Moll Flanders/3
Georges Crès, 1918 (pp. 65-102).
Je ne puis pas dire qu’aucune de ces paroles m’eût assez émue pour me donner une pensée décisive, jusqu’enfin il me dit très clairement que si je refusais, il avait le regret d’ajouter qu’il ne saurait continuer avec moi sur le même pied qu’auparavant ; que bien qu’il m’aimât autant que jamais, et que je lui donnasse tout l’agrément du monde, le sentiment de la vertu ne l’avait pas abandonné au point qu’il souffrît de coucher avec une femme à qui son frère faisait sa cour pour l’épouser ; que s’il prenait congé de moi sur un refus, quoi qu’il pût faire pour ne me laisser manquer de rien, s’étant engagé d’abord à m’entretenir, pourtant je ne devais point être surprise s’il était forcé de me dire qu’il ne pouvait se permettre de me revoir, et qu’en vérité je ne pouvais l’espérer.
J’écoutai cette dernière partie avec quelques signes de surprise et de trouble, et je me retins à grand’peine de pâmer, car vraiment je l’aimais jusqu’à l’extravagance ; mais il vit mon trouble, et m’engagea à réfléchir sérieusement, m’assura que c’était la seule manière de préserver notre mutuelle affection ; que dans cette situation nous pourrions nous aimer en amis, avec la plus extrême passion, et avec un amour d’une parfaite pureté, libres de nos justes remords, libres des soupçons d’autres personnes ; qu’il me serait toujours reconnaissant du bonheur qu’il me devait ; qu’il serait mon débiteur tant qu’il vivrait, et qu’il payerait sa dette tant qu’il lui resterait le souffle.
Ainsi, il m’amena, en somme, à une espèce d’hésitation, où je me représentais tous les dangers avec des figures vives, encore forcées par mon imagination ; je me voyais jetée seule dans l’immensité du monde, pauvre fille perdue, car je n’étais rien de moins, et peut-être que je serais exposée comme telle ; avec bien peu d’argent pour me maintenir, sans ami, sans connaissance au monde entier, sinon en cette ville où je ne pouvais prétendre rester. Tout cela me terrifiait au dernier point, et il prenait garde à toutes occasions de me peindre ces choses avec les plus sinistres couleurs ; d’autre part, il ne manquait pas de me mettre devant les yeux la vie facile et prospère que j’allais mener.
Il répondit à toutes les objections que je pouvais faire, et qui étaient tirées de son affection et de ses anciennes promesses, en me montrant la nécessité où nous étions de prendre d’autres mesures ; et, quant à ses serments de mariage, le cours naturel des choses, dit-il, y avait mis fin par la grande probabilité qu’il y avait que je serais la femme de son frère avant le temps auquel se rapportaient toutes ses promesses.
Ainsi, en somme, je puis le dire, il me raisonna contre toute raison et conquit tous mes arguments, et je commençai à apercevoir le danger où j’étais et où je n’avais pas songé d’abord, qui était d’être laissée là par les deux frères, et abandonnée seule au monde pour trouver le moyen de vivre.
Ceci et sa persuasion m’arrachèrent enfin mon consentement, quoique avec tant de répugnance qu’il était bien facile de voir que j’irais à l’église comme l’ours au poteau ; j’avais aussi quelques petites craintes que mon nouvel époux, pour qui, d’ailleurs, je n’avais pas la moindre affection, fût assez clairvoyant pour me demander des comptes à notre première rencontre au lit ; mais soit qu’il l’eût fait à dessein ou non, je n’en sais rien, son frère aîné eut soin de le bien faire boire avant qu’il s’allât coucher, de sorte que j’eus le plaisir d’avoir un homme ivre pour compagnon de lit la première nuit. Comment il s’y prit, je n’en sais rien, mais je fus persuadée qu’il l’avait fait à dessein, afin que son frère ne pût avoir nulle notion de la différence qu’il y a entre une pucelle et une femme mariée ; et, en effet, jamais il n’eut aucun doute là-dessus ou ne s’inquiéta l’esprit à tel sujet.
Il faut qu’ici je revienne un peu en arrière, à l’endroit où j’ai interrompu. Le frère aîné étant venu à bout de moi, son premier soin fut d’entreprendre sa mère ; et il ne cessa qu’il ne l’eût amenée à se soumettre, passive au point de n’informer le père qu’au moyen de lettres écrites par la poste ; si bien qu’elle consentit à notre mariage secret et se chargea d’arranger l’affaire ensuite avec le père.
Puis il cajola son frère, et lui persuada qu’il lui avait rendu un inestimable service, se vanta d’avoir obtenu le consentement de sa mère, ce qui était vrai, mais n’avait point été fait pour le servir, mais pour se servir soi-même ; mais il le pipa ainsi avec diligence, et eut tout le renom d’un ami fidèle pour s’être débarrassé de sa maîtresse en la mettant dans les bras de son frère pour en faire sa femme. Si naturellement les hommes renient l’honneur, la justice et jusqu’à la religion, pour obtenir de la sécurité !
Il me faut revenir maintenant au frère Robin, comme nous l’appelions toujours, et qui, ayant obtenu le consentement de sa mère, vint à moi tout gonflé de la nouvelle, et m’en dit l’histoire avec une sincérité si visible que je dois avouer que je fus affligée de servir d’instrument à décevoir un si honnête gentilhomme ; mais il n’y avait point de remède, il voulait me prendre, et je n’étais pas obligée de lui dire que j’étais la maîtresse de son frère, quoique je n’eusse eu d’autre moyen de l’écarter ; de sorte que je m’accommodai peu à peu, et voilà que nous fûmes mariés.
La pudeur s’oppose à ce que je révèle les secrets du lit nuptial ; mais rien ne pouvait être si approprié à ma situation que de trouver un mari qui eût la tête si brouillée en se mettant au lit, qu’il ne put se souvenir le matin s’il avait eu commerce avec moi ou non ; et je fus obligée de le lui affirmer, quoiqu’il n’en fut rien, afin d’être assurée qu’il ne s’inquiéterait d’aucune chose.
Il n’entre guère dans le dessein de cette histoire de vous instruire plus à point sur cette famille et sur moi-même, pendant les cinq années que je vécus avec ce mari, sinon de remarquer que de lui j’eus deux enfants, et qu’il mourut au bout des cinq ans ; il avait vraiment été un très bon mari pour moi, et nous avions vécu très agréablement ensemble ; mais comme il n’avait pas reçu grand’chose de sa famille, et que dans le peu de temps qu’il vécut il n’avait pas acquis grand état, ma situation n’était pas belle, et ce mariage ne me profita guère. Il est vrai que j’avais conservé les billets du frère aîné où il s’engageait à me payer 500 £ pour mon consentement à épouser son frère ; et ces papiers, joints à ce que j’avais mis de côté sur l’argent qu’il m’avait donné autrefois, et environ autant qui me venait de mon mari, me laissèrent veuve avec près de 1 200 £ en poche.
Mes deux enfants me furent heureusement ôtés de dessus les bras par le père et la mère de mon mari ; et c’est le plus clair de ce qu’ils eurent de Mme Betty.
J’avoue que je n’éprouvai pas le chagrin qu’il convenait de la mort de mon mari ; et je ne puis dire que je l’aie jamais aimé comme j’aurais dû le faire, ou que je répondis à la tendresse qu’il montra pour moi ; car c’était l’homme le plus délicat, le plus doux et de meilleure humeur qu’une femme pût souhaiter ; mais son frère, qui était si continuellement devant mes yeux, au moins pendant notre séjour à la campagne, était pour moi un appât éternel ; et jamais je ne fus au lit avec mon mari, que je ne me désirasse dans les bras de son frère ; et bien que le frère ne fît jamais montre d’une affection de cette nature après notre mariage, mais se conduisît justement à la manière d’un frère, toutefois il me fut impossible d’avoir les mêmes sentiments à son égard ; en somme, il ne se passait pas de jour où je ne commisse avec lui adultère et inceste dans mes désirs, qui, sans doute, étaient aussi criminels que des actes.
