a
déjà détruit deux ou trois favoris. C’ est son instinct
de détruire les favoris. Il nettoie le palais de
temps en temps. Un homme subtil et très-malicieux,
qui sait tout ce qui se passe, et qui creuse toujours
deux ou trois étages d’ intrigues souterraines
sous tous les événemens. Quant à Lord Paget, -ne
m’ as-tu pas demandé aussi ce que c’ était que Lord
Paget ? -c’ est un gentilhomme délié, qui a été dans
les affaires sous Henri Viii. Il est membre du
conseil étroit. Un tel ascendant que les autres
ministres n’ osent pas souffler devant lui. Excepté le
chancelier cependant, Mylord Gardiner, qui le
déteste. Un homme violent, ce Gardiner, et très-bien
né. Quant à Paget, ce n’ est rien du tout. Le fils d’ un
savetier. Il va être fait baron Paget De Beaudesert
en Stafford.
Gilbert
comme il vous débite couramment toutes ces
choses-là, ce Joshua !
Joshua
pardieu ! à force d’ entendre causer les prisonniers
d’ état.
Simon Renard paraît au fond du théâtre.
—vois-tu, Gilbert, l’ homme qui sait le mieux
l’ histoire de ce temps-ci, c’ est le guichetier de la
tour de Londres.
Simon Renard, qui a entendu les dernières paroles, du
fond du théâtre.
Vous vous trompez, mon maître, c’ est le bourreau.
Joshua, bas à Jane et à Gilbert.
Reculons-nous un peu.
Simon Renard s’ éloigne lentement. -quand Simon
Renard a disparu.
—c’ est précisément maître Simon Renard.
Gilbert
tous ces gens qui rôdent autour de ma maison
me déplaisent.
Joshua
que diable vient-il faire par ici ? Il faut que je
m’ en retourne vite ; je crois qu’ il me prépare de
la besogne. Adieu, Gilbert. Adieu, belle Jane. -je
vous ai pourtant vue pas plus haute que cela !
Gilbert
adieu, Joshua. -mais, dis moi, qu’ est-ce que
tu caches donc là, sous ton manteau ?
Joshua
ah ! J’ ai mon complot aussi, moi.
Gilbert
quel complot ?
Joshua
oh ! Amoureux qui oubliez tout ! Je viens de vous
rappeler que c’ était après demain le jour des
étrennes et des cadeaux. Les seigneurs complotent
une surprise à Fabiani, moi, je complote de mon
côté. La reine va se donner peut-être un favori
tout neuf. Moi, je vais donner une poupée à mon
enfant.
Il tire une poupée de dessous son manteau.
—toute neuve aussi. -nous verrons lequel des
deux aura le plus vite brisé son joujou. -dieu vous
garde, mes amis !
Gilbert
au revoir, Joshua.
Joshua s’ éloigne. Gilbert prend la main de Jane, et
la baise avec passion.
Joshua, au fond du théâtre.
Oh ! Que la providence est grande ! Elle donne à
chacun son jouet, la poupée à l’ enfant, l’ enfant à
l’ homme, l’ homme à la femme, et la femme au
diable !
Il sort.

[modifier] JOURNEE 1 SCENE 3


Gilbert, Jane.
Gilbert
il faut que je vous quitte aussi. Adieu, Jane,
dormez bien.
Jane
vous ne rentrez pas ce soir avec moi, Gilbert ?
Gilbert
je ne puis. Vous savez, je vous l’ ai déjà dit, Jane,
j’ ai un travail à terminer à mon atelier cette nuit.
Un manche de poignard à ciseler pour je ne sais
quel Lord Clanbrassil, que je n’ ai jamais vu, et
qui me l’ a fait demander pour demain matin.
Jane
alors, bon soir, Gilbert. à demain.
Gilbert
non, Jane, encore un instant. Ah ! Mon dieu !
Que j’ ai de peine à me séparer de vous, fût-ce pour
quelques heures ! Qu’ il est bien vrai que vous êtes
ma vie et ma joie ! Il faut pourtant que j’ aille
travailler, nous sommes si pauvres ! Je ne veux pas
entrer, car je resterais, et cependant je ne puis
partir, homme faible que je suis ! Tenez, asseyons-nous
quelques minutes à la porte, sur ce banc ; il
me semble qu’ il me sera moins difficile de m’ en
aller que si j’ entrais dans la maison, et surtout
dans votre chambre. Donnez-moi votre main.
Il s’ assied et lui prend les deux mains dans les
siennes, elle debout.
—Jane ! M’ aimes-tu ?
Jane
oh ! Je vous dois tout, Gilbert ! Je le sais, quoique
vous me l’ ayez caché long-temps. Toute petite,
presque au berceau, j’ ai été abandonnée par
mes parens, vous m’ avez prise. Depuis seize ans,
votre bras a travaillé pour moi comme celui d’ un
père, vos yeux ont veillé sur moi comme ceux
d’ une mère. Qu’ est-ce que je serais sans vous, mon
dieu ! Tout ce que j’ ai, vous me l’ avez donné,
tout ce que je suis, vous l’ avez fait.
Gilbert
Jane ! M’ aimes-tu ?
Jane
quel dévoûment que le vôtre, Gilbert ! Vous
travaillez nuit et jour pour moi, vous vous brûlez
les yeux, vous vous tuez. Tenez, voilà encore que
vous passez la nuit aujourd’ hui. Et jamais un reproche,
jamais une dureté, jamais une colère.
Vous si pauvre ! Jusqu’ à mes petites coquetteries
de femme, vous en avez pitié, vous les satisfaites.
Gilbert, je ne songe à vous que les larmes aux
yeux. Vous avez quelquefois manqué de pain, je
n’ ai jamais manqué de rubans.
Gilbert
Jane ! M’ aimes-tu ?
Jane
Gilbert, je voudrais baiser vos pieds !
Gilbert
m’ aimes-tu ? M’ aimes-tu ? Oh ! Tout cela ne me
dit pas que tu m’ aimes. C’ est de ce mot là que j’ ai
besoin, Jane ! De la reconnaissance, toujours de la
reconnaissance ! Oh ! Je la foule aux pieds, la
reconnaissance ! Je veux de l’ amour, ou rien. -
mourir ! -Jane, depuis seize ans tu es ma fille,
tu vas être ma femme maintenant. Je t’ avais adoptée,
je veux t’ épouser. Dans huit jours ! Tu sais, tu
me l’ as promis, tu as consenti, tu es ma fiancée.
Oh ! Tu m’ aimais quand tu m’ as promis cela. ô
Jane ! Il y a eu un temps, te rappelles-tu, où tu
me disais : je t’ aime ! En levant tes beaux yeux au
ciel. C’ est toujours comme cela que je te veux.
Depuis plusieurs mois il me semble que quelque
chose est changé en toi, depuis trois semaines surtout
que mon travail m’ oblige à m’ absenter quelquefois
les nuits. ô Jane ! Je veux que tu m’ aimes,
moi. Je suis habitué à cela. Toi, si gaie auparavant,
tu es toujours triste et préoccupée à présent, pas
froide, pauvre enfant, tu fais ton possible pour ne
pas l’ être ; mais je sens bien que les paroles d’ amour
ne te viennent plus bonnes et naturelles comme
autrefois. Qu’ as-tu ? Est-ce que tu ne m’ aimes plus ?
Sans doute je suis un honnête homme, sans doute je
suis un bon ouvrier ; sans doute, sans doute, mais
je voudrais être un voleur et un assassin et être aimé
de toi ! -Jane ! Si tu savais comme je t’ aime !
Jane
je le sais, Gilbert, et j’ en pleure.
Gilbert
de joie ! N’ est-ce pas ? Dis-moi que c’ est de joie.
Oh ! J’ ai besoin de le croire. Il n’ y a que cela au
monde, être aimé. Je ne suis qu’ un pauvre coeur
d’ ouvrier, mais il faut que ma Jane m’ aime. Que
me parles-tu sans cesse de ce que j’ ai fait pour toi ?
Un seul mot d’ amour de toi, Jane, laisse toute la
reconnaissance de mon côté. Je me damnerai et je
commettrai un crime quand tu voudras. Tu seras
ma femme, n’ est-ce pas, et tu m’ aimes ? Vois-tu,
Jane, pour un regard de toi je donnerais mon travail
et ma peine ; pour un sourire, ma vie ; pour
un baiser, mon âme !
Jane
quel noble cœur vous avez, Gilbert !
Gilbert
écoute, Jane ! Ris si tu veux, je suis fou, je suis
jaloux ! C’ est comme cela. Ne t’ offense pas. Depuis
quelque temps il me semble que je vois bien des
jeunes seigneurs rôder par ici. Sais-tu, Jane, que
j’ ai trente-quatre ans ? Quel malheur pour un
misérable ouvrier gauche et mal vêtu comme moi,
qui n’ est plus jeune, qui n’ est pas beau, d’ aimer
une belle et charmante enfant de dix-sept ans, qui
attire les beaux jeunes gentilshommes dorés et
chamarrés comme une lumière attire les papillons !
Oh ! Je souffre, va ! Je ne t’ offense jamais dans ma
pensée, toi si honnête, toi si pure, toi dont le
front n’ a encore été touché que par mes lèvres !
Je trouve seulement quelquefois que tu as trop de
plaisir à voir passer les cortéges et les cavalcades
de la reine, et tous ces beaux habits de satin et de
velours sous lesquels il y a si peu de cœurs et si peu
d’ âmes ! Pardonne-moi. -mon dieu ! Pourquoi
donc vient-il par ici tant de jeunes gentilshommes ?
Pourquoi ne suis-je pas jeune, beau, noble et
riche ? Gilbert, l’ ouvrier ciseleur, voilà tout. Eux
c’ est Lord Chandos, Lord Gerard Fitz-Gerard, le
Comte D’ Arundel, le Duc De Norfolk ! Oh ! Que je
les hais ! Je passe ma vie à ciseler pour eux des
poignées d’ épées dont je voudrais leur mettre la lame
dans le ventre.
Jane
Gilbert !…
Gilbert
pardon, Jane. N’ est-ce pas, l’ amour rend bien
méchant ?
Jane
non, bien bon. -vous êtes bon, Gilbert.
Gilbert
oh ! Que je t’ aime. Tous les jours davantage. Je
voudrais mourir pour toi. Aime-moi ou ne m’ aime
pas, tu en es bien la maîtresse. Je suis fou.
Pardonne-moi tout ce que je t’ ai dit. Il est tard, il
faut que je te quitte, adieu. Mon dieu ! Que c’ est
triste de te quitter ! Rentre chez toi. Est-ce que
tu n’ as pas ta clef ?
Jane
non, depuis quelques jours je ne sais ce qu’ elle
est devenue.
Gilbert
voici la mienne. -à demain matin. -Jane,
n’ oublie pas ceci. Encore aujourd’ hui ton père ;
dans huit jours ton mari.
Il la baise au front et sort.
Jane, restée seule.
Mon mari ! Oh non, je ne commettrai pas ce
crime. Pauvre Gilbert ! Il m 4 aime ! Celui lâ ! -et
l’ autre… ! -pourvu que je n’ aie pas préféré la
vanité à l’ amour ! Malheureuse fille que je suis, dans
la dépendance de qui suis-je maintenant ? Oh ! Je
suis bien ingrate et bien coupable ! J’ entends marcher,
rentrons vite.
Elle entre dans la maison.

[modifier] JOURNEE 1 SCENE 4


Gilbert, un homme enveloppé d’ un manteau et coiffé
d’ un bonnet jaune.
L’ homme tient Gilbert par la main.
Gilbert
oui, je te reconnais, tu es le mendiant juif qui
rôde depuis quelques jours autour de cette maison.
Mais que me veux-tu ? Pourquoi m’ as-tu pris
la main et m’ as-tu ramené ici ?
L’ homme
c’ est que ce que j’ ai à vous dire, je ne puis vous
le dire qu’ ici.
Gilbert
hé bien ! Qu’ est-ce donc ? Parle, hâte-toi.
L’ homme
écoutez, jeune homme. -il y a seize ans, dans
la même nuit où Lord Talbot, Comte De Waterford,
fut décapité aux flambeaux pour fait de papisme
et de rebellion, ses partisans furent taillés en
pièces dans Londres même par les soldats du Roi
Henri Viii. On s’ arquebusa toute la nuit dans les
rues. Cette nuit-là, un tout jeune ouvrier, beaucoup
plus occupé de sa besogne que de la guerre,
travaillait dans son échoppe. La première échoppe
à l’ entrée du pont de Londres. Une porte basse à
droite. Il y a des restes d’ ancienne peinture rouge
sur le mur. Il pouvait être deux heures du matin.
On se battait par-là. Les balles traversaient la
Tamise en sifflant. Tout à coup, on frappa à la porte
de l’ échoppe à travers laquelle la lampe de l’ ouvrier
jetait quelque lueur. L’ artisan ouvrit. Un
homme qu’ il ne connaissait pas entra. Cet homme
portait dans ses bras un enfant au maillot fort
effrayé et qui pleurait. L’ homme déposa l’ enfant sur
la table, et dit : voici une créature qui n’ a plus ni
père ni mère. Puis il sortit lentement, et referma la
porte sur lui. Gilbert, l’ ouvrier, n’ avait lui-même
ni père ni mère. L’ ouvrier accepta l’ enfant, l’ orphelin
adopta l’ orpheline. Il la prit, il la veilla,
il la vêtit, il la nourrit, il la garda, il l’ éleva, il
l’ aima. Il se donna tout entier à cette pauvre petite
créature que la guerre civile jetait dans son échoppe.
Il oublia tout pour elle, sa jeunesse, ses amourettes,
son plaisir ; il fit de cet enfant l’ objet unique
de son travail, de ses affections, de sa vie, et
voilà seize ans que cela dure. Gilbert, l’ ouvrier,
c’ était vous ; l’ enfant…
Gilbert
c’ était Jane. -tout est vrai dans ce que tu dis,
mais où veux-tu en venir ?
L’ homme
j’ ai oublié de dire qu’ aux langes de l’ enfant il y
avait un papier attaché avec une épingle sur lequel
on avait écrit ceci : ayez pitié de Jane.
Gilbert
c’ était écrit avec du sang. J’ ai conservé ce papier,
je le porte toujours sur moi. Mais tu me mets
à la torture. Où veux-tu en venir, dis ?
L’ homme
à ceci. -vous voyez que je connais vos affaires.
Gilbert ! Veillez sur votre maison cette nuit.
Gilbert
que veux-tu dire ?
L’ homme
plus un mot. N’ allez pas à votre travail. Restez
dans les environs de cette maison. Veillez. Je ne
suis ni votre ami ni votre ennemi, mais c’ est un
avis que je vous donne. Maintenant, pour ne pas
vous nuire à vous-même, laissez-moi. Allez-vous-en
de ce côté, et venez si vous m’ entendez appeler
main-forte.
Gilbert
qu’ est-ce que cela signifie ?
Il sort à pas lents.

[modifier] JOURNEE 1 SCENE 5


L’ homme, seul.
La chose est bien arrangée ainsi. J’ avais besoin
de quelqu’ un de jeune et de fort qui pût me prêter
secours, s’ il est nécessaire. Ce Gilbert est ce
qu’ il me faut. -il me semble que j’ entends un
bruit de rames et de guitare sur l’ eau. -oui.
Il va au parapet.
On entend une guitare et une voix éloignée qui chante :
quand tu chantes, bercée
le soir entre mes bras,
entends-tu ma pensée
qui te répond tout bas ?
Ton doux chant me rappelle
les plus beaux de mes jours… -
chantez, ma belle !
Chantez toujours !
L’ homme
c’ est mon homme.
La Voix
elle s’ approche à chaque couplet.
Quand tu ris, sur ta bouche
l’ amour s’ épanouit,
et le soupçon farouche
soudain s’ évanouit !
Ah ! Le rire fidèle
prouve un cœur sans détours… -
riez, ma belle !
Riez toujours !
Quand tu dors, calme et pure,
dans l’ ombre, sous mes yeux,
ton haleine murmure
des mots harmonieux.
Ton beau corps se révèle
sans voile et sans atours… -
dormez, ma belle,
dormez toujours !
Quand tu me dis : je t’ aime !
ô ma beauté ! Je croi !
Je crois que le ciel même
s’ ouvre au-dessus de moi !
Ton regard étincelle
du beau feu des amours… -
aimez, ma belle,
aimez toujours !
Vois-tu ? Toute la vie
tient dans ces quatre mots,
tous les biens qu’ on envie,
tous les biens sans les maux !
Tout ce qui peut séduire
tout ce qui peut charmer… -
chanter et rire,
dormir, aimer !
L’ homme
il débarque. Bien. Il congédie le batelier. à
merveille !
Revenant sur le devant du théâtre.
—le voici qui vient.
Entre Fabiano Fabiani dans son manteau ; il se
dirige vers la porte de la maison.

