Moll Flanders/2

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Traduction par Marcel Schwob.
Georges Crès, 1918 (pp. 31-65).
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Je ne fus pas effrayée de la nouvelle, étant pleinement assurée que je serais pourvue, et surtout regardant que j’avais raison, chaque jour d’attendre d’être grosse, et qu’alors je serais obligée de partir sans couleurs aucunes.

Après quelque temps, le gentilhomme cadet saisit une occasion pour me dire que la tendresse qu’il entretenait pour moi s’était ébruitée dans la famille ; il ne m’en accusait pas, disait-il, car il savait assez par quel moyen on l’avait su ; il me dit que c’étaient ses propres paroles qui en avaient été l’occasion, car il n’avait pas tenu son respect pour moi aussi secret qu’il eût pu, et la raison en était qu’il était au point que, si je voulais consentir à l’accepter, il leur dirait à tous ouvertement qu’il m’aimait et voulait m’épouser ; qu’il était vrai que son père et sa mère en pourraient être fâchés et se montrer sévères, mais qu’il était maintenant fort capable de gagner sa vie, ayant profité dans le droit, et qu’il ne craindrait point de m’entretenir, et qu’en somme, comme il croyait que je n’aurais point honte de lui, ainsi était-il résolu à n’avoir point honte de moi, qu’il dédaignait de craindre m’avouer maintenant, moi qu’il avait décidé d’avouer après que je serais sa femme ; qu’ainsi je n’avais rien à faire qu’à lui donner ma main, et qu’il répondrait du reste.

J’étais maintenant dans une terrible condition, en vérité, et maintenant je me repentis de cœur de ma facilité avec le frère aîné ; non par réflexion de conscience, car j’étais étrangère à ces choses, mais je ne pouvais songer à servir de maîtresse à l’un des frères et de femme à l’autre ; il me vint aussi à la pensée que l’aîné m’avait promis de me faire sa femme quand il aurait disposition de sa fortune ; mais en un moment je me souvins d’avoir souvent pensé qu’il n’avait jamais plus dit un mot de me prendre pour femme après qu’il m’eût conquise pour maîtresse ; et jusqu’ici, en vérité, quoique je dise que j’y pensais souvent, toutefois je n’en prenais pas d’inquiétude car il ne semblait pas le moins du monde perdre de son affection pour moi, non plus que de sa générosité ; quoique lui-même eût la discrétion de me recommander de ne point dépenser deux sols en habits, ou faire la moindre parade, parce que nécessairement cela exciterait quelque envie dans la famille, puisque chacun savait que je n’aurais pu obtenir ces choses par moyens ordinaires, sinon par quelque liaison privée dont on m’aurait soupçonnée sur le champ.

J’étais donc dans une grande angoisse et ne savais que faire ; la principale difficulté était que le frère cadet non seulement m’assiégeait étroitement, mais le laissait voir ; il entrait dans la chambre de sa sœur ou dans la chambre de sa mère, s’asseyait, et me disait mille choses aimables, en face d’elles ; si bien que toute la maison en parlait, et que sa mère l’en blâma, et que leur conduite envers moi parut toute changée : bref, sa mère avait laissé tomber quelques paroles par où il était facile de comprendre qu’elle voulait me faire quitter la famille, c’est à dire, en français, me jeter à la porte.

Or, j’étais sûre que ceci ne pouvait être un secret pour son frère ; seulement il pouvait penser (car personne n’y songeait encore) que son frère cadet ne m’avait fait aucune proposition ; mais de même que je voyais facilement que les choses iraient plus loin, ainsi vis je pareillement qu’il y avait nécessité absolue de lui en parler ou qu’il m’en parlât, mais je ne savais pas si je devais m’ouvrir à lui la première ou bien attendre qu’il commençât.

Après sérieuse considération, car, en vérité, je commençais maintenant d’abord à considérer les choses très sérieusement, je résolus de lui en parler la première, et il ne se passa pas longtemps avant que j’en eusse l’occasion, car précisément le jour suivant son frère alla à Londres en affaires, et la famille étant sortie en visite, comme il arrivait avant, il vint, selon sa coutume, passer une heure ou deux avec Mme Betty.

Quand il se fut assis un moment, il vit facilement qu’il y avait un changement dans mon visage, que je n’étais pas si libre avec lui et si gaie que de coutume, et surtout que je venais de pleurer ; il ne fut pas long à le remarquer, et me demanda très tendrement ce qu’il y avait et si quelque chose me tourmentait. J’aurais bien remis la confidence, si j’avais pu, mais je ne pouvais plus dissimuler ; et après m’être fait longuement importuner pour me laisser tirer ce que je désirais si ardemment révéler, je lui dis qu’il était vrai qu’une chose me tourmentait, et une chose de nature telle que je pouvais à peine la lui cacher, et que pourtant je ne pouvais savoir comment la lui dire ; que c’était une chose qui non seulement me surprenait, mais m’embarrassait fortement, et que je ne savais quelle décision prendre, à moins qu’il voulût me conseiller. Il me répondit avec une grande tendresse que, quelle que fut la confidence, je ne devais m’inquiéter de rien, parce qu’il me protégerait de tout le monde.

Je commençai à tirer de loin, et lui dis que je craignais que mesdames eussent obtenu quelque secrète information de notre liaison ; car il était facile de voir que leur conduite était bien changée à mon égard, et maintenant les choses en étaient venues au point qu’elles me trouvaient souvent en faute et parfois me querellaient tout de bon, quoique je n’y donnasse pas la moindre occasion ; qu’au lieu que j’avais toujours couché d’ordinaire avec la sœur aînée, on m’avait mise naguère à coucher toute seule ou avec une des servantes, et que je les avais surprises plusieurs fois à parler très cruellement de moi ; mais que ce qui confirmait le tout était qu’une des servantes m’avait rapporté qu’elle avait entendu dire que je devais être mise à la porte, et qu’il ne valait rien pour la famille que je demeurasse plus longtemps dans la maison.

Il sourit en m’entendant, et je lui demandai comment il pouvait prendre cela si légèrement, quand il devait bien savoir que si nous étions découverts, j’étais perdue et que cela lui ferait du tort, bien qu’il n’en dût pas être ruiné, comme moi. Je lui reprochai vivement de ressembler au reste de son sexe, qui, ayant à merci la réputation d’une femme, en font souvent leur jouet ou au moins la considèrent comme une babiole, et comptent la ruine de celles dont ils ont fait leur volonté comme une chose de nulle valeur.

Il vit que je m’échauffais et que j’étais sérieuse, et il changea de style sur le champ ; il me dit qu’il était fâché que j’eusse une telle pensée sur lui ; qu’il ne m’en avait jamais donné la moindre occasion, mais s’était montré aussi soucieux de ma réputation que de la sienne propre ; qu’il était certain que notre liaison avait été gouvernée avec tant d’adresse que pas une créature de la famille ne faisait tant que de la soupçonner ; que s’il avait souri quand je lui avais dit mes pensées, c’était à cause de l’assurance qu’il venait de recevoir qu’on n’avait même pas une lueur sur notre entente, et que lorsqu’il me dirait les raisons qu’il avait de se sentir en sécurité, je sourirais comme lui, car il était très certain qu’elles me donneraient pleine satisfaction.