Avant que mon mari mourût, son frère aîné se maria, et comme à cette époque nous avions quitté la ville pour habiter Londres, la vieille dame nous écrivit pour nous prier aux noces ; mon mari y alla, mais je feignis d’être indisposée, et ainsi je pus rester à la maison ; car, en somme, je n’aurais pu supporter de le voir donné à une autre femme, quoique sachant bien que jamais plus je ne l’aurais à moi.
J’étais maintenant, comme je l’avais été jadis, laissée libre au monde, et, étant encore jeune et jolie, comme tout le monde me le disait (et je le pensais bien, je vous affirme), avec une suffisante fortune en poche, je ne m’estimais pas à une médiocre valeur ; plusieurs marchands fort importants me faisaient la cour, et surtout un marchand de toiles, qui se montrait très ardent, et chez qui j’avais pris logement après la mort de mon mari, sa sœur étant de mes amies ; là, j’eus toute liberté et occasion d’être gaie et de paraître dans la société que je pouvais désirer, n’y ayant chose en vie plus folle et plus gaie que la sœur de mon hôte, et non tant maîtresse de sa vertu que je le pensais d’abord ; elle me fit entrer dans un monde de société extravagante, et même emmena chez elle différentes personnes, à qui il ne lui déplaisait pas de se montrer obligeante, pour voir sa jolie veuve. Or, ainsi que la renommée et les sots composent une assemblée, je fus ici merveilleusement adulée ; j’eus abondance d’admirateurs, et de ceux qui se nomment amants ; mais dans l’ensemble je ne reçus pas une honnête proposition ; quant au dessein qu’ils entretenaient tous, je l’entendais trop bien pour me laisser attirer dans des pièges de ce genre. Le cas était changé pour moi. J’avais de l’argent dans ma poche, et n’avais rien à leur dire. J’avais été prise une fois à cette piperie nommée amour, mais le jeu était fini ; j’étais résolue maintenant à ce qu’on m’épousât, sinon rien, et à être bien mariée ou point du tout.
J’aimais, en vérité, la société d’hommes enjoués et de gens d’esprit, et je me laissais souvent divertir par eux, de même que je m’entretenais avec les autres ; mais je trouvai, par juste observation, que les hommes les plus brillants apportaient le message le plus terne, je veux dire le plus terne pour ce que je visais ; et, d’autre part, ceux qui venaient avec les plus brillantes propositions étaient des plus ternes et déplaisants qui fussent au monde.
Je n’étais point si répugnante à un marchand, mais alors je voulais avoir un marchand, par ma foi, qui eût du gentilhomme, et que lorsqu’il prendrait l’envie à mon mari de me mener à la cour ou au théâtre, il sût porter l’épée, et prendre son air de gentilhomme tout comme un autre, et non pas sembler d’un croquant qui garde à son justaucorps la marque des cordons de tablier ou la marque de son chapeau à la perruque, portant son métier au visage, comme si on l’eût pendu à son épée, au lieu de la lui attacher.
Eh bien, je trouvai enfin cette créature amphibie, cette chose de terre et d’eau qu’on nomme gentilhomme marchand ; et comme juste punition de ma folie, je fus prise au piège que je m’étais pour ainsi dire tendu.
C’était aussi un drapier, car bien que ma camarade m’eût volontiers entreprise à propos de son frère, il se trouva, quand nous en vînmes au point, que c’était pour lui servir de maîtresse, et je restais fidèle à cette règle qu’une femme ne doit jamais se laisser entretenir comme maîtresse, si elle a assez d’argent pour se faire épouser.
Ainsi ma vanité, non mes principes, mon argent, non ma vertu, me maintenaient dans l’honnêteté, quoique l’issue montra que j’eusse bien mieux fait de me laisser vendre par ma camarade à son frère que de m’être vendue à un marchand qui était bélître, gentilhomme, boutiquier et mendiant tout ensemble.
Mais je fus précipitée par le caprice que j’avais d’épouser un gentilhomme à me ruiner de la manière la plus grossière que femme au monde ; car mon nouveau mari, découvrant d’un coup une masse d’argent, tomba dans des dépenses si extravagantes, que tout ce que j’avais, joint à ce qu’il avait, n’y eût point tenu plus d’un an.
Il eut infiniment de goût pour moi pendant environ le quart d’une année, et le profit que j’en tirai fut d’avoir le plaisir de voir dépenser pour moi une bonne partie de mon argent.
— Allons, mon cœur, me dit-il une fois, voulez vous venir faire un tour à la campagne pendant huit jours ?
— Eh, mon ami, dis je, où donc voulez vous aller ?
— Peu m’importe où, dit-il, mais j’ai l’envie de me pousser de la qualité pendant une semaine ; nous irons à Oxford, dit-il.
— Et comment irons nous ? dis je ; je ne sais point monter à cheval, et c’est trop loin pour un carrosse.
— Trop loin ! dit-il - nul endroit n’est trop loin pour un carrosse à six chevaux. Si je vous emmène, je veux que vous voyagiez en duchesse.
— Hum ! dis je, mon ami, c’est une folie ; mais puisque vous en avez l’envie, je ne dis plus rien.
Eh bien, le jour fut fixé ; nous eûmes un riche carrosse, d’excellents chevaux, cocher, postillon, et deux laquais en très belles livrées, un gentilhomme à cheval, et un page, avec une plume au chapeau, sur un autre cheval ; tout le domestique lui donnait du Monseigneur, et moi, j’étais Sa Grandeur la Comtesse ; et ainsi nous fîmes le voyage d’Oxford, et ce fut une excursion charmante ; car pour lui rendre son dû, il n’y avait pas de mendiant au monde qui sût mieux que mon mari trancher du seigneur. Nous visitâmes toutes les curiosités d’Oxford et nous parlâmes à deux ou trois maîtres des collèges de l’intention où nous étions d’envoyer à l’Université un neveu qui avait été laissé aux soins de Sa Seigneurie, en leur assurant qu’ils seraient désignés comme tuteurs ; nous nous divertîmes à berner divers pauvres écoliers de l’espoir de devenir pour le moins chapelains de Sa Seigneurie et de porter l’échappe ; et ayant ainsi vécu en qualité pour ce qui était au moins de la dépense, nous nous dirigeâmes vers Northampton, et en somme nous rentrâmes au bout de douze jours, la chanson nous ayant coûté 93 £.
La vanité est la plus parfaite qualité d’un fat ; mon mari avait cette excellence de n’attacher aucune valeur à l’argent. Comme son histoire, ainsi que vous pouvez bien penser, est de très petit poids, il suffira de vous dire qu’au bout de deux ans et quart il fit banqueroute, fut envoyé dans une maison de sergent, ayant été arrêté sur un procès trop gros pour qu’il pût donner caution ; de sorte qu’il m’envoya chercher pour venir le voir.
Ce ne fut pas une surprise pour moi, car j’avais prévu depuis quelque temps que tout s’en irait à vau-l’eau, et j’avais pris garde de mettre en réserve, autant que possible, quelque chose pour moi ; mais lorsqu’il me fit demander, il se conduisit bien mieux que je n’espérais, me dit tout net qu’il avait agi en sot et s’était laissé prendre où il eût pu faire résistance ; qu’il prévoyait maintenant qu’il ne pourrait plus parvenir à rien ; que par ainsi il me priait de rentrer et d’emporter dans la nuit tout ce que j’avais de valeurs dans la maison, pour le mettre en sûreté ; et ensuite il me dit que si je pouvais emporter du magasin 100 ou 200 £ de marchandises, je devais le faire.