[modifier] JOURNEE 1 SCENE 6


L’ homme, Fabiano Fabiani.
L’ homme, arrêtant Fabiani.
Un mot, s’ il vous plaît.
Fabiani
on me parle, je crois. Quel est ce maraud ? Qui
es-tu ?
L’ homme
ce qu’ il vous plaira que je sois.
Fabiani
cette lanterne éclaire mal. Mais tu as un bonnet
jaune, il me semble, un bonnet de juif ? Est-ce que
tu es un juif ?
L’ homme
oui, un juif. J’ ai quelque chose à vous dire.
Fabiani
comment t’ appelles-tu ?
L’ homme
je sais votre nom, et vous ne savez pas le mien.
J’ ai l’ avantage sur vous. Permettez-moi de le garder.
Fabiani
tu sais mon nom, toi ? Cela n’ est pas vrai.
L’ homme
je sais votre nom. à Naples, on vous appelait
Signor Fabiani ; à Madrid, Don Faviano ; à
Londres, on vous appelle Lord Fabiano Fabiani,
Comte De Clanbrassil.
Fabiani
que le diable t’ emporte !
L’ homme
que dieu vous garde !
Fabiani
je te ferai bâtonner. Je ne veux pas qu’ on
sache mon nom quand je vais devant moi la nuit.
L’ homme
surtout quand vous allez où vous allez.
Fabiani
que veux-tu dire ?
L’ homme
si la reine le savait !
Fabiani
je ne vais nulle part.
L’ homme
si, mylord ! Vous allez chez la belle Jane, la
fiancée de Gilbert le ciseleur.
Fabiani, à part.
Diable ! Voilà un homme dangereux.
L’ homme
voulez-vous que je vous en dise davantage ? Vous
avez séduit cette fille, et depuis un mois elle vous
a reçu deux fois chez elle la nuit. C’ est aujourd’ hui
la troisième. La belle vous attend.
Fabiano
tais-toi ! Tais-toi ! Veux-tu de l’ argent pour te
taire ? Combien veux-tu ?
L’ homme
nous verrons cela tout à l’ heure. Maintenant,
mylord, voulez-vous que je vous dise pourquoi
vous avez séduit cette fille ?
Fabiani
pardieu ! Parce que j’ en étais amoureux.
L’ homme
non. Vous n’ en étiez pas amoureux.
Fabiani
je n’ étais pas amoureux de Jane ?
L’ homme
pas plus que de la reine. -amour, non ; calcul,
oui.
Fabiani
ah çà, drôle, tu n’ es pas un homme, tu es ma
conscience habillée en juif !
L’ homme
je vais vous parler comme votre conscience,
mylord. Voici toute votre affaire. Vous êtes le
favori de la reine. La reine vous a donné la jarretière,
la comté et la seigneurie. Choses creuses que
cela ! La jarretière, c’ est un chiffon ; la comté,
c’ est un mot ; la seigneurie, c’ est le droi d’ avoir
la tête tranchée. Il vous fallait mieux. Il vous
fallait, mylord, de bonnes terres, de bons bailliages,
de bons châteaux et de bons revenus en bonnes
livres sterling. Or, le Roi Henri Viii avait
confisqué les biens de Lord Talbot, décapité il y a
seize ans. Vous vous êtes fait donner par la reine
Marie les biens de Lord Talbot. Mais pour que la
donation fût valable, il fallait que Lord Talbot fût
mort sans postérité. S’ il existait un héritier ou une
héritière de Lord Talbot, comme Lord Talbot est
mort pour la Reine Marie et pour sa mère Catherine
D’ Aragon, comme Lord Talbot était papiste,
et comme la Reine Marie est papiste, il n’ est pas
douteux que la Reine Marie vous reprendrait les
biens, tout favori que vous êtes, mylord, et les
rendrait, par devoir, par reconnaissance et par
religion, à l’ héritier ou à l’ héritière. Vous étiez
assez tranquille de ce côté. Lord Talbot n’ avait
jamais eu qu’ une petite fille qui avait disparu de
son berceau à l’ époque de l’ exécution de son père,
et que toute l’ Angleterre croyait morte. Mais vos
espions ont découvert dernièrement que dans la
nuit où Lord Talbot et son parti furent exterminés
par Henri Viii, un enfant avait été mystérieusement
déposé chez un ouvrier ciseleur du pont de
Londres, et qu’ il était probable que cet enfant,
élevé sous le nom de Jane, était Jane Talbot, la
petite fille disparue. Les preuves écrites de sa
naissance manquaient, il est vrai, mais tous les jours
elles pouvaient se retrouver. L’ incident était fâcheux.
Se voir peut-être forcé un jour de rendre
à une petite fille Shrewsbury, Wexford, qui est
une belle ville, et la magnifique comté de Waterford !
C’ est dur. Comment faire ? Vous avez cherché
un moyen de détruire et d’ annuler la jeune
fille. Un honnête homme l’ eût fait assassiner ou
empoisonner. Vous, mylord, vous avez mieux fait,
vous l’ avez déshonorée.
Fabiani
insolent !
L’ homme
c’ est votre conscience qui parle, mylord. Un autre
eût pris la vie à la jeune fille, vous lui avez pris
l’ honneur, et par conséquent l’ avenir. La reine
Marie est prude, quoiqu’ elle ait des amans.
Fabiani
cet homme va au fond de tout.
L’ homme
la reine est d’ une mauvaise santé ; la reine peut
mourir, et alors, vous favori, vous tomberiez en
ruine sur son tombeau. Les preuves matérielles de
l’ état de la jeune fille peuvent se retrouver, et
alors, si la reine est morte, toute déshonorée que
vous l’ avez faite, Jane sera reconnue héritière de
Talbot. Eh bien ! Vous avez prévu ce cas-là ; vous
êtes un jeune cavalier de belle mine, vous vous êtes
fait aimer d’ elle, elle s’ est donnée à vous, au
pis-aller, vous l’ épouseriez. Ne vous défendez pas de
ce plan, mylord, je le trouve sublime. Si je n’ étais
moi, je voudrais être vous.
Fabiani
merci.
L’ homme
vous avez conduit la chose avec adresse. Vous
avez caché votre nom. Vous êtes à couvert du côté
de la reine. La pauvre fille croit avoir été séduite
par un chevalier du pays de Sommerset, nommé
Amyas Pawlet.
Fabiani
tout ! Il sait tout ! Allons, maintenant, au fait,
que me veux-tu ?
L’ homme
mylord, si quelqu’ un avait en son pouvoir les
papiers qui constatent la naissance, l’ existence et
le droit de l’ héritière de Talbot, cela vous ferait
pauvre comme mon ancêtre Job, et ne vous laisserait
plus d’ autres châteaux, Don Fabiano, que
vos châteaux en Espagne, ce qui vous contrarierait
fort.
Fabiani
oui ; mais personne n’ a ces papiers.
L’ homme
si.
Fabiani
qui ?
L’ homme
moi.
Fabiani
bah ! Toi, misérable ! Ce n’ est pas vrai. Juif qui
parle, bouche qui ment.
L’ homme
j’ ai ces papiers.
Fabiani
tu mens. Où les as-tu ?
L’ homme
dans ma poche.
Fabiani
je ne te crois pas. Bien en règle ? Il n’ y manque
rien ?
L’ homme
il n’ y manque rien.
Fabiani
alors, il me les faut !
L’ homme
doucement.
Fabiani
juif, donne-moi ces papiers.
L’ homme
fort bien. -juif ! Misérable mendiant qui
passes dans la rue, donne-moi la ville de Shrewsbury,
donne-moi la ville de Wexford, donne-moi
la comté de Waterford. -la charité, s’ il
vous plaît !
Fabiani
ces papiers sont tout pour moi, et ne sont rien
pour toi.
L’ homme
Simon Renard et Lord Chandos me les paieraient
bien cher.
Fabiani
Simon Renard et Lord Chandos sont les deux
chiens entre lesquels je te ferai pendre.
L’ homme
vous n’ avez rien autre chose à me proposer ?
Adieu.
Fabiani
ici, juif ! -que veux-tu que je te donne pour
ces papiers ?
L’ homme
quelque chose que vous avez sur vous.
Fabiani
ma bourse ?
L’ homme
fi donc ! Voulez-vous la mienne ?
Fabiani
quoi, alors ?
L’ homme
il y a un parchemin qui ne vous quitte jamais.
C’ est un blanc-seing que vous a donné la reine, et
où elle jure sur sa couronne catholique d’ accorder
à celui qui le lui présentera la grâce, quelle qu’ elle
soit, qu’ il lui demandera. Donnez-moi ce blanc-seing,
vous aurez les titres de Jane Talbot. Papier
pour papier.
Fabiani
que veux-tu faire de ce blanc-seing ?
L’ homme
voyons. Jeu sur table, mylord. Je vous ai dit
vos affaires, je vais vous dire les miennes. Je suis
un des principaux argentiers juifs de la rue
Kantersten, à Bruxelles. Je prête mon argent. C’ est
mon métier. Je prête dix et l’ on me rend quinze.
Je prête à tout le monde, je prêterais au diable, je
prêterais au pape. Il y a deux mois, un de mes
débiteurs est mort sans m’ avoir payé. C’ était un ancien
serviteur exilé de la famille Talbot. Le pauvre
homme n’ avait laissé que quelques guenilles. Je les
fis saisir. Dans ces guenilles je trouvai une boîte et
dans cette boîte des papiers. Les papiers de Jane
Talbot, mylord, avec toute son histoire contée en
détail et appuyée de preuves pour des temps meilleurs.
La reine d’ Angleterre venait précisément de
vous donner les biens de Jane Talbot. Or, j’ avais
justement besoin de la reine d’ Angleterre pour un
prêt de dix mille marcs d’ or. Je compris qu’ il y avait
une affaire à faire avec vous. Je vins en Angleterre
sous ce déguisement, j’ épiai vos démarches moi-même,
j’ épiai Jane Talbot moi-même, je fais tout
moi-même. De cette façon j’ appris tout, et me
voici. Vous aurez les papiers de Jane Talbot si
vous me donnez le blanc-seing de la reine. J’ écrirai
dessus que la reine me donne dix mille marcs d’ or.
On me doit quelque chose ici au bureau de l’ excise
mais je ne chicanerai pas. Dix mille marcs d’ or,
rien de plus. Je ne vous demande pas la somme à
vous, parce qu’ il n’ y a qu’ une tête couronnée
qui puisse la payer. Voilà parler nettement, j’ espère.
Voyez-vous, mylord, deux hommes aussi
adroits que vous et moi n’ ont rien à gagner à se
tromper l’ un l’ autre. Si la franchise était bannie de
la terre, c’ est dans le tête-à-tête de deux fripons
qu’ elle devrait se retrouver.
Fabiani
impossible. Je ne puis te donner ce blanc-seing.
Dix mille marcs d’ or ! Que dirait la reine ?
Et puis, demain je puis être disgracié ; ce blanc-seing,
c’ est ma sauve-garde ; ce blanc-seing, c’ est
ma tête.
L’ homme
qu’ est-ce que cela me fait ?
Fabiani
demande-moi autre chose.
L’ homme
je veux cela.
Fabiani
juif, donne-moi les papiers de Jane Talbot.
L’ homme
mylord, donnez-moi le blanc-seing de la reine.
Fabiani
allons, juif maudit ! Il faut te céder.
Il tire un papier de sa poche.
L’ homme
montrez-moi le blanc-seing de la reine.
Fabiani
montre-moi les papiers de Talbot.
L’ homme
après.
Ils s’ approchent de la lanterne. Fabiani, placé
derrière le juif, de la main gauche lui tient le
papier sous les yeux. L’ homme l’ examine.
L’ homme, lisant.
" nous, Marie, reine… " -c’ est bien. -vous
voyez que je suis comme vous, mylord. J’ ai tout
calculé. J’ ai tout prévu.
Fabiani
il tire son poignard de la main droite et le lui
enfonce dans la gorge.
Excepté ceci.
L’ homme
oh ! Traître !… -à moi !
Il tombe. -en tombant, il jette dans l’ ombre,
derrière lui, sans que Fabiani s’ en aperçoive, un
paquet cacheté.
Fabiani, se penchant sur le corps.
Je le crois mort, ma foi ! -vite, ces papiers !
Il fouille le juif.
—mais quoi ! Il n’ a rien ! Rien sur lui ! Pas un
papier, le vieux mécréant ! Il mentait ! Il me
trompait ! Il me volait ! Voyez-vous cela, damné juif !
Oh ! Il n’ a rien, c’ est fini ! Je l’ ai tué pour rien !
Ils sont tous ainsi, ces juifs. Le mensonge et le vol,
c’ est tout le juif ! -allons, débarrassons-nous
du cadavre, je ne puis le laisser devant cette porte.
Allant au fond du théâtre.
—voyons si le batelier est encore là, qu’ il m’ aide
à le jeter dans la Tamise.
Il descend et disparaît derrière le parapet.
Gilbert, entrant par le côté opposé.
Il me semble que j’ ai entendu un cri.
Il aperçoit le corps étendu à terre sous la lanterne.
—quelqu’ un d’ assassiné ! -le mendiant !
L’ homme, se soulevant à demi.
Ah !… -vous venez trop tard, Gilbert.
Il désigne du doigt l’ endroit où il a jeté le paquet.
—prenez ceci, ce sont des papiers qui prouvent
que Jane, votre fiancée, est la fille et l’ héritière
du dernier Lord Talbot. Mon assassin est Lord
Clanbrassil, le favori de la reine. -ah ! J’ étouffe.
—Gilbert ! Venge-moi et venge-toi !… -
il meurt.
Gilbert
mort ! -que je me venge ? Que veut-il dire ?
Jane, fille de Lord Talbot ! Lord Clanbrassil !
Le favori de la reine ! Oh ! Je m’ y perds !
Secouant le cadavre.
—parle, encore un mot ! -il est bien mort.

[modifier] JOURNEE 1 SCENE 7


Gilbert, Fabiani.
Fabiani, revenant.
Qui va là ?
Gilbert
on vient d’ assassiner un homme
Fabiani
non, un juif.
Gilbert
qui a tué cet homme ?
Fabiani
pardieu ! Vous ou moi.
Gilbert
monsieur !…
Fabiani
pas de témoins. Un cadavre à terre. Deux hommes
à côté. Lequel est l’ assassin ? Rien ne prouve que ce
soit l’ un plutôt que l’ autre, moi plutôt que vous.
Gilbert
misérable ! L’ assassin, c’ est vous.
Fabiani
eh bien oui, au fait ! C’ est moi. -après ?
Gilbert
je vais appeler les constables.
Fabiani
vous allez m’ aider à jeter le corps à l’ eau.
Gilbert
je vous ferai arrêter et punir.
Fabiani
vous m’ aiderez à jeter le corps à l’ eau.
Gilbert
vous êtes impudent !
Croyez-moi, effaçons toute trace de ceci, vous
y êtes plus intéressé que moi.
Gilbert
voilà qui est fort !
Fabiani
un de nous deux a fait le coup. Moi, je suis un
grand seigneur, un noble lord. Vous, vous êtes un
passant, un manant, un homme du peuple. Un
gentilhomme qui tue un juif paie quatre sous d’ amende.
Un homme du peuple qui en tue un autre est pendu.
Gilbert
vous oseriez ?…
Fabiani
si vous me dénoncez, je vous dénonce. On me
croira plutôt que vous. En tout cas, les chances
sont inégales. Quatre sous d’ amende pour moi, la
potence pour vous.
Gilbert
pas de témoins ! Pas de preuves ! Oh ! Ma tête
s’ égare. Le misérable me tient, il a raison.
Fabiani
vous aiderai-je à jeter le cadavre à l’ eau ?
Gilbert
vous êtes le démon !
Fabiani
Gilbert prend le corps par la tête, Fabiano par les
pieds ; ils le portent jusqu’ au parapet.
Oui. -ma foi, mon cher, je ne sais plus au
juste lequel de nous deux a tué cet homme.
Ils descendent derrière le parapet.
Fabiani, reparaissant.
Voilà qui est fait. -bonne nuit, mon camarade,
allez à vos affaires.
Il se dirige vers la maison et se retourne, voyant que
Gilbert le suit.
—hé bien ! Que voulez-vous ? Quelque argent pour
votre peine ? En conscience, je ne vous dois rien ;
mais, tenez.
Il donne sa bourse à Gilbert, dont le premier
mouvement est un geste de refus, et qui accepte
ensuite de l’ air d’ un homme qui se ravise.
—maintenant, allez-vous-en. Hé bien ! Qu’ attendez-vous
encore ?
Gilbert
rien.
Fabiani
ma foi, restez là si bon vous semble. à vous la
belle étoile, à moi la belle fille. Dieu vous garde.
Il se dirige vers la porte de la maison et paraît se
disposer à l’ ouvrir.
Gilbert
où allez-vous ainsi ?
Fabiani
pardieu ! Chez moi.
Gilbert
comment, chez vous ?
Fabiani
oui.
Gilbert
quel est celui de nous deux qui rêve ? Vous me
disiez tout à l’ heure que l’ assassin du juif c’ était
moi, vous me dites à présent que cette maison-ci
est la vôtre.
Fabiani
ou celle de ma maîtresse, ce qui revient au
même.
Gilbert
répétez-moi ce que vous venez de dire.
Fabiani
je dis, l’ ami, puisque vous voulez le savoir, que
cette maison est celle d’ une belle fille nommée
Jane, qui est ma maîtresse.
Gilbert
et moi, je dis, mylord, que tu mens ! Je dis
que tu es un faussaire et un assassin, je dis que ta
mère a été souffletée en place publique par le
bourreau, et que je prendrai ta tête entre mes deux
mains, vois-tu, et que je te couperai ta langue
avec tes dents !
Fabiani
là, là. Quel est ce diable d’ homme ?
Gilbert
je suis Gilbert le ciseleur. Jane est ma fiancée.
Fabiani
et moi, je suis le chevalier Amyas Pawlett.
Jane est ma maîtresse.
Gilbert
tu mens, te dis-je, tu es Lord Clanbrassil, le
favori de la reine. Imbécile qui croit que je ne sais
pas cela !
Fabiani, à part.
Tout le monde me connaît donc cette nuit ! -
encore un homme dangereux, et dont il faudra se
défaire !
Gilbert
dis-moi sur-le-champ que tu as menti comme
un lâche, et que Jane n’ est pas ta maîtresse.
Fabiani
connais-tu son écriture ?
Il tire un billet de sa poche.
—lis ceci.
à part, pendant que Gilbert déploie convulsivement le
papier.
—il importe qu’ il rentre chez lui et qu’ il cherche
querelle à Jane, cela donnera à mes gens le temps
d’ arriver.
Gilbert, lisant.
" je serai seule cette nuit, vous pouvez venir. "
—malédiction ! Mylord, tu as deshonoré ma fiancée,
tu es un infâme ! Rends-moi raison !
Fabiani, mettant l’ épée à la main.
Je veux bien. Où est ton épée ?
Gilbert
ô rage ! être du peuple ! N’ avoir rien sur soi,
ni épée, ni poignard ! Va, je t’ attendrai la nuit au
coin d’ une rue, et je t’ enfoncerai mes ongles dans
le cou, et je t’ assassinerai, misérable !
Fabiani
là, là, vous êtes violent, mon camarade.
Gilbert
oh ! Mylord ! Je me vengerai de toi !
Fabiani
toi ! Te venger de moi ! Toi si bas, moi si haut !
Tu es fou ! Je t’ en défie.
Gilbert
tu m’ en défies ?
Fabiani
oui.
Gilbert
tu verras !
Fabiani, à part.
Il ne faut pas que le soleil de demain se lève
pour cet homme.
Haut.
—l’ ami, crois-moi, rentre chez toi ! Je suis fâché
que tu aies découvert cela ; mais je te laisse la
belle. Mon intention d’ ailleurs n’ était pas de
pousser l’ amourette plus loin. Rentre chez toi.
Il jette une clef aux pieds de Gilbert.
—si tu n’ as pas de clef, en voici une. Ou, si tu
l’ aimes mieux, tu n’ as qu’ à frapper quatre coups
contre ce volet, Jane croira que c’ est moi, et elle
t’ ouvrira. Bonsoir.
Il sort.

[modifier] JOURNEE 1 SCENE 8


Gilbert, resté seul.
Il est parti ! Il n’ est plus là ! Je ne l’ ai pas pétri
et broyé sous mes pieds, cet homme ! Il a fallu le
laisser partir ! Pas une arme sur moi !
Il aperçoit à terre le poignard avec lequel Lord
Clanbrassil a tué le juif ; il le ramasse avec un
empressement furieux.
—ah ! Tu arrives trop tard ! -tu ne pourras
probablement tuer que moi ! Mais c’ est égal, que tu
sois tombé du ciel ou vomi par l’ enfer, je te bénis ! -
oh ! Jane m’ a trahi ! Jane s’ est donnée à cet infâme !
Jane est l’ héritière de Lord Talbot ! Jane est
perdue pour moi ! -oh dieu ! Voilà en une heure plus
de choses terribles sur moi que ma tête n’ en peut
porter !
Simon Renard paraît dans les ténèbres au fond du
théâtre.
—oh ! Me venger de cet homme ! Me venger de
ce Lord Clanbrassil ! Si je vais au palais de la
reine, les laquais me chasseront à coups de pied
comme un chien ! Oh ! Je suis fou, ma tête se
brise. Oh ! Cela m’ est égal de mourir, mais je voudrais
être vengé ! Je donnerais mon sang pour la
vengeance ! N’ y a-t-il personne au monde qui
veuille faire ce marché avec moi ? Qui veut me
venger de Lord Clanbrassil et prendre ma vie pour
paiement ?…

[modifier] JOURNEE 1 SCENE 9


Gilbert, Simon Renard.
Simon Renard, faisant un pas.
Moi.
Gilbert
toi ! Qui es-tu ?
Simon Renard
je suis l’ homme que tu désires.
Gilbert
sais-tu qui je suis ?
Simon Renard
tu es l’ homme qu’ il me faut.
Gilbert
je n’ ai plus qu’ une idée, sais-tu cela ? être vengé
de Lord Clanbrassil, et mourir.
Simon Renard
tu seras vengé de Lord Clanbrassil, et tu mourras.
Gilbert
qui que tu sois, merci !
Simon Renard
oui, tu auras la vengeance que tu veux ; mais
n’ oublie pas à quelle condition. Il me faut ta vie.
Gilbert
prends-la.
Simon Renard
c’ est convenu ?
Gilbert
oui.
Simon Renard
Suis-moi.
Gilbert
où ?
Tu le sauras.
Gilbert
songe que tu me promets de me venger !
Simon Renard
songe que tu me promets de mourir !