— Voilà un mystère que je ne saurais entendre, dis je, ou comment pourrais je être satisfaite d’être jetée à la porte ? Car si notre liaison n’a pas été découverte, je ne sais ce que j’ai fait d’autre pour changer les visages que tournent vers moi tous ceux de la famille, qui jadis me traitaient avec autant de tendresse que si j’eusse été une de leurs enfants.

— Mais vois tu, mon enfant, dit-il : qu’ils sont inquiets à ton sujet, c’est parfaitement vrai, mais qu’ils aient le moindre soupçon du cas tel qu’il est, en ce qui nous concerne, toi et moi, c’est si loin d’être vrai qu’ils soupçonnent mon frère Robin, et, en somme, ils sont pleinement persuadés qu’il te fait la cour ; oui-dà, et c’est ce sot lui-même qui le leur a mis dans la tête, car il ne cesse de babiller là-dessus et de se rendre ridicule. J’avoue que je pense qu’il a grand tort d’agir ainsi, puisqu’il ne saurait ne pas voir que cela les vexe et les rend désobligeants pour toi ; mais c’est une satisfaction pour moi, à cause de l’assurance que j’en tire qu’ils ne me soupçonnent en rien, et j’espère que tu en seras satisfaite aussi.

— Et je le suis bien, dis je, en une manière, mais qui ne touche nullement ma position, et ce n’est pas là la chose principale qui me tourmente, quoique j’en aie été bien inquiète aussi.

— Et est ce donc alors ? dit-il.

Là-dessus j’éclatai en larmes, et ne pus rien lui dire du tout ; il s’efforça de m’apaiser de son mieux, mais commença enfin de me presser très fort de lui dire ce qu’il y avait ; enfin, je répondis que je croyais de mon devoir de le lui dire, et qu’il avait quelque droit de le savoir, outre que j’avais besoin de son conseil, car j’étais dans un tel embarras que je ne savais comment faire, et alors je lui racontai toute l’affaire : je lui dis avec quelle imprudence s’était conduit son frère, en rendant la chose si publique, car s’il l’avait gardée secrète j’aurais pu le refuser avec fermeté sans en donner aucune raison, et, avec le temps, il aurait cessé ses sollicitations ; mais qu’il avait eu la vanité, d’abord de se persuader que je ne le refuserais pas, et qu’il avait pris la liberté, ensuite, de parler de son dessein à la maison entière.

Je lui dis à quel point je lui avais résisté, et combien …ses offres étaient honorables et sincères.

— Mais, dis je, ma situation va être doublement difficile, car elles m’en veulent maintenant, parce qu’il désire m’avoir ; mais elles m’en voudront davantage quand elles verront que je l’ai refusé, et elles diront bientôt : " Il doit y avoir quelque chose d’autre là-dedans ", et que je suis déjà mariée à quelqu’un d’autre, sans quoi je ne refuserais jamais une alliance si au-dessus de moi que celle-ci.

Ce discours le surprit vraiment beaucoup ; il me dit que j’étais arrivée, en effet, à un point critique, et qu’il ne voyait pas comment je pourrais me tirer d’embarras ; mais qu’il y réfléchirait et qu’il me ferait savoir à notre prochaine entrevue à quelle résolution il s’était arrêté ; cependant il me pria de ne pas donner mon consentement à son frère, ni de lui opposer un refus net, mais de le tenir en suspens.

Je parus sursauter à ces mots " ne pas donner mon consentement " ; je lui dis qu’il savait fort bien que je n’avais pas de consentement à donner, qu’il s’était engagé à m’épouser, et que moi, par là même, j’étais engagée à lui, qu’il m’avait toujours dit que j’étais sa femme, et que je me considérais en effet comme telle, aussi bien que si la cérémonie en eût été passée, et que c’était sa propre bouche qui m’en donnait droit, puisqu’il m’avait toujours persuadée de me nommer sa femme.

— Voyons, ma chérie, dit-il, ne t’inquiète pas de cela maintenant ; si je ne suis pas ton mari, je ferai tout l’office d’un mari, et que ces choses ne te tourmentent point maintenant, mais laisse moi examiner un peu plus avant cette affaire et je pourrai t’en dire davantage à notre prochaine entrevue.

Ainsi il m’apaisa du mieux qu’il put, mais je le trouvai très songeur, et quoiqu’il se montrât très tendre et me baisât mille fois et davantage, je crois, et me donnât de l’argent aussi, cependant il ne fit rien de plus pendant tout le temps que nous demeurâmes ensemble, qui fut plus de deux heures, dont je m’étonnai fort, regardant sa coutume et l’occasion.

Son frère ne revint pas de Londres avant cinq ou six jours, et il se passa deux jours encore avant qu’il eut l’occasion de lui parler ; mais alors, le tirant à part, il lui parla très secrètement là-dessus, et le même soir trouva moyen (car nous eûmes une longue conférence) de me répéter tout leur discours qui, autant que je me le rappelle, fut environ comme suit.

Il lui dit qu’il avait ouï d’étranges nouvelles de lui depuis son départ et, en particulier qu’il faisait l’amour à Mme Betty.

— Eh bien, dit son frère avec un peu d’humeur, et puis quoi ? Cela regarde-t-il quelqu’un ?

— Voyons, lui dit son frère, ne te fâche pas, Robin, je ne prétends nullement m’en mêler, mais je trouve qu’elles s’en inquiètent, et qu’elles ont à ce sujet maltraité la pauvre fille, ce qui me peine autant que si c’était moi-même.

— Que veux tu dire par ELLES ? dit Robin.

— Je veux dire ma mère et les filles, dit le frère aîné. Mais écoute, reprend-il, est ce sérieux ? aimes tu vraiment la fille ?

— Eh bien, alors, dit Robin, je te parlerai librement : je l’aime au-dessus de toutes les femmes du monde, et je l’aurai, en dépit de ce qu’elles pourront faire ou dire ; j’ai confiance que la fille ne me refusera point.

Je fus percée au cœur à ces paroles, car bien qu’il fût de toute raison de penser que je ne le refuserais pas, cependant, je savais, en ma conscience, qu’il le fallait, et je voyais ma ruine dans cette obligation ; mais je savais qu’il était de mon intérêt de parler autrement à ce moment, et j’interrompis donc son histoire en ces termes :

— Oui dà, dis je, pense-t-il que je ne le refuserai point ? il verra bien que je le refuserai tout de même.

— Bien, ma chérie, dit-il, mais permets moi de te rapporter toute l’histoire, telle qu’elle se passa entre nous, puis tu diras ce que tu voudras.

Là-dessus il continua et me dit qu’il avait ainsi répondu :

— Mais, mon frère, tu sais qu’elle n’a rien, et tu pourrais prétendre à différentes dames qui ont de belles fortunes.

— Peu m’importe, dit Robin, j’aime la fille, et je ne chercherai jamais à flatter ma bourse, en me mariant, aux dépens de ma fantaisie.

— Ainsi, ma chérie, ajoute-t-il, il n’y a rien à lui opposer.

