Moll Flanders/4
Georges Crès, 1918 (pp. 102-151).
Elle fut frappée de stupeur à ces mots, et ne sut que dire ni penser ; puis écartant la supposition, et feignant de la regarder comme une tactique, elle continua à m’importuner au sujet de son fils, afin de combler, s’il était possible, la brèche qui s’était faite entre nous. Pour cela, lui dis je, c’était à la vérité un excellent dessein sur sa part, mais il était impossible qu’elle pût y réussir ; et que si je lui révélais la vérité de ce qu’elle désirait, elle m’accorderait que c’était impossible, et cesserait de le désirer. Enfin je parus céder à son importunité, et lui dis que j’osais lui confier un secret de la plus grande importance, et qu’elle verrait bientôt qu’il en était ainsi ; et que je consentirais à le loger dans son cœur, si elle s’engageait solennellement à ne pas le faire connaître à son fils sans mon consentement.
Elle mit longtemps à me promettre cette partie là, mais plutôt que de ne pas entendre le grand secret, elle jura de s’y accorder, et après beaucoup d’autres préliminaires je commençai et lui dis toute l’histoire. D’abord, je lui dis combien elle était étroitement mêlée à la malheureuse rupture qui s’était faite entre son fils et moi, par m’avoir raconté sa propre histoire, et me dit le nom qu’elle portait à Londres ; et que la surprise où elle avait vu que j’étais, m’avait saisie à cette occasion ; puis je lui dis ma propre histoire, et mon nom, et l’assurai, par tels autres signes qu’elle ne pouvait méconnaître, que je n’étais point d’autre, ni plus ni moins, que sa propre enfant, sa fille, née de son corps dans la prison de Newgate ; la même qui l’avait sauvée de la potence parce qu’elle était dans son sein, qu’elle avait laissée en telles et telles mains lorsqu’elle avait été déportée.
Il est impossible d’exprimer l’étonnement où elle fut ; elle ne fut pas encline à croire l’histoire, ou à se souvenir des détails ; car immédiatement elle prévit la confusion qui devait s’ensuivre dans toute la famille ; mais tout concordait si exactement avec les histoires qu’elle m’avait dites elle-même, et que si elle ne m’avait pas eu dites, elle eût été peut-être bien aise de nier, qu’elle se trouva la bouche fermée, et ne put rien faire que me jeter ses bras autour du cou, et m’embrasser, et pleurer très ardemment sur moi, sans dire une seule parole pendant un très long temps ; enfin elle éclata :
— Malheureuse enfant ! dit elle, quelle misérable chance a pu t’amener jusqu’ici ? et encore dans les bras de mon fils ! Terrible fille, dit elle, mais nous sommes tous perdus ! mariée à ton propre frère ! trois enfants, et deux vivants, tous de la même chair et du même sang ! mon fils et ma fille ayant couché ensemble comme mari et femme ! tout confusion et folie ! misérable famille ! qu’allons nous devenir ? que faut-il dire ? que faut-il faire ?
Et ainsi elle se lamenta longtemps, et je n’avais point le pouvoir de parler, et si je l’avais eu, je n’aurais su quoi dire, car chaque parole me blessait jusqu’à l’âme. Dans cette sorte de stupeur nous nous séparâmes pour la première fois ; quoique ma mère fût plus surprise que je ne l’étais, parce que la chose était plus nouvelle pour elle que pour moi, toutefois elle promit encore qu’elle n’en dirait rien à son fils jusqu’à ce que nous en eussions causé de nouveau.