— Seulement, dit-il, ne m’en faites rien savoir ; ne me dites pas ce que vous prenez, où vous l’emportez ; car pour moi, dit-il, je suis résolu à me tirer de cette maison et à m’en aller ; et si vous n’entendez jamais plus parler de moi, mon amour, je vous souhaite du bonheur ; Je suis fâché du tort que je vous ai fait.
Il ajouta quelques choses très gracieuses pour moi, comme je m’en allais ; car je vous ai dit que c’était un gentilhomme, et ce fut tout le bénéfice que j’en eus, en ce qu’il me traita fort galamment, jusqu’à la fin, sinon qu’il dépensa tout ce que j’avais et me laissa le soin de dérober à ses créanciers de quoi manger.
Néanmoins je fis ce qu’il m’avait dit, comme bien vous pouvez penser ; et ayant ainsi pris congé de lui, je ne le revis plus jamais ; car il trouva moyen de s’évader hors de la maison du Baillif cette nuit ou la suivante ; comment, je ne le sus point, car je ne parvins à apprendre autre chose, sinon qu’il rentra chez lui à environ trois heures du matin, fit transporter le reste de ses marchandises à la Monnaie, et fermer la boutique ; et, ayant levé l’argent qu’il put, il passa en France, d’où je reçus deux ou trois lettres de lui, point davantage. Je ne le vis pas quand il rentra, car m’ayant donné les instructions que j’ai dites, et moi ayant employé mon temps de mon mieux, je n’avais point d’affaire de retourner à la maison, ne sachant si je n’y serais arrêtée par les créanciers ; car une commission de banqueroute ayant été établie peu à après, on aurait pu m’arrêter par ordre des commissaires. Mais mon mari s’étant désespérément échappé de chez le Baillif, en se laissant tomber presque du haut de la maison sur le haut d’un autre bâtiment d’où il avait sauté et qui avait presque deux étages, en quoi il manqua de bien peu se casser le cou, il rentra et emmena ses marchandises avant que les créanciers pussent venir saisir, c’est à dire, avant qu’ils eussent obtenu la commission à temps pour envoyer les officiers prendre possession.
Mon mari fut si honnête envers moi, car je répète encore qu’il tenait beaucoup du gentilhomme, que dans la première lettre qu’il m’écrivit, il me fit savoir où il avait engagé vingt pièces de fine Hollande pour 30 £ qui valaient plus de 90 £ et joignit la reconnaissance pour aller les reprendre en payant l’argent, ce que je fis ; et en bon temps j’en tirai plus de 100 £, ayant eu loisir pour les détailler et les vendre à des familles privées, selon l’occasion.
Néanmoins, ceci compris et ce que j’avais mis en réserve auparavant, je trouvai, tout compte fait, que mon cas était bien changé et ma fortune extrêmement diminuée ; car avec la toile de Hollande et un paquet de mousselines fines que j’avais emporté auparavant, quelque argenterie et d’autres choses, je me trouvai pouvoir à peine disposer de 500 £, et ma condition était très singulière, car bien que je n’eusse pas d’enfant (j’en avais eu un de mon gentilhomme drapier, mais il était enterré), cependant j’étais une veuve fée, j’avais un mari, et point de mari, et je ne pouvais prétendre me remarier, quoique sachant assez que mon mari ne reverrait jamais l’Angleterre, dϋt-il vivre cinquante ans. Ainsi, dis je, j’ιtais enclose de mariage, quelle que fϋt l’offre qu’on me fit ; et je n’avais point d’ami pour me conseiller, dans la condition ou j’étais, du moins en qui je pusse confier le secret de mes affaires ; car si les commissaires eussent été informés de l’endroit ou j’étais, ils m’eussent fait saisir et emporter tout ce que j’avais mis de cτtι.
Dans ces appréhensions, la première chose que je fis fut de disparaître entièrement du cercle de mes connaissances et de prendre un autre nom. Je le fis effectivement, et me rendis également à la Monnaie, où je pris logement en un endroit très secret, m’habillai de vêtements de veuve, et pris le nom de Mme Flanders.
J’y fis la connaissance d’une bonne et modeste sorte de femme, qui était veuve aussi, comme moi, mais en meilleure condition ; son mari avait été capitaine de vaisseau, et ayant eu le malheur de subir un naufrage à son retour des Indes occidentales, fut si affligé de sa perte, que bien qu’il eût la vie sauve, son cœur se brisa et il mourut de douleur ; sa veuve, étant poursuivie par les créanciers, fut forcée de chercher abri à la Monnaie. Elle eut bientôt réparé ses affaires avec l’aide de ses amis, et reprit sa liberté ; et trouvant que j’était là plutôt afin de vivre cachée que pour échapper à des poursuites, elle m’invita à rentrer avec elle dans sa maison jusqu’à ce que j’eusse quelque vue pour m’établir dans le monde à ma volonté ; d’ailleurs me disant qu’il y avait dix chances contre une pour que quelque bon capitaine de vaisseau se prît de caprice pour moi et me fît la cour en la partie de la ville où elle habitait.
J’acceptai son offre et je restai avec elle la moitié d’une année ; j’y serais restée plus longtemps si dans l’intervalle ce qu’elle me proposait ne lui était survenu, c’est à dire qu’elle se maria, et fort à son avantage. Mais si d’autres fortunes étaient en croissance, la mienne semblait décliner, et je ne trouvais rien sinon deux ou trois bossemans et gens de cette espèce. Pour les commandants, ils étaient d’ordinaire de deux catégories : 1° tels qui, étant en bonnes affaires, c’est à dire, ayant un bon vaisseau, ne se décidaient qu’à un mariage avantageux ; 2° tels qui, étant hors d’emploi, cherchaient une femme pour obtenir un vaisseau, je veux dire : 1° une femme qui, ayant de l’argent, leur permit d’acheter et tenir bonne part d’un vaisseau, pour encourager les partenaires, ou 2° une femme qui, si elle n’avait pas d’argent, avait du moins des amis qui s’occupaient de navigation et pouvait aider ainsi à placer un jeune homme dans un bon vaisseau. Mais je n’étais dans aucun des deux cas et j’avais l’apparence de devoir rester longtemps en panne.
Ma situation n’était pas de médiocre délicatesse. La condition où j’étais faisait que l’offre d’un bon mari m’était la chose la plus nécessaire du monde ; mais je vis bientôt que la bonne manière n’était pas de se prodiguer trop facilement ; on découvrit bientôt que la veuve n’avait pas de fortune, et ceci dit, on avait dit de moi tout le mal possible, bien que je fusse parfaitement élevée, bien faite, spirituelle, réservée et agréable, toutes qualités dont je m’étais parée, à bon droit ou non, ce n’est point l’affaire ; mais je dis que tout cela n’était de rien sans le billon. Pour parler tout net, la veuve, disait-on, n’avait point d’argent !
Je résolus donc qu’il était nécessaire de changer de condition, et de paraître différemment en quelque autre lieu, et même de passer sous un autre nom, si j’en trouvais l’occasion.
Je communiquai mes réflexions à mon intime amie qui avait épousé un capitaine, je ne fis point de scrupule de lui exposer ma condition toute nue ; mes fonds étaient bas, car je n’avais guère tiré que 540 £ de la clôture de ma dernière affaire, et j’avais dépensé un peu là-dessus ; néanmoins il me restait environ 400 £, un grand nombre de robes très riches, une montre en or et quelques bijoux, quoique point d’extraordinaire valeur, enfin près de 30 ou 40 £ de toiles dont je n’avais point disposé.