— Si, si, dis je, je saurai bien quoi lui opposer. J’ai appris à dire non, maintenant, quoique je ne l’eusse pas appris autrefois ; si le plus grand seigneur du pays m’offrait le mariage maintenant, je pourrais répondre non de très bon cœur.

— Voyons, mais, ma chérie, dit-il, que peux tu lui répondre ? Tu sais fort bien, ainsi que tu le disais l’autre jour qu’il te fera je ne sais combien de questions là-dessus et toute la maison s’étonnera de ce que cela peut bien signifier.

— Comment ? dis je en souriant, je peux leur fermer la bouche à tous, d’un seul coup, en lui disant, ainsi qu’à eux, que je suis déjà mariée à son frère aîné.

Il sourit un peu, lui aussi, sur cette parole, mais je pus voir qu’elle le surprenait, et il ne put dissimuler le désordre où elle le jeta ; toutefois il répliqua :

— Oui bien, dit-il, et quoique cela puisse être vrai, en un sens, cependant je suppose que tu ne fais que plaisanter en parlant de donner une telle réponse, qui pourrait ne pas être convenable pour plus d’une raison.

— Non, non, dis je gaiement, je ne suis pas si ardente à laisser échapper ce secret sans votre consentement.

— Mais que pourras tu leur répondre alors, dit-il, quand ils te trouveront déterminée contre une alliance qui serait apparemment si fort à ton avantage ?

— Comment, lui dis je, serai je en défaut ? En premier lieu je ne suis point forcée de leur donner de raisons et d’autre part je puis leur dire que je suis mariée déjà, et m’en tenir là ; et ce sera un arrêt net pour lui aussi, car il ne saurait avoir de raisons pour faire une seule question ensuite.

— Oui, dit-il, mais toute la maison te tourmentera là-dessus, et si tu refuses absolument de rien leur dire, ils en seront désobligés et pourront en outre en prendre du soupçon.

— Alors, dis je, que puis je faire ? Que voudriez vous que je fisse ? J’étais assez en peine avant, comme je vous ai dit ; et je vous ai fait connaître les détails afin d’avoir votre avis.

— Ma chérie, dit-il, j’y ai beaucoup réfléchi, sois en sûre ; et quoiqu’il y ait en mon conseil bien des mortifications pour moi, et qu’il risque d’abord de te paraître étrange, cependant, toutes choses considérées, je ne vois pas de meilleure solution pour toi que de le laisser aller ; et si tu le trouves sincère et sérieux, de l’épouser.

Je lui jetai un regard plein d’horreur sur ces paroles, et, devenant pâle comme la mort, fus sur le point de tomber évanouie de la chaise où j’étais assise, quand, avec un tressaut : " Ma chérie, dit-il tout haut, qu’as tu ? qu’y a-t-il ? où vas tu ? " et mille autres choses pareilles, et, me secouant et m’appelant tour à tour, il me ramena un peu à moi, quoiqu’il se passât un bon moment avant que je retrouvasse pleinement mes sens, et je ne fus pas capable de parler pendant plusieurs minutes.

Quand je fus pleinement remise, il commença de nouveau :

— Ma chérie, dit-il, il faudrait y songer bien sérieusement ; tu peux assez clairement voir quelle est l’attitude de la famille dans le cas présent et qu’ils seraient tous enragés si j’étais en cause, au lieu que ce fût mon frère, et, à ce que je puis voir du moins, ce serait ma ruine et la tienne tout ensemble.

— Oui dà ! criai je, parlant encore avec colère ; et toutes vos protestations et vos vœux doivent-ils être ébranlés par le déplaisir de la famille ? Ne vous l’ai je pas toujours objecté, et vous le traitiez légèrement, comme étant au-dessous de vous, et de peu d’importance ; et en est ce venu là, maintenant ? Est ce là votre foi et votre honneur, votre amour et la fermeté de vos promesses ?

Il continua à demeurer parfaitement calme, malgré tous mes reproches, et je ne les lui épargnais nullement ; mais il répondit enfin :

— Ma chérie, je n’ai pas manqué encore à une seule promesse ; je t’ai dit que je t’épouserais quand j’entrerais en héritage ; mais tu vois que mon père est un homme vigoureux, de forte santé et qui peut vivre encore ses trente ans, et n’être pas plus vieux en somme que plusieurs qui sont autour de nous en ville ; et tu ne m’as jamais demandé de t’épouser plus tôt, parce que tu savais que cela pourrait être ma ruine ; et pour le reste, je ne t’ai failli en rien.

Je ne pouvais nier un mot de ce qu’il disait :

— Mais comment alors, dis je, pouvez vous me persuader de faire un pas si horrible et de vous abandonner, puisque vous ne m’avez pas abandonnée ? N’accorderez vous pas qu’il y ait de mon côté un peu d’affection et d’amour, quand il y en a tant eu du vôtre ? Ne vous ai je pas fait des retours ? ai je donné aucun témoignage de ma sincérité et de ma passion ? Est ce que le sacrifice que je vous ai fait de mon honneur et de ma chasteté n’est pas une preuve de ce que je suis attachée à vous par des liens trop forts pour les briser ?

— Mais ici, ma chérie, dit-il, tu pourras entrer dans une position sûre, et paraître avec honneur, et la mémoire de ce que nous avons fait peut être drapée d’un éternel silence, comme si rien n’en eût jamais été ; tu conserveras toujours ma sincère affection, mais en toute honnêteté et parfaite justice envers mon frère ; tu seras ma chère sœur, comme tu es maintenant ma chère…

Et là il s’arrêta.

— Votre chère catin, dis je ; c’était ce que vous vouliez dire et vous auriez aussi bien pu le dire ; mais je vous comprends ; pourtant je vous prie de vous souvenir des longs discours dont vous m’entreteniez, et des longues heures de peine que vous vous êtes donnée pour me persuader de me regarder comme une honnête femme ; que j’étais votre femme en intention, et que c’était un mariage aussi effectif qui avait été passé entre nous, que si nous eussions été publiquement mariés par le ministre de la paroisse ; vous savez que ce sont là vos propres paroles.

Je trouvai que c’était là le serrer d’un peu trop près ; mais j’adoucis les choses dans ce qui suit ; il demeura comme une souche pendant un moment, et je continuai ainsi :

— Vous ne pouvez pas, dis je, sans la plus extrême injustice, penser que j’aie cédé à toute ces persuasions sans un amour qui ne pouvait être mis en doute, qui ne pouvait être ébranlé par rien de ce qui eût pu survenir ; si vous avez sur moi des pensées si peu honorables, je suis forcée de vous demander quel fondement je vous ai donné à une telle persuasion. Si jadis j’ai cédé aux importunités de mon inclination, et si j’ai été engagée à croire que je suis vraiment votre femme, donnerai je maintenant le démenti à tous ces arguments, et prendrai je le nom de catin ou de maîtresse, qui est la même chose ? Et allez vous me transférer à votre frère ? Pouvez vous transférer mon affection ? Pouvez vous m’ordonner de cesser de vous aimer et m’ordonner de l’aimer ? Est-il en mon pouvoir, croyez vous, de faire un tel changement sur commande ? Allez, monsieur, dis je, soyez persuadé que c’est une chose impossible, et, quel que puisse être le changement de votre part, que je resterai toujours fidèle ; et j’aime encore bien mieux, puisque nous en sommes venus à une si malheureuse conjoncture, être votre catin que la femme de votre frère.