Il ne se passa longtemps, comme vous pouvez bien penser, que nous eûmes une seconde conférence sur le même sujet, où, semblant feindre d’oublier son histoire qu’elle m’avait dite, ou supposer que j’avais oublié quelques-uns des détails, elle se prit à les raconter avec des changements et des omissions ; mais je lui rafraîchis la mémoire sur beaucoup de points que je pensais qu’elle avait oubliés, puis j’amenai le reste de l’histoire de façon si opportune qu’il lui fut impossible de s’en dégager, et alors elle retomba dans ses rapsodies et ses exclamations sur la dureté de ses malheurs. Quand tout cela fut un peu dissipé, nous entrâmes en débat serré sur ce qu’il convenait de faire d’abord avant de rien expliquer à mon mari. Mais à quel propos pouvaient être toutes nos consultations ? Aucune de nous ne pouvait voir d’issue à notre anxiété ou comment il pouvait être sage de lui dévoiler une pareille tragédie ; il était impossible de juger ou de deviner l’humeur dont il recevrait le secret, ni les mesures qu’il prendrait ; et s’il venait à avoir assez peu le gouvernement de soi-même pour le rendre public, il était facile de prévoir que ce serait la ruine de la famille entière ; et si enfin il saisissait l’avantage que la loi lui donnerait, il me répudierait peut-être avec dédain, et me laisserait à lui faire procès pour la pauvre dot que je lui avais apportée, et peut-être la dépenser en frais de justice pour être mendiante en fin de compte ; et ainsi le verrais je peut-être au bout de peu de mois dans les bras d’une autre femme, tandis que je serais moi-même la plus malheureuse créature du monde. Ma mère était aussi sensible à tout ceci que moi ; et en somme nous ne savions que faire. Après, quelque temps nous en vînmes à de plus sobres résolutions, mais ce fut alors aussi avec ce malheur que l’opinion de ma mère et la mienne différaient entièrement l’une de l’autre, étant contradictoires ; car l’opinion de ma mère était que je devais enterrer l’affaire profondément, et continuer à vivre avec lui comme mon mari, jusqu’à ce que quelque autre événement rendit la découverte plus aisée ; et que cependant elle s’efforcerait de nous réconcilier et de restaurer notre confort mutuel et la paix du foyer ; et ainsi que toute l’affaire demeurât un secret aussi impénétrable que la mort. - Car, mon enfant, dit elle, nous sommes perdues toutes deux s’il vient au jour.
Pour m’encourager à ceci, elle promit de rendre ma condition aisée et de me laisser à sa mort tout ce qu’elle pourrait, en part réservée et séparée de mon mari ; de sorte que si la chose venait à être connue plus tard, je serais en mesure de me tenir sur mes pieds, et de me faire rendre justice par lui.
Cette proposition ne s’accordait point avec mon jugement, quoiqu’elle fût belle et tendre de la part de ma mère ; mais mes idées couraient sur une tout autre route.
Quant à garder la chose enserrée dans nos cœurs, et à laisser tout en l’état, je lui dis que c’était impossible ; et je lui demandai comment elle pouvait penser que je pourrais supporter l’idée de continuer à vivre avec mon propre frère. En second lieu je lui dis que ce n’était que parce qu’elle était en vie qu’il y avait quelque support à la découverte, et que tant qu’elle me reconnaîtrait pour sa fille, avec raison d’en être persuadée, personne d’autre n’en douterait ; mais que si elle mourait avant la découverte, on me prendrait pour une créature imprudente qui avait forgé ce mensonge afin d’abandonner mon mari, ou on me considérerait comme folle et égarée. Alors je lui dis comment il m’avait menacée déjà de m’enfermer dans une maison de fous, et dans quelle inquiétude j’avais été là-dessus, et comment c’était la raison qui m’avait poussée à tout lui découvrir.
Et enfin je lui dis qu’après les plus sérieuses réflexions possibles, j’en était venue à cette résolution que j’espérais qui lui plairait et n’était point extrême, qu’elle usât de son influence pour son fils pour m’obtenir le congé de partir pour l’Angleterre, comme je l’avais demandé, et de me munir d’une suffisante somme d’argent, soit en marchandises que j’emportais, soit en billets de change, tout en lui suggérant qu’il pourrait trouver bon en temps voulu de venir me rejoindre.
Que lorsque je serais partie, elle alors, de sang-froid, lui découvrirait graduellement le cas, suivant qu’elle serait guidée par sa discrétion, de façon qu’il ne fût pas surpris à l’excès et ne se répandit pas en passions et en extravagances ; et qu’elle aurait soin de l’empêcher de prendre de l’aversion pour les enfants ou de les maltraiter, ou de se remarier, à moins qu’il eût la certitude que je fusse morte.