Ma chère et fidèle amie, la femme du capitaine, m’était fermement attachée, et sachant ma condition, elle me fit fréquemment des cadeaux selon que de l’argent lui venait dans les mains, et tels qu’ils représentaient un entretien complet ; si bien que je ne dépensai pas de mon argent. Enfin elle me mit un projet dans la tête et me dit que si je voulais me laisser gouverner par elle, j’obtiendrais certainement un mari riche sans lui laisser lieu de me reprocher mon manque de fortune ; je lui dis que je m’abandonnais entièrement à sa direction, et que je n’aurais ni langue pour parler, ni pieds pour marcher en cette affaire, qu’elle ne m’eût instruite, persuadée que j’étais qu’elle me tirerait de toute difficulté où elle m’entraînerait, ce qu’elle promit.
Le premier pas qu’elle me fit faire fut de lui donner le nom de cousine et d’aller dans la maison d’une de ses parentes à la campagne, qu’elle m’indiqua, et où elle amena son mari pour me rendre visite, où, m’appelant " sa chère cousine ", elle arrangea les choses de telle sorte qu’elle et son mari tout ensemble m’invitèrent très passionnément à venir en ville demeurer avec eux, car ils vivaient maintenant en un autre endroit qu’auparavant. En second lieu elle dit à son mari que j’avais au moins 1 500 £ de fortune et que j’étais assurée d’en avoir bien davantage.
Il suffisait d’en dire autant à son mari ; je n’avais point à agir sur ma part, mais à me tenir coite, et attendre l’événement, car soudain le bruit courut dans tout le voisinage que la jeune veuve chez le capitaine était une fortune, qu’elle avait au moins 1 500 £ et peut-être bien davantage, et que c’était le capitaine qui le disait ; et si on interrogeait aucunement le capitaine à mon sujet, il ne se faisait point scrupule de l’affirmer quoiqu’il ne sût pas un mot de plus sur l’affaire que sa femme ne lui avait dit ; en quoi il n’entendait malice aucune, car il croyait réellement qu’il en était ainsi. Avec cette réputation de fortune, je me trouvai bientôt comblée d’assez d’admirateurs où j’avais mon choix d’hommes ; et moi, ayant à jouer un jeu subtil, il ne me restait plus rien à faire qu’à trier parmi eux tous le plus propre à mon dessein ; c’est à dire l’homme qui semblerait le plus disposé à s’en tenir au ouï-dire sur ma fortune et à ne pas s’enquérir trop avant des détails : sinon je ne parvenais à rien, car ma condition n’admettait nulle investigation trop stricte.
Je marquai mon homme sans grande difficulté par le jugement que je fis de sa façon de me courtiser ; je l’avais laissé s’enfoncer dans ses protestations qu’il m’aimait le mieux du monde, et que si je voulais le rendre heureux, il serait satisfait de tout ; choses qui, je le savais, étaient fondées sur la supposition que j’étais très riche, quoique je n’en eusse soufflé mot.
Ceci était mon homme, mais il fallait le sonder à fond ; c’est là qu’était mon salut, car s’il me faisait faux bond, je savais que j’étais perdue aussi sûrement qu’il était perdu s’il me prenait ; et si je n’élevais quelque scrupule sur sa fortune, il risquait d’en élever sur la mienne ; si bien que d’abord je feignis à toutes occasions de douter de sa sincérité et lui dis que peut-être il ne me courtisait que pour ma fortune, il me ferma la bouche là-dessus avec la tempête des protestations que j’ai dites mais je feignais de douter encore.
Un matin, il ôte un diamant de son doigt, et écrit ces mots sur le verre du châssis de ma chambre :
C’est vous que j’aime et rien que vous.
Je lus, et le priai de me prêter la bague, avec laquelle j’écrivis au-dessous :
En amour vous le dites tous.
Il reprend sa bague et écrit de nouveau :
La vertu seule est une dot.
Je la lui redemandai et j’écrivis au-dessous :
L’argent fait la vertu plutôt.
Il devint rouge comme le feu, de se sentir piqué si juste, et avec une sorte de fureur, il jura de me vaincre et écrivit encore :
J’ai mépris pour l’or, et vous aime.
J’aventurai tout sur mon dernier coup de dés en poésie, comme vous verrez, car j’écrivis hardiment sous son vers :
Je suis pauvre et n’ai que moi-même.
C’était là une triste vérité pour moi ; Je ne puis dire s’il me crut ou non ; je supposais alors qu’il ne me croyait point. Quoi qu’il en fût, il vola vers moi, me prit dans ses bras et me baisant ardemment et avec une passion inimaginable, il me tint serrée, tandis qu’il demandait plume et encre, m’affirmant qu’il ne pouvait plus avoir la patience d’écrire laborieusement sur cette vitre ; puis tirant un morceau de papier, il écrivit encore :
Soyez mienne en tout dénuement.
Je pris sa plume et répondis sur-le-champ :
Au for, vous pensez : Elle ment.
Il me dit que c’étaient là des paroles cruelles, parce qu’elles n’étaient pas justes, et que je l’obligeais à me démentir, ce qui s’accordait mal avec la politesse, et que puisque je l’avais insensiblement engagé dans ce badinage poétique, il me suppliait de ne pas le contraindre à l’interrompre ; si bien qu’il écrivit :
Que d’amour seul soient nos débats !
J’écrivis au-dessous :
Elle aime assez, qui ne hait pas.
Il considéra ce vers comme une faveur, et mit bas les armes, c’est à dire la plume ; je dis qu’il le considéra comme une faveur, et c’en était une bien grande, s’il avait tout su ; pourtant il le prit comme je l’entendais, c’est à dire que j’étais encline à continuer notre fleuretage, comme en vérité j’avais bonne raison de l’être, car c’était l’homme de meilleure humeur et la plus gaie, que j’aie jamais rencontré, et je réfléchissais souvent qu’il était doublement criminel de décevoir un homme qui semblait sincère ; mais la nécessité qui me pressait à un établissement qui convint à ma condition m’y obligeait par autorité ; et certainement son affection pour moi et la douceur de son humeur, quelque haut qu’elles parlassent contre le mauvais usage que j’en voulais faire, me persuadaient fortement qu’il subirait son désappointement avec plus de mansuétude que quelque forcené tout en feu qui n’eût eu pour le recommander que les passions qui servent à rendre une femme malheureuse. D’ailleurs, bien que j’eusse si souvent plaisanté avec lui (comme il le supposait) au sujet de ma pauvreté, cependant quand il découvrit qu’elle était véritable, il s’était fermé la route des objections, regardant que, soit qu’il eût plaisanté, soit qu’il eût parlé sérieusement, il avait déclaré qu’il me prenait sans se soucier de ma dot et que, soit que j’eusse plaisanté, soit que j’eusse parlé sérieusement, j’avais déclaré que j’étais très pauvre, de sorte qu’en un mot, je le tenais des deux côtés ; et quoiqu’il pût dire ensuite qu’il avait été déçu il ne pourrait jamais dire que c’était moi qui l’avais déçu.
Il me poursuivit de près ensuite, et comme je vis qu’il n’y avait point besoin de craindre de le perdre, je jouai le rôle d’indifférente plus longtemps que la prudence ne m’eût autrement dicté ; mais je considérai combien cette réserve et cette indifférence me donneraient d’avantage sur lui lorsque j’en viendrais à lui avouer ma condition, et j’en usai avec d’autant plus de prudence, que je trouvai qu’il concluait de là ou que j’avais plus d’argent, ou que j’avais plus de jugement, ou que je n’étais point d’humeur aventureuse.