Il parut satisfait et touché par l’impression de ce dernier discours, et me dit qu’il restait là où il s’était tenu avant ; qu’il ne m’avait été infidèle en aucune promesse qu’il m’eût faite encore, mais que tant de choses terribles s’offraient à sa vue en cette affaire, qu’il avait songé à l’autre comme un remède ; mais qu’il pensait bien qu’elle ne marquerait pas une entière séparation entre nous, que nous pourrions, au contraire, nous aimer en amis tout le reste de nos jours, et peut-être avec plus de satisfaction qu’il n’était possible en la situation où nous étions présentement ; qu’il se faisait fort de dire que je ne pouvais rien appréhender de sa part sur la découverte d’un secret qui ne pourrait que nous réduire à rien, s’il paraissait au jour ; enfin qu’il n’avait qu’une seule question à me faire, et qui pourrait s’opposer à son dessein, et que s’il obtenait une réponse à cette question, il ne pouvait que penser encore que c’était pour moi la seule décision possible.

Je devinai sa question sur le champ, à savoir si je n’étais pas grosse. Pour ce qui était de cela, lui dis je, il n’avait besoin d’avoir cure, car je n’étais pas grosse.

— Eh bien, alors, ma chérie, dit-il, nous n’avons pas le temps de causer plus longtemps maintenant ; réfléchis ; pour moi, je ne puis qu’être encore d’opinion que ce sera pour toi le meilleur parti à prendre.

Et là-dessus, il prit congé, et d’autant plus à la hâte que sa mère et ses sœurs sonnaient à la grande porte dans le moment qu’il s’était levé pour partir.

Il me laissa dans la plus extrême confusion de pensée ; et il s’en aperçut aisément le lendemain et tout le reste de la semaine, mais ne trouva pas l’occasion de me joindre jusqu’au dimanche d’après, qu’étant indisposée, je n’allai pas à l’église, et lui, imaginant quelque excuse, resta à la maison.

Et maintenant il me tenait encore une fois pendant une heure et demie toute seule, et nous retombâmes tout du long dans les mêmes arguments ; enfin je lui demandai avec chaleur quelle opinion il devait avoir de ma pudeur, s’il pouvait supposer que j’entretinsse seulement l’idée de coucher avec deux frères, et lui assurai que c’était une chose impossible ; j’ajoutais que s’il me disait même qu’il ne me reverrait jamais (et rien que la mort ne pourrait m’être plus terrible), pourtant je ne pourrais jamais entretenir une pensée si peu honorable pour moi et si vile pour lui ; et qu’ainsi je le suppliais, s’il lui restait pour moi un grain de respect ou d’affection, qu’il ne m’en parlât plus ou qu’il tirât son épée pour me tuer.

Il parut surpris de mon obstination, comme il la nomma ; me dit que j’étais cruelle envers moi-même, cruelle envers lui tout ensemble ; que c’était pour nous deux une crise inattendue, mais qu’il ne voyait pas d’autre moyen de nous sauver de la ruine, d’où il lui paraissait encore plus cruel ; mais que s’il ne devait plus m’en parler, il ajouta avec une froideur inusitée qu’il ne connaissait rien d’autre dont nous eussions à causer, et ainsi se leva pour prendre congé ; je me levai aussi, apparemment avec la même indifférence, mais quand il vint me donner ce qui semblait un baiser d’adieu, j’éclatai dans une telle passion de larmes, que bien que j’eusse voulu parler, je ne le pus, et lui pressant seulement la main, parus lui donner l’adieu, mais pleurai violemment. Il en fut sensiblement ému, se rassit, et me dit nombre de choses tendres, mais me pressa encore sur la nécessité de ce qu’il avait proposé, affirmant toujours que si je refusais, il continuerait néanmoins à m’entretenir du nécessaire, mais me laissant clairement voir qu’il me refuserait le point principal, oui, même comme maîtresse ; se faisant un point d’honneur de ne pas coucher avec la femme qui, autant qu’il en pouvait savoir, pourrait un jour ou l’autre venir à être la femme de son frère.

La simple perte que j’en faisais comme galant n’était pas tant mon affliction que la perte de sa personne, que j’aimais en vérité à la folie, et la perte de toutes les espérances que j’entretenais, et sur lesquelles j’avais tout fondé, de l’avoir un jour pour mari ; ces choses m’accablèrent l’esprit au point qu’en somme les agonies de ma pensée me jetèrent en une grosse fièvre, et il se passa longtemps que personne dans la famille n’attendait plus de me voir vivre.

J’étais réduite bien bas en vérité, et j’avais souvent le délire ; mais rien n’était si imminent pour moi que la crainte où j’étais de dire dans mes rêveries quelque chose qui pût lui porter préjudice. J’étais aussi tourmentée dans mon esprit par le désir de le voir, et lui tout autant par celui de me voir, car il m’aimait réellement avec la plus extrême passion ; mais cela ne put se faire ; il n’y eut pas le moindre moyen d’exprimer ce désir d’un côté ou de l’autre. Ce fut près de cinq semaines que je gardai le lit ; et quoique la violence de ma fièvre se fût apaisée au bout de trois semaines, cependant elle revint par plusieurs fois ; et les médecins dirent à deux ou trois reprises qu’il ne pouvaient plus rien faire pour moi, et qu’il fallait laisser agir la nature et la maladie ; au bout de cinq semaines, je me trouvai mieux, mais si faible, si changée, et je me remettais si lentement que les médecins craignirent que je n’entrasse en maladie de langueur ; et ce qui fut mon plus grand ennui, ils exprimèrent l’avis que mon esprit était accablé, que quelque chose me tourmentait, et qu’en somme j’étais amoureuse. Là-dessus toute la maison se mit à me presser de dire si j’étais amoureuse ou non, et de qui ; mais, comme bien je pouvais, je niai que je fusse amoureuse de personne.

Ils eurent à cette occasion une picoterie sur mon propos un jour pendant qu’ils étaient à table, qui pensa mettre toute la famille en tumulte. Ils se trouvaient être tous à table, à l’exception du père ; pour moi, j’étais malade, et dans ma chambre ; au commencement de la conversation, la vieille dame qui m’avait envoyé d’un plat à manger, pria sa servante de monter me demander si j’en voulais davantage ; mais la servante redescendit lui dire que je n’avais pas mangé la moitié de ce qu’elle m’avait envoyé déjà.

— Hélas ! dit la vieille dame, la pauvre fille ! Je crains bien qu’elle ne se remette jamais.

— Mais, dit le frère aîné, comment Mme Betty pourrait elle se remettre, puisqu’on dit qu’elle est amoureuse ?

— Je n’en crois rien, dit la vieille dame.

— Pour moi, dit la sœur aînée, je ne sais qu’en dire ; on a fait un tel vacarme sur ce qu’elle était si jolie et si charmante, et je ne sais quoi, et tout cela devant elle, que la tête de la péronnelle, je crois, en a été tournée, et qui sait de quoi elle peut être possédée après de telles façons ? pour ma part, je ne sais qu’en penser.