C’était là mon dessein, et mes raisons étaient bonnes : je lui étais véritablement aliénée par toutes ces choses ; en vérité je le haïssais mortellement comme mari, et il était impossible de m’ôter l’aversion fixe que j’avais conçue ; en même temps cette vie illégale et incestueuse, jointe à l’aversion, me rendait la cohabitation avec lui la chose la plus répugnante au monde ; et je crois vraiment que j’en étais venue au point que j’eusse autant aimé à embrasser un chien, que de le laisser s’approcher de moi ; pour quelle raison je ne pouvais souffrir la pensée d’entrer dans les mêmes draps que lui ; je ne puis dire qu’il était bien de ma part d’aller si loin, tandis que je ne me décidais point à lui découvrir le secret ; mais je raconte ce qui était, non pas ce qui aurait dû ou qui n’aurait pas du être.
Dans ces opinions directement opposées ma mère et moi nous continuâmes longtemps, et il fut impossible de réconcilier nos jugements ; nous eûmes beaucoup de disputes là-dessus, mais aucune de nous ne voulait céder ni ne pouvait convaincre l’autre.
J’insistais sur mon aversion à vivre en état de mariage avec mon propre frère ; et elle insistait sur ce qu’il était impossible de l’amener à consentir à mon départ pour l’Angleterre ; et dans cette incertitude nous continuâmes, notre différend ne s’élevant pas jusqu’à la querelle ou rien d’analogue ; mais nous n’étions pas capables de décider ce qu’il fallait faire pour réparer cette terrible brèche.
Enfin je me résolus à un parti désespéré, et je dis à ma mère que ma résolution était, en somme, que je lui dirais tout moi-même Ma mère fut épouvantée à la seule idée de mon dessein : mais je la priai de se rassurer, lui dis que je le ferais peu à peu et doucement, avec tout l’art de la bonne humeur dont j’étais maîtresse, et que je choisirais aussi le moment du mieux que je pourrais, pour prendre mon mari également dans sa bonne humeur ; je lui dis que je ne doutais point que si je pouvais avoir assez d’hypocrisie pour feindre plus d’affection pour lui que je n’en avais réellement, je réussirais dans tout mon dessein et que nous nous séparerions par consentement et de bon gré car je pouvais l’aimer assez bien comme frère, quoique non pas comme mari.
Et pendant tout ce temps il assiégeait ma mère, afin de découvrir, si possible, ce que signifiait l’affreuse expression dont je m’étais servie, comme il disait, quand je lui avais crié que je n’étais pas sa femme devant la loi, ni mes enfants n’étaient les siens devant la loi. Ma mère lui fit prendre patience, lui dit qu’elle ne pouvait tirer de moi nulle explication, mais qu’elle voyait que j’étais fort troublée par une chose qu’elle espérait bien me faire dire un jour ; et cependant lui recommanda sérieusement de me traiter avec plus de tendresse, et de me regagner par la douceur qu’il avait eue auparavant ; lui dit qu’il m’avait terrifiée et plongée dans l’horreur par ses menaces de m’enfermer dans une maison de fous, et lui conseilla de ne jamais pousser une femme au désespoir, quelque raison qu’il y eût.
Il lui promit d’adoucir sa conduite, et la pria de m’assurer qu’il m’aimait plus que jamais et qu’il n’entretenait point de dessein tel que m’envoyer dans une maison de fous, quoi qu’il pût dire pendant sa colère, et il pria aussi ma mère d’user pour moi des mêmes persuasions afin que nous puissions vivre ensemble comme autrefois.