[modifier] JOURNEE 2 SCENE 1


Une chambre de l’ appartement de la reine. -un évangile
ouvert sur un prie-dieu. La couronne royale sur un
escabeau. -portes latérales. Une large porte au fond.
—une partie du fond masquée par une grande tapisserie
de haute lice.
La Reine, splendidement vêtue, couchée sur un lit de
repos ; Fabiano Fabiani, assis sur un pliant à côté ;
magnifique costume, la jarretière.
Fabiani, une guitare à la main, chantant.
Quand tu dors, calme et pure,
dans l’ ombre sous mes yeux,
ton haleine murmure
des mots harmonieux.
Ton beau corps se révèle
sans voile et sans atours… -
dormez, ma belle,
dormez toujours !
Quand tu me dis : je t’ aime !
ô ma beauté, je croi
je crois que le ciel même
s’ ouvre au-dessus de moi !
Ton regard étincelle
du beau feu des amours… -
aimez, ma belle,
aimez toujours !
Vois-tu ? Toute la vie
tient dans ces quatre mots,
tous les biens qu’ on envie,
tous les biens sans les maux !
Tout ce qui peut séduire
tout ce qui peut charmer… -
chanter et rire,
dormir, aimer !
Il pose la guitare à terre.
Oh ! Je vous aime plus que je ne peux dire, madame !
Mais ce Simon Renard ! Ce Simon Renard,
plus puissant que vous-même ici ! Je le hais.
La Reine
vous savez bien que je n’ y puis rien, mylord.
Il est ici le légat du prince d’ Espagne, mon futur
mari.
Fabiani
votre futur mari !
La Reine
allons, mylord, ne parlons plus de cela. Je vous
aime, que vous faut-il de plus ? Et puis, voici
qu’ il est temps de vous en aller.
Fabiani
Marie, encore un instant !
La Reine
mais c’ est l’ heure où le conseil étroit va s’ assembler.
Il n’ y a eu ici jusqu’ à cette heure que la
femme, il faut laisser entrer la reine.
Fabiani
je veux, moi, que la femme fasse attendre la
reine à la porte.
La Reine
vous voulez, vous ! Vous voulez, vous ! Regardez-moi,
mylord. Tu as une jeune et charmante
tête, Fabiano !
Fabiani
c’ est vous qui êtes belle, madame ! Vous n’ auriez
besoin que de votre beauté pour être toute-puissante.
Il y a sur votre tête quelque chose qui
dit que vous êtes la reine, mais cela est encore
bien mieux écrit sur votre front que sur votre
couronne.
La Reine
vous me flattez !
Fabiani
je t’ aime.
La Reine
tu m’ aimes, n’ est-ce pas ? Tu n’ aimes que moi ?
Redis-le-moi encore comme cela, avec ces yeux-là.
Hélas ! Nous autres pauvres femmes, nous ne
savons jamais au juste ce qui se passe dans le coeur
d’ un homme ; nous sommes obligées d’ en croire
vos yeux, et les plus beaux, Fabiano, sont quelquefois
les plus menteurs. Mais dans les tiens, mylord,
il y a tant de loyauté, tant de candeur, tant
de bonne foi, qu’ ils ne peuvent mentir ceux-là,
n’ est-ce pas ? Oui, ton regard est naïf et sincère,
mon beau page. Oh ! Prendre des yeux célestes
pour tromper, ce serait infernal. Ou tes yeux sont
les yeux d’ un ange, ou ils sont ceux d’ un démon.
Fabiani
ni démon, ni ange. Un homme qui vous aime.
La Reine
qui aime la reine ?
Fabiani
qui aime Marie.
La Reine
écoute, Fabiano, je t’ aime aussi, moi. Tu es
jeune, il y a beaucoup de belles femmes qui te
regardent fort doucement, je le sais. Enfin, on se
lasse d’ une reine comme d’ une autre. Ne m’ interromps
pas. Si jamais tu deviens amoureux d’ une
autre femme, je veux que tu me le dises. Je te
pardonnerai peut-être si tu me le dis. Ne m’ interromps
donc pas. Tu ne sais pas à quel point je t’ aime, je
ne le sais pas moi-même ! Il y a des momens, cela
est vrai, où je t’ aimerais mieux mort qu’ heureux
avec une autre ; mais il y a aussi des momens où
je t’ aimerais mieux heureux. Mon dieu ! Je ne sais
pas pourquoi on cherche à me faire la réputation
d’ une méchante femme.
Fabiani
je ne puis être heureux qu’ avec toi, Marie. Je
n’ aime que toi.
La Reine
bien sûr ? Regarde-moi. Bien sûr ? Oh ! Je suis
jalouse par instants ! Je me figure, -quelle est la
femme qui n’ a pas de ces idées-là ? -je me figure
quelquefois que tu me trompes. Je voudrais être
invisible, et pouvoir te suivre, et toujours savoir
ce que tu fais, ce que tu dis, où tu es. Il y a dans
les contes des fées une bague qui rend invisible ;
je donnerais ma couronne pour cette bague-là. Je
m’ imagine sans cesse que tu vas voir les belles jeunes
femmes qu’ il y a dans la ville. Oh ! Il ne faudrait
pas me tromper, vois-tu !
Fabiani
mais ôtez-vous donc ces idées-là de l’ esprit, madame !
Moi vous tromper, madame, ma reine,
ma bonne maîtresse ! Mais il faudrait que je fusse
le plus ingrat et le plus misérable des hommes
pour cela ! Mais je ne vous ai donné aucune raison
de croire que je fusse le plus ingrat et le plus
misérable des hommes ! Mais je t’ aime, Marie ! Mais je
t’ adore ! Mais je ne pourrais seulement pas regarder
une autre femme ! Je t’ aime, te dis-je ! Mais
est-ce que tu ne vois pas cela dans mes yeux ? Oh !
Mon dieu ! Il y a un accent de vérité qui devrait
persuader, pourtant. Voyons, regarde-moi bien,
est-ce que j’ ai l’ air d’ un homme qui te trahit ?
Quand un homme trahit une femme, cela se voit
tout de suite. Les femmes ordinairement ne se
trompent pas à cela. Et quel moment choisis-tu
pour me dire des choses pareilles, Marie ? Le moment
de ma vie où je t’ aime peut-être le plus !
C’ est vrai, il me semble que je ne t’ ai jamais tant
aimée qu’ aujourd’ hui ! Je ne parle pas ici à la reine.
Pardieu, je me moque bien de la reine. Qu’ est-ce
qu’ elle peut me faire la reine ? Elle peut me faire
couper la tête, qu’ est-ce que cela ? Toi, Marie, tu
peux me briser le cœur ! Ce n’ est pas votre majesté
que j’ aime, c’ est toi. C’ est ta belle main blanche et
douce que je baise et que j’ adore, et non votre
sceptre, madame !
La Reine
merci, mon Fabiano. Adieu. -mon dieu ! Mylord,
que vous êtes jeune ! Les beaux cheveux
noirs et la charmante tête que voilà ! -revenez
dans une heure.
Fabiani
ce que vous appelez une heure, vous, je l’ appelle
un siècle, moi !
Il sort.
Sitôt qu’ il est sorti, la reine se lève précipitamment,
va à une porte masquée, l’ ouvre et introduit Simon
Renard.

[modifier] JOURNEE 2 SCENE 2


La Reine, Simon Renard.
La Reine
entrez, monsieur le bailli. Eh ! Bien, étiez-vous
resté là ? L’ avez-vous entendu ?
Simon Renard
oui, madame.
La Reine
qu’ en dites-vous ? Oh ! C’ est le plus fourbe et le
plus faux des hommes. Qu’ en dites-vous ?
Simon Renard
je dis, madame, qu’ on voit bien que cet homme
porte un nom en i.
La Reine
et vous êtes sûr qu’ il va chez cette femme la
nuit ? Vous l’ avez vu ?
Simon Renard
moi, Chandos, Clinton, Montagu, dix témoins.
La Reine
c’ est que c’ est vraiment infâme !
Simon Renard
d’ ailleurs la chose sera encore mieux prouvée à
la reine tout à l’ heure. La jeune fille est ici, comme
je l’ ai dit à votre majesté. Je l’ ai fait saisir dans sa
maison cette nuit.
La Reine
mais est-ce que ce n’ est pas là un crime suffisant
pour lui faire trancher la tête à cet homme, monsieur ?
Simon Renard
avoir été chez une jolie fille la nuit ? Non, madame.
Votre majesté a fait mettre en jugement
Trogmorton pour un fait pareil ; Trogmorton a
été absous.
La Reine
j’ ai puni les juges de Trogmorton.
Simon Renard
tâchez de n’ avoir pas à punir les juges de Fabiani.
La Reine
oh ! Comment me venger de ce traître ?
Simon Renard
votre majesté ne veut la vengeance que d’ une
certaine manière ?
La Reine
la seule qui soit digne de moi.
Simon Renard
Trogmorton a été absous, madame. Il n’ y a
qu’ un moyen, je l’ ai dit à votre majesté. L’ homme
qui est là.
La Reine
fera-t-il tout ce que je voudrai ?
Simon Renard
oui, si vous faites tout ce qu’ il voudra.
La Reine
donnera-t-il sa vie ?
Simon Renard
il fera ses conditions ; mais il donnera sa vie.
Qu’ est-ce qu’ il veut ? Savez-vous ?
Simon Renard
ce que vous voulez vous-même. Se venger.
La Reine
dites qu’ il entre, et restez par là à portée de la
voix. -monsieur le bailli !
Simon Renard, revenant.
Madame ?…
La Reine
dites à Mylord Chandos qu’ il se tienne là dans la
chambre voisine avec six hommes de mon ordonnance,
tous prêts à entrer. -et la femme aussi,
toute prête à entrer ! -allez.
Simon Renard sort.
La Reine, seule.
Oh ! Ce sera terrible !
Une des portes latérales s’ ouvre. Entrent Simon
Renard et Gilbert.

[modifier] JOURNEE 2 SCENE 3


La Reine, Gilbert, Simon Renard.
Gilbert
devant qui suis-je ?
Simon Renard
devant la reine.
Gilbert
la reine !
La Reine
c’ est bien, oui, la reine. Je suis la reine. Nous
n’ avons pas le temps de nous étonner. Vous, monsieur,
vous êtes Gilbert, un ouvrier ciseleur. Vous
demeurez quelque part par là au bord de l’ eau
avec une nommée Jane dont vous êtes le fiancé, et
qui vous trompe, et qui a pour amant un nommé
Fabiano qui me trompe, moi. Vous voulez vous
venger, et moi aussi. Pour cela, j’ ai besoin de
disposer de votre vie à ma fantaisie. J’ ai besoin que
vous disiez ce que je vous commanderai de dire,
quoi que ce soit. J’ ai besoin qu’ il n’ y ait plus pour
vous ni faux ni vrai, ni bien ni mal, ni juste ni
injuste, rien que ma vengeance et ma volonté.
J’ ai besoin que vous me laissiez faire et que vous
vous laissiez faire. Y consentez-vous ?
Gilbert
madame…
La Reine
la vengeance, tu l’ auras. Mais je te préviens
qu’ il faudra mourir. Voilà tout. Fais tes conditions.
Si tu as une vieille mère, et qu’ il faille couvrir
sa nappe de lingots d’ or, parle, je le ferai.
Vends-moi ta vie aussi cher que tu voudras.
Je ne suis plus décidé à mourir, madame.
La Reine
comment !
Gilbert
tenez, majesté, j’ ai réfléchi toute la nuit, rien
ne m’ est prouvé encore dans cette affaire. J’ ai vu
un homme qui s’ est vanté d’ être l’ amant de Jane.
Qui me dit qu’ il n’ a pas menti ? J’ ai vu une clef.
Qui me dit qu’ on ne l’ a pas volée ? J’ ai vu une lettre.
Qui me dit qu’ on ne l’ a pas fait écrire de force.
D’ ailleurs je ne sais même plus si c’ était bien son
écriture. Il faisait nuit. J’ étais troublé. Je n’ y
voyais pas. Je ne puis donner ma vie qui est la
sienne comme cela. Je ne crois à rien, je ne suis
sûr de rien, je n’ ai pas vu Jane.
La Reine
on voit bien que tu aimes ! Tu es comme moi,
tu résistes à toutes les preuves. Et si tu la vois,
cette Jane, si tu l’ entends avouer le crime, feras-tu
ce que je veux ?
Gilbert
oui. à une condition.
La Reine
tu me la diras plus tard.
à Simon Renard.
—cette femme ici tout de suite.
Simon Renard sort. La reine place Gilbert derrière
un rideau qui occupe une partie du fond de
l’ appartement.
—mets-toi là.
Entre Jane, pâle et tremblante.

[modifier] JOURNEE 2 SCENE 4


La Reine, Jane, Gilbert derrière le rideau.
La Reine
approche, jeune fille, tu sais qui nous sommes ?
Jane
oui, madame.
La Reine
tu sais quel est l’ homme qui t’ a séduite ?
Jane
oui, madame.
La Reine
il t’ avait trompée ? Il s’ était fait passer pour un
gentilhomme nommé Amyas Pawlett ?
Jane
oui, madame.
La Reine
tu sais maintenant que c’ est Fabiano Fabiani,
Comte De Clanbrassil ?
Jane
oui, madame.
La Reine
cette nuit, quand on est venu te saisir dans ta
maison, tu lui avais donné rendez-vous, tu l’ attendais ?
Jane, joignant les mains.
Mon dieu, madame !
La Reine
réponds.
Jane, d’ une voix faible.
Oui.
La Reine
tu sais qu’ il n’ y a plus rien à espérer ni pour
lui, ni pour toi ?
Jane
que la mort. C’ est une espérance.
La Reine
raconte-moi toute l’ aventure. Où as-tu rencontré
cet homme pour la première fois ?
Jane
la première fois que je l’ ai vu, c’ était… -mais
à quoi bon tout cela ? Une malheureuse fille du
peuple, pauvre et vaine, folle et coquette, amoureuse
de parures et de beaux dehors, qui se laisse
éblouir par la belle mise d’ un grand seigneur. Voilà
tout. Je suis séduite, je suis déshonorée, je suis
perdue. Je n’ ai rien à ajouter à cela. Mon dieu !
Vous ne voyez donc pas que chaque mot que je
dis me fait mourir, madame.
La Reine
c’ est bien.
Jane
oh ! Votre colère est terrible, je le sais, madame.
Ma tête ploie d’ avance sous le châtiment que vous
me préparez…
La Reine
moi ! Un châtiment pour toi ! Est-ce que je m’ occupe
de toi, folle ! Qui es-tu, malheureuse créature,
pour que la reine s’ occupe de toi ? Non,
mon affaire, c’ est Fabiano. Quant à toi, femme,
c’ est un autre que moi qui se chargera de te punir.
Jane
eh bien, madame, quelque soit celui que vous
en chargerez, quelque soit le châtiment, je subirai
tout sans me plaindre, je vous remercierai même,
si vous avez pitié d’ une prière que je vais vous faire.
Il y a un homme qui m’ a prise orpheline au berceau,
qui m’ a adoptée, qui m’ a élevée, qui m’ a
nourrie, qui m’ a aimée et qui m’ aime encore ; un
homme dont je suis bien indigne, envers qui j’ ai
été bien criminelle, et dont l’ image est pourtant
au fond de mon cœur chère, auguste et sacrée
comme celle de Dieu ; un homme qui sans doute
à l’ heure où je vous parle trouve sa maison vide et
abandonnée, et dévastée, et n’ y comprend rien et
s’ arrache les cheveux de désespoir. Hé bien, ce que
je demande à votre majesté, madame, c’ est qu’ il
n’ y comprenne jamais rien, c’ est que je disparaisse
sans qu’ il sache jamais ce que je suis devenue, ni
ce que j’ ai fait, ni ce que vous avez fait de moi.
Hélas, mon dieu ! Je ne sais pas si je me fais bien
comprendre ; mais vous devez sentir que j’ ai là un
ami, un noble et généreux ami, -pauvre Gilbert !
Oh oui, c’ est bien vrai ! -qui m’ estime et qui me
croit pure, et que je ne veux pas qu’ il me haïsse
et qu’ il me méprise… -vous me comprenez,
n’ est-ce pas, madame ? L’ estime de cet homme,
c’ est pour moi bien plus que la vie, allez ! Et puis,
cela lui ferait un si affreux chagrin ! Tant de
surprise ! Il n’ y croirait pas d’ abord. Non, il n’ y
croirait pas. Mon dieu ! Pauvre Gilbert ! Oh, madame !
Ayez pitié de lui et de moi. Il ne vous a rien fait,
lui. Qu’ il ne sache rien de ceci, au nom du ciel !
Au nom du ciel ! Qu’ il ne sache pas que je suis
coupable, il se tuerait. Qu’ il ne sache pas que je suis
morte, il mourrait.
La Reine
l’ homme dont vous parlez est là qui vous écoute,
qui vous juge et qui va vous punir.
Gilbert se montre.
Jane
ciel ! Gilbert !
Gilbert, à la reine.
Ma vie est à vous, madame.
La Reine
bien. Avez-vous quelques conditions à me faire ?
Gilbert
oui, madame.
La Reine
lesquelles ? Nous vous donnons notre parole de
reine que nous y souscrivons d’ avance.
Gilbert
voici, madame. -c’ est bien simple. C’ est une
dette de reconnaissance que j’ acquitte envers un
seigneur de votre cour qui m’ a fait beaucoup travailler
dans mon métier de ciseleur.
La Reine
parlez.
Gilbert
ce seigneur a une liaison secrète avec une femme
qu’ il ne peut épouser, parce qu’ elle tient à une
famille proscrite. Cette femme, qui a vécu cachée
jusqu’ à présent, c’ est la fille unique et l’ héritière
du dernier Lord Talbot, décapité sous le Roi
Henri Viii.
La Reine
comment ! Es-tu sûr de ce que tu dis là ? Jean
Talbot, le bon lord catholique, le loyal défenseur
de ma mère d’ Aragon, il a laissé une fille, dis-tu ?
Sur ma couronne, si cela est vrai, cet enfant est
mon enfant ; et ce que Jean Talbot a fait pour la
mère de Marie D’ Angleterre, Marie D’ Angleterre le
fera pour la fille de Jean Talbot.
Gilbert
alors, ce sera sans doute un bonheur pour votre
majesté de rendre à la fille de Lord Talbot les
biens de son père ?…
La Reine
oui, certes, et de les reprendre à Fabiano ! -
mais a-t-on les preuves que cette héritière existe ?
Gilbert
on les a.
La Reine
d’ ailleurs, si nous n’ avons pas de preuves, nous
en ferons. Nous ne sommes pas la reine pour rien.
Gilbert
votre majesté rendra à la fille de Lord Talbot
les biens, les titres, le rang, le nom, les armes et
la devise de son père. Votre majesté la relevera de
toute proscription et lui garantira la vie sauve.
Votre majesté la mariera à ce seigneur qui est le
seul homme qu’ elle puisse épouser. à ces conditions,
madame, vous pourrez disposer de moi, de
ma liberté, de ma vie et de ma volonté, selon votre
plaisir.
La Reine
bien. Je ferai ce que vous venez de dire.
Gilbert
votre majesté fera ce que je viens de dire. La
reine d’ Angleterre me le jure, à moi, Gilbert,
l’ ouvrier ciseleur, sur sa couronne que voici et
sur l’ évangile ouvert que voilà.
La Reine
sur la royale couronne que voici et sur le divin
évangile que voilà, je te le jure !
Gilbert
le pacte est conclu, madame. Faites préparer
une tombe pour moi, et un lit nuptial pour les
époux. Le seigneur dont je parlais, c’ est Fabiani,
Comte De Clanbrassil. L’ héritière de Talbot, la
voici.
Jane
que dit-il ?
La Reine
est-ce que j’ ai affaire à un insensé ? Qu’ est-ce que
cela signifie ? Maître ! Faites attention à ceci, que
vous êtes hardi de vous railler de la reine
d’ Angleterre ; que les chambres royales sont des lieux
où il faut prendre garde aux paroles qu’ on dit, et
qu’ il y a des occasions où la bouche fait tomber
la tête !
Gilbert
ma tête, vous l’ avez, madame. Moi, j’ ai votre
serment !
La Reine
vous ne parlez pas sérieusement. Ce Fabiano !
Cette Jane !… -allons donc !
Gilbert
cette Jane est la fille et l’ héritière de Lord
Talbot.
La Reine
bah ! Vision ! Chimère ! Folie ! Les preuves, les
avez-vous ?
Gilbert
complètes.
Il tire un paquet de sa poitrine.
—veuillez lire ces papiers.
La Reine
est-ce que j’ ai le temps de lire vos papiers,
moi ? Est-ce que je vous ai demandé vos papiers ?
Qu’ est-ce que cela me fait, vos papiers ? Sur mon
âme, s’ ils prouvent quelque chose, je les jetterai
au feu, et il ne restera rien.
Gilbert
que votre serment, madame.
La Reine
mon serment ! Mon serment !
Gilbert
sur la couronne et sur l’ évangile, madame !
C’ est-à-dire, sur votre tête et sur votre âme, sur
votre vie dans ce monde et sur votre vie dans
l’ autre.
La Reine
mais que veux-tu donc ? Je te jure que tu es en
démence !
Gilbert
ce que je veux ? Jane a perdu son rang, rendez-le
lui ! Jane a perdu l’ honneur, rendez-le lui !
Proclamez-la fille de Lord Talbot et femme de Lord
Clanbrassil, -et puis, prenez ma vie !
La Reine
ta vie ! Mais que veux-tu que j’ en fasse de ta
vie à présent ? Je n’ en voulais que pour me venger
de cet homme, de Fabiano ! Tu ne comprends
donc rien ? Je ne te comprends pas non plus,
moi. Tu parlais de vengeance ! C’ est comme cela
que tu te venges ? Ces gens du peuple sont stupides !
Et puis, est-ce que je crois à ta ridicule histoire
d’ une héritière de Talbot ? Les papiers ! Tu me
montre les papiers ! Je ne veux pas les regarder.
Ah ! Une femme te trahit, et tu fais le généreux ! à
ton aise. Je ne suis pas généreuse, moi ! J’ ai la rage
et la haine dans le cœur. Je me vengerai, et tu
m’ y aideras. Mais cet homme est fou ! Il est fou !
Il est fou ! Mon dieu ! Pourquoi en ai-je besoin ?
C’ est désespérant d’ avoir affaire à des gens pareils
dans des affaires sérieuses !
Gilbert
j’ ai votre parole de reine catholique. Lord
Clanbrassil a séduit Jane, il l’ épousera.
La Reine
et s’ il refuse de l’ épouser ?
Gilbert
vous l’ y forcerez, madame.
Jane
oh non ! Ayez pitié de moi, Gilbert !
Gilbert
eh bien ! S’ il refuse, cet infâme, votre majesté
fera de lui et de moi ce qui lui plaira.
La Reine, avec joie.
Ah ! C’ est tout ce que je veux !
Gilbert
si ce cas-là arrivait, pourvu que la couronne de
comtesse de Waterford soit solennellement replacée
par la reine sur la tête sacrée et inviolable de
Jane Talbot que voici, je ferai, moi, tout ce que
la reine m’ imposera.
La Reine
tout ?
Gilbert
tout.
La Reine
tu diras ce qu’ il faudra dire ? Tu mourras de la
mort qu’ on voudra ?
Gilbert
de la mort qu’ on voudra.
Jane
ô dieu !
La Reine
tu le jures ?
Gilbert
je le jure.
La Reine
la chose peut s’ arranger ainsi. Cela suffit. J’ ai
ta parole, tu as la mienne. C’ est dit.
Elle paraît réfléchir un moment.
à Jane.
—vous êtes inutile ici, sortez, vous. On vous
rappellera.
Jane
ô Gilbert ! Qu’ avez-vous fait-là ? ô Gilbert ! Je
suis une misérable, et je n’ ose lever les yeux sur
vous ! ô Gilbert ! Vous êtes plus qu’ un ange, car
vous avez tout à la fois les vertus d’ un ange et les
passions d’ un homme !
Elle sort.