— Pourtant, ma sœur, il faut reconnaître qu’elle est très jolie, dit le frère aîné.

— Oui certes, et infiniment plus jolie que toi, ma sœur, dit Robin, et voilà ce qui te mortifie.

— Bon, bon, là n’est pas la question, dit sa sœur ; la fille n’est pas laide, et elle le sait bien ; on n’a pas besoin de le lui répéter pour la rendre vaniteuse.

— Nous ne disons pas qu’elle est vaniteuse, repart le frère aîné, mais qu’elle est amoureuse ; peut-être qu’elle est amoureuse de soi-même : il paraît que mes sœurs ont cette opinion.

— Je voudrais bien qu’elle fût amoureuse de moi, dit Robin, je la tuerais vite de peine.

— Que veux tu dire par là, fils ? dit la vieille dame ; comment peux tu parler ainsi ?

— Mais, madame, dit encore Robin fort honnêtement, pensez vous que je laisserais la pauvre fille mourir d’amour, et pour moi, qu’elle a si près de sa main pour le prendre ?

— Fi, mon frère, dit la sœur puînée, comment peux tu parler ainsi ? Voudrais tu donc prendre une créature qui ne possède pas quatre sous vaillants au monde ?

— De grâce, mon enfant, dit Robin, la beauté est une dot et la bonne humeur en plus est une double dot ; je te souhaiterais pour la tienne le demi fond qu’elle a des deux.

De sorte qu’il lui ferma la bouche du coup.

— Je découvre, dit la sœur aînée, que si Betty n’est pas amoureuse, mon frère l’est ; je m’étonne qu’il ne s’en soit pas ouvert à Betty : je gage qu’elle ne dira pas NON.

— Celles qui cèdent quand elles sont priées, dit Robin, sont à un pas devant celles qui ne sont jamais priées de céder, et à deux pas devant celles qui cèdent avant que d’être priées, et voilà une réponse pour toi, ma sœur.

Ceci enflamma la sœur, et elle s’enleva de colère et dit que les choses en étaient venues à un point tel qu’il était temps que la donzelle (c’était moi) fût mise hors de la famille, et qu’excepté qu’elle n’était point en état d’être jetée à la porte, elle espérait que son père et sa mère n’y manqueraient pas, sitôt qu’on pourrait la transporter.

Robin répliqua que c’était l’affaire du maître et de la maîtresse de la maison, qui n’avaient pas de leçons à recevoir d’une personne d’aussi peu de jugement que sa sœur aînée.

Tout cela courut beaucoup plus loin : la sœur gronda, Robin moqua et railla, mais la pauvre Betty y perdit extrêmement de terrain dans la famille. On me le raconta et je pleurai de tout cœur, et la vieille dame monta me voir, quelqu’un lui ayant dit à quel point je m’en tourmentais. Je me plaignis à elle qu’il était bien dur que les docteurs donnassent sur moi un tel jugement pour lequel ils n’avaient point de cause, et que c’était encore plus dur si on considérait la situation où je me trouvais dans la famille ; que j’espérais n’avoir rien fait pour diminuer son estime pour moi ou donner aucune occasion à ce chamaillis entre ses fils et ses filles, et que j’avais plus grand besoin de penser à ma bière que d’être en amour, et la suppliai de ne pas me laisser souffrir en son opinion pour les erreurs de quiconque, excepté les miennes.

Elle fut sensible à la justesse de ce que je disais, mais me dit que puisqu’il y avait eu une telle clameur entre eux, et que son fils cadet jacassait de ce train, elle me priait d’avoir assez confiance en elle pour lui répondre bien sincèrement à une seule question. Je lui dis que je le ferais et avec la plus extrême simplicité et sincérité. Eh bien, alors, la question était : Y avait-il eu quelque chose entre son fils Robert et moi ? Je lui dis avec toutes les protestations de sincérité que je pus faire et bien pouvais je les faire, qu’il n’y avait rien et qu’il n’y avait jamais rien eu ; je lui dis que M. Robert avait plaisanté et jacassé, comme elle savait que c’était sa manière, et que j’avais toujours pris ses paroles à la façon que je supposais qu’il les entendait, pour un étrange discours en l’air sans aucune signification, et lui assurai qu’il n’avait pas passé la moindre syllabe de ce qu’elle voulait dire entre nous, et que ceux qui l’avaient insinué m’avaient fait beaucoup de tort à moi et n’avaient rendu aucun service à M. Robert.

La vieille dame fût pleinement satisfaite et me baisa, me consola et me parla gaiement, me recommanda d’avoir bien soin de ma santé et de ne me laisser manquer de rien, et ainsi prit congé ; mais quand elle redescendit, elle trouva le frère avec ses sœurs aux prises ; elles étaient irritées jusqu’à la fureur, parce qu’il leur reprochait d’être vilaines, de n’avoir jamais eu de galants, de n’avoir jamais été priées d’amour, et d’avoir l’effronterie presque de le faire les premières, et mille choses semblables ; il leur opposait, en raillant, Mme Betty, comme elle était jolie, comme elle avait bon caractère, comme elle chantait mieux qu’elles deux et dansait mieux, et combien elle était mieux faite, en quoi faisant il n’omettait pas de chose déplaisante qui pût les vexer. La vieille dame descendit au beau milieu de la querelle et, pour l’arrêter, leur dit la conversation qu’elle avait eue avec moi et comment j’avais répondu qu’il n’y avait rien entre M. Robert et moi.

— Elle a tort là-dessus, dit Robin, car s’il n’y avait pas tant de choses entre nous, nous serions plus près l’un de l’autre que nous ne le sommes ; je lui ai dit que je l’aimais extraordinairement, dit-il, mais je n’ai jamais pu faire croire à la friponne que je parlais sérieusement.

— Et je ne sais comment tu l’aurais pu, dit sa mère, il n’y a pas de personne de bon sens qui puisse te croire sérieux de parler ainsi à une pauvre fille dont tu connais si bien la position. Mais, de grâce, mon fils, ajoute-t-elle, puisque tu nous dis que tu n’as pu lui faire croire que tu parlais sérieusement, qu’en devons nous croire, nous ? Car tu cours tellement à l’aventure dans tes discours, que personne ne sait si tu es sérieux ou si tu plaisantes ; mais puisque je découvre que la fille, de ton propre aveu, a répondu sincèrement, je voudrais que tu le fisses aussi, en me disant sérieusement pour que je sois fixée : Y a-t-il quelque chose là-dessous ou non ? Es tu sérieux ou non ? Es tu égaré, en vérité, ou non ? C’est une question grave, et je voudrais bien que nous fussions satisfaites sur ce point.

— Par ma foi, madame, dit Robin, il ne sert de rien dorer la chose ou d’en faire plus de mensonges : je suis sérieux autant qu’un homme qui s’en va se faire pendre. Si Mme Betty voulait dire qu’elle m’aime et qu’elle veut bien m’épouser, je la prendrais demain matin à jeun, et je dirais : " Je la tiens ", au lieu de manger mon déjeuner.