Je sentis aussitôt les effets de ce traité ; la conduite de mon mari s’altéra sur le champ, et ce fut tout un autre homme pour moi ; rien ne saurait être plus tendre et plus obligeant qu’il ne l’était envers moi à toutes occasions ; et je ne pouvais faire moins que d’y donner quelque retour, ce que je faisais du mieux que je pouvais, mais au fort, de façon maladroite, car rien ne m’était plus effrayant que ses caresses, et l’appréhension de devenir de nouveau grosse de lui était près de me jeter dans des accès ; et voilà qui me faisait voir qu’il y avait nécessité absolue de lui révéler le tout sans délai, ce que je fis toutefois avec toute la précaution et la réserve qu’on peut s’imaginer.
Il avait continué dans son changement de conduite à mon égard depuis près d’un mois, et nous commencions à vivre d’un nouveau genre de vie l’un avec l’autre, et si j’avais pu me satisfaire de cette position, je crois qu’elle aurait pu durer tant que nous eussions vécu ensemble. Un soir que nous étions assis et que nous causions tous deux sous une petite tonnelle qui s’ouvrait sous un bosquet à l’entrée du jardin, il se trouva en humeur bien gaie et agréable, et me dit quantité de choses tendres qui se rapportaient au plaisir que lui donnait notre bonne entente, et les désordres de notre rupture de jadis, et quelle satisfaction c’était pour lui que nous eussions lieu d’espérer que jamais plus il ne s’élèverait rien entre nous.
Je tirai un profond soupir, et lui dis qu’il n’y avait femme du monde qui pût être plus charmée que moi de la bonne entente que nous avions conservée, ou plus affligée de la voir rompre, mais que j’étais fâchée de lui dire qu’il y avait dans notre cas une circonstance malheureuse qui me tenait de trop près au cœur et que je ne savais comment lui révéler, ce qui rendait mon rôle fort misérable, et m’ôtait toute jouissance de repos. Il m’importuna de lui dire ce que c’était ; je lui répondis que je ne saurais le faire ; que tant que le secret lui resterait caché, moi seule je serais malheureuse, mais que s’il l’apprenait aussi, nous le deviendrions tous les deux ; et qu’ainsi la chose la plus tendre que je pusse faire était de le tenir dans les ténèbres, et que c’était la seule raison qui me portait à lui tenir secret un mystère dont je pensais que la garde même amènerait tôt ou tard ma destruction.
Il est impossible d’exprimer la surprise que lui donnèrent ces paroles, et la double importunité dont il usa envers moi pour obtenir une révélation ; il m’assura qu’on ne pourrait me dire tendre pour lui, ni même fidèle, si je continuais à garder le secret. Je lui dis que je le pensais aussi bien, et que pourtant je ne pouvais me résoudre. Il revint à ce que j’avais dit autrefois, et me dit qu’il espérait que ce secret n’avait aucun rapport avec les paroles que m’avait arrachées la colère, et qu’il avait résolu d’oublier tout cela, comme l’effet d’un esprit prompt et excité. Je lui dis que j’eusse bien voulu pouvoir tout oublier moi aussi, mais que cela ne pouvait se faire, et que l’impression était trop profonde.
Il me dit alors qu’il était résolu à ne différer avec moi en rien, et qu’ainsi il ne m’importunerait plus là-dessus, et qu’il était prêt à consentir à tout ce que je dirais ou ferais ; mais qu’il me suppliait seulement de convenir que, quoi que ce pût être, notre tendresse l’un pour l’autre n’en serait plus jamais troublée.
C’était la chose la plus désagréable qu’il pût me dire, car vraiment je désirais qu’il continuât à m’importuner afin de m’obliger à avouer ce dont la dissimulation me semblait être la mort ; de sorte que je répondis tout net que je ne pouvais dire que je serais heureuse de ne plus être importunée, quoique ne sachant nullement comment céder.
— Mais voyons, mon ami, dis je, quelles conditions m’accorderez vous si je vous dévoile cette affaire ?
— Toutes les conditions au monde, dit-il, que vous pourrez en raison me demander.
— Eh bien, dis je alors, promettez moi sous seing que si vous ne trouvez pas que je sois en faute, ou volontairement mêlée aux causes des malheurs, qui vont suivre, vous ne me blâmerez, ni ne me maltraiterez, ni ne me ferez injure, ni ne me rendrez victime d’un événement qui n’est point survenu par ma faute.