[modifier] JOURNEE 2 SCENE 5


La Reine, Gilbert ; puis Simon Renard, Lord
Chandos, et les gardes.
La Reine, à Gilbert.
As-tu une arme sur toi ? Un couteau ? Un poignard ?
Quelque chose ?
Gilbert, tirant de sa poitrine le poignard de Lord
Clanbrassil.
Un poignard ? Oui, madame.
La Reine
bien. Tiens-le à ta main.
Elle lui saisit vivement le bras.
—monsieur le bailli d’ Amont ! Lord Chandos !
Entrent Simon Renard, Lord Chandos et les gardes.
—assurez-vous de cet homme ! Il a levé le poignard
sur moi. Je lui ai pris le bras au moment où
il allait me frapper. C’ est un assassin.
Gilbert
madame !…
La Reine, bas à Gilbert.
Oublies-tu déjà nos conventions ? Est-ce ainsi
que tu te laisses faire ?
Haut.
—vous êtes tous témoins qu’ il avait encore le
poignard à la main ? Monsieur le bailli, comment
se nomme le bourreau de la tour de Londres ?
Simon Renard
c’ est un irlandais appelé Mac Dermoti.
La Reine
qu’ on me l’ amène, j’ ai à lui parler.
Simon Renard
vous-même ?
La Reine
moi-même.
Simon Renard
la reine parlera au bourreau !
La Reine
oui, la reine parlera au bourreau, la tête parlera
à la main. -allez donc !
Un garde sort.
Mylord Chandos, et vous, messieurs, vous me
répondez de cet homme. Gardez-le là, dans vos
rangs, derrière vous. Il va se passer ici des choses
qu’ il faut qu’ il voie. -monsieur le lieutenant
d’ Amont, Lord Clanbrassil est-il au palais ?
Simon Renard
il est là, dans la chambre peinte, qui attend
que le bon plaisir de la reine soit de le voir.
La Reine
il ne se doute de rien ?
Simon Renard
de rien.
La Reine, à Lord Chandos.
Qu’ il entre.
Simon Renard
toute la cour est là aussi qui attend.
N’ introduira-t-on personne avant Lord Clanbrassil ?
La Reine.
Quels sont parmi nos seigneurs ceux qui haïssent
Fabiani ?
Simon Renard.
Tous.
La Reine.
Ceux qui le haïssent le plus ?
Simon Renard.
Clinton, Montagu, Somerset, le comte de Derby,
Gerard Fitz-Gerard, lord Paget, et le lord
chancelier.
La Reine, à lord Chandos.
Introduisez ceux-là, tous, excepté le lord
chancelier. Allez.
Chandos sort.
à Simon Renard.
—le digne évêque chancelier n’ aime pas Fabiani
plus que les autres ; mais c’ est un homme à
scrupules.
Apercevant les papiers que Gilbert a déposés sur
la table.
—ah ! Il faut pourtant que je jette un coup d’ œil
sur ces papiers.
Pendant qu’ elle les examine, la porte du fond
s’ ouvre. Entrent avec de profonds saluts les
seigneurs désignés par la reine.

[modifier] JOURNEE 2 SCENE 6


Les mêmes, lord Clinton et les autres seigneurs.
La Reine.
Bonjour, messieurs. Dieu vous ait en sa garde,
mylords.
à lord Montagu.
—Anthony Brown, je n’ oublie jamais que vous
avez dignement tenu tête à Jean De Montmorency
et au sieur de Toulouse dans mes négociations
avec l’ empereur mon oncle. -lord Paget, vous
recevrez aujourd’ hui vos lettres de baron Paget de
Beaudesert en Stafford. -eh mais ! C’ est notre
vieil ami lord Clinton ! Nous sommes toujours votre
bonne amie, mylord. C’ est vous qui avez exterminé
Thomas Wyat dans la plaine de Saint-James.
Souvenons-nous-en tous, messieurs. Ce jour-là
la couronne d’ Angleterre a été sauvée par un
pont qui a permis à mes troupes d’ arriver jusqu’ aux
rebelles, et par un mur qui a empêché les
rebelles d’ arriver jusqu’ à moi. Le pont, c’ est le
pont de Londres. Le mur, c’ est lord Clinton !
Lord Clinton, bas à Simon Renard.
Voilà six mois que la reine ne m’ avait parlé.
Comme elle est bonne aujourd’ hui !
Simon Renard, bas à lord Clinton.
Patience, mylord. Vous la trouverez meilleure
encore tout à l’ heure.
La Reine, à lord Chandos.
Mylord Clanbrassil peut entrer.
à Simon Renard.
—quand il sera ici depuis quelques minutes…
elle lui parle bas à l’ oreille, et lui désigne la
porte par laquelle Jane est sortie.
Simon Renard.
Il suffit, madame.
Entre Fabiani.

[modifier] JOURNEE 2 SCENE 7


Les mêmes, Fabiani.
La Reine.
Ah ! Le voici !…
elle se remet à parler bas à Simon Renard.
Fabiani, à part, salué par tout le monde et regardant
autour de lui.
Qu’ est-ce que cela veut dire ? Il n’ y a que de
mes ennemis ici, ce matin. La reine parle bas à
Simon Renard. Diable ! Elle rit ! Mauvais signe !
La Reine, gracieusement à Fabiani.
Dieu vous garde, mylord !
Fabiani, saisissant sa main qu’ il baise.
Madame…
à part.
—elle m’ a souri. Le péril n’ est pas pour moi.
La Reine, toujours gracieuse.
J’ ai à vous parler.
Elle vient avec lui sur le devant du théâtre.
Fabiani.
Et moi aussi j’ ai à vous parler, madame. J’ ai des
reproches à vous faire. M’ éloigner, m’ exiler pendant
si long-temps ! Ah ! Il n’ en serait pas ainsi, si
dans les heures d’ absence vous songiez à moi comme
je songe à vous.
La Reine.
Vous êtes injuste ; depuis que vous m’ avez quittée
je ne m’ occupe que de vous.
Fabiani.
Est-il bien vrai ? Ai-je tant de bonheur ?
Répétez-le-moi.
La Reine, toujours souriant.
Je vous le jure.
Fabiani.
Vous m’ aimez donc comme je vous aime ?
La Reine.
Oui, mylord. -certainement, je n’ ai pensé
qu’ à vous. Tellement que j’ ai songé à vous ménager
une surprise agréable à votre retour.
Fabiani.
Comment ! Quelle surprise ?
La Reine.
Une rencontre qui vous fera plaisir.
Fabiani.
La rencontre de qui ?
La Reine.
Devinez. -vous ne devinez pas ?
Fabiani.
Non, madame.
La Reine.
Tournez-vous.
Il se retourne et aperçoit Jane sur le seuil de
la petite porte entr’ ouverte.
Fabiani, à part.
Jane !
Jane, à part.
C’ est lui !
La Reine, toujours avec un sourire.
Mylord, connaissez-vous cette jeune fille ?
Fabiani.
Non, madame.
La Reine.
Jeune fille, connaissez-vous mylord ?
Jane.
La vérité avant la vie. Oui, madame.
La Reine.
Ainsi, mylord, vous ne connaissez pas cette
femme ?
Fabiani.
Madame ! On veut me perdre. Je suis entouré
d’ ennemis. Cette femme est liguée avec eux sans
doute. Je ne la connais pas, madame ! Je ne sais
pas qui elle est, madame !
La Reine, se levant et lui frappant le visage de
son gant.
Ah ! Tu es un lâche ! -ah ! Tu trahis l’ une et tu
renies l’ autre ! Ah ! Tu ne sais pas qui elle est !
Veux-tu que je te le dise, moi ? Cette femme est Jane
Talbot, fille de Jean Talbot, le bon seigneur
catholique mort sur l’ échafaud pour ma mère. Cette
femme est Jane Talbot, ma cousine ; Jane Talbot,
comtesse de Shrewsbury, comtesse de Wexford,
comtesse de Waterford, pairesse d’ Angleterre !
Voilà ce que c’ est que cette femme ! -lord Paget,
vous êtes commissaire du sceau privé, vous tiendrez
compte de nos paroles. La reine d’ Angleterre
reconnaît solennellement la jeune femme ici présente
pour Jane, fille et unique héritière du dernier
comte de Waterford.
Montrant les papiers.
—voici les titres et les preuves que vous ferez
sceller du grand sceau. C’ est notre plaisir.
à Fabiani.
—oui, comtesse de Waterford ! Et cela est prouvé !
Et tu rendras les biens, misérable ! -ah ! Tu ne
connais pas cette femme ! Ah ! Tu ne sais pas qui est
cette femme ! Eh bien ! Je te l’ apprends, moi ! C’ est
Jane Talbot ! Et faut-il t’ en dire plus encore ?…
le regardant en face, à voix basse, entre les dents.
—lâche ! C’ est ta maîtresse !
Fabiani.
Madame…
La Reine.
Voilà ce qu’ elle est ; maintenant voici ce que tu
es, toi. -tu es un homme sans âme, un homme
sans cœur, un homme sans esprit ! Tu es un fourbe
et un misérable ! Tu es… -pardieu, messieurs,
vous n’ avez pas besoin de vous éloigner. Cela m’ est
bien égal que vous entendiez ce que je vais dire à
cet homme ! Je ne baisse pas la voix, il me semble.
—Fabiano ! Tu es un misérable, un traître envers
moi, un lâche envers elle, un valet menteur, le
plus vil des hommes, le dernier des hommes ! Cela est
pourtant vrai, je t’ ai fait comte de Clanbrassil,
baron de Dinasmonddy, quoi encore ? Baron de
Darmouth en Devonshire. Eh bien ! C’ est que j’ étais
folle ! Je vous demande pardon de vous avoir fait
coudoyer par cet homme-là, mylords. Toi, chevalier !
Toi, gentilhomme ! Toi, seigneur ! Mais compare-toi
donc un peu à ceux qui sont cela, misérable !
Mais regarde, en voilà autour de toi, des
gentilshommes ! Voilà Bridges, baron Chandos. Voilà
Seymour, duc de Somerset. Voilà les Stanley, qui
sont comtes de Derby depuis l’ an quatorze-cent
quatre-vingt-cinq ! Voilà les Clinton, qui sont
barons Clinton depuis douze-cent
quatre-vingt-dix-huit ! Est-ce que tu t’ imagines que
tu ressembles à ces gens-là, toi ! Tu te dis allié
à la famille espagnole de Penalver, mais ce n’ est
pas vrai, tu n’ es qu’ un mauvais italien, rien ! Moins
que rien ! Fils d’ un chaussetier du village de
Larino ! -oui, messieurs, fils d’ un chaussetier !
Je le savais et je ne le disais pas et je le cachais,
et je faisais semblant de croire cet homme quand il
parlait de sa noblesse. Car voilà comme nous sommes,
nous autres femmes. ô mon dieu ! Je voudrais qu’ il y
eût des femmes ici, ce serait une leçon pour toutes.
Ce misérable ! Ce misérable ! Il trompe une femme,
et renie l’ autre ! Infâme ! Certainement, tu es bien
infâme ! Comment ! Depuis que je parle il n’ est pas
encore à genoux ! à genoux, Fabiani ! Mylords,
mettez cet homme de force à genoux !
Fabiani.
Votre majesté…
La Reine.
Ce misérable, que j’ ai comblé de bienfaits ! Ce
laquais napolitain, que j’ ai fait chevalier doré et
comte libre d’ Angleterre ! Ah ! Je devais m’ attendre
à ce qui arrive ! On m’ avait bien dit que cela
finirait ainsi. Mais je suis toujours comme cela,
je m’ obstine, et je vois ensuite que j’ ai eu tort.
C’ est ma faute. Italien, cela veut dire fourbe !
Napolitain, cela veut dire lâche ! Toutes les fois
que mon père s’ est servi d’ un italien, il s’ en est
repenti. Ce Fabiani ! Tu vois, lady Jane, à quel
homme tu t’ es livrée, malheureuse enfant ! -je te
vengerai, va ! -oh ! Je devais le savoir d’ avance,
on ne peut tirer autre chose de la poche d’ un italien
qu’ un stylet, et de l’ âme d’ un italien que la
trahison !
Fabiani.
Madame, je vous jure…
La Reine.
Il va se parjurer à présent ! Il sera vil jusqu’ à la
fin ; il nous fera rougir jusqu’ au bout devant ces
hommes, nous autres faibles femmes qui l’ avons
aimé ! Il ne relèvera seulement pas la tête !
Fabiani.
Si, madame ! Je la relèverai. Je suis perdu, je le
vois bien. Ma mort est décidée. Vous emploierez
tous les moyens, le poignard, le poison…
La Reine, lui prenant les mains, et l’ attirant
vivement sur le devant du théâtre.
—le poison ! Le poignard ! Que dis-tu là, italien ?
La vengeance traître, la vengeance honteuse, la
vengeance par derrière, la vengeance comme dans
ton pays ! Non, signor Fabiani, ni poignard, ni
poison. Est-ce que j’ ai à me cacher, moi, à chercher
le coin des rues la nuit, et à me faire petite
quand je me venge ? Non pardieu, je veux le grand
jour, entends-tu, mylord ? Le plein midi, le beau
soleil, la place publique, la hache et le billot, la
foule dans la rue, la foule aux fenêtres, la foule
sur les toits, cent mille témoins ! Je veux qu’ on ait
peur, entends-tu, mylord ? Qu’ on trouve cela
splendide, effroyable et magnifique, et qu’ on
dise : c’ est une femme qui a été outragée, mais
c’ est une reine qui se venge ! Ce favori si envié,
ce beau jeune homme insolent que j’ ai couvert de
velours et de satin, je veux le voir plié en deux,
effaré et tremblant, à genoux sur un drap noir,
pieds nus, mains liées, hué par le peuple, manié
par le bourreau. Ce cou blanc où j’ avais mis un
collier d’ or, j’ y veux mettre une corde. J’ ai vu
quel effet ce Fabiani faisait sur un trône, je veux
voir quel effet il fera sur un échafaud !
Fabiani.
Madame…
La Reine.
Plus un mot. Ah ! Plus un mot. Tu es bien
véritablement perdu, vois-tu. Tu monteras sur
l’ échafaud comme Suffolk et Northumberland. C’ est
une fête comme une autre que je donnerai à ma bonne
ville de Londres ! Tu sais comme elle te hait, ma
bonne ville ! Pardieu, c’ est une belle chose quand
on a besoin de se venger d’ être Marie, dame et
reine d’ Angleterre, fille de Henri Viii, et
maîtresse des quatre mers ! Et quand tu seras sur
l’ échafaud, Fabiani, tu pourras, à ton gré, faire
une longue harangue au peuple comme Northumberland,
ou une longue prière à Dieu comme Suffolk
pour donner à la grâce le temps de venir ; le ciel
m’ est témoin que tu es un traître et que la grâce
ne viendra pas ! Ce misérable fourbe qui me parlait
d’ amour et me disait tu ce matin ! -hé mon
dieu, messieurs, cela paraît vous étonner que je
parle ainsi devant vous ; mais, je vous le répète,
que m’ importe ?
à lord Somerset.
—mylord duc, vous êtes constable de la tour,
demandez son épée à cet homme.
Fabiani.
La voici ; mais je proteste. En admettant qu’ il
soit prouvé que j’ ai trompé ou séduit une femme…
La Reine.
Eh ! Que m’ importe que tu aies séduit une femme !
Est-ce que je m’ occupe de cela ? Ces messieurs sont
témoins que cela m’ est bien égal !
Fabiani.
Séduire une femme, ce n’ est pas un crime capital,
madame. Votre majesté n’ a pu faire condamner
Trogmorton sur une accusation pareille.
Il nous brave maintenant, je crois ! Le ver devient
serpent. Et qui te dit que c’ est de cela qu’ on
t’ accuse ?
Fabiani.
Alors de quoi m’ accuse-t-on ? Je ne suis pas anglais,
moi, je ne suis pas sujet de votre majesté. Je
suis sujet du roi de Naples et vassal du saint-père.
Je sommerai son légat, l’ éminentissime cardinal
Polus, de me réclamer. Je me défendrai, madame.
Je suis étranger. Je ne puis être mis en cause
que si j’ ai commis un crime, un vrai crime. -
quel est mon crime ?
La Reine.
Tu demandes quel est ton crime ?
Fabiani.
Oui, madame.
La Reine.
Vous entendez tous la question qui m’ est faite,
mylords, vous allez entendre la réponse. Faites
attention, et prenez garde à vous tous tant que
vous êtes, car vous allez voir que je n’ ai qu’ à
frapper du pied pour faire sortir de terre un
échafaud. -Chandos ! Chandos ! Ouvrez cette porte
à deux battans ! Toute la cour ! Tout le monde !
Faites entrer tout le monde.
La porte du fond s’ ouvre. Entre toute la cour.