Je pris un jour la liberté de lui dire qu’il était vrai que j’avais reçu de lui une galanterie d’amant, puisqu’il me prenait sans nulle enquête sur ma fortune, et que je lui retournai le compliment en m’inquiétant de la sienne plus que de raison, mais que j’espérais qu’il me permettrait quelques questions auxquelles il répondrait ou non suivant ses convenances ; l’une de ces questions se rapportait à la manière dont nous vivrions et au lieu que nous habiterions, parce que j’avais entendu dire qu’il possédait une grande plantation en Virginie, et je lui dis que je ne me souciais guère d’être déportée.
Il commença dès ce discours à m’ouvrir bien volontiers toutes ses affaires et à me dire de manière franche et ouverte toute sa condition, par où je connus qu’il pouvait faire bonne figure dans le monde, mais qu’une grande partie de ses biens se composait de trois plantations qu’il avait en Virginie, qui lui rapporteraient un fort bon revenu d’environ 300 £ par an, mais qui, s’il les exploitait lui-même, lui en rapportaient quatre fois plus, " Très bien, me dis je, alors tu m’emmèneras là-bas aussitôt qu’il te plaira mais je me garderai bien de te le dire d’avance. "
Je le plaisantai sur la figure qu’il ferait en Virginie, mais je le trouvai prêt à faire tout ce que je désirerais, de sorte que je changeai de chanson ; je lui dis que j’avais de fortes raisons de ne point désirer aller vivre là-bas, parce que, si ses plantations y valaient autant qu’il disait, je n’avais pas une fortune qui pût s’accorder à un gentilhomme ayant 1 200 £ de revenu comme il me disait que serait son état.
Il me répondit qu’il ne me demandait pas quelle était ma fortune ; qu’il m’avait dit d’abord qu’il n’en ferait rien, et qu’il tiendrait sa parole ; mais que, quelle qu’elle fût, il ne me demanderait jamais d’aller en Virginie avec lui, ou qu’il n’y irait sans moi, à moins que je m’y décidasse librement.
Tout cela, comme vous pouvez bien penser, était justement conforme à mes souhaits, et en vérité rien n’eût pu survenir de plus parfaitement agréable ; je continuai jusque-là à jouer cette sorte d’indifférence dont il s’étonnait souvent ; et si j’avais avoué sincèrement que ma grande fortune ne s’élevait pas en tout à 400 £ quand il en attendait 1 500 £, pourtant je suis persuadée que je l’avais si fermement agrippé et si longtemps tenu en haleine, qu’il m’aurait prise sous les pires conditions ; et il est hors de doute que la surprise fut moins grande pour lui quand il apprit la vérité qu’elle n’eut été autrement ; car n’ayant pas le moindre blâme à jeter sur moi, qui avais gardé un air d’indifférence jusqu’au bout, il ne put dire une parole, sinon qu’en vérité il pensait qu’il y en aurait eu davantage ; mais que quand même il y en eût moins, il ne se repentait pas de son affaire, seulement qu’il n’aurait pas le moyen de m’entretenir aussi bien qu’il l’eût désiré.
Bref, nous fûmes mariés, et moi, pour ma part, très bien mariée, car c’était l’homme de meilleure humeur qu’une femme ait eu, mais sa condition n’était pas si bonne que je le supposais, ainsi que d’autre part il ne l’avait pas améliorée autant qu’il l’espérait.
Quand nous fûmes mariés, je fus subtilement poussée à lui apporter le petit fonds que j’avais et à lui faire voir qu’il n’y en avait point davantage ; mais ce fut une nécessité, de sorte que je choisis l’occasion, un jour que nous étions seuls, pour lui en parler brièvement :
— Mon ami, lui dis je, voilà quinze jours que nous sommes mariés, n’est-il pas temps que vous sachiez si vous avez épousé une femme qui a quelque chose ou qui n’a rien.
— Ce sera au moment que vous voudrez, mon cœur, dit-il ; pour moi, mon désir est satisfait, puisque j’ai la femme que j’aime ; je ne vous ai pas beaucoup tourmentée, dit-il, par mes questions là-dessus
— C’est vrai, dis je, mais je trouve une grande difficulté dont je puis à peine me tirer.
— Et laquelle, mon cœur ? dit-il.
— Eh bien, dis je, voilà ; c’est un peu dur pour moi, et c’est plus dur pour vous : on m’a rapporté que le capitaine X… (le mari de mon amie) vous a dit que j’étais bien plus riche que je n’ai jamais prétendu l’être, et je vous assure bien qu’il n’a pas ainsi parlé à ma requête.
— Bon, dit-il, il est possible, que le capitaine X… m’en ait parlé, mais quoi ? Si vous n’avez pas autant qu’il m’a dit, que la faute en retombe sur lui ; mais vous ne m’avez jamais dit ce que vous aviez, de sorte que je n’aurais pas de raison de vous blâmer, quand bien même vous n’auriez rien du tout.
— Voilà qui est si juste, dis je, et si généreux, que je suis doublement affligée d’avoir si peu de chose.
— Moins vous avez, ma chérie, dit-il, pire pour nous deux ; mais j’espère que vous ne vous affligez point de crainte que je perde ma tendresse pour vous, parce que vous n’avez pas de dot ; non, non, si vous n’avez rien, dites le moi tout net ; je pourrai peut-être dire au capitaine qu’il m’a dupé, mais jamais je ne pourrai vous accuser, car ne m’avez vous pas fait entendre que vous étiez pauvre ? et c’est là ce que j’aurais dû prévoir.
— Eh bien, dis je, mon ami, je suis bien heureuse de n’avoir pas été mêlée dans cette tromperie avant le mariage ; si désormais je vous trompe, ce ne sera point pour le pire ; je suis pauvre, il est vrai, mais point pauvre à ne posséder rien.
Et là, je tirai quelques billets de banque et lui donnai environ 160 £.
— Voilà quoique chose, mon ami, dis je, et ce n’est peut-être pas tout.
Je l’avais amené si près de n’attendre rien, par ce que j’avais dit auparavant, que l’argent, bien que la somme fût petite en elle-même, parut doublement bienvenue. Il avoua que c’était plus qu’il n’espérait, et qu’il n’avait point douté, par le discours que je lui avais tenu, que mes beaux habits, ma montre d’or et un ou deux anneaux à diamants faisaient toute ma fortune.
Je le laissai se réjouir des 160 £ pendant deux ou trois jours, et puis, étant sortie ce jour là, comme si je fusse allée les chercher, je lui rapportai à la maison encore 100 £ en or, en lui disant : " Voilà encore un peu plus de dot pour vous, " et, en somme, au bout de la semaine je lui apportai 180 £ de plus et environ 60 £ de toiles, que je feignis d’avoir été forcée de prendre avec les 100 £ en or que je lui avais données en concordat d’une dette de 600 £ dont je n’aurais tiré guère plus de cinq shillings pour la livre, ayant été encore la mieux partagée.
— Et maintenant, mon ami, lui dis je, je suis bien fâchée de vous avouer que je vous ai donné toute ma fortune.
J’ajoutai que si la personne qui avait mes 600 £ ne m’eût pas jouée, j’en eusse facilement valu mille pour lui, mais que, la chose étant ainsi, j’avais été sincère et ne m’étais rien réservé pour moi-même, et s’il y en avait eu davantage, je lui aurais tout donné.
Il fut si obligé par mes façons et si charmé de la somme, car il avait été plein de l’affreuse frayeur qu’il n’y eut rien, qu’il accepta avec mille remerciements. Et ainsi je me tirai de la fraude que j’avais faite, en passant pour avoir une fortune sans avoir d’argent, et en pipant un homme au mariage par cet appât, chose que d’ailleurs je tiens pour une des plus dangereuses où une femme puisse s’engager, et où elle s’expose aux plus grands hasards d’être maltraitée par son mari.