— Alors, dit la mère, j’ai un fils de perdu - et elle le dit d’un ton bien lugubre, comme une qui en fût très affligée.

— J’espère que non, madame, dit Robin : il n’y a pas d’homme perdu si une honnête femme le retrouve.

— Mais, mon enfant, dit la vieille dame, c’est une mendiante !

— Mais alors, madame, elle a d’autant plus besoin de charité, dit Robin ; je l’ôterai de dessus les bras de la paroisse, et elle et moi nous irons mendier ensemble.

— C’est mal de plaisanter avec ces choses, dit la mère.

— Je ne plaidante pas, madame, dit Robin : nous viendrons implorer votre pardon, madame, et votre bénédiction, madame, et celle de mon père.

— Tout ceci est hors de propos, fils, dit la mère ; si tu es sérieux, tu es perdu.

— J’ai bien peur que non, dit-il, car j’ai vraiment peur qu’elle ne veuille pas me prendre ; après toutes les criailleries de mes sœurs, je crois que je ne parviendrai jamais à l’y persuader.

— Voilà bien d’une belle histoire, elle n’est pas déjà partie si loin ; Mme Betty n’est point une sotte, dit la plus jeune sœur, penses tu qu’elle a appris à dire NON mieux que le reste du monde ?

— Non, madame Belesprit, dit Robin, en effet, Mme Betty n’est point une sotte, mais Mme Betty peut être engagée d’une autre manière, et alors quoi ?

— Pour cela, dit la sœur aînée, nous ne pouvons rien en dire, mais à qui donc serait elle engagée ? Elle ne sort jamais ; il faut bien que ce soit entre vous.

— Je n’ai rien à répondre là-dessus, dit Robin, j’ai été suffisamment examiné ; voici mon frère, s’il faut bien que ce soit entre nous, entreprenez le à son tour.

Ceci piqua le frère aîné au vif, et il en conclut que Robin avait découvert quelque chose, toutefois il se garda de paraître troublé :

— De grâce, dit-il, ne va donc pas faire passer tes histoires à mon compte ; je ne trafique pas de ces sortes de marchandises ; je n’ai rien à dire à aucune Mme Betty dans la paroisse.

Et, là-dessus, il se leva et décampa.

— Non, dit la sœur aînée, je me fais forte de répondre pour mon frère, il connaît mieux le monde.

Ainsi se termina ce discours, qui laissait le frère aîné confondu ; il conclut que son frère avait tout entièrement découvert, et se mit à douter si j’y avais ou non pris part ; mais, malgré toute sa subtilité, il ne put parvenir à me joindre ; enfin, il tomba dans un tel embarras, qu’il en pensa désespérer et résolut qu’il me verrait quoiqu’il en advînt. En effet, il s’y prit de façon qu’un jour, après dîner, guettant sa sœur aînée jusqu’à ce qu’il la vît monter l’escalier, il court après elle.

— écoute, ma sœur, dit-il, où donc est cette femme malade ? Est-ce qu’on ne peut pas la voir ?

— Si, dit la sœur, je crois que oui ; mais laisse moi d’abord entrer un instant, et puis je te le dirai.

Ainsi elle courut jusqu’à ma porte et m’avertit, puis elle lui cria :

— Mon frère, dit-elle, tu peux rentrer s’il te plaît.

Si bien qu’il entra, semblant perdu dans la même sorte de fantaisie :

— Eh bien, dit-il à la porte, en entrant, où est donc cette personne malade qui est amoureuse ? Comment vous trouvez vous, madame Betty ?

J’aurais voulu me lever de ma chaise, mais j’étais si faible que je ne le pus pendant un bon moment ; et il le vit bien, et sa sœur aussi, et elle dit :

— Allons, n’essayez pas de vous lever, mon frère ne désire aucune espèce de cérémonie, surtout maintenant que vous êtes si faible.

— Non, non, madame Betty, je vous en prie, restez assise tranquillement, dit-il, - et puis s’assied sur une chaise, droit en face de moi, où il parut être extraordinairement gai.

Il nous tint une quantité de discours vagues, à sa sœur et à moi ; parfois à propos d’une chose, parfois à propos d’une autre, à seule fin de l’amuser, et puis de temps en temps revenait à la vieille histoire.

— Pauvre madame Betty, dit-il, c’est une triste chose que d’être amoureuse ; voyez, cela vous a bien tristement affaiblie.

Enfin je parlai un peu.

— Je suis heureuse de vous voir si gai, monsieur, dis je, mais je crois que le docteur aurait pu trouver mieux à faire que de s’amuser aux dépens de ses patients ; si je n’avais eu d’autre maladie, je me serais trop bien souvenue du proverbe pour avoir souffert qu’il me rendît visite.

— Quel proverbe ? dit-il ; quoi ?

Quand amour est en l’âme, Le docteur est un âne.

Est-ce que c’est celui-là, madame Betty ?

Je souris et ne dis rien.

— Oui à ! dit-il, je crois que l’effet a bien prouvé que la cause est d’amour ; car il semble que le docteur vous ait rendu bien peu de service ; vous vous remettez très lentement, je soupçonne quelque chose là-dessous, madame ; je soupçonne que vous soyez malade du mal des incurables.

Je souris et dis : " Non, vraiment, monsieur, ce n’est point du tout ma maladie. "

Nous eûmes abondance de tels discours, et parfois d’autres qui n’avaient pas plus de signification ; d’aventure il me demanda de leur chanter une chanson ; sur quoi je souris et dis que mes jours de chansons étaient passés. Enfin il me demanda si je voulais qu’il me jouât de la flûte ; sa sœur dit qu’elle croyait que ma tête ne pourrait le supporter ; je m’inclinai et dis :

— Je vous prie, madame, ne vous y opposez pas ; j’aime beaucoup la flûte.

Alors sa sœur dit : " Eh bien, joue alors, mon frère. " Sur quoi il tira de sa poche la clef de son cabinet :

— Chère sœur, dit-il, je suis bien paresseux ; je te prie d’aller jusque-là me chercher ma flûte ; elle est dans tel tiroir (nommant un endroit où il était sûr qu’elle n’était point, afin qu’elle pût mettre un peu de temps à la recherche).

Sitôt qu’elle fut partie, il me raconta toute l’histoire du discours de son frère à mon sujet, et de son inquiétude qui était la cause de l’invention qu’il avait faite de cette visite. Je l’assurai que je n’avais jamais ouvert la bouche, soit à son frère, soit à personne d’autre ; je lui dis l’horrible perplexité où j’étais ; que mon amour pour lui, et la proposition qu’il m’avait faite d’oublier cette affection et de la transporter sur un autre, m’avaient abattue ; et que j’avais mille fois souhaité de mourir plutôt que de guérir et d’avoir à lutter avec les mêmes circonstances qu’avant ; j’ajoutai que je prévoyais qu’aussitôt remise je devrais quitter la famille, et que, pour ce qui était d’épouser son frère, j’en abhorrais la pensée, après ce qui s’était passé entre nous, et qu’il pouvait demeurer persuadé que je ne reverrais jamais son frère à ce sujet. Que s’il voulait briser tous ses vœux et ses serments et ses engagements envers moi, que cela fut entre sa conscience et lui-même ; mais il ne serait jamais capable de dire que moi, qu’il avait persuadée de se nommer sa femme, et qui lui avais donné la liberté de faire usage de moi comme d’une femme, je ne lui avais pas été fidèle comme doit l’être une femme, quoi qu’il pût être envers moi.