[modifier] JOURNEE 2 SCENE 8


Les mêmes, le lord chancelier, toute la cour.
La Reine.
—entrez, entrez, mylords. J’ ai véritablement
beaucoup de plaisir à vous voir tous aujourd’ hui.
—bien, bien, les hommes de justice, par ici, plus
près, plus près. -où sont les sergens d’ armes de
la chambre des lords, Harriot et Llanerillo ? Ah !
Vous voilà, messieurs. Soyez les bienvenus. Tirez
vos épées. Bien. Placez-vous à droite et à gauche
de cet homme. Il est votre prisonnier.
Fabiani.
Madame, quel est mon crime ?
La Reine.
Mylord Gardiner, mon savant ami, vous êtes
chancelier d’ Angleterre, nous vous faisons savoir
que vous ayez à vous assembler en diligence, vous
et les douze lords commissaires de la chambre
étoilée, que nous regrettons de ne pas voir ici. Il
se passe des choses étranges dans ce palais. écoutez,
mylords, Madame élisabeth a déjà suscité plus d’ un
ennemi à notre couronne. Il y a eu le complot de
Pietro Caro qui a fait le mouvement d’ Exeter, et
qui correspondait secrètement avec Madame élisabeth,
par le moyen d’ un chiffre taillé sur une guitare.
Il y a eu la trahison de Thomas Wyat, qui a soulevé
le comté de Kent. Il y a eu la rébellion du duc
de Suffolk, lequel a été saisi dans le creux
d’ un arbre après la défaite des siens. Il y a
aujourd’ hui un nouvel attentat. écoutez tous.
Aujourd’ hui, ce matin, un homme s’ est présenté à mon
audience. Après quelques paroles, il a levé un
poignard sur moi. J’ ai arrêté son bras à temps. Lord
Chandos et monsieur le bailli d’ Amont ont saisi
l’ homme. Il a déclaré avoir été poussé à ce crime
par lord Clanbrassil.
Fabiani.
Par moi ? Cela n’ est pas. Oh ! Mais voilà une
chose affreuse ! Cet homme n’ existe pas. On ne
retrouvera pas cet homme. Qui est-il ? Où est-il ?
La Reine.
Il est ici.
Gilbert, sortant du milieu des soldats derrière
lesquels il est resté caché jusqu’ alors.
C’ est moi.
La Reine.
En conséquence des déclarations de cet homme,
nous, Marie, reine, nous accusons devant la chambre
aux étoiles cet autre homme, Fabiano Fabiani,
comte de Clanbrassil, de haute trahison et d’ attentat
régicide sur notre personne impériale et sacrée.
Fabiani.
Régicide, moi ! C’ est monstrueux ! Oh ! Ma tête
s’ égare ! Ma vue se trouble ! Quel est ce piége ?
Qui que tu sois, misérable, oses-tu affirmer que ce
qu’ a dit la reine est vrai ?
Gilbert.
Oui.
Fabiani.
Je t’ ai poussé au régicide, moi ?
Gilbert.
Oui.
Fabiani.
Oui ! Toujours oui ! Malédiction ! C’ est que vous
ne pouvez pas savoir à quel point cela est faux,
messeigneurs ! Cet homme sort de l’ enfer. Malheureux !
Tu veux me perdre ; mais tu ignores que tu
te perds en même temps. Le crime dont tu me
charges te charge aussi. Tu me feras mourir, mais
tu mourras. Avec un seul mot, insensé, tu fais
tomber deux têtes, la mienne et la tienne. Sais-tu
cela ?
Gilbert.
Je le sais.
Fabiani.
Mylords, cet homme est payé…
Gilbert.
Par vous. Voici la bourse pleine d’ or que vous
m’ avez donnée pour le crime. Votre blason et votre
chiffre y sont brodés.
Fabiani.
Juste ciel ! -mais on ne représente pas le poignard
avec lequel cet homme voulait, dit-on, frapper
la reine. Où est le poignard ?
Lord Chandos.
Le voici.
Gilbert, à Fabiani.
C’ est le vôtre. -vous me l’ avez donné pour cela.
On en retrouvera le fourreau chez vous.
Le Lord Chancelier.
Comte de Clanbrassil, qu’ avez-vous à répondre ?
Reconnaissez-vous cet homme ?
Fabiani.
Non.
Gilbert.
Au fait, il ne m’ a vu que la nuit. -laissez-moi
lui dire deux mots à l’ oreille, madame ; cela aidera
sa mémoire.
Il s’ approche de Fabiani. Bas.
—tu ne reconnais donc personne aujourd’ hui,
mylord ? Pas plus l’ homme outragé que la femme
séduite. Ah ! La reine se venge, mais l’ homme du
peuple se venge aussi. Tu m’ en avais défié, je crois !
Te voilà pris entre les deux vengeances. Mylord,
qu’ en dis-tu ? -je suis Gilbert, le ciseleur !
Fabiani.
Oui ! Je vous reconnais. -je reconnais cet
homme, mylords. Du moment où j’ ai affaire à cet
homme, je n’ ai plus rien à dire.
La Reine.
Il avoue !
Le Lord Chancelier, à Gilbert.
D’ après la loi normande et le statut vingt-cinq
du roi Henri Viii, dans les cas de lèse-majesté au
premier chef, l’ aveu ne sauve pas le complice.
N’ oubliez point que c’ est un cas où la reine n’ a pas
le droit de grâce, et que vous mourrez sur l’ échafaud
comme celui que vous accusez. Réfléchissez.
Confirmez-vous tout ce que vous avez dit ?
Gilbert.
Je sais que je mourrai, et je le confirme.
Jane, à part.
Mon dieu ! Si c’ est un rêve, il est bien horrible !
Le Lord Chancelier, à Gilbert.
Consentez-vous à réitérer vos déclarations la
main sur l’ évangile ?
Il présente l’ évangile à Gilbert, qui y pose la
main.
Gilbert.
Je jure, la main sur l’ évangile, et avec ma mort
prochaine devant les yeux, que cet homme est un
assassin ; que ce poignard, qui est le sien, a servi
au crime ; que cette bourse, qui est la sienne, m’ a
été donnée par lui pour le crime. Que Dieu
m’ assiste ! C’ est la vérité !
Le Lord Chancelier, à Fabiani.
Mylord, qu’ avez-vous à dire ?
Fabiani.
Rien. -je suis perdu !
Simon Renard, bas à la reine.
Votre majesté a fait mander le bourreau ; il
est là.
La Reine.
Bon, qu’ il vienne.
Les rangs des gentilshommes s’ écartent, et l’ on voit
paraître le bourreau vêtu de rouge et de noir,
portant sur l’ épaule une longue épée dans son
fourreau.

[modifier] JOURNEE 2 SCENE 9


Les mêmes, le bourreau.
La Reine.
Mylord duc de Somerset, ces deux hommes à
la tour ! -mylord Gardiner, notre chancelier, que
leur procès commence dès demain devant les douze
pairs de la chambre aux étoiles, et que Dieu soit
en aide à la vieille Angleterre ! Nous entendons
que ces hommes soient jugés tous deux avant que
nous partions pour Exford, où nous ouvrirons le
parlement, et pour Windsor, où nous ferons nos
pâques.
Au bourreau.
—approche-toi ! Je suis aise de te voir. Tu es un
bon serviteur. Tu es vieux. Tu as déjà vu trois
règnes. Il est d’ usage que les souverains de ce
royaume te fassent un don, le plus magnifique
possible, à leur avénement. Mon père, Henri Viii,
t’ a donné l’ agrafe en diamans de son manteau.
Mon frère, édouard Vi, t’ a donné un hanap d’ or
ciselé. C’ est mon tour maintenant. Je ne t’ ai encore
rien donné, moi. Il faut que je te fasse un présent.
Approche.
Montrant Fabiani.
—tu vois bien cette tête, cette jeune et charmante
tête, cette tête qui, ce matin encore, était
ce que j’ avais de plus beau, de plus cher et de
plus précieux au monde, eh bien ! Cette tête, tu la
vois bien, dis ? -je te la donne !

[modifier] JOURNEE 3 PARTIE 1 SCENE 1


Salle de l’ intérieur de la tour de Londres. Voûte
ogive soutenue par de gros piliers. à droite et à
gauche, les deux portes basses de deux cachots. à
droite, une lucarne qui est censée donner sur la
Tamise. à gauche, une lucarne qui est censée donner
sur les rues. De chaque côté, une porte masquée
dans le mur. Au fond, une galerie avec une sorte de
grand balcon fermé par des vitraux et donnant sur les
cours extérieures de la tour.
Gilbert, Joshua.
Gilbert.
Eh bien ?
Joshua.
Hélas !
Gilbert.
Plus d’ espoir ?
Joshua.
Plus d’ espoir !
Gilbert va à la fenêtre.
Oh ! Tu ne verras rien de la fenêtre !
Gilbert.
Tu t’ es informé, n’ est-ce pas ?
Joshua.
Je ne suis que trop sûr !
Gilbert.
C’ est pour Fabiani ?
Joshua.
C’ est pour Fabiani.
Gilbert.
Que cet homme est heureux ! Malédiction sur moi !
Joshua.
Pauvre Gilbert ! Ton tour viendra. Aujourd’ hui
c’ est lui, demain ce sera toi.
Gilbert.
Que veux-tu dire ? Nous ne nous entendons pas.
De quoi me parles-tu ?
Joshua.
De l’ échafaud qu’ on dresse en ce moment.
Gilbert.
Et moi, je te parle de Jane !
Joshua.
De Jane !
Gilbert.
Oui, de Jane ! De Jane seulement ! Que m’ importe
le reste ! Tu as donc tout oublié, toi ? Tu ne te
souviens donc plus que depuis un mois, collé aux
barreaux de mon cachot d’ où l’ on aperçoit la rue,
je la vois rôder sans cesse, pâle et en deuil, au
pied de cette tourelle qui renferme deux hommes,
Fabiani et moi ? Tu ne te rappelles donc plus mes
angoisses, mes doutes, mes incertitudes ? Pour lequel
des deux vient-elle ? Je me fais cette question nuit
et jour, pauvre misérable ! Je te l’ ai faite à
toi-même, Joshua, et tu m’ avais promis hier au soir
de tâcher de la voir et de lui parler. Oh ! Dis !
Sais-tu quelque chose ? Est-ce pour moi qu’ elle vient
ou pour Fabiani ?
Joshua.
J’ ai su que Fabiani devait décidément être décapité
aujourd’ hui, et toi, demain, et j’ avoue que depuis
ce moment-là je suis comme fou, Gilbert. L’ échafaud
a fait sortir Jane de mon esprit. Ta mort…
Gilbert.
Ma mort ! Qu’ entends-tu par ce mot ? Ma mort,
c’ est que Jane ne m’ aime plus. Du jour où je
n’ ai plus été aimé, j’ ai été mort. Oh ! Vraiment
mort, Joshua ! Ce qui survit de moi depuis ce
temps, ne vaut pas la peine qu’ on prendra demain.
Oh ! Vois-tu, tu ne te fais pas d’ idée de ce
que c’ est qu’ un homme qui aime ! Si l’ on m’ avait
dit il y a deux mois : -Jane, votre Jane sans
tache, votre Jane si pure, votre amour, votre
orgueil, votre lis, votre trésor, Jane se donnera
à un autre. En voudrez-vous après ? -j’ aurais
dit : non ! Je n’ en voudrai pas ! Plutôt mille fois
la mort pour elle et pour moi ! Et j’ aurais foulé
sous mes pieds celui qui m’ eût parlé ainsi. -eh
bien si, j’ en veux ! -aujourd’ hui, vois-tu bien,
Jane n’ est plus la Jane sans tache qui avait mon
adoration, la Jane dont j’ osais à peine effleurer
le front de mes lèvres, Jane s’ est donnée à un autre,
à un misérable, je le sais, eh bien ! C’ est égal,
je l’ aime. J’ ai le cœur brisé ; mais je l’ aime. Je
baiserais le bas
de sa robe, et je lui demanderais pardon si elle
voulait de moi. Elle serait dans le ruisseau de la
rue avec celles qui y sont que je la ramasserais là,
et que je la serrerais sur mon cœur, Joshua !
—Joshua ! Je donnerais, non cent ans de vie, puisque
je n’ ai plus qu’ un jour, mais l’ éternité que j’ aurai
demain, pour la voir me sourire encore une fois, une
seule fois avant ma mort, et me dire ce mot adoré
qu’ elle me disait autrefois : je t’ aime ! -Joshua !
Joshua ! C’ est comme cela le cœur d’ un homme
qui aime. Vous croyez que vous tuerez la femme
qui vous trompe ? Non, vous ne la tuerez pas, vous
vous coucherez à ses pieds après comme avant,
seulement vous serez triste. Tu me trouves faible !
Qu’ est-ce que j’ aurais gagné, moi, à tuer Jane ?
Oh ! J’ ai le cœur plein d’ idées insupportables. Oh !
Si elle m’ aimait encore, que m’ importe tout ce
qu’ elle a fait ! Mais elle aime Fabiani ! Mais elle
aime Fabiani ! C’ est pour Fabiani qu’ elle vient !
Il y a une chose certaine, c’ est que je voudrais
mourir ! Aie pitié de moi, Joshua !
Joshua.
Fabiani sera mis à mort aujourd’ hui.
Gilbert.
Et moi demain.
Joshua.
Dieu est au bout de tout.
Gilbert.
Aujourd’ hui je serai vengé de lui. Demain il sera
vengé de moi.
Joshua.
Mon frère, voici le second constable de la tour,
maître éneas Dulverton. Il faut rentrer. Mon frère,
je te reverrai ce soir.
Gilbert.
Oh ! Mourir sans être aimé ! Mourir sans être
pleuré ! Jane !… Jane !… Jane !…
il rentre dans le cachot.
Joshua.
Pauvre Gilbert ! Mon dieu ! Qui m’ eût jamais dit
que ce qui arrive arriverait ?
Il sort. -entrent Simon Renard et maître éneas.

[modifier] JOURNEE 3 PARTIE 1 SCENE 2


Simon Renard, maître éneas Dulverton.
Simon Renard.
C’ est fort singulier, comme vous dites, mais que
voulez-vous ? La reine est folle, elle ne sait ce
qu’ elle veut. On ne peut compter sur rien, c’ est
une femme. Je vous demande un peu ce qu’ elle
vient faire ici ! Tenez, le cœur de la femme est une
énigme dont le roi François Ier a écrit le mot sur
les vitraux de Chambord :
souvent femme varie,
bien fol est qui s’ y fie.
écoutez, maître éneas, nous sommes anciens
amis. Il faut que cela finisse aujourd’ hui. Tout
dépend de vous ici. Si l’ on vous charge…
il parle bas à l’ oreille de maître éneas.
—traînez la chose en longueur, faites-la manquer
adroitement. Que j’ aie deux heures seulement devant
moi, ce soir ce que je veux est fait, demain
plus de favori, je suis tout puissant, et après
demain vous êtes baronnet et lieutenant de la tour.
Est-ce compris ?
Maître éneas.
C’ est compris.
Simon Renard.
Bien. J’ entends venir. Il ne faut pas qu’ on nous
voie ensemble. Sortez par là. Moi, je vais au-devant
de la reine.
Ils se séparent.

[modifier] JOURNEE 3 PARTIE 1 SCENE 3


Un geôlier entre avec précaution, puis il introduit
lady Jane.
Le Geôlier.
Vous êtes où vous vouliez parvenir, mylady.
Voici les portes des deux cachots. Maintenant, s’ il
vous plaît, ma récompense.
Jane détache son bracelet de diamans et le lui
donne.
Jane.
La voilà.
Le Geôlier.
Merci. Ne me compromettez pas.
Il sort.
Jane, seule.
Mon dieu ! Comment faire ? C’ est moi qui l’ ai
perdu, c’ est à moi de le sauver. Je ne pourrai
jamais. Une femme, cela ne peut rien. L’ échafaud !
L’ échafaud ! C’ est horrible ! Allons, plus de larmes,
des actions. -mais je ne pourrai pas ! Je ne pourrai
pas ! Ayez pitié de moi, mon Dieu ! On vient,
je crois. Qui parle là ? Je reconnais cette voix.
C’ est la voix de la reine. Ah ! Tout est perdu !
Elle se cache derrière un pilier. -entrent la reine
et Simon Renard.

