Middlemarch/Livre 5/09

La bibliothèque libre.
< Middlemarch‎ | Livre 5
 
Aller à : Navigation, rechercher
Middlemarch : étude de la vie de province
Traduction par M.-J. M.
Calmann Lévy, 1890 (2, pp. 83-94).



CHAPITRE IX


Aucun bavardage sur le testament de M. Casaubon n’était encore parvenu aux oreilles de Will Ladislaw : il n’était bruit que de la dissolution du Parlement et des élections prochaines, et on ne prêtait que peu d’attention aux rumeurs d’une nature plus intime. La fameuse « élection sèche » où les profondeurs du sentiment public pourraient se mesurer à la marée basse de la boisson, approchait. Will Ladislaw était alors un homme des plus occupés, et bien que le veuvage de Dorothée fût constamment présent à sa pensée, c’était un sujet dont il ne désirait pas qu’on l’entretînt ; aussi, quand Lydgate vint le trouver pour lui faire part de ce qui s’était passé pour la cure de Lowick, ce fut avec une sorte d’irritation qu’il répondit :

— Pourquoi me mêleriez-vous à ces affaires ? Je ne vois jamais mistress Casaubon et il n’y a aucune chance que je la voie plus souvent, maintenant qu’elle est à Freshitt. Je n’y vais jamais. C’est un terrain tory où moi et le Pionnier ne sommes pas mieux venus qu’un braconnier et son fusil.

Le fait est que Will était devenu d’autant plus susceptible, que M. Brooke, au lieu de souhaiter comme auparavant de le voir à la Grange un peu plus souvent qu’il ne lui était agréable à lui-même, semblait agir au contraire pour qu’il y fût le moins possible. C’était une concession évasive faite par M. Brooke aux remontrances indignées de sir James ; et Will, sensible sur ce point à la plus petite allusion, en conclut qu’on le tenait éloigné de la Grange à cause de Dorothée. Ses amis le regardaient donc avec soupçon ? Leurs craintes étaient bien superflues ! Ils se trompaient grossièrement s’ils le prenaient pour un de ces aventuriers besoigneux en quête des faveurs d’une femme riche.

Will n’avait jamais vu pleinement l’abîme ouvert entre lui et Dorothée jusqu’au moment où il en eut atteint le bord et la vit de l’autre côté. Il commença, non sans une rage sourde, à songer à quitter le pays ; il lui serait impossible désormais de témoigner le moindre intérêt à Dorothée sans s’exposer à des imputations blessantes, peut-être de la part de Dorothée elle-même, que d’autres essayeraient d’indisposer contre lui.

— Nous voilà séparés pour toujours, sa disait Will. Je pourrais aussi bien être à Rome ; elle ne serait pas plus loin de moi qu’elle ne l’est ici.

Mais ce que nous appelons désespoir n’est souvent que l’avidité douloureuse d’un espoir que rien n’encourage. Il y avait bien des raisons pour qu’il ne s’éloignât pas : et avant tout, des raisons d’ordre public pour ne pas quitter son poste à ce moment de crise, plantant là M. Brooke, alors qu’il aurait besoin d’être remorqué pour l’élection et lorsqu’il y avait à conduire au plus fort de la lutte tant de manœuvres électorales directes et indirectes. Et ce n’était pas une tâche facile de remorquer M. Brooke et de le maintenir dans l’idée qu’il devait s’engager à voter pour le « bill de réforme » au lieu d’insister sur son indépendance et sur sa faculté d’agir au bon moment.

M. Brooke devait, avant le jour de l’élection, se faire entendre devant les dignes électeurs de Middlemarch, du haut du balcon du Cœur-Blanc, qui faisait avantageusement saillie à un angle de la place du Marché. C’était par une belle matinée de mai, et tout semblait parler d’espérance. Il y avait quelque perspective d’accommodement entre le comité de Bagster et celui de M. Brooke, auquel M. Bulstrode, M. Standish, en sa qualité, de notaire et de libéral, et des manufacturiers tels que MM. Plymdale et Vincy donnaient un poids qui arrivait presque à contre-balancer Hawley et ses associés, les tenants de Pinkerton, au Dragon-Vert.