— C’est, dit-il, la demande la plus raisonnable qui soit au monde, que de ne point vous blâmer pour ce qui n’est point de votre faute ; donnez moi une plume et de l’encre, dit-il.
De sorte que je courus lui chercher plume, encre et papier, et il rédigea la condition dans les termes mêmes où je l’avais proposée et la signa de son nom.
— Eh bien, dit-il, et que faut-il encore, ma chérie ?
— Il faut encore, dis je, que vous ne me blâmiez pas de ne point vous avoir découvert le secret avant que je le connusse.
— Très juste encore, dit-il ; de tout mon cœur. Et il écrivit également cette promesse et la signa.
— Alors, mon ami, dis je, je n’ai plus qu’une condition à vous imposer, et c’est que, puisque personne n’y est mêlé que vous et moi, vous ne le révélerez à personne au monde, excepté votre mère ; et que dans toutes les mesures que vous adopterez après la découverte, puisque j’y suis mêlée comme vous, quoique aussi innocente que vous-même, vous ne vous laisserez point entraîner par la colère, et n’agirez en rien à mon préjudice ou au préjudice de votre mère, sans ma connaissance et mon consentement.
Ceci le surprit un peu, et il écrivit distinctement les paroles, mais les lut et les relut à plusieurs reprises avant de les signer, hésitant parfois dans sa lecture, et répétant les mots : " Au préjudice de ma mère ! à votre préjudice ! Quelle peut être cette mystérieuse chose ? "Pourtant enfin il signa.
— Maintenant, dis je, mon ami, je ne vous demanderai plus rien sous votre seing, mais comme vous allez ouïr la plus inattendue et surprenante aventure qui soit jamais survenue peut-être à famille au monde, je vous supplie de me promettre que vous l’entendrez avec calme, et avec la présence d’esprit qui convient à un homme de sens.
— Je ferai de mon mieux, dit-il, à condition que vous ne me tiendrez plus longtemps en suspens, car vous me terrifiez avec tous ces préliminaires.
— Eh bien, alors, dis je, voici : De même que je vous ai dit autrefois dans l’emportement que je n’étais pas votre femme devant la loi et que nos enfants n’étaient pas nos enfants devant la loi, de même il faut que je vous fasse savoir maintenant, en toute tranquillité et tendresse, mais avec assez d’affliction, que je suis votre propre sœur et vous mon propre frère, et que nous sommes tous deux les enfants de notre mère aujourd’hui vivante, qui est dans la maison, et qui est convaincue de la vérité de ce que je dis en une manière qui ne peut être niée ni contredite.
Je le vis devenir pâle, et ses yeux hagards, et je dis :
— Souvenez vous maintenant de votre promesse, et conservez votre présence d’esprit : qui aurait pu en dire plus long pour vous préparer que je n’ai fait ?
Cependant j’appelai un serviteur, et lui fis donner un petit verre de rhum (qui est le cordial ordinaire de la contrée), car il perdait connaissance.
Quand il fut un peu remis, je lui dis :
— Cette histoire, comme vous pouvez bien penser, demande une longue explication ; ayez donc de la patience et composez votre esprit pour l’entendre jusqu’au bout et je la ferai aussi brève que possible.
Et là-dessus je lui dis ce que je croyais nécessaire au fait même, et, en particulier, comment ma mère était venue à me le découvrir.
— Et maintenant, mon ami, dis je, vous voyez la raison de mes capitulations et que je n’ai pas été la cause de ce malheur et que je ne pouvais l’être, et que je ne pouvais rien en savoir avant maintenant.
— J’en suis pleinement assuré, dit-il, mais c’est une horrible surprise pour moi ; toutefois, je sais un remède qui réparera tout, un remède qui mettra fin à toutes vos difficultés, sans que vous partiez pour l’Angleterre.
— Ce serait étrange, dis je, comme tout le reste.