Mon mari, pour lui donner son dû, était un homme d’infiniment de bonne humeur, mais ce n’était point un sot, et, trouvant que son revenu ne s’accordait pas à la manière de vivre qu’il eût entendu, si je lui eusse apporté ce qu’il espérait, désappointé d’ailleurs par le profit annuel de ses plantations en Virginie, il me découvrit maintes fois son inclination à passer en Virginie pour vivre sur ses terres, et souvent me peignait de belles couleurs la façon dont on vivait là-bas, combien tout était à bon marché, abondant, délicieux, et mille choses pareilles.
J’en vins bientôt à comprendre ce qu’il voulait dire, et je le repris bien simplement un matin, en lui disant qu’il me paraissait que ses terres ne rendaient presque rien à cause de la distance, en comparaison du revenu qu’elles auraient s’il y demeurait, et que je voyais bien qu’il avait le désir d’aller y vivre ; que je sentais vivement qu’il avait été désappointé en épousant sa femme, et que je ne pouvais faire moins, par manière d’amende honorable, que de lui dire que j’étais prête à partir avec lui pour la Virginie afin d’y vivre.
Il me dit mille choses charmantes au sujet de la grâce que je mettais à lui faire cette proposition. Il me dit que, bien qu’il eût été désappointé par ses espérances de fortune, il n’avait pas été désappointé par sa femme, et que j’étais pour lui tout ce que peut être une femme, mais que cette offre était plus charmante qu’il n’était capable d’exprimer.
Pour couper court, nous nous décidâmes à partir. Il me dit qu’il avait là-bas une très bonne maison, bien garnie, où vivait sa mère, avec une sœur, qui étaient tous les parents qu’il avait ; et qu’aussitôt son arrivée, elles iraient habiter une autre maison qui appartenait à sa mère sa vie durant, et qui lui reviendrait, à lui, plus tard, de sorte que j’aurais toute la maison à moi, et je trouvai tout justement comme il disait.
Nous mîmes à bord du vaisseau, où nous nous embarquâmes, une grande quantité de bons meubles pour notre maison, avec des provisions de linge et autres nécessités, et une bonne cargaison de vente, et nous voilà partis.
Je ne rendrai point compte de la manière de notre voyage, qui fut longue et pleine de dangers, mais serait hors propos ; je ne tins pas de journal, ni mon mari ; tout ce que je puis dire, c’est qu’après un terrible passage, deux fois épouvantés par d’affreuses tempêtes, et une fois par une chose encore plus terrible, je veux dire un pirate, qui nous aborda et nous ôta presque toutes nos provisions et, ce qui aurait été le comble de mon malheur, ils m’avaient pris mon mari, mais par supplications se laissèrent fléchir et le rendirent ; je dis, après toutes ces choses terribles, nous arrivâmes à la rivière d’York, en Virginie, et, venant à notre plantation, nous fûmes reçus par la mère de mon mari avec toute la tendresse et l’affection qu’on peut s’imaginer.
Nous vécûmes là tous ensemble : ma belle-mère, sur ma demande, continuant à habiter dans la maison, car c’était une trop bonne mère pour qu’on se séparât d’elle ; et mon mari d’abord resta le même ; et je me croyais la créature la plus heureuse qui fût en vie, quand un événement étrange et surprenant mit fin à toute cette félicité en un moment et rendit ma condition la plus incommode du monde.
Ma mère était une vieille femme extraordinairement gaie et pleine de bonne humeur, je puis bien dire vieille, car son fils avait plus de trente ans ; elle était de bonne compagnie, dis je, agréable, et m’entretenait en privé d’abondance d’histoires pour me divertir, autant sur la contrée où nous étions que sur les habitants.
Et, entre autres, elle me disait souvent comment la plus grande partie de ceux qui vivaient dans cette colonie y étaient venus d’Angleterre dans une condition fort basse, et qu’en général il y avait deux classes : en premier lieu, tels qui étaient transportés par des maîtres de vaisseau pour être vendus comme serviteurs ; ou, en second lieu, tels qui sont déportés après avoir été reconnus coupables de crimes qui méritent la mort.
— Quand ils arrivent ici, dit elle, nous ne faisons pas de différence : les planteurs les achètent, et ils vont travailler tous ensemble aux champs jusqu’à ce que leur temps soit fini ; quand il est expiré, dit elle, on leur donne des encouragements à seule fin qu’ils plantent eux-mêmes, car le gouvernement leur alloue un certain nombre d’acres de terre, et ils se mettent au travail pour déblayer et défricher le terrain, puis pour le planter de tabac et de blé, à leur propre usage ; et comme les marchands leur confient outils et le nécessaire sur le crédit de leur récolte, avant qu’elle soit poussée, ils plantent chaque année un peu plus que l’année d’auparavant, et ainsi achètent ce qu’ils veulent avec la moisson qu’ils ont en perspective. Et voilà comment, mon enfant, dit elle, maint gibier de Newgate devient un personnage considérable ; et nous avons, continua-t-elle, plusieurs juges de paix, officiers des milices et magistrats des cités qui ont eu la main marquée au fer rouge.
Elle allait continuer cette partie de son histoire, quand le propre rôle qu’elle y jouait l’interrompit ; et, avec une confiance pleine de bonne humeur, elle me dit elle-même faisait partie de la seconde classe d’habitants, qu’elle avait été embarquée ouvertement, s’étant aventurée trop loin dans un cas particulier, d’où elle était devenue criminelle.
— Et en voici la marque, mon enfant, dit elle, et me fit voir un très beau bras blanc, et sa main, mais avec la tape du fer chaud dans la paume de la main, comme il arrive en ces circonstances.
Cette histoire m’émut infiniment, mais ma mère, souriant, dit :
— Il ne faut point vous émerveiller de cela, ma fille, comme d’une chose étrange, car plusieurs des personnes les plus considérables de la contrée portent la marque du fer à la main, et n’éprouvent aucune honte à la reconnaître : voici le major X…, dit elle ; c’était un célèbre pickpocket ; voici le juge Ba…r : c’était un voleur de boutiques, et tous deux ont été marqués à la main, et je pourrais vous en nommer d’autres tels que ceux-là.
Nous tînmes souvent des discours de ce genre, et elle me donna quantité d’exemples de ce qu’elle disait ; au bout de quelque temps, un jour qu’elle me racontait les aventures d’une personne qui venait d’être déportée quelques semaines auparavant, je me mis, en quelque sorte sur un ton intime, à lui demander de me raconter des parties de sa propre histoire, ce qu’elle fit avec une extrême simplicité et fort sincèrement ; comment elle était tombée en mauvaise compagnie à Londres pendant ses jeunes années, ce qui était venu de ce que sa mère l’envoyait fréquemment porter à manger à une de ses parentes, qui était prisonnière à Newgate, dans une misérable condition affamée, qui fut ensuite condamnée à mort, mais ayant obtenu répit en plaidant son ventre, périt ensuite dans la prison.
Ici ma belle-mère m’énuméra une longue liste des affreuses choses qui se passent d’ordinaire dans cet horrible lieu.
— Et, mon enfant, dit ma mère, peut-être que tu connais bien mal tout cela, ou il se peut même que tu n’en aies jamais entendu parler ; mais sois en sûre, dit elle, et nous le savons tous ici, cette seule prison de Newgate engendre plus de voleurs et de misérables que tous les clubs et associations de criminels de la nation ; c’est ce lieu de malédiction, dit ma mère, qui peuple à demi cette colonie.