M. Brooke, conscient d’avoir, par ses réformes de propriétaire, dans cette dernière moitié de l’année, affaibli les coups que la Trompette avait dirigés contre lui, encouragé par les applaudissements et les vivats qui avaient accueilli son entrée en ville, en voiture, se sentait le cœur léger sous son gilet chamois. Mais, dans les occasions critiques, on dirait souvent que tous les moments semblent loin, jusqu’à ce qu’on touche au dernier.

— Cela a bon air, dit M. Brooke, tandis que la foule s’assemblait. J’aurai un bon auditoire, dans tous les cas. J’aime cela, voyez-vous : ce genre de public composé de ses propres voisins, vous savez.

Les tisserands et les tanneurs de Middlemarch n’avaient jamais considéré M. Brooke comme un voisin, et ne tenaient pas plus à lui que si on le leur avait envoyé de Londres dans une botte. Mais ils écoutèrent, sans faire trop de bruit, les orateurs qui présentèrent le candidat. Pendant ce temps, la foule devenait plus compacte, et comme le dernier orateur, un personnage politique de Brassing, approchait de la fin de son discours, M. Brooke éprouva un changement notable dans ses sensations ; tout en jouant avec son lorgnon, remuant les documents placés devant lui, il échangeait des remarques avec son comité en homme à qui le moment de l’appel était indifférent.

— Donnez-moi encore un verre de sherry, Ladislaw, dit-il d’un air qui affectait l’insouciance à Will, qui se tenait derrière lui et lui tendit aussitôt ce qui devait lui servir de cordial.

C’était peut-être mal choisi, car M. Brooke était un homme sobre, et prendre un second verre de sherry à si court intervalle du premier, était pour son organisme une surprise inattendue, de nature plutôt à éparpiller ses facultés qu’à les concentrer. Plaignez-le, je vous en prie. — Songez combien il y a de gentlemen anglais qui s’épuisent à discourir sur des affaires purement privées, tandis que M. Brooke avait la noble ambition de servir son pays en se présentant au Parlement !

Ce n’était pas du début de son discours que M. Brooke était inquiet ; il était sûr que cela irait tout seul. S’embarquer serait facile ; mais l’idée de la pleine mer au delà était alarmante.

« Et puis les questions maintenant, souffla le démon qui s’éveillait justement dans ses entrailles. Quelqu’un pourrait faire des questions à propos des cédules. »

— Ladislaw, continua-t-il à haute voix, passez-moi donc le mémorandum des cédules.

Lorsque M. Brooke se présenta au balcon, les acclamations furent assez fortes pour contre-balancer les hurlements, les rugissements, les aboiements et autres manifestations de la partie adverse, dont la modération ne laissa pas de surprendre M. Standish ; aussi, en oiseau rusé qu’il était, murmura-t-il à l’oreille de son voisin :

— Cela a l’air dangereux, par Dieu ! Hawley a dû trouver du plus sérieux.

Cependant les acclamations avaient quelque chose d’égayant, et M. Brooke, le mémorandum dans sa poche de devant, la main gauche appuyée sur la rampe du balcon et la droite jouant avec son lorgnon, était certainement le plus aimable candidat qu’on pût souhaiter. Les points frappants de son extérieur étaient son gilet chamois, ses cheveux blonds coupés court et sa physionomie calme et affable. Il débuta avec une certaine confiance :

— Messieurs, électeurs de Middlemarch !

C’était si bien ce qu’il fallait qu’une courte pause parut toute naturelle.

— Je suis extraordinairement heureux d’être ici, je n’ai jamais été si fier ni si heureux de ma vie, jamais si heureux, vous savez !

Ceci était une figure de rhétorique hardie, mais pas tout à fait à propos, au moment où les arguments nous échappent et disparaissent, quand la crainte s’est emparée de nous et qu’un verre de sherry circule à travers nos idées comme un soudain brouillard. Ladislaw, qui était debout prés de la fenêtre derrière l’orateur, se dit que tout était fini ; la seule chance c’était que, le mieux n’étant pas toujours ce qu’on imagine, des débats désordonnés pussent pour une fois, faire l’affaire. M. Brooke, pendant ce temps, ayant perdu toutes les clefs de son discours, se rabattit sur lui-même et sur ses titres, sujet toujours agréable et de circonstance pour un candidat.