— Non, non, ce sera aisé ; il n’y a d’autre personne qui gêne en tout ceci que moi-même
Il avait l’air d’être agité par quelque désordre en prononçant ces paroles ; mais je n’en appréhendai rien à cet instant, croyant, comme on dit d’ordinaire, que ceux qui font de telles choses n’en parlent jamais, ou que ceux qui en parlent ne les font point.
Mais la douleur n’était pas venue en lui à son extrémité, et j’observai qu’il devenait pensif et mélancolique et, en un mot, il me sembla que sa tête se troublait un peu. Je m’efforçais de le rappeler à ses esprits par ma conversation en lui exposant une sorte de dessein pour notre conduite, et parfois il se trouvait bien, et me répondait avec assez de courage ; mais le malheur pesait trop lourdement sur ses pensées, et il alla jusqu’à attenter par deux fois à sa propre vie ; la seconde, il fut sur le point d’étrangler, et si sa mère n’était pas entrée dans la chambre à l’instant même, il fût mort ; mais avec l’aide d’un serviteur nègre, elle coupa la corde et le rappela à la vie.
Enfin, grâce à une inlassable importunité, mon mari dont la santé paraissait décliner se laissa persuader ; et mon destin me poussant, je trouvai la route libre ; et par l’intercession de ma mère, j’obtins une excellente cargaison pour la rapporter en Angleterre.
Quand je me séparai de mon frère (car c’est ainsi que je dois maintenant le nommer), nous convînmes qu’après que je serais arrivée, il feindrait de recevoir la nouvelle que j’étais morte en Angleterre et qu’ainsi il pourrait se remarier quand il voudrait ; il s’engagea à correspondre avec moi comme sa sœur, et promit de m’aider et de me soutenir tant que je vivrais ; et que s’il mourait avant moi, il laisserait assez de bien pour m’entretenir sous le nom de sa sœur ; et sous quelques rapports il fut fidèle à sa parole ; mais tout fut si étrangement mené que j’en éprouvai fort sensiblement les déceptions, comme vous saurez bientôt.
Je partis au mois d’août, après être restée huit ans dans cette contrée ; et maintenant une nouvelle scène de malheurs m’attendait ; peu de femmes peut-être ont traversé la pareille.
Nous fîmes assez bon voyage, jusqu’au moment de toucher la côte d’Angleterre, ce qui fut au bout de trente et deux jours, que nous fûmes secoués par deux ou trois tempêtes, dont l’une nous chassa sur la côte d’Irlande, où nous relâchâmes à Kinsale. Là nous restâmes environ treize jours, et, après nous être rafraîchis à terre, nous nous embarquâmes de nouveau, mais trouvâmes de nouveau du fort mauvais temps, où le vaisseau rompit son grand mât, comme ils disent ; mais nous entrâmes enfin au port de Milford, en Cornouailles où, bien que je fusse très loin de notre port de destination, pourtant ayant mis sûrement le pied sur le sol ferme de l’île de Bretagne, je résolus de ne plus m’aventurer sur les eaux qui m’avaient été si terribles ; de sorte qu’emmenant à terre mes hardes et mon argent, avec mes billets de chargement et d’autres papiers, je résolus de gagner Londres et de laisser le navire aller trouver son port ; le port auquel il était attaché était Bristol, où vivait le principal correspondant de mon frère.
J’arrivai à Londres au bout d’environ trois semaines, où j’appris, un peu après, que le navire était arrivé à Bristol, mais en même temps j’eus la douleur d’être informée que par la violente tempête qu’il avait supportée, et le bris du grand mât, il avait été fortement avarié, et qu’une grande partie de la cargaison était toute gâtée.
J’avais maintenant une nouvelle scène de vie sur les mains, et qui avait une affreuse apparence ; j’étais partie avec une sorte d’adieu final ; le chargement que j’avais apporté avec moi était considérable, en vérité, s’il fût arrivé en bon état, et par son aide, j’eusse pu me remarier suffisamment bien ; mais, comme il était, j’étais réduite en tout à deux ou trois cents livres, et sans aucun espoir de renfort. J’étais entièrement sans amis, oui, même sans connaissances ; car je trouvai qu’il était absolument nécessaire de ne pas raviver les connaissances d’autrefois ; et pour ma subtile amie qui m’avait disposée jadis à happer une fortune, elle était morte et son mari aussi.