Ici elle continua à me raconter son histoire, si longuement, et de façon si détaillée, que je commençai à me sentir très troublée ; mais lorsqu’elle arriva à une circonstance particulière qui l’obligeait à me dire son nom, je pensai m’évanouir sur place ; elle vit que j’étais en désordre, et me demanda si je ne me sentais pas bien et ce qui me faisait souffrir. Je lui dis que j’étais si affectée de la mélancolique histoire qu’elle avait dite, que l’émotion avait été trop forte pour moi, et je la suppliai de ne m’en plus parler.
— Mais, ma chérie, dit elle très tendrement, il ne faut nullement t’affliger de ces choses. Toutes ces aventures sont arrivées bien avant ton temps, et elles ne me donnent plus aucune inquiétude ; oui, et je les considère même dans mon souvenir avec une satisfaction particulière, puisqu’elles ont servi à m’amener jusqu’ici.
Puis elle continua à me raconter comment elle était tombée entre les mains d’une bonne famille, où, par sa bonne conduite, sa maîtresse étant morte, son maître l’avait épousée, et c’est de lui qu’elle avait eu mon mari et ma sœur ; et comment, par sa diligence et son bon gouvernement, après la mort de son mari, elle avait amélioré les plantations à un point qu’elles n’avaient pas atteint jusque là, si bien que la plus grande partie des terres avaient été mises en culture par elle, non par son mari ; car elle était veuve depuis plus de seize ans.
J’écoutai cette partie de l’histoire avec fort peu d’attention par le grand besoin que j’éprouvais de me retirer et de laisser libre cours à mes passions ; et qu’on juge quelle dut être l’angoisse de mon esprit quand je vins à réfléchir que cette femme n’était ni plus ni moins que ma propre mère, et que maintenant j’avais eu deux enfants, et que j’étais grosse d’un troisième des œuvres de mon propre frère, et que je couchais encore avec lui toutes les nuits.
J’étais maintenant la plus malheureuse de toutes les femmes au monde. Oh ! si l’histoire ne m’avait jamais été dite, tout aurait été si bien ! ce n’aurait pas été un crime de coucher avec mon mari, si je n’en avais rien su !
J’avais maintenant un si lourd fardeau sur l’esprit que je demeurais perpétuellement éveillée ; je ne pouvais voir aucune utilité à le révéler, et pourtant le dissimuler était presque impossible ; oui, et je ne doutais pas que je ne parlerais pendant mon sommeil et que je dirais le secret à mon mari, que je le voulusse ou non ; si je le découvrais, le moins que je pouvais attendre était de perdre mon mari ; car c’était un homme trop délicat et trop honnête pour continuer à être mon mari après qu’il aurait su que j’étais sa sœur ; si bien que j’étais embarrassée au dernier degré.
Je laisse à juger à tous les hommes les difficultés qui s’offraient à ma vue : j’étais loin de mon pays natal, à une distance prodigieuse, et je ne pourrais trouver de passage pour le retour ; je vivais très bien, mais dans une condition insupportable en elle-même ; si je me découvrais à ma mère, il pourrait être difficile de la convaincre des détails, et je n’avais pas de moyen de les prouver ; d’autre part, si elle m’interrogeait ou si elle doutait de mes paroles, j’étais perdue ; car la simple suggestion me séparerait immédiatement de mon mari, sans me gagner ni sa mère ni lui, si bien qu’entre la surprise d’une part, et l’incertitude de l’autre, je serais sûrement perdue.
Cependant, comme je n’étais que trop sûre de la vérité, il est clair que je vivais en plein inceste et en prostitution avouée, le tout sous l’apparence d’une honnête femme ; et bien que je ne fusse pas très touchée du crime qu’il y avait là, pourtant l’action avait en elle quelque chose de choquant pour la nature et me rendait même mon mari répugnant. Néanmoins, après longue et sérieuse délibération, je résolus qu’il était absolument nécessaire de tout dissimuler, de n’en pas faire la moindre découverte ni à ma mère ni à mon mari ; et ainsi je vécus sous la plus lourde oppression qu’on puisse s’imaginer pendant trois années encore.
Pendant ce temps, ma mère prenait plaisir à me raconter souvent de vieilles histoires sur ses anciennes aventures, qui toutefois ne me charmaient nullement ; car ainsi, bien qu’elle ne me le dit pas en termes clairs, pourtant je pus comprendre, en rapprochant ses paroles de ce que j’avais appris par ceux qui m’avaient d’abord recueillie, que dans les jours de sa jeunesse elle avait été prostituée et voleuse ; mais je crois, en vérité, qu’elle était arrivée à se repentir sincèrement de ces deux crimes, et qu’elle était alors une femme bien pieuse, sobre, et de bonne religion.
Eh bien, je laisse sa vie pour ce qu’elle avait pu être ; mais il est certain que la mienne m’était fort incommode ; car je ne vivais, comme je l’ai dit, que dans la pire sorte de prostitution ; et ainsi que je ne pouvais en espérer rien de bon, ainsi en réalité l’issue n’en fut pas bonne et toute mon apparente prospérité s’usa et se termina dans la misère et la destruction.
Il se passa quelque temps, à la vérité, avant que les choses en vinssent là ; car toutes nos affaires ensuite tournèrent à mal, et, ce qu’il y eut de pire, mon mari s’altéra étrangement, devint capricieux, jaloux et déplaisant, et j’étais autant impatiente de supporter sa conduite qu’elle était déraisonnable et injuste. Les choses allèrent si loin et nous en vînmes enfin à être en si mauvais termes l’un avec l’autre que je réclamai l’exécution d’une promesse qu’il m’avait faite volontairement quand j’avais consenti à quitter avec lui l’Angleterre ; c’était que si je ne me plaisais pas à vivre là-bas, je retournerais en Angleterre au moment qu’il me conviendrait, lui ayant donné avis un an à l’avance pour régler ses affaires.
Je dis que je réclamais de lui l’exécution de cette promesse, et je dois avouer que je ne le fis pas dans les termes les plus obligeants qui se pussent imaginer ; mais je lui déclarai qu’il me traitait fort mal, que j’étais loin de mes amis, sans moyen de me faire rendre justice, et qu’il était jaloux sans cause, ma conduite ayant été exempte de blâme sans qu’il pût y trouver prétexte, et que notre départ pour l’Angleterre lui en ôterait toute occasion.
J’y insistai si absolument qu’il ne put éviter d’en venir au point ou de me tenir sa parole ou d’y manquer ; et cela malgré qu’il usa de toute la subtilité dont il fut maître, et employa sa mère et d’autres agents pour prévaloir sur moi et me faire changer mes résolutions ; mais en vérité le fond de la chose gisait dans mon cœur, et c’est ce qui rendait toutes ses tentatives vaines, car mon cœur lui était aliéné. J’étais dégoûtée à la pensée d’entrer dans le même lit que lui et j’employais mille prétextes d’indisposition et d’humeur pour l’empêcher de me toucher, ne craignant rien tant que d’être encore grosse ce qui sûrement eût empêché ou au moins retardé mon passage en Angleterre.
Cependant je le fis enfin sortir d’humeur au point qu’il prit une résolution rapide et fatale ; qu’en somme je ne partirais point pour l’Angleterre ; que, bien qu’il me l’eût promis, pourtant ce serait une chose déraisonnable, ruineuse à ses affaires, qui mettrait sa famille en un extrême désordre et serait tout près de le perdre entièrement ; qu’ainsi je ne devais point la lui demander, et que pas une femme au monde qui estimerait le bonheur de sa famille et de son mari n’y voudrait insister.
Ceci me fit plonger de nouveau ; car lorsque je considérais la situation avec calme et que je prenais mon mari pour ce qu’il était réellement, un homme diligent, prudent au fond, et qu’il ne savait rien de l’horrible condition où il était, je ne pouvais que m’avouer que ma proposition était très déraisonnable et qu’aucune femme ayant à cœur le bien de sa famille n’eût pu désirer.