[modifier] JOURNEE 3 PARTIE 1 SCENE 4


La reine, Simon Renard, Jane cachée.
La Reine.
Ah ! Le changement vous étonne ! Ah ! Je ne me
ressemble plus à moi-même ! Hé bien ! Qu’ est-ce
que cela me fait ? C’ est comme cela. Maintenant je
ne veux plus qu’ il meure !
Simon Renard.
Votre majesté avait pourtant arrêté hier que
l’ exécution aurait lieu aujourd’ hui.
La Reine.
Comme j’ avais arrêté avant-hier que l’ exécution
aurait lieu hier ; comme j’ avais arrêté dimanche
que l’ exécution aurait lieu lundi. Aujourd’ hui
j’ arrête que l’ exécution aura lieu demain.
Simon Renard.
En effet, depuis le deuxième dimanche de l’ avent
que l’ arrêt de la chambre étoilée a été prononcé,
et que les deux condamnés sont revenus à la tour,
précédés du bourreau, la hache tournée vers leur
visage, il y a trois semaines de cela, votre
majesté remet chaque jour la chose au lendemain.
La Reine.
Eh bien ! Est-ce que vous ne comprenez pas ce
que cela signifie, monsieur ? Est-ce qu’ il faut
tout vous dire, et qu’ une femme mette son cœur à
nu devant vous, parce qu’ elle est reine, la
malheureuse, et que vous représentez ici le prince
d’ Espagne mon futur mari ? Mon dieu, monsieur,
vous ne savez pas cela, vous autres, chez une
femme, le cœur a sa pudeur comme le corps. Hé
bien oui, puisque vous voulez le savoir, puisque
vous faites semblant de ne rien comprendre, oui,
je remets tous les jours l’ exécution de Fabiani au
lendemain, parce que chaque matin, voyez-vous,
la force me manque à l’ idée que la cloche de la
tour de Londres va sonner la mort de cet homme,
parce que je me sens défaillir à la pensée qu’ on
aiguise une hache pour cet homme, parce que je
me sens mourir de songer qu’ on va clouer une bière
pour cet homme, parce que je suis femme, parce
que je suis faible, parce que je suis folle, parce
que j’ aime cet homme, pardieu ! -en avez-vous
assez ? êtes-vous satisfait ? Comprenez-vous ? Oh !
Je trouverai moyen de me venger un jour sur vous
de tout ce que vous me faites dire, allez !
Simon Renard.
Il serait temps cependant d’ en finir avec Fabiani.
Vous allez épouser mon royal maître le prince
d’ Espagne, madame !
La Reine.
Si le prince d’ Espagne n’ est pas content, qu’ il
le dise, nous en épouserons un autre. Nous ne
manquons pas de prétendans. Le fils du roi des
romains, le prince de Piémont, l’ infant de Portugal,
le cardinal Polus, le roi de Danemarck et lord
Courtenay sont aussi bons gentilshommes que lui.
Simon Renard.
Lord Courtenay ! Lord Courtenay !
La Reine.
Un baron anglais, monsieur, vaut un prince
espagnol. D’ ailleurs lord Courtenay descend des
empereurs d’ orient. Et puis, fâchez-vous si vous
voulez !
Simon Renard.
Fabiani s’ est fait haïr de tout ce qui a un coeur
dans Londres.
La Reine.
Excepté de moi.
Simon Renard.
Les bourgeois sont d’ accord sur son compte avec
les seigneurs. S’ il n’ est pas mis à mort aujourd’ hui
même comme l’ a promis votre majesté…
La Reine.
Eh bien ?
Simon Renard.
Il y aura émeute des manans.
La Reine.
J’ ai mes lansquenets.
Simon Renard.
Il y aura complot des seigneurs.
La Reine.
J’ ai le bourreau.
Simon Renard.
Votre majesté a juré sur le livre d’ heures de sa
mère qu’ elle ne lui ferait pas grâce.
La Reine.
Voici un blanc-seing qu’ il m’ a fait remettre, et
dans lequel je jure sur ma couronne impériale que
je la lui ferai. La couronne de mon père vaut le
livre d’ heures de ma mère. Un serment détruit l’ autre.
D’ ailleurs, qui vous dit que je lui ferai grâce ?
Simon Renard.
Il vous a bien audacieusement trahie, madame !
La Reine.
Qu’ est-ce que cela me fait ? Tous les hommes en
font autant. Je ne veux pas qu’ il meure. Tenez,
mylord,… -monsieur le bailli, veux-je dire ! Mon
dieu ! Vous me troublez tellement l’ esprit que je
ne sais vraiment plus à qui je parle ! -tenez, je
sais tout ce que vous allez me dire. Que c’ est
un homme vil, un lâche, un misérable ! Je le
sais comme vous, et j’ en rougis ; mais je l’ aime.
Que voulez-vous que j’ y fasse ? J’ aimerais
peut-être moins un honnête homme. D’ ailleurs,
qui êtes-vous tous tant que vous êtes ? Valez-vous
mieux que lui ? Vous allez me dire que c’ est un
favori, et que la nation anglaise n’ aime pas les
favoris. Est-ce que je ne sais pas que vous ne
voulez le renverser que pour mettre à sa place le
comte de Kildare, ce fat, cet irlandais ! Qu’ il
fait couper vingt têtes par jour ! Qu’ est-ce
que cela vous fait ? Et ne me parlez pas du prince
d’ Espagne. Vous vous en moquez bien. Ne me parlez
pas du mécontentement de Monsieur De Noailles,
l’ ambassadeur de France. Monsieur De Noailles
est un sot, et je le lui dirai à lui-même. D’ ailleurs
je suis une femme, moi, je veux et je ne veux plus, je
ne suis pas tout d’ une pièce. La vie de cet homme
est nécessaire à ma vie. Ne prenez pas cet air de
candeur virginale et de bonne foi, je vous en supplie.
Je connais toutes vos intrigues. Entre nous,
vous savez comme moi qu’ il n’ a pas commis le
crime pour lequel il est condamné. C’ est arrangé.
Je ne veux pas que Fabiani meure. Suis-je la
maîtresse ou non ? Tenez, monsieur le bailli, parlons
d’ autre chose, voulez-vous ?
Simon Renard.
Je me retire, madame. Toute votre noblesse vous
a parlé par ma voix.
La Reine.
Que m’ importe la noblesse !
Simon Renard, à part.
Essayons du peuple.
Il sort avec un profond salut.
La Reine, seule.
Il est sorti d’ un air singulier. Cet homme est capable
d’ émouvoir quelque sédition. Il faut que j’ aille
en hâte à la maison de ville. -holà, quelqu’ un !
Maître éneas et Joshua paraissent.

[modifier] JOURNEE 3 PARTIE 1 SCENE 5


Les mêmes, moins Simon Renard ; maître éneas,
Joshua.
La Reine.
C’ est vous, maître éneas. Il faut que cet homme
et vous, vous vous chargiez de faire évader
sur-le-champ le comte de Clanbrassil.
Maître éneas.
Madame…
La Reine.
Tenez, je ne me fie pas à vous ! Je me souviens
que vous êtes de ses ennemis. Mon dieu ! Je ne suis
donc entourée que des ennemis de l’ homme que
j’ aime ! Je gage que ce porte-clefs, que je ne
connais pas, le hait aussi.
Joshua.
C’ est vrai, madame.
La Reine.
Mon dieu ! Mon dieu ! Ce Simon Renard est plus
roi que je ne suis reine. Quoi ! Personne à qui me
fier ici ! Personne à qui donner pleins pouvoirs
pour faire évader Fabiani !
Jane, sortant de derrière le pilier.
Si, madame ! Moi !
Joshua, à part.
Jane !
La Reine.
Toi, qui toi ? C’ est vous, Jane Talbot ? Comment
êtes-vous ici ? Ah ! C’ est égal ! Vous y êtes ! Vous
venez sauver Fabiani. Merci. Je devrais vous haïr,
Jane, je devrais être jalouse de vous, j’ ai mille
raisons pour cela. Mais non, je vous aime de l’ aimer.
Devant l’ échafaud, plus de jalousie, rien que
l’ amour. Vous êtes comme moi, vous lui pardonnez,
je le vois bien. Les hommes ne comprennent pas
cela, eux. Lady Jane, entendons-nous. Nous sommes
bien malheureuses toutes deux, n’ est-ce pas ? Il
faut faire évader Fabiani. Je n’ ai que vous, il
faut bien que je vous prenne. Je suis
sûre du moins que vous y mettrez votre cœur.
Chargez-vous-en. Messieurs, vous obéirez tous deux
à lady Jane en tout ce qu’ elle vous prescrira, et
vous me répondez sur vos têtes de l’ exécution de ses
ordres. Embrasse-moi, jeune fille !
Jane.
La Tamise baigne le pied de la tour de ce côté.
Il y a là une issue secrète que j’ ai observée. Un
bateau à cette issue, et l’ évasion se ferait par
la Tamise. C’ est le plus sûr.
Maître éneas.
Impossible d’ avoir un bateau là avant une bonne
heure.
Jane.
C’ est bien long.
Maître éneas.
C’ est bientôt passé. D’ ailleurs dans une heure,
il fera nuit. Cela vaudra mieux, si sa majesté tient
à ce que l’ évasion soit secrète.
La Reine.
Vous avez peut-être raison. Eh bien ! Dans une
heure, soit ! Je vous laisse, lady Jane, il faut que
j’ aille à la maison de ville. Sauvez Fabiani !
Jane.
Soyez tranquille, madame !
La reine sort. Jane la suit des yeux.
Joshua, sur le devant du théâtre.
Gilbert avait raison, toute à Fabiani !

[modifier] JOURNEE 3 PARTIE 1 SCENE 6


Les mêmes, moins la reine.
Jane, à maître éneas.
Vous avez entendu les volontés de la reine. Un
bateau là au pied de la tour, les clefs des couloirs
secrets, un chapeau et un manteau.
Maître éneas.
Impossible d’ avoir tout cela avant la nuit. Dans
une heure, mylady.
Jane.
C’ est bien, allez. Laissez-moi avec cet homme.
Maître éneas sort. Jane le suit des yeux.
Joshua, à part, sur le devant du théâtre.
Cet homme ! C’ est tout simple. Qui a oublié Gilbert
ne reconnaît plus Joshua.
Il se dirige vers la porte du cachot de Fabiani
et se met en devoir de l’ ouvrir.
Jane.
Que faites-vous là ?
Joshua.
Je préviens vos désirs, mylady. J’ ouvre cette
porte.
Jane.
Qu’ est-ce que c’ est que cette porte ?
Joshua.
La porte du cachot de mylord Fabiani.
Jane.
Et celle-ci ?
Joshua.
C’ est la porte du cachot d’ un autre.
Jane.
Qui ? Cet autre ?
Un autre condamné à mort. Quelqu’ un que vous
ne connaissez pas. Un ouvrier nommé Gilbert.
Jane.
Ouvrez cette porte !
Joshua, après avoir ouvert la porte.
Gilbert !

[modifier] JOURNEE 3 PARTIE 1 SCENE 7


Jane, Gilbert, Joshua.
Gilbert, de l’ intérieur du cachot.
Que me veut-on ?
Il paraît sur le seuil, aperçoit Jane, et s’ appuie
tout chancelant contre le mur.
Jane ! -lady Jane Talbot !
Jane, à genoux, sans lever les yeux sur lui.
Gilbert ! Je viens vous sauver.
Gilbert.
Me sauver !
Jane.
écoutez. Ayez pitié, ne m’ accablez pas. Je sais
tout ce que vous allez me dire. C’ est juste ; mais
ne me le dites pas. Il faut que je vous sauve. Tout
est préparé. L’ évasion est sûre. Laissez-vous sauver
par moi comme par un autre. Je ne demande
rien de plus. Vous ne me connaîtrez plus ensuite.
Vous ne saurez plus qui je suis. Ne me pardonnez
pas, mais laissez-moi vous sauver. Voulez-vous ?
Gilbert.
Merci ; mais c’ est inutile. à quoi bon vouloir
sauver ma vie, lady Jane, si vous ne m’ aimez
plus ?
Jane, avec joie.
Oh ! Gilbert ! Est-ce bien en effet cela que vous
me demandez ? Gilbert ! Est-ce que vous daignez
vous occuper encore de ce qui se passe dans le coeur
de la pauvre fille ? Gilbert ! Est-ce que l’ amour
que je puis avoir pour quelqu’ un vous intéresse encore
et vous paraît valoir la peine que vous vous en
informiez ? Oh ! Je croyais que cela vous était bien
égal, et que vous me méprisiez trop pour vous
inquiéter de ce que je faisais de mon cœur. Gilbert !
Si vous saviez quel effet me font les paroles que
vous venez de me dire. C’ est un rayon de soleil
bien inattendu dans ma nuit, allez ! Oh ! écoutez-moi
donc, alors ! Si j’ osais encore m’ approcher de
vous, si j’ osais toucher vos vêtemens, si j’ osais
prendre votre main dans les miennes, si j’ osais
encore lever les yeux vers vous et vers le ciel, comme
autrefois, savez-vous ce que je vous dirais, à genoux,
prosternée, pleurant sur vos pieds, avec des
sanglots dans la bouche et la joie des anges dans
le cœur ? Je vous dirais : Gilbert, je t’ aime !
Gilbert, la saisissant dans ses bras avec
emportement.
Tu m’ aimes !
Jane.
Oui, je t’ aime !
Gilbert.
Tu m’ aimes ! -elle m’ aime, mon dieu ! C’ est
bien vrai, c’ est bien elle qui me le dit, c’ est bien
sa bouche qui a parlé, dieu du ciel !
Jane.
Mon Gilbert !
Gilbert.
Tu as tout préparé pour mon évasion, dis-tu ?
Vite ! Vite ! La vie ! Je veux la vie, Jane m’ aime !
Cette voûte s’ appuie sur ma tête et l’ écrase. J’ ai
besoin d’ air. Je meurs ici. Fuyons vite !
Viens-nous-en, Jane ! Je veux vivre, moi ! Je suis
aimé.
Jane.
Pas encore. Il faut un bateau. Il faut attendre la
nuit. Mais sois tranquille, tu es sauvé. Avant une
heure, nous serons dehors. La reine est à la maison
de ville, et ne reviendra pas de sitôt. Je suis
maîtresse ici. Je t’ expliquerai tout cela.
Gilbert.
Une heure d’ attente, c’ est bien long. Oh ! Il me
tarde de ressaisir la vie et le bonheur ! Jane,
Jane ! Tu es là ! Je vivrai ! Tu m’ aimes ! Je
reviens de l’ enfer ! Retiens-moi, je ferais quelques
folies, vois-tu. Je rirais, je chanterais. Tu
m’ aimes donc ?
Jane.
Oui ! -je t’ aime ! Oui, je t’ aime ! Et vois-tu,
Gilbert, crois-moi bien, ceci est la vérité comme
au lit de la mort, -je n’ ai jamais aimé que toi !
Même dans ma faute, même au fond de mon crime,
je t’ aimais ! à peine ai-je été tombée aux bras
du démon qui m’ a perdue, que j’ ai pleuré mon
ange !
Gilbert.
Oublié ! Pardonné ! Ne parle plus de cela, Jane.
Oh ! Que m’ importe le passé ! Qui est-ce qui
résisterait à ta voix ! Qui est-ce qui ferait autrement
que moi ! Oh oui ! Je te pardonne bien tout, mon
enfant bien aimé ! Le fond de l’ amour, c’ est
l’ indulgence, c’ est le pardon. Jane, la jalousie
et le désespoir ont brûlé les larmes dans mes yeux.
Mais je te pardonne, mais je te remercie, mais tu es
pour moi la seule chose vraiment rayonnante de
ce monde, mais à chaque mot que tu prononces,
je sens une douleur mourir et une joie naître dans
mon ame ! Jane ! Relevez votre tête, tenez-vous
droite là, et regardez-moi. -je vous dis que
vous êtes mon enfant.
Jane.
Toujours généreux ! Toujours ! Mon Gilbert
bien aimé !
Gilbert.
Oh ! Je voudrais être déjà dehors, en fuite, bien
loin, libre avec toi ! Oh ! Cette nuit qui ne vient
pas ! -le bateau n’ est pas là. -Jane ! Nous
quitterons Londres tout de suite, cette nuit. Nous
quitterons l’ Angleterre. Nous irons à Venise. Ceux
de mon métier gagnent beaucoup d’ argent là. Tu
seras à moi… -oh ! Mon dieu ! Je suis insensé,
j’ oubliais quel nom tu portes ! Il est trop beau,
Jane !
Jane.
Que veux-tu dire ?
Gilbert.
Fille de lord Talbot.
Jane.
J’ en sais un plus beau.
Gilbert.
Lequel ?
Femme de l’ ouvrier Gilbert.
Gilbert.
Jane !…
Jane.
Oh non ! Oh ! Ne crois pas que je te demande
cela. Oh ! Je sais bien que j’ en suis indigne. Je ne
leverai pas mes yeux si haut ; je n’ abuserai pas à ce
point du pardon. Le pauvre ciseleur Gilbert ne se
mésalliera pas avec la comtesse de Waterford. Non,
je te suivrai, je t’ aimerai, je ne te quitterai
jamais. Je me coucherai le jour à tes pieds, la nuit
à ta porte. Je te regarderai travailler, je t’ aiderai,
je te donnerai ce qu’ il te faudra. Je serai pour toi
quelque chose de moins qu’ une sœur, quelque
chose de plus qu’ un chien. Et si tu te maries,
Gilbert, -car il plaira à Dieu que tu finisses par
trouver une femme pure et sans tache, et digne de
toi, -eh bien ! Si tu te maries, et si ta femme
est bonne, et si elle veut bien, je serai la servante
de ta femme. Si elle ne veut pas de moi, je m’ en irai,
j’ irai mourir où je pourrai. Je ne te quitterai que
dans ce cas-là. Si tu ne te maries pas, je resterai
près de toi, je serai bien douce et bien résignée,
tu verras ; et si l’ on pense mal de me voir avec toi,
on pensera ce qu’ on voudra. Je n’ ai plus à rougir,
moi, vois-tu ? Je suis une pauvre fille.
Gilbert, tombant à ses pieds.
Tu es un ange ! Tu es ma femme !
Jane.
Ta femme ! Tu ne pardonnes donc que comme
Dieu, en purifiant ? Ah ! Sois béni, Gilbert, de
me mettre cette couronne sur le front.
Gilbert se relève et la serre dans ses bras. Pendant
qu’ ils se tiennent étroitement embrassés, Joshua
vient prendre la main de Jane.
Joshua.
C’ est Joshua, lady Jane.
Gilbert.
Bon Joshua !
Joshua.
Tout à l’ heure vous ne m’ avez pas reconnu.
Jane.
Ah ! C’ est que c’ est par lui que je devais commencer.
Joshua lui baise les mains.
Gilbert, la serrant dans ses bras.
Mais quel bonheur ! Mais est-ce que c’ est bien
réel tout ce bonheur-là ?
Depuis quelques instans, on entend au dehors un bruit
éloigné, des cris confus, un tumulte. Le jour baisse.
Joshua.
Qu’ est-ce que c’ est que ce bruit ?
Il va à la fenêtre qui donne sur la rue.
Jane.
Oh ! Mon dieu ! Pourvu qu’ il n’ aille rien arriver !
Joshua.
Une grande foule là-bas. Des pioches ; des piques ;
des torches. Les pensionnaires de la reine à
cheval et en bataille. Tout cela vient par ici. Quels
cris ! Ah diable ! On dirait une émeute de populaire.
Jane.
Pourvu que ce ne soit pas contre Gilbert !
Cris éloignés.
Fabiani ! Mort à Fabiani !
Jane.
Entendez-vous ?
Joshua.
Oui.
Jane.
Que disent-ils ?
Joshua.
Je ne distingue pas.
Ah ! Mon dieu ! Mon dieu !
Entrent précipitamment par la porte masquée maître
éneas et un batelier.