— Je suis votre très proche voisin, mes bons amis, il y a longtemps que vous me connaissez, depuis que je siégeais sur les bancs, je suis toujours entré volontiers dans les questions publiques ; les machines, voyez-vous, les rouleaux brise-mottes ; vous êtes, du moins beaucoup d’entre vous, intéressés à la mécanique et je m’en suis occupé tout dernièrement. Cela ne va pas, vous savez, les brise-mottes. Il faut que tout se fasse progressivement : commerce, manufactures, échange de marchandises, etc. ; depuis Adam Smith il faut que tout se fasse progressivement. Nous devons embrasser tout le globe : — l’observation avec des vues étendues, — nous devons tout embrasser, de la Chine au Pérou, comme l’a dit quelqu’un, Johnson, je crois. C’est ce que j’ai fait jusqu’à un certain point, — pas jusqu’au Pérou. Mais je ne suis pas toujours resté enfermé chez moi. J’ai vu que cela n’irait pas, j’ai été dans le Levant où s’exportent quelques-unes de vos marchandises de Middlemarch ; et puis aussi la Baltique ; la Baltique, maintenant, voyez-vous…

Louvoyant entre ses souvenirs, M. Brooke se serait facilement retrouvé lui-même et serait revenu sans encombre des mers les plus lointaines, si l’ennemi n’avait mis en œuvre un procédé infernal. Tout à coup et en un instant s’était élevée sur les épaules de la foule, presque en face de M. Brooke et à dix mètres de lui sa propre effigie : gilet chamois, lorgnon, physionomie calme et affable représentée sur un lambeau d’étoffe ; et dans l’air s’était élevé, comme la voix monotone du coucou et le cri imitateur du perroquet, un écho de ses paroles avec un organe de polichinelle. Tout le monde se mit à regarder les fenêtres ouvertes des maisons voisines ; mais elles étaient vides ou occupées par des spectateurs en train de rire. L’écho le plus innocent a en lui une ironie diabolique, quand il reproduit un orateur persévérant et grave ; et cet écho-là n’était pas innocent du tout ; s’il ne répétait pas le discours avec la précision d’un écho naturel, il faisait un choix méchant des paroles qu’il redisait. Au moment où il répéta « La Baltique, maintenant… » le rire qui avait parcouru l’auditoire devint un éclat général, et sans les effets modérateurs de la division des partis, et la grande cause publique que la confusion des affaires avait fini par identifier avec « Brooke de Tipton », le rire aurait pu gagner jusqu’à son propre comité. M. Bulstrode demanda d’un ton sévère ce que faisait la nouvelle police ; mais il n’était pas facile de prendre une voix au collet, et une attaque sur l’effigie du candidat eut été trop hasardeuse, puisque, probablement, il était dans les plans de Hawley qu’elle fût lapidée.

M. Brooke lui-même n’était en état de se rendre nettement compte de rien, si ce n’est d’une fuite générale de ses idées au dedans de lui-même ; grâce même à un certain bourdonnement dans les oreilles, il était le seul qui n’eût pas encore fait attention à l’écho partant de sa propre image. Il n’y a rien qui tienne nos perceptions étroitement paralysées, comme l’anxiété que nous éprouvons de ce que nous avons à dire. M. Brooke entendit bien les rires de la foule ; mais il s’était attendu à quelque tapage de la part des tories, et en ce moment il avait pour l’exciter, comme le chatouillement d’un aiguillon, le sentiment que son exorde perdu tout à l’heure revenait peu à peu le chercher des bords de la Baltique.

— Cela me rappelle, continua-t-il en passant sa main dans une poche de côté et d’un air plein d’assurance, si j’avais besoin d’un précédent, mais nous n’avons jamais besoin d’un précédent pour une chose juste et raisonnable ; mais enfin il y a Chatham, voyez-vous… je ne puis pas dire si j’aurais soutenu Chatham ou Pitt, Pitt le jeune ce n’était pas un homme à idées, et nous voulons des idées, vous savez.

— Maudites soient vos idées ! Nous voulons le bill ! cria une voix forte et grossière dans la foule au-dessous du balcon.

Aussitôt l’invisible Polichinelle qui avait jusqu’ici imité M. Brooke répéta :

— Maudites soient vos idées ! Nous voulons le bill !