Il allait répondre et avait dit qu’il était fâché de ne pouvoir me persuader, et il allait en dire davantage, mais il entendit sa sœur qui revenait, et je l’entendis aussi bien ; et pourtant je m’arrachai ces quelques mots en réponse, qu’on ne pourrait jamais me persuader d’aimer un frère et d’épouser l’autre. Il secoua la tête et dit : " Alors je suis perdu. " Et sur ce point sa sœur entra dans la chambre et lui dit qu’elle ne pouvait trouver la flûte. " Eh bien, dit-il gaiement, cette paresse ne sert de rien ", puis se lève et s’en va lui-même pour la chercher, mais revient aussi les mains vides, non qu’il n’eût pu la trouver, mais il n’avait nulle envie de jouer ; et d’ailleurs le message qu’il avait donné à sa sœur avait trouvé son objet d’autre manière ; car il désirait seulement me parler, ce qu’il avait fait, quoique non pas grandement à sa satisfaction.

Il se passa, peu de semaines après, que je pus aller et venir dans la maison, comme avant, et commençai à me sentir plus forte ; mais je continuai d’être mélancolique et renfermée, ce qui surprit toute la famille, excepté celui qui en savait la raison ; toutefois ce fut longtemps avant qu’il y prît garde, et moi, aussi répugnante à parler que lui, je me conduisis avec tout autant de respect, mais jamais ne proposai de dire un mot en particulier en quelque manière que ce fût ; et ce manège dura seize ou dix-sept semaines ; de sorte qu’attendant chaque jour d’être renvoyée de la famille, par suite du déplaisir qu’ils avaient pris sur un autre chef en quoi je n’avais point de faute, je n’attendais rien de plus de ce gentilhomme, après tous ses vœux solennels, que ma perte et mon abandon.

À la fin je fis moi-même à la famille une ouverture au sujet de mon départ ; car un jour que la vieille dame me parlait sérieusement de ma position et de la pesanteur que la maladie avait laissée sur mes esprits :

— Je crains, Betty, me dit la vieille dame, que ce que je vous ai confié au sujet de mon fils n’ait eu sur vous quelque influence et que vous ne soyez mélancolique à son propos ; voulez vous, je vous prie, me dire ce qu’il en est, si toutefois ce n’est point trop de liberté ? car pour Robin, il ne fait que se moquer et plaisanter quand je lui en parle.

— Mais, en vérité, madame, dis je, l’affaire en est où je ne voudrais pas qu’elle fût, et je serai entièrement sincère avec vous, quoi qu’il m’en advienne. Monsieur Robert m’a plusieurs fois proposé le mariage, ce que je n’avais aucune raison d’attendre, regardant ma pauvre condition ; mais je lui ai toujours résisté, et cela peut-être avec des termes plus positifs qu’il ne me convenait, eu égard au respect que je devrais avoir pour toute branche de votre famille ; mais, dis je, madame, je n’aurais jamais pu oublier à ce point les obligations que je vous ai, et à toute votre maison, et souffrir de consentir à une chose que je savais devoir vous être nécessairement fort désobligeante, et je lui ai dit positivement que jamais je n’entretiendrais une pensée de cette sorte, à moins d’avoir votre consentement, et aussi celui de son père, à qui j’étais liée par tant d’invincibles obligations.

— Et ceci est-il possible, madame Betty ? dit la vieille dame. Alors vous avez été bien plus juste envers nous que nous ne l’avons été pour vous ; car nous vous avons tous regardée comme une espèce de piège dressé contre mon fils ; et j’avais à vous faire une proposition au sujet de votre départ, qui était causé par cette crainte ; mais je n’en avais pas fait encore mention, parce que je redoutais de trop vous affliger et de vous abattre de nouveau ; car nous avons encore de l’estime pour vous, quoique non pas au point de la laisser tourner à la ruine de mon fils ; mais s’il en est comme vous dites, nous vous avons tous fait grand tort.

— Pour ce qui est de la vérité de ce que j’avance, madame, dis je, je vous en remets à votre fils lui-même : s’il veut me faire quelque justice, il vous dira l’histoire tout justement comme je l’ai dite.

Voilà la vieille dame partie chez ses filles, et leur raconte toute l’histoire justement comme je la lui avais dite, et vous pensez bien qu’elles en furent surprises comme je croyais qu’elles le seraient ; l’une dit qu’elle ne l’aurait jamais cru ; l’autre, que Robin était un sot ; une autre dit qu’elle n’en croyait pas un mot, et qu’elle gagerait que Robin raconterait l’histoire d’autre façon ; mais la vieille dame, résolue à aller au fond des choses, avant que je pusse avoir la moindre occasion de faire connaître à son fils ce qui s’était passé, résolut aussi de parler à son fils sur le champ, et le fit chercher, car il n’était allé qu’à la maison d’un avocat, en ville, et, sur le message, revint aussitôt.

Dès qu’il arriva, car elles étaient toutes ensemble :

— Assieds toi, Robin, dit la vieille dame, il faut que je cause un peu avec toi.

— De tout mon cœur, madame, dit Robin, l’air très gai ; j’espère qu’il s’agit d’une honnête femme pour moi, car je suis bien en peine là-dessus

— Comment cela peut-il être ? dit sa mère : as tu pas dit que tu étais résolu à prendre Mme Betty ?

— Tout juste, madame, dit Robin, mais il y a quelqu’un qui interdit les bans.

— Interdit les bans ? qui cela peut-il être ?

— Point d’autre que Mme Betty elle-même, dit Robin.

— Comment, dit sa mère, lui as tu donc posé la question ?

— Oui vraiment, madame, dit Robin, je l’ai attaquée en forme cinq fois depuis qu’elle a été malade, et j’ai été repoussé ; la friponne est si ferme qu’elle ne veut ni capituler ni céder à aucuns termes, sinon tels que je ne puis effectivement accorder.

— Explique toi, dit la mère, car je suis surprise, je ne te comprends pas ; j’espère que tu ne parles pas sérieusement.

— Mais, madame, dit-il, le cas est assez clair en ce qui me concerne : il s’explique de lui-même ; elle ne veut pas de moi - voilà ce qu’elle dit - n’Est-ce pas assez clair ? Je crois que c’est clair, vraiment, et suffisamment pénible aussi.

— Oui, mais, dit la mère, tu parles de conditions que tu ne peux accorder ; quoi ? Veut elle un contrat ? Ce que tu lui apporteras doit être selon sa dot ; qu’Est-ce qu’elle t’apporte ?

— Oh ! pour la fortune, dit Robin, elle est assez riche ; je suis satisfait sur ce point ; mais c’est moi qui ne suis pas capable d’accomplir ses conditions, et elle est décidée de ne pas me prendre avant qu’elles soient remplies.

Ici les sœurs interrompirent.