[modifier] JOURNEE 3 PARTIE 1 SCENE 8


Les mêmes, maître éneas, un batelier.
Maître éneas.
Mylord Fabiani ! Mylord ! Pas un instant à perdre.
On a su que la reine voulait sauver votre vie.
Il y a sédition du populaire de Londres contre
vous. Dans un quart d’ heure, vous seriez déchiré.
Mylord, sauvez-vous ! Voici un manteau et un chapeau.
Voici les clefs. Voici un batelier. N’ oubliez
pas que c’ est à moi que vous devez tout cela. Mylord,
hâtez-vous !
Bas au batelier.
—tu ne te presseras pas.
Jane.
Elle couvre en hâte Gilbert du manteau et du
chapeau. Bas à Joshua.
Ciel ! Pourvu que cet homme ne reconnaisse pas…
Maître éneas, regardant Gilbert en face.
Mais quoi ! Ce n’ est pas lord Clanbrassil ! Vous
n’ exécutez pas les ordres de la reine, mylady ! Vous
en faites évader un autre !
Jane.
Tout est perdu !… j’ aurais dû prévoir cela ! Ah
dieu ! Monsieur, c’ est vrai, ayez pitié…
Maître éneas, bas à Jane.
Silence ! Faites ! Je n’ ai rien dit, je n’ ai rien vu.
Il se retire au fond du théâtre d’ un air
d’ indifférence.
Jane.
Que dit-il ?… ah ! La providence est donc pour
nous ! Ah ! Tout le monde veut donc sauver Gilbert !
Joshua.
Non, lady Jane. Tout le monde veut perdre
Fabiani.
Pendant toute cette scène, les cris redoublent au
dehors.
Jane.
Hâtons-nous, Gilbert ! Viens vite !
Joshua.
Laissez-le partir seul.
Jane.
Le quitter !
Joshua.
Pour un instant. Pas de femme dans le bateau,
si vous voulez qu’ il arrive à bon port. Il y a encore
trop de jour. Vous êtes vêtue de blanc. Le péril
passé, vous vous retrouverez. Venez avec moi par
ici. Lui par là.
Joshua a raison. Où te retrouverai-je, mon
Gilbert ?
Gilbert.
Sous la première arche du pont de Londres.
Jane.
Bien. Pars vite. Le bruit redouble. Je te voudrais
loin !
Joshua.
Voici les clefs. Il y a douze portes à ouvrir et à
fermer d’ ici au bord de l’ eau. Vous en avez pour
un bon quart d’ heure.
Jane.
Un quart d’ heure ! Douze portes ! C’ est affreux !
Gilbert, l’ embrassant.
Adieu, Jane. Encore quelques instans de séparation,
et nous nous rejoindrons pour la vie.
Jane.
Pour l’ éternité !
Au batelier.
—monsieur, je vous le recommande.
Maître éneas, bas au batelier.
De crainte d’ accident, ne te presse pas.
Gilbert sort avec le batelier.
Joshua.
Il est sauvé ! à nous maintenant ! Il faut fermer
ce cachot.
Il referme le cachot de Gilbert.
—c’ est fait. Venez vite, par ici !
Il sort avec Jane par l’ autre porte masquée.
Maître éneas, seul.
Le Fabiani est resté au piége ! Voilà une petite
femme fort adroite que maître Simon Renard eût
payée bien cher. Mais comment la reine prendra-t-elle
la chose ? Pourvu que cela ne retombe pas sur moi !
Entrent à grands pas par la galerie Simon Renard
et la reine. Le tumulte extérieur n’ a cessé
d’ augmenter. La nuit est presque tout-à-fait tombée.
—cris de mort ; flambeaux ; torches ; bruit des
vagues de la foule ; cliquetis d’ armes ; coups de
feu ; piétinemens de chevaux. Plusieurs gentilshommes,
la dague au poing, accompagnent la reine. Parmi eux,
le héraut d’ Angleterre, Clarence, portant la
bannière royale, et le héraut de l’ ordre de la
jarretière, Jarretière, portant la bannière de
l’ ordre.

[modifier] JOURNEE 3 PARTIE 1 SCENE 9


La reine, Simon Renard, maître éneas, lord
Clinton, les deux hérauts, seigneurs, pages, etc.
La Reine, bas à maître éneas.
Fabiani est-il évadé ?
Maître éneas.
Pas encore.
La Reine.
Pas encore !
Elle le regarde fixement d’ un air terrible.
Maître éneas, à part.
Diable !
Cris Du Peuple, au-dehors.
Mort à Fabiani !
Simon Renard.
Il faut que votre majesté prenne un parti sur-le-champ,
madame. Le peuple veut la mort de cet homme.
Londres est en feu. La tour est investie. L’ émeute
est formidable. Les nobles de ban ont été taillés
en pièces au pont de Londres. Les pensionnaires
de votre majesté tiennent encore ; mais votre
majesté n’ en a pas moins été traquée de rue en rue,
depuis la maison de ville jusqu’ à la tour. Les
partisans de Madame élisabeth sont mêlés au
peuple. On sent qu’ ils sont là, à la malignité de
l’ émeute. Tout cela est sombre. Qu’ ordonne votre
majesté ?
Cris Du Peuple.
Fabiani ! Mort à Fabiani !
Ils grossissent et se rapprochent de plus en plus.
La Reine.
Mort à Fabiani ! Mylords, entendez-vous ce peuple
qui hurle ? Il faut lui jeter un homme. La populace
veut à manger.
Simon Renard.
Qu’ ordonne votre majesté ?
La Reine.
Pardieu, mylords, vous tremblez tous autour de
moi, il me semble. Sur mon ame, faut-il que ce
soit une femme qui vous enseigne votre métier de
gentilshommes ! à cheval, mylords, à cheval. Est-ce
que la canaille vous intimide ? Est-ce que les
épées ont peur des bâtons ?
Simon Renard.
Ne laissez pas les choses aller plus loin. Cédez,
madame, pendant qu’ il en est temps encore. Vous
pouvez encore dire la canaille, dans une heure vous
seriez obligée de dire le peuple.
Les cris redoublent, le bruit se rapproche.
La Reine.
Dans une heure !
Simon Renard, allant à la galerie et revenant.
Dans un quart d’ heure, madame. Voici que la
première enceinte de la tour est forcée. Encore
un pas, le peuple est ici.
Le Peuple.
à la tour ! à la tour ! Fabiani ! Mort à Fabiani !
La Reine.
Qu’ on a bien raison de dire que c’ est une horrible
chose que le peuple ! Fabiano !
Simon Renard.
Voulez-vous le voir déchirer sous vos yeux dans
un instant ?
La Reine.
Mais savez-vous qu’ il est infâme qu’ il n’ y en ait
pas un de vous qui bouge, messieurs ! Mais au
nom du ciel, défendez-moi donc !
Lord Clinton.
Vous, oui, madame ; Fabiani, non.
La Reine.
Ah ciel ! Eh bien oui ! Je le dis tout haut, tant
pis ! Fabiano est innocent ! Fabiano n’ a pas
commis le crime pour lequel il est condamné. C’ est
moi, et celui-ci, et le ciseleur Gilbert, qui avons
tout fait, tout inventé, tout supposé. Pure comédie !
Osez me démentir, monsieur le bailli ! Maintenant,
messieurs, le défendrez-vous ? Il est innocent, vous
dis-je. Sur ma tête, sur ma couronne, sur mon
dieu, sur l’ ame de ma mère, il est innocent du
crime ! Cela est aussi vrai qu’ il est vrai que vous
êtes là, lord Clinton ! Défendez-le. Exterminez
ceux-ci, comme vous avez exterminé Tom Wyat,
mon brave Clinton, mon vieil ami, mon bon Robert !
Je vous jure qu’ il est faux que Fabiano ait
voulu assassiner la reine.
Lord Clinton.
Il y a une autre reine qu’ il a voulu assassiner,
c’ est l’ Angleterre.
Les cris continuent dehors.
La Reine.
Le balcon ! Ouvrez le balcon ! Je veux prouver
moi-même au peuple qu’ il n’ est pas coupable !
Simon Renard.
Prouvez au peuple qu’ il n’ est pas italien !
La Reine.
Quand je pense que c’ est un Simon Renard,
une créature du cardinal de Granvelle, qui ose me
parler ainsi ! Eh bien, ouvrez cette porte ! Ouvrez
ce cachot ! Fabiano est là ; je veux le voir, je
veux lui parler.
Simon Renard, bas.
Que faites-vous ? Dans son propre intérêt, il
est inutile de faire savoir à tout le monde où il
est.
Le Peuple.
Fabiani à mort ! Vive élisabeth !
Simon Renard.
Les voilà qui crient vive élisabeth, maintenant.
La Reine.
Mon dieu ! Mon dieu !
Simon Renard.
Choisissez, madame :
il désigne d’ une main la porte du cachot.
—ou cette tête au peuple,
il désigne de l’ autre main la couronne que porte
la reine.
—ou cette couronne à Madame élisabeth.
Le Peuple.
Mort ! Mort ! Fabiani ! élisabeth !
Une pierre vient casser une vitre à côté de la
reine.
Simon Renard.
Votre majesté se perd sans le sauver. La deuxième
cour est forcée. Que veut la reine ?
La Reine.
Vous êtes tous des lâches, et Clinton tout le
premier !
Ah ! Clinton, je me souviendrai de cela, mon
ami !
Simon Renard.
Que veut la reine ?
La Reine.
Oh ! être abandonnée de tous ! Avoir tout dit
sans rien obtenir ! Qu’ est-ce que c’ est donc que
ces gentilshommes-là ? Ce peuple est infâme. Je
voudrais le broyer sous mes pieds. Il y a donc des
cas où une reine ce n’ est qu’ une femme ! Vous me le
paierez tous bien cher, messieurs !
Simon Renard.
Que veut la reine ?
La Reine, accablée.
Ce que vous voudrez ! Faites ce que vous voudrez !
Vous êtes un assassin !
à part.
—oh ! Fabiano !
Simon Renard.
Clarence ! Jarretière ! à moi ! -maître éneas,
ouvrez le grand balcon de la galerie.
Le balcon du fond s’ ouvre. Simon Renard y va,
Clarence à sa droite, Jarretière à sa gauche.
Immense rumeur au dehors.
Le Peuple.
Fabiani ! Fabiani !
Simon Renard, au balcon, tourné vers le peuple.
Au nom de la reine !
Les Hébauts.
Au nom de la reine !
Profond silence au dehors.
Simon Renard.
Manans ! La reine vous fait savoir ceci : aujourd’ hui,
cette nuit même, une heure après le couvre-feu,
Fabiano Fabiani, comte de Clanbrassil, couvert
d’ un voile noir de la tête aux pieds, baillonné
d’ un baillon de fer, une torche de cire jaune du
poids de trois livres à la main, sera mené aux
flambeaux de la tour de Londres par Charing-Cross,
au vieux-marché de la cité, pour y être publiquement
marri et décapité, en réparation de ses crimes de
haute trahison au premier chef et d’ attentat régicide
sur la personne impériale de sa majesté.
Un immense battement de mains éclate au-dehors.
Le Peuple.
Vive la reine ! Mort à Fabiani !
Simon Renard, continuant.
Et pour que personne dans cette ville de Londres
n’ en ignore, voici ce que la reine ordonne : -
pendant tout ce trajet que fera le condamné de
la tour de Londres au vieux-marché, la grosse
cloche de la tour tintera. Au moment de l’ exécution,
trois coups de canon seront tirés. Le premier,
quand il montera sur l’ échafaud ; le second,
quand il se couchera sur le drap noir ; le troisième,
quand sa tête tombera.
Applaudissemens.
Le Peuple.
Illuminez ! Illuminez !
Simon Renard.
Cette nuit, la tour et la cité de Londres seront
illuminées de flammes et flambeaux, en signe de
joie. J’ ai dit.
Applaudissemens.
Dieu garde la vieille charte d’ Angleterre !
Les Deux Hérauts.
Dieu garde la vieille charte d’ Angleterre !
Le Peuple.
Fabiani à mort ! Vive Marie ! Vive la reine !
Le balcon se referme. Simon Renard vient à la
reine.
Simon Renard.
Ce que je viens de faire ne me sera jamais pardonné
par la princesse élisabeth.
La Reine.
Ni par la reine Marie. -laissez-moi, monsieur !
Elle congédie du geste tous les assistans.
Simon Renard, bas à maître éneas.
Maître éneas, veillez à l’ exécution.
Maître éneas.
Reposez-vous sur moi.
Simon Renard sort. Au moment où maître éneas va
sortir, la reine court à lui, le saisit par le bras,
et le ramène violemment sur le devant du théâtre.

[modifier] JOURNEE 3 PARTIE 1 SCENE 10


La reine, maître éneas.
Cris Du Dehors.
Mort à Fabiani ! Fabiani ! Fabiani !
La Reine.
Laquelle des deux têtes crois-tu qui vaille le
mieux en ce moment, celle de Fabiani ou la
tienne ?
Maître éneas.
Madame…
La Reine.
Tu es un traître !
Maître éneas.
Madame !…
à part.
—diable !
La Reine.
Pas d’ explications. Je le jure par ma mère,
Fabiano mort, tu mourras.
Maître éneas.
Mais, madame…
La Reine.
Sauve Fabiano, tu te sauveras. Pas autrement.
Cris.
Fabiani à mort ! Fabiani !
Maître éneas.
Sauver lord Clanbrassil ! Mais le peuple est là.
C’ est impossible. Quel moyen ?…
La Reine.
Cherche.
Maître éneas.
Comment faire, mon dieu ?
La Reine.
Fais comme pour toi.
Maître éneas.
Mais le peuple va rester en armes jusqu’ après
l’ exécution. Pour l’ apaiser, il faut qu’ il y ait
quelqu’ un de décapité.
La Reine.
Qui tu voudras.
Maître éneas.
Qui je voudrai ? Attendez, madame !… -l’ exécution
se fera la nuit, aux flambeaux, le condamné
couvert d’ un voile noir, baillonné, le peuple
tenu fort loin de l’ échafaud par les piquiers,
comme toujours, il suffit qu’ il voie une tête
tomber. La chose est possible. -pourvu que le
batelier soit encore là, je lui ai dit de ne pas
se presser.
Il va à la fenêtre d’ où l’ on voit la Tamise.
—il y est encore ! Mais il était temps.
Il se penche à la lucarne une torche à la main, en
agitant son mouchoir, puis il se tourne vers la
reine.
—c’ est bien. -je vous réponds de mylord Fabiani,
madame.
La Reine.
Sur ta tête ?
Maître éneas.
Sur ma tête !

[modifier] JOURNEE 3 PARTIE 2 SCENE 1


Une espèce de salle à laquelle viennent aboutir
deux escaliers, un qui monte, l’ autre qui descend.
L’ entrée de chacun de ces deux escaliers occupe une
partie du fond du théâtre. Celui qui monte se perd
dans les frises ; celui qui descend se perd dans
les dessous. On ne voit ni d’ où partent ces escaliers,
ni où ils vont.
La salle est tendue de deuil d’ une façon
particulière : le mur de droite, le mur de gauche et
le plafond, d’ un drap noir coupé d’ une grande croix
blanche ; le fond, qui fait face au spectateur,
d’ un drap blanc avec une grande croix noire. Cette
tenture noire et cette tenture blanche se prolongent
chacune de leur côté, à perte de vue, sous les deux
escaliers. à droite et à gauche, un autel tendu de
noir et de blanc, décoré comme pour des funérailles.
Grands cierges, pas de prêtres. Quelques rares
lampes funèbres, pendues çà et là aux voûtes,
éclairent faiblement la salle et les escaliers. Ce
qui éclaire réellement la salle, c’ est le grand drap
blanc du fond, à travers lequel passe une lumière
rougeâtre comme s’ il y avait derrière une immense
fournaise flamboyante.
La salle est pavée de dalles tumulaires. -au lever
du rideau, on voit se dessiner en noir sur ce drap
transparent l’ ombre immobile de la reine.
Jane, Joshua.
Ils entrent avec précaution en soulevant une des
tentures noires par quelque petite porte pratiquée
là.
Jane.
Où sommes-nous, Joshua ?
Joshua.
Sur le grand palier de l’ escalier par où descendent
les condamnés qui vont au supplice. Cela a été
tendu ainsi sous Henri Viii.
Jane.
Aucun moyen de sortir de la tour ?
Joshua.
Le peuple garde toutes les issues. Il veut être sûr
cette fois d’ avoir son condamné. Personne ne
pourra sortir avant l’ exécution.
Jane.
La proclamation qu’ on a faite du haut de ce balcon
me résonne encore dans l’ oreille. L’ avez-vous
entendue, quand nous étions en bas ? Tout ceci
est horrible, Joshua !
Joshua.
Ah ! J’ en ai vu bien d’ autres, moi !
Jane.
Pourvu que Gilbert ait réussi à s’ évader ! Le
croyez-vous sauvé, Joshua ?
Joshua.
Sauvé ! J’ en suis sûr.
Jane.
Vous en êtes sûr, bon Joshua ?
Joshua.
La tour n’ était pas investie du côté de l’ eau. Et
puis, quand il a dû partir, l’ émeute n’ était pas ce
qu’ elle a été depuis. C’ était une belle émeute,
savez-vous !
Jane.
Vous êtes sûr qu’ il est sauvé ?
Joshua.
Et qu’ il vous attend, à cette heure, sous la
première arche du pont de Londres, où vous le
rejoindrez avant minuit.
Jane.
Mon dieu ! Il va être inquiet de son côté.
Apercevant l’ ombre de la reine.
—ciel ! Qu’ est-ce que c’ est que cela, Joshua ?
Joshua, bas en lui prenant la main.
Silence ! -c’ est la lionne qui guette.
Pendant que Jane considère cette silhouette noire
avec terreur, on entend une voix éloignée, qui paraît
venir d’ en haut, prononcer lentement et distinctement
ces paroles :
—celui qui marche à ma suite, couvert de ce
voile noir, c’ est très-haut et très-puissant seigneur
Fabiano Fabiani, comte de Clanbrassil, baron de
Dinasmonddy, baron de Darmouth en Devonshire,
lequel va être décapité au marché de Londres, pour
crime de régicide et de haute trahison. -Dieu
fasse miséricorde à son ame !
Une Autre Voix.
Priez pour lui !
Jane, tremblante.
Joshua ! Entendez-vous ?
Joshua.
Oui. Moi, j’ entends de ces choses-là tous les
jours.
Un cortége funèbre paraît au haut de l’ escalier, sur
les degrés duquel il se développe lentement à mesure
qu’ il descend. En tête, un homme vêtu de noir,
portant une bannière blanche à croix noire. Puis
maître éneas Dulverton, en grand manteau noir,
son bâton blanc de constable à la main. Puis un
groupe de pertuisaniers vêtus de rouge. Puis le
bourreau, sa hache sur l’ épaule, le fer tourné vers
celui qui le suit. Puis un homme entièrement couvert
d’ un grand voile noir qui traîne sur ses pieds. On
ne voit de cet homme que son bras nu qui passe par
une ouverture faite au linceul, et qui porte une
torche de cire jaune allumée. à côté de cet homme,
un prêtre en costume du jour des morts. Puis un
groupe de pertuisaniers en rouge. Puis un homme vêtu
de blanc portant une bannière noire à croix blanche.
à droite et à gauche deux files de hallebardiers
portant des torches.
Jane.
Joshua ! Voyez-vous ?
Joshua.
Oui. Je vois de ces choses-là tous les jours,
moi.
Au moment de déboucher sur le théâtre, le cortége
s’ arrête.
Maître éneas.
Celui qui marche à ma suite, couvert de ce voile
noir, c’ est très-haut et très-puissant seigneur
Fabiano Fabiani, comte de Clanbrassil, baron de
Dinasmonddy, baron de Darmouth en Devonshire,
lequel va être décapité au marché-de-Londres, pour
crime de régicide et de haute trahison. -Dieu
fasse miséricorde à son ame !
Les Deux Porte-Bannière.
Priez pour lui !
Le cortége traverse lentement le fond du théâtre.
Jane.
C’ est une chose terrible que nous voyons là,
Joshua. Cela me glace le sang.
Joshua.
Ce misérable Fabiani !
Jane.
Paix, Joshua ! Bien misérable, mais bien malheureux !
Le cortége arrive à l’ autre escalier. Simon Renard,
qui, depuis quelques instans, a paru à l’ entrée de
cet escalier et a tout observé,
se range pour le laisser passer. Le cortége s’ enfonce
sous la voûte de l’ escalier, où il disparaît peu à
peu. Jane le suit des yeux avec terreur.
Simon Renard, après que le cortége a disparu.
Qu’ est-ce que cela signifie ? Est-ce bien là
Fabiani ? Je le croyais moins grand. Est-ce que
maître éneas ?… il me semble que la reine
l’ a gardé auprès d’ elle un instant. Voyons
donc !
Il s’ enfonce sous l’ escalier à la suite du cortége.
Voix, qui s’ éloigne de plus en plus.
Celui qui marche à ma suite, couvert de ce voile
noir, c’ est très-haut et très-puissant seigneur
Fabiano Fabiani, comte de Clanbrassil, baron de
Dinasmonddy, baron de Darmouth en Devonshire,
lequel va être décapité au marché-de-Londres,
pour crime de régicide et de haute trahison. -
Dieu fasse miséricorde à son ame !
Autres Voix, presque indistinctes.
Priez pour lui !
Joshua.
La grosse cloche va annoncer tout à l’ heure sa
sortie de la tour. Il vous sera peut-être possible
maintenant de vous échapper. Il faut que je tâche
d’ en trouver les moyens. Attendez-moi là ; je vais
revenir.
Jane.
Vous me laissez, Joshua ? Je vais avoir peur,
seule ici, mon dieu !
Joshua.
Vous ne pourriez parcourir toute la tour avec
moi sans péril. Il faut que je vous fasse sortir de
la tour. Pensez que Gilbert vous attend.
Jane.
Gilbert ! Tout pour Gilbert ! Allez !
Joshua sort.
Jane, seule.
Oh ! Quel spectacle effrayant ! Quand je songe
que cela eût été ainsi pour Gilbert !
Elle s’ agenouille sur les degrés de l’ un des autels.
—oh ! Merci ! Vous êtes bien le dieu sauveur !
Vous avez sauvé Gilbert !
Le drap du fond s’ entr’ ouvre. La reine paraît ; elle
s’ avance à pas lents vers le devant du théâtre, sans
voir Jane.
Jane, se détournant.
Dieu ! La reine !