Mais mon déplaisir était d’autre nature ; je ne le considérais plus comme un mari, mais comme un proche parent, le fils de ma propre mère, et je résolus de façon ou d’autre de me dégager de lui, mais par quelle manière, je ne le savais point.
Il a été dit par des gens malintentionnés de notre sexe que si nous sommes entêtées à un parti, il est impossible de nous détourner de nos résolutions ; et en somme je ne cessais de méditer aux moyens de rendre mon départ possible, et j’en vins là avec mon mari, que je lui proposai de partir sans lui. Ceci le provoqua au dernier degré, et il me traita pas seulement de femme cruelle, mais de mère dénaturée, et me demanda comment je pouvais entretenir sans horreur la pensée de laisser mes deux enfants sans mère (car il y en avait un de mort) et de ne plus jamais les revoir. Il est vrai que si tout eût été bien, je ne l’eusse point fait, mais maintenant mon désir réel était de ne jamais plus les revoir, ni lui ; et quant à l’accusation où il me reprochait d’être dénaturée, je pouvais facilement y répondre moi-même, qui savais que toute cette liaison était dénaturée à un point extrême.
Toutefois, il n’y eut point de moyen d’amener mon mari au consentement ; il ne voulait pas partir avec moi, ni me laisser partir sans lui, et il était hors de mon pouvoir de bouger sans son autorisation, comme le sait fort bien quiconque connaît la constitution de cette contrée.
Nous eûmes beaucoup de querelles de famille là-dessus, et elles montèrent à une dangereuse hauteur ; car de même que j’étais devenue tout à fait étrangère à lui en affection, ainsi ne prenais je point garde à mes paroles, mais parfois lui tenais un langage provocant ; en somme, je luttais de toutes mes forces pour l’amener à se séparer de moi, ce qui était pardessus tout ce que je désirais le plus.
Il prit ma conduite fort mal, et en vérité bien pouvait-il le faire, car enfin je refusai de coucher avec lui, et creusant la brèche, en toutes occasions, à l’extrémité, il me dit un jour qu’il pensait que je fusse folle, et que si je ne changeais point mes façons, il me mettrait en traitement, c’est à dire dans une maison de fous. Je lui dis qu’il trouverait que j’étais assez loin d’être folle, et qu’il n’était point en son pouvoir, ni d’aucun autre scélérat, de m’assassiner ; je confesse qu’en même temps j’avais le cœur serré à la pensée qu’il avait de me mettre dans une maison de fous, ce qui aurait détruit toute possibilité de faire paraître la vérité ; car alors personne n’eût plus ajouté foi à une seule de mes paroles.
Ceci m’amena donc à une résolution, quoi qu’il pût advenir, d’exposer entièrement mon cas ; mais de quelle façon m’y prendre, et à qui, était une difficulté inextricable ; lorsque survint une autre querelle avec mon mari, qui s’éleva à une extrémité telle que je fus poussée presque à tout lui dire en face ; mais bien qu’en réservant assez pour ne pas en venir aux détails, j’en dis suffisamment pour le jeter dans une extraordinaire confusion, et enfin j’éclatai et je dis toute l’histoire.
Il commença par une expostulation calme sur l’entêtement que je mettais à vouloir partir pour l’Angleterre. Je défendis ma résolution et une parole dure en amenant une autre, comme il arrive d’ordinaire dans toute querelle de famille, il me dit que je ne le traitais pas comme s’il fut mon mari et que je ne parlais pas de mes enfants comme si je fusse une mère ; qu’en somme je ne méritais pas d’être traitée en femme ; qu’il avait employé avec moi tous les moyens les plus doux ; qu’il m’avait opposé toute la tendresse et le calme dignes d’un mari ou d’un chrétien, et que je lui en avais fait un si vil retour, que je le traitais plutôt en chien qu’en homme, plutôt comme l’étranger le plus méprisable que comme un mari ; qu’il avait une extrême aversion à user avec moi de violence, mais qu’en somme il en voyait aujourd’hui la nécessité et que dans l’avenir il serait forcé de prendre telles mesures qui me réduiraient à mon devoir.
Mon sang était maintenant enflammé à l’extrême, et rien ne pouvait paraître plus irrité ! Je lui dis que pour ses moyens, doux ou violents, je les méprisais également ; que pour mon passage en Angleterre, j’y étais résolue, advint ce que pourrait ; que pour ce qui était de ne le point traiter en mari ni d’agir en mère de mes enfants, il y avait peut-être là-dedans plus qu’il n’en pouvait encore comprendre, mais que je jugeais à propos de lui dire ceci seulement : que ni lui n’était mon mari devant la loi, ni eux mes enfants devant la loi, et que j’avais bonne raison de ne point m’inquiéter d’eux plus que je ne le faisais.
J’avoue que je fus émue de pitié pour lui sur mes paroles, car il changea de couleur, pâle comme un mort, muet comme un frappé par la foudre, et une ou deux fois je crus qu’il allait pâmer ; en somme il fut pris d’un transport assez semblable à une apoplexie ; il tremblait ; une sueur ou rosée découlait de son visage, et cependant il était froid comme la glèbe ; si bien que je fus obligée de courir chercher de quoi le ranimer ; quand il fut revenu à lui, il fut saisi de haut-le-cœur et se mit à vomir ; et un peu après on le mit au lit, et le lendemain matin il était dans une fièvre violente.
Toutefois, elle se dissipa, et il se remit, mais lentement ; et quand il vint à être un peu mieux, il me dit que je lui avais fait de ma langue une blessure mortelle et qu’il avait seulement une chose à me demander avant toute explication. Je l’interrompis et lui dis que j’étais fâchée d’être allée si loin, puisque je voyais le désordre où mes paroles l’avaient jeté, mais que je le suppliais de ne point parler d’explications, car cela ne ferait que tout tourner au pire.
Ceci accrut son impatience qui vraiment l’inquiéta plus qu’on ne saurait supporter ; car, maintenant, il commença de soupçonner qu’il y avait quelque mystère encore enveloppé, mais ne put en approcher, si fort qu’il devinât ; tout ce qui courait dans sa cervelle était que j’avais un autre mari vivant, mais je l’assurai qu’il n’y avait nulle parcelle de telle chose en l’affaire ; en vérité, pour mon autre mari, il était réellement mort pour moi et il m’avait dit de le considérer comme tel, de sorte que je n’avais pas la moindre inquiétude sur ce chapitre.
Mais je trouvai maintenant que la chose était allée trop loin pour la dissimuler plus longtemps, et mon mari lui-même me donna l’occasion de m’alléger du secret bien à ma satisfaction ; il m’avait travaillée trois ou quatre semaines, sans parvenir à rien, pour obtenir seulement que je lui dise si j’avais prononcé ces paroles à seule fin de le mettre en colère, ou s’il y avait rien de vrai au fond. Mais je restai inflexible, et refusai de rien expliquer, à moins que d’abord il consentît à mon départ pour l’Angleterre, ce qu’il ne ferait jamais, dit-il, tant qu’il serait en vie ; d’autre part, je lui dis qu’il était en mon pouvoir de le rendre consentant au moment qu’il me plairait, ou même de faire qu’il me supplierait de partir ; et ceci accrut sa curiosité et le rendit importun au plus haut point.
Enfin il dit toute cette histoire à sa mère, et la mit à l’œuvre sur moi, afin de me tirer la vérité ; en quoi elle employa vraiment toute son adresse la plus fine ; mais je l’arrêtai tout net en lui disant que le mystère de toute l’affaire était en elle-même, que c’était le respect que je lui portais qui m’avait engagée à le dissimuler, et qu’en somme je ne pouvais en dire plus long et que je la suppliais de ne pas insister.