— Madame, dit la sœur puînée, il est impossible d’être sérieux avec lui ; il ne répondra jamais directement à rien ; vous feriez mieux de le laisser en repos, et de n’en plus parler ; vous savez assez comment disposer d’elle pour la mettre hors de son chemin.

Robin fut un peu échauffé par l’impertinence de sa sœur, mais il la joignit en un moment.

— Il y a deux sortes de personnes, madame, dit-il, en se tournant vers sa mère, avec lesquelles il est impossible de discuter : c’est une sage et une sotte ; il est un peu dur pour moi d’avoir à lutter à la fois contre les deux.

La plus jeune sœur s’entremit ensuite.

— Nous devons être bien sottes, en effet, dit elle, dans l’opinion de mon frère, pour qu’il pense nous faire croire qu’il a sérieusement demandé à Mme Betty de l’épouser et qu’elle l’a refusé.

— " Tu répondras, et tu ne répondras point ", a dit Salomon, répliqua son frère ; quand ton frère a dit qu’il ne lui avait pas demandé moins de cinq fois, et qu’elle l’avait fermement refusé, il me semble qu’une plus jeune sœur n’a pas à douter de sa véracité, quand sa mère ne l’a point fait.

— C’est que ma mère, vois tu, n’a pas bien compris, dit la seconde sœur.

— Il y a quelque différence, dit Robin, entre demander une explication et me dire qu’elle ne me croit pas.

— Eh bien, mais, fils, dit la vieille dame, si tu es disposé à nous laisser pénétrer dans ce mystère, quelles étaient donc ces conditions si dures ?

— Oui, madame, dit Robin, je l’eusse fait dès longtemps, si ces fâcheuses ici ne m’avaient harcelé par manière d’interruption. Les conditions sont que je vous amène, vous et mon père, à y consentir, sans quoi elle proteste qu’elle ne me verra plus jamais à ce propos ; et ce sont des conditions, comme je l’ai dit, que je suppose que je ne pourrai jamais remplir ; j’espère que mes ardentes sœurs sont satisfaites maintenant, et qu’elles vont un peu rougir.

Cette réponse fut surprenante pour elles toutes, quoique moins pour la mère, à cause de ce que je lui avais dit ; pour les filles, elles demeurèrent muettes longtemps ; mais la mère dit, avec quelque passion :

— Eh bien, j’avais déjà entendu ceci, mais je ne pouvais le croire ; mais s’il en est ainsi, nous avons toutes fait tort à Betty, et elle s’est conduite mieux que je ne l’espérais.

— Oui, vraiment, dit la sœur aînée, s’il en est ainsi, elle a fort bien agi, en vérité.

— Il faut bien avouer, dit la mère, que ce n’est point sa faute à elle s’il a été assez sot pour se le mettre dans l’esprit ; mais de lui avoir rendu une telle réponse montre plus de respect pour nous que je ne saurais l’exprimer ; j’en estimerai la fille davantage, tant que je la connaîtrai.

— Mais non pas moi, dit Robin, à moins que vous donniez votre consentement.

— Pour cela, j’y réfléchirai encore, dit la mère ; je t’assure que, s’il n’y avait pas bien d’autres objections, la conduite qu’elle a eue m’amènerait fort loin sur le chemin du consentement.

— Je voudrais bien qu’elle vous amenât jusqu’au bout, dit Robin : si vous aviez autant souci de me rendre heureux que de me rendre riche, vous consentiriez bientôt.

— Mais voyons, Robin, dit la mère encore, Es tu réellement sérieux ? as tu vraiment envie de l’avoir ?

— Réellement, madame, dit Robin, je trouve dur que vous me questionniez encore sur ce chapitre ; je ne dis pas que je l’aurai : comment pourrais je me résoudre là-dessus puisque vous voyez bien que je ne pourrai l’avoir sans votre consentement ? mais je dis ceci, et je suis sérieux, que je ne prendrai personne d’autre, si je me puis aider : " Betty ou personne ", - voilà ma devise ! et le choix entre les deux est aux soins de votre cœur, madame, pourvu seulement que mes sœurs ici, qui ont si bon naturel, ne prennent point part au vote.

Tout ceci était affreux pour moi, car la mère commençait à céder, et Robin la serrait de près. D’autre part, elle tint conseil avec son fils aîné, et il usa de tous les arguments du monde pour lui persuader de consentir, alléguant l’amour passionné que son frère me portait, et le généreux respect que j’avais montré pour la famille en refusant mes avantages sur un délicat point d’honneur, et mille choses semblables. Et quant au père, c’était un homme tout tracassé par les affaires publiques, occupé à faire valoir son argent, bien rarement chez lui, fort soucieux de ses affaires, et qui laissait toutes ces choses aux soins de sa femme.

Vous pouvez facilement penser que le secret étant, comme ils croyaient, découvert, il n’était plus si difficile ni si dangereux pour le frère aîné, que personne ne soupçonnait de rien, d’avoir accès plus libre jusqu’à moi ; oui, et même sa mère lui proposa de causer avec Mme Betty, ce qui était justement ce qu’il désirait :

— Il se peut, fils, dit elle, que tu aies plus de clartés en cette affaire que je n’en ai, et tu jugeras si elle a montré la résolution que dit Robin, ou non.

Il ne pouvait rien souhaiter de mieux, et, feignant de céder au désir de sa mère, elle m’amena vers lui dans la propre chambre où elle couchait, me dit que son fils avait affaire avec moi à sa requête, puis nous laissa ensemble, et il ferma la porte sur elle.

Il revint vers moi, me prit dans ses bras et me baisa très tendrement, mais me dit que les choses en étaient venues à leur crise, et que j’avais pouvoir de me rendre heureuse ou infortunée ma vie durant ; que si je ne pouvais m’accorder à son désir, nous serions tous deux perdus. Puis il me dit toute l’histoire passée entre Robin, comme il l’appelait, sa mère, ses sœurs et lui-même

— Et maintenant, ma chère enfant, dit-il, considérez ce que ce serait que d’épouser un gentilhomme de bonne famille, de belle fortune, avec le consentement de toute la maison, pour jouir de tout ce que le monde vous peut offrir ; imaginez, d’autre part, que vous serez plongée dans la noire condition d’une femme qui a perdu sa bonne renommée ; et quoique je resterai votre ami privé tant que je vivrai, toutefois, ainsi que je serais toujours soupçonné, ainsi craindrez vous de me voir, et moi de vous reconnaître.

Il ne me laissa pas le temps de répondre, mais poursuivit ainsi :

— Ce qui s’est passé entre nous, mon enfant, tant que nous serons d’accord, peut être enterré et oublié ; je resterai toujours votre ami sincère, sans nulle inclination à une intimité plus voisine quand vous deviendrez ma sœur ; je vous supplie d’y réfléchir et de ne point vous opposer vous-même à votre salut et à votre prospérité : et, afin de vous assurer de ma sincérité, ajoute t-il, je vous offre ici cinq cents livres en manière d’excuse pour les libertés que j’ai prises avec vous, et que nous regarderons, si vous voulez, comme quelques folies de nos vies passées dont il faut espérer que nous pourrons nous repentir.

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