[modifier] JOURNEE 3 PARTIE 2 SCENE 2


Jane, la reine.
Jane se colle avec effroi contre l’ autel, et
attache sur la reine un regard de stupeur et
d’ épouvante.
La Reine.
Elle se tient quelques instans en silence sur le
devant du théâtre, l’ œil fixe, pâle, comme absorbée
dans une sombre rêverie. Enfin elle pousse un profond
soupir.
Oh ! Le peuple !
Elle promène autour d’ elle avec inquiétude son
regard qui rencontre Jane.
—quelqu’ un là ! -c’ est toi, jeune fille ! C’ est
vous, lady Jane ! Je vous fais peur. Allons, ne
craignez rien. Le guichetier éneas nous a trahies,
vous savez ? Ne craignez donc rien. Enfant, je te
l’ ai déjà dit, tu n’ as rien à craindre de moi, toi.
Ce qui faisait ta perte il y a un mois fait ton salut
aujourd’ hui. Tu aimes Fabiano. Il n’ y a que toi et
moi sous le ciel qui ayons le cœur fait ainsi, que toi et
moi qui l’ aimions. Nous sommes sœurs.
Jane.
Madame…
La Reine.
Oui, toi et moi, deux femmes, voilà tout ce
qu’ il a pour lui, cet homme. Contre lui tout le
reste ! Toute une cité, tout un peuple, tout un
monde ! Lutte inégale de l’ amour contre la haine !
L’ amour pour Fabiano, il est triste, épouvanté,
éperdu ; il a ton front pâle, il a mes yeux en
larmes ; il se cache près d’ un autel funèbre ; il
prie par ta bouche, il maudit par la mienne. La haine
contre Fabiani, elle est fière, radieuse,
triomphante, elle est armée et victorieuse, elle a
la cour, elle a le peuple, elle a des masses d’ hommes
plein les rues, elle mâche à la fois des cris de mort
et des cris de joie, elle est superbe, et hautaine,
et toute puissante ; elle illumine toute une ville
autour d’ un échafaud ! L’ amour, le voici, deux femmes
vêtues de deuil dans un tombeau. La haine, la voilà !
Elle tire violemment le drap blanc du fond, qui,
en s’ écartant, laisse voir un balcon, et au-delà
de ce balcon, à perte de vue, dans une nuit noire,
toute la ville de Londres splendidement illuminée.
Ce qu’ on voit de la tour de Londres est illuminé
également. Jane fixe des yeux étonnés sur tout
ce spectacle éblouissant dont la réverbération
éclaire le théâtre.
La Reine.
Oh ! Ville infâme ! Ville révoltée ! Ville maudite !
Ville monstrueuse qui trempe sa robe de fête dans
le sang et qui tient la torche au bourreau ? Tu en as
peur, Jane, n’ est-ce pas ? Est-ce qu’ il ne te
semble pas comme à moi qu’ elle nous nargue lâchement
toutes deux, et qu’ elle nous regarde avec ses cent
mille prunelles flamboyantes, faibles femmes
abandonnées que nous sommes, perdues et seules dans
ce sépulcre ! Jane ! L’ entends-tu rire et hurler,
l’ horrible ville ! Oh ! L’ Angleterre ! L’ Angleterre
à qui détruira Londres ! Oh ! Que je voudrais
pouvoir changer ces flambeaux en brandons, ces
lumières en flammes, et cette ville illuminée en une
ville qui brûle !
Une immense rumeur éclate au dehors. Applaudissemens.
Cris confus : -le voilà ! Le voilà ! Fabiani à
mort ! -on entend tinter la grosse cloche de la
tour de Londres. à ce bruit, la reine se met à
rire d’ un rire terrible.
Jane.
Grand dieu ! Voilà le malheureux qui sort… -
vous riez, madame !
La Reine.
Oui, je ris !
Elle rit.
—oui, et tu vas rire aussi ! Mais d’ abord il faut
que je ferme cette tenture, il me semble toujours
que nous ne sommes pas seules et que cette affreuse
ville nous voit et nous entend.
Elle ferme le rideau blanc et revient à Jane.
—maintenant qu’ il est sorti, maintenant qu’ il n’ y
a plus de danger, je puis te dire cela. Mais ris
donc, rions toutes deux de cet exécrable peuple
qui boit du sang. Oh ! C’ est charmant ! Jane ! Tu
trembles pour Fabiano, sois tranquille ! Et ris
avec moi, te dis-je ! Jane ! L’ homme qu’ ils ont,
l’ homme qui va mourir, l’ homme qu’ ils prennent pour
Fabiano, ce n’ est pas Fabiano !
Elle rit.
Jane.
Ce n’ est pas Fabiano !
La Reine.
Non !
Jane.
Qui est-ce donc ?
La Reine.
C’ est l’ autre.
Jane.
Qui ? L’ autre ?
La Reine.
Tu sais bien, tu le connais, cet ouvrier, cet
homme… -d’ ailleurs qu’ importe ?
Jane, tremblant de tout son corps.
Gilbert ?
La Reine.
Oui, Gilbert, c’ est ce nom-là.
Jane.
Madame ! Oh non, madame ! Oh ! Dites que cela
n’ est pas, madame ! Gilbert ! Ce serait trop
horrible ! Il s’ est évadé !
La Reine.
Il s’ évadait quand on l’ a saisi, en effet. On l’ a
mis à la place de Fabiano sous le voile noir. C’ est
une exécution de nuit. Le peuple n’ y verra rien.
Sois tranquille.
Jane, avec un cri effrayant.
Ah ! Madame ! Celui que j’ aime, c’ est Gilbert !
La Reine.
Quoi ? Que dis-tu ? Perds-tu la raison ? Est-ce
que tu me trompais aussi, toi ? Ah ! C’ est ce Gilbert
que tu aimes ! Eh bien, que m’ importe ?
Jane, brisée, aux pieds de la reine, sanglotant,
se traînant sur les genoux, les mains jointes.
La grosse cloche tinte pendant toute cette scène.
Madame, par pitié ! Madame, au nom du ciel !
Madame, par votre couronne, par votre mère, par
les anges ! Gilbert ! Gilbert ! Cela me rend folle,
madame, sauvez Gilbert ! Cet homme, c’ est ma vie,
cet homme, c’ est mon mari, cet homme… je viens de
vous dire qu’ il a tout fait pour moi, qu’ il m’ a
élevée, qu’ il m’ a adoptée, qu’ il a remplacé près de
mon berceau mon père qui est mort pour votre mère.
Madame, vous voyez bien que je ne suis qu’ une pauvre
misérable et qu’ il ne faut pas être sévère pour moi.
Ce que vous venez de me dire m’ a donné un coup si
terrible que je ne sais vraiment pas comment j’ ai
la force de vous parler. Je dis ce que je peux,
voyez-vous. Mais il faut que vous fassiez suspendre
l’ exécution. Tout de suite. Suspendre l’ exécution.
Remettre la chose à demain. Le temps de se reconnaître,
voilà tout. Ce peuple peut bien attendre à demain.
Nous verrons ce que nous ferons. Non, ne secouez
pas la tête. Pas de danger pour votre Fabiano.
C’ est moi que vous mettrez à la place. Sous le
voile noir, la nuit, qui le saura ? Mais sauvez
Gilbert ! Qu’ est-ce que cela vous fait, lui ou moi ?
Enfin ! Puisque je veux bien mourir, moi ! -oh
mon dieu ! Cette cloche, cette affreuse cloche !
Chacun des coups de cette cloche est un pas vers
l’ échafaud. Chacun des coups de cette cloche frappe
sur mon cœur. -faites cela, madame, ayez pitié !
Pas de danger pour votre Fabiano. Laissez-moi baiser
vos mains. Je vous aime, madame, je ne vous l’ ai
pas encore dit ; mais je vous aime bien. Vous êtes
une grande reine. Voyez comme je baise vos belles
mains. Oh ! Un ordre pour suspendre l’ exécution.
Il est encore temps. Je vous assure que c’ est
très-possible. Ils vont lentement. Il y a loin de
la tour au vieux-marché. L’ homme du balcon a dit qu’ on
passerait par Charing-Cross. Il y a un chemin plus
court. Un homme à cheval arriverait encore à
temps. Au nom du ciel, madame, ayez pitié ! Enfin,
mettez-vous à ma place, supposez que je sois
la reine et vous la pauvre fille, vous pleureriez
comme moi, et je ferais grâce. Faites grâce, madame !
Oh ! Voilà ce que je craignais, que les larmes ne
m’ empêchassent de parler. Oh ! Tout de suite.
Suspendre l’ exécution. Cela n’ a pas d’ inconvénient,
madame. Pas de danger pour Fabiano, je vous jure !
Est-ce que vraiment vous ne trouvez pas qu’ il faut
faire ce que je dis, madame ?
La Reine, attendrie et la relevant.
Je le voudrais, malheureuse. Ah ! Tu pleures,
oui, comme je pleurais ; ce que tu éprouves je
viens de l’ éprouver. Mes angoisses me font compatir
aux tiennes. Tiens, tu vois que je pleure aussi.
C’ est bien malheureux, pauvre enfant ! Sans doute,
il semble bien qu’ on aurait pu en prendre un autre,
Tyreonnel, par exemple ; mais il est trop connu,
il fallait un homme obscur. On n’ avait que celui-là
sous la main. Je t’ explique cela pour que tu
comprennes, vois-tu. Oh ! Mon dieu ! Il y a de ces
fatalités-là. On se trouve pris. On n’ y peut rien.
Jane.
Oui, je vous écoute bien, madame. C’ est comme
moi, j’ aurais encore plusieurs choses à vous dire ;
mais je voudrais que l’ ordre de suspendre l’ exécution
fût signé et l’ homme parti. Ce sera une chose
faite, voyez-vous. Nous parlerons mieux après. Oh !
Cette cloche ! Toujours cette cloche !
La Reine.
Ce que tu veux est impossible, lady Jane.
Jane.
Si, c’ est possible. Un homme à cheval. Il y a un
chemin très-court. Par le quai. J’ irais, moi. C’ est
possible. C’ est facile. Vous voyez que je parle avec
douceur.
La Reine.
Mais le peuple ne voudrait pas, mais il reviendrait
tout massacrer dans la tour, et Fabiano y est
encore, mais comprends donc. Tu trembles, pauvre
enfant, moi je suis comme toi, je tremble aussi.
Mets-toi à ma place à ton tour. Enfin, je pourrais
bien ne pas prendre la peine de t’ expliquer tout
cela. Tu vois que je fais ce que je peux. Ne songe
plus à ce Gilbert, Jane ! C’ est fini. Résigne-toi !
Jane.
Fini ! Non, ce n’ est pas fini ! Non, tant que cette
horrible cloche sonnera, ce ne sera pas fini ! Me
résigner ! à la mort de Gilbert ! Est-ce que vous
croyez que je laisserai mourir Gilbert ainsi ? Non,
madame. Ah ! Je perds mes peines ! Ah ! Vous ne
m’ écoutez pas. Eh bien ! Si la reine ne m’ entend
pas, le peuple m’ entendra ! Ah ! Ils sont bons,
ceux-là, voyez-vous ! Le peuple est encore dans cette
cour. Vous ferez de moi ensuite ce que vous voudrez.
Je vais lui crier qu’ on le trompe, et que c’ est
Gilbert, un ouvrier comme eux, et que ce n’ est
pas Fabiani.
La Reine.
Arrête, misérable enfant !
Elle lui saisit le bras et la regarde fixement d’ un
air formidable.
—ah ! Tu le prends ainsi ? Ah ! Je suis bonne et
douce, et je pleure avec toi, et voilà que tu deviens
folle et furieuse ! Ah ! Mon amour est aussi grand
que le tien, et ma main est plus forte que la tienne.
Tu ne bougeras pas. Ah, ton amant ! Que m’ importe
ton amant ? Est-ce que toutes les filles
d’ Angleterre vont venir me demander compte de leurs
amans, maintenant ! Pardieu ! Je sauve le mien
comme je peux et aux dépens de qui se trouve là.
Veillez sur les vôtres !
Jane.
Laissez-moi ! -oh ! Je vous maudis, méchante
femme !
La Reine.
Silence !
Jane.
Non, je ne me tairai pas. Et voulez-vous que je
vous dise une pensée que j’ ai à présent ? Je ne crois
pas que celui qui va mourir soit Gilbert.
La Reine.
Que dis-tu ?
Jane.
Je ne sais pas. Mais je l’ ai vu passer sous
ce voile noir. Il me semble que si ç’ avait été
Gilbert, quelque chose aurait remué en moi,
quelque chose se serait révolté, quelque chose
se serait soulevé dans mon cœur,
et m’ aurait crié : Gilbert ! C’ est Gilbert ! Je
n’ ai rien senti, ce n’ est pas Gilbert !
La Reine.
Que dis-tu là ? Ah ! Mon dieu ! Tu es insensée,
ce que tu dis là est fou, et cependant cela
m’ épouvante. Ah ! Tu viens de remuer une des plus
secrètes inquiétudes de mon cœur. Pourquoi cette
émeute m’ a-t-elle empêchée de surveiller tout
moi-même ! Pourquoi m’ en suis-je remise à d’ autres
qu’ à moi du salut de Fabiano ? éneas Dulverton
est un traître. Simon Renard était peut-être là.
Pourvu que je n’ aie pas été trahie une deuxième
fois par les ennemis de Fabiano ! Pourvu que ce
ne soit pas Fabiano en effet… ! -quelqu’ un !
Vite quelqu’ un ! Quelqu’ un !
Deux geôliers paraissent.
Au premier.
—vous, courez. Voici mon anneau royal. Dites
qu’ on suspende l’ exécution. Au vieux-marché ! Au
vieux-marché ! Il y a un chemin plus court,
disais-tu, Jane ?
Jane.
Par le quai.
La Reine, au geôlier.
Par le quai. Un cheval ! Cours vite !
Le geôlier sort.
Au deuxième geôlier.
—vous, allez sur-le-champ à la tourelle
d’ édouard-le-confesseur. Il y a là les deux cachots
des condamnés à mort. Dans l’ un de ces cachots, il
y a un homme. Amenez-le-moi sur-le-champ.
Le geôlier sort.
—ah ! Je tremble ! Mes pieds se dérobent sous
moi ; je n’ aurais pas la force d’ y aller moi-même.
Ah ! Tu me rends folle comme toi ! Ah ! Misérable
fille, tu me rends malheureuse comme toi ! Je te
maudis, comme tu me maudis ! Mon dieu ! L’ homme
aura-t-il le temps d’ arriver ? Quelle horrible
anxiété ! Je ne vois plus rien. Tout est trouble dans
mon esprit. Cette cloche, pour qui sonne-t-elle ?
Est-ce pour Gilbert ? Est-ce pour Fabiano ?
Jane.
La cloche s’ arrête.
La Reine.
C’ est que le cortége est sur la place de l’ exécution.
L’ homme n’ aura pas eu le temps d’ arriver.
On entend un coup de canon éloigné.
Jane.
Ciel !
La Reine.
Il monte sur l’ échafaud.
Deuxième coup de canon.
—il s’ agenouille.
Jane.
C’ est horrible !
Troisième coup de canon.
Toutes Deux.
Ah !…
La Reine.
Il n’ y en a plus qu’ un de vivant. Dans un instant
nous saurons lequel. Mon dieu ! Celui qui va
entrer, faites que ce soit Fabiano !
Jane.
Mon dieu ! Faites que ce soit Gilbert !
Le rideau du fond s’ ouvre. Simon Renard paraît,
tenant Gilbert par la main.
Jane.
Gilbert !
Ils se précipitent dans les bras l’ un de l’ autre.
La Reine.
Et Fabiano ?
Simon Renard.
Mort.
La Reine.
Mort ?… mort ! Qui a osé… ?
Simon Renard.
Moi. J’ ai sauvé la reine et l’ Angleterre.
Fin.
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