Le rire devint plus fort que jamais, et, pour la première fois, M. Brooke, devenu lui-même silencieux, entendit distinctement l’écho moqueur. Mais comme il semblait ridiculiser son interrupteur, il était plutôt encourageant pour M. Brooke, qui reprit avec bonne humeur :

— Il y a du vrai dans ce que vous dites là, mon brave ami, et pourquoi sommes-nous rassemblés ici, sinon pour dire ce que nous en pensons ? — liberté d’opinions, liberté de la presse, indépendance, et toutes ces choses-là ? Le bill, maintenant, vous aurez le bill…

Ici M. Brooke s’arrêta pour rajuster son lorgnon et prendre un papier dans sa poche, avec le sentiment qu’il était pratique et qu’il en arrivait aux détails.

L’invisible Polichinelle répondit :

— Vous aurez le bill, monsieur Brooke, par la grâce des manœuvres électorales, et un siège hors du Parlement adjugé pour cinq mille livres sept shillings et quatre pence.

M. Brooke, au milieu de rires effroyables, devint rouge, laissa tomber son lorgnon et, regardant confusément autour de lui, vit sa propre image qui s’était rapprochée. Le moment d’après il la voyait piteusement éclaboussée avec des œufs qu’on lui jetait à la tête. Son humeur s’échauffa un peu, ainsi que sa voix :

— Faire les bouffons ! les paillasses ! Ridiculiser les champions de la vérité ! tout cela est bel et bien !…

Ici un œuf mal appris vint s’écraser sur l’épaule de M. Brooke, tandis que l’écho disait :

— Tout cela est bel et bien !

Puis vint une grêle d’œufs dirigés surtout contre l’image, mais atteignant parfois l’original, comme par hasard. Un flot d’hommes, qui venaient d’arriver sur la place, se faisaient jour à travers la foule, avec des sifflets, des hurlements, des aboiements et des fifres, et un vacarme d’autant plus affreux qu’on vociférait et luttait pour les faire taire. Nulle voix n’était capable de s’élever au-dessus de pareille rumeur, et M. Brooke, sous ce désagréable et humiliant baptême, ne défendit plus le terrain.

Il rentra dans la chambre du comité, disant avec autant d’insouciance qu’il put en affecter :

— C’est un peu trop fort, cela vous savez ! J’aurais fini par captiver peu à peu les oreilles de la foule, mais on ne m’en a pas donné le temps. Je serais peu à peu entré dans la question du bill, mais les choses s’arrangeront bien au moment de la nomination.

Il ne fut pas toutefois unanimement déclaré que les choses s’arrangeraient bien ; le comité, au contraire, paraissait assez mal disposé, et le personnage politique de Brassing écrivait d’une main affairée et comme s’il couvait de nouveaux desseins.

— C’est Bowyer qui a fait cela, énonça M. Standish évasivement. Je le sais aussi bien que si son nom eut été sur l’affiche. C’est un ventriloque remarquable. Il s’en est, par Dieu ! merveilleusement tiré ! Hawley l’a eu à dîner ces jours-ci. Il y a un fonds de talent dans Bowyer.

— Eh bien ! vous savez, vous ne m’en aviez jamais parlé, Standish, sans quoi je l’aurais invité à dîner, dit le pauvre M. Brooke, que le bien de son pays avait obligé à faire beaucoup d’invitations.

— Il n’y a pas de plus pitoyable individu à Middlemarch que Bowyer, s’écria Ladislaw indigné. Mais on dirait que ce sont toujours ces individus-là qui doivent faire pencher la balance.