Le soin de ma cargaison de marchandises m’obligea bientôt après à faire le voyage de Bristol, et pendant que je m’occupais de cette affaire, je me donnai le divertissement d’aller à Bath ; car ainsi que j’étais encore loin d’être vieille, ainsi mon humeur, qui avait toujours été gaie, continuait de l’être à l’extrême ; et moi qui étais, maintenant, en quelque façon, une femme de fortune, quoique je fusse une femme sans fortune, j’espérais voir tomber sur mon chemin une chose ou une autre qui pût améliorer ma condition, ainsi qu’il était arrivé jadis.
Bath est un lieu d’assez de galanterie, coûteux et rempli de pièges ; j’y allais, à la vérité, à seule fin de saisir ce qui s’offrirait, mais je dois me rendre la justice d’affirmer que je n’avais d’autres intentions que d’honnêtes, et que je n’étais point d’abord hantée par les pensées qui me menèrent ensuite sur la route où je souffris de me laisser guider par elles.
Là je restai toute l’arrière-saison, comme on dit là-bas, et j’y nouai de misérables liaisons qui plutôt me poussèrent aux folies où je tombai qu’elles ne me fortifièrent à l’encontre. Je vivais en agrément, recevais de la bonne société, je veux dire une société délicate et joyeuse ; mais je découvris avec découragement que cette façon de vivre me ferait rapidement sombrer, et que n’ayant point de revenu fixe, en dépensant sur le capital, je ne faisais que m’assurer de saigner à mort et ceci me donna beaucoup de tristes réflexions. Toutefois je les secouai, et me flattai encore de l’espoir qu’une chose ou une autre se présenterait à mon avantage.
Mais je n’étais point dans le lieu qu’il fallait ; je n’étais plus à Redriff, où, si je me fusse convenablement établie, quelque honnête capitaine marin ou autre eût pu me solliciter d’honorable mariage ; mais j’étais à Bath, où les hommes trouvent une maîtresse parfois, mais bien rarement viennent chercher une femme ; et il s’ensuit que toutes les liaisons privées qu’une femme peut y espérer doivent avoir quelque tendance de cette sorte.
J’avais passé suffisamment bien le début de la saison car bien que j’eusse noué liaison avec un gentilhomme qui venait à Bath pour se divertir, je n’avais point consenti de traité pernicieux. Mais cette première saison m’amena pourtant à faire la connaissance d’une femme dans la maison de qui je logeais, qui ne tenait point une mauvaise maison, certes, mais qui n’était pas elle-même, remplie des meilleurs principes. Je m’étais, à toutes occasions, conduite avec tant d’honnêteté, que ma réputation n’avait pas été touchée par la moindre souillure, et tous les hommes avec qui j’avais fréquenté étaient de si bonne renommée, que je n’avais pas obtenu le moindre blâme sur ces liaisons ; aucun d’eux ne semblait penser qu’il y eût nul moyen de proposer rien de mal. Toutefois, il y avait, ainsi que je l’ai dit, un seul gentilhomme qui me remarquait sans cesse et se divertissait en ma compagnie, comme il l’appelait, laquelle, comme il lui plaisait à dire, lui était fort agréable, mais à ce moment il n’y eut rien de plus.
Je passai bien des heures mélancoliques à Bath après que toute la société eut quitté la ville, car bien que j’allasse parfois à Bristol pour disposer mes affaires et prendre quelque argent, cependant il me semblait préférable de retourner à Bath et d’en faire ma résidence, parce qu’étant en bons termes avec la femme chez qui j’avais logé l’été, je trouvai qu’en hiver je pouvais y vivre à meilleur marché que partout ailleurs. Ici, dis je, je passai l’hiver aussi tristement que j’avais joyeusement