Will était tout à fait de mauvaise humeur contre lui-même aussi bien que contre son « patron » quand il revint s’enfermer dans son appartement, avec la résolution bien arrêtée de planter là à la fois le Pionnier et M. Brooke. Et pourquoi en effet resterait-il ? Si rien devait jamais combler l’abîme infranchissable creusé entre lui et Dorothée, l’absence et une situation absolument différente ailleurs y réussiraient mieux que le séjour dans le pays, d’un subalterne de M. Brooke exposé à un mépris mérité. Puis, quels rêves lui suscitait sa jeune imagination, des merveilles qu’il pourrait accomplir plus tard, dans cinq ans par exemple : les écrits, les discours politiques acquerraient une bien autre valeur, maintenant que la vie publique allait donner un plus vaste essor aux sentiments nationaux, et qui sait ? la célébrité à laquelle il arriverait peut-être justifierait aux yeux du monde ses prétentions sur Dorothée ; il ne semblerait plus alors qu’elle s’abaissât en acceptant son amour. Cinq ans ! Si seulement il pouvait être sûr qu’elle tenait à lui plus qu’aux autres ! si seulement il pouvait lui faire comprendre qu’il ne s’éloignait d’elle que pour pouvoir un jour lui dire son amour sans s’humilier ; alors il lui serait facile de partir et de commencer une carrière ; à vingt-cinq ans, le succès semblait assez probable et dans l’ordre ordinaire des choses, le talent amène la renommée, et la renommée tout un monde de délices. Il savait parler et il savait écrire ; il pouvait, quand il voulait, se rendre maître de n’importe quel sujet, et son intention était de se mettre toujours du côté de la raison et de la justice et de s’y employer de toute son ardeur. Pourquoi ne s’élèverait-il pas un jour au-dessus du niveau de la foule et ne sentirait-il pas qu’il avait bien acquis cette supériorité ? Oui, sans doute, il quitterait Middlemarch, il irait à Londres et se préparerait à la célébrité tout « en mangeant son pain ». Mais pas tout de suite ; pas avant d’avoir au moins échangé un signe avec Dorothée, pas avant de lui avoir fait savoir pourquoi, si même il était l’homme qu’elle voulût épouser, lui ne voudrait pas l’épouser. Il fallait donc pour quelque temps encore rester à son poste et avec M. Brooke.

Mais il eut bientôt des raisons de soupçonner que M. Brooke l’avait devancé dans le désir de rompre les rapports qui existaient entre eux. Des députations du dehors et des voix intérieures avaient concouru à faire prendre à ce philosophe une mesure plus énergique que de coutume pour le bien de l’humanité : à savoir de se désister en faveur d’un autre candidat, auquel il laisserait l’avantage de ses brigues et de ses menées électorales. Il appelait cela lui-même une mesure énergique, mais il remarqua que sa santé était moins à l’épreuve des excitations qu’il ne l’avait cru.

— J’ai senti quelque trouble du côté de la poitrine ; cela ne vaut rien de pousser les choses trop loin, dit-il à Ladislaw en lui expliquant l’affaire. Il faut que je me retire. Le pauvre Casaubon m’a été un avertissement, vous savez. J’ai fait quelques lourdes avances d’argent, mais aussi j’ai creusé un canal. C’est un ouvrage un peu grossier que ces affaires d’élection, eh ! Ladislaw ? On dirait que vous en avez assez. Cependant nous avons creusé un canal, avec le Pionnier, mis les choses dans une voix tracée et ainsi de suite. Un homme plus ordinaire que vous suffirait maintenant à poursuivre la tâche, plus ordinaire, vous savez.

— Désirez-vous que j’y renonce ? dit Will, le rouge lui montant au visage, tandis qu’il se levait de la table et s’éloignait de quelques pas dans la chambre, les mains dans ses poches. Je suis prêt à le faire aussitôt que vous le voudrez.

— Quant à le désirer, mon cher Ladislaw, j’ai la plus haute opinion de vos facultés, vous savez. Mais en ce qui touche le Pionnier, je me suis consulté un peu avec quelques-uns des hommes de notre parti et ils sont tout disposés à le prendre en main, à m’indemniser même jusqu’à un certain point. Et, dans les circonstances où nous sommes, vous pourriez aimer à vous retirer ; vous pourriez trouver un plus beau champ d’action. Les gens d’ici pourraient ne pas avoir de vous cette opinion élevée que j’ai toujours eue, moi, vous considérant comme un alter ego, un bras droit, bien que je me sois toujours réjoui à l’idée que vous pourriez faire autre chose. Je songe à pousser une pointe en France. Mais je vous enverrai des lettres, vous savez, pour AIthorpe et pour des gens comme lui. Je me suis rencontré avec Althorpe.

— Je vous suis fort obligé, répondit fièrement Ladislaw. Puisque vous allez vous défaire du Pionnier, il est inutile que je vous ennuie des décisions que je prendrai. Il peut me convenir de rester ici pour le moment.

Quand M. Brooke l’eut quitté, Will se dit à lui-même :

— Sa famille l’a pressé de se débarrasser de moi et il lui est maintenant bien indifférent que je m’en aille. Je resterai ici aussi longtemps qu’il me plaira. Ce sera de mon plein gré que je m’en irai, et non parce qu’ils ont peur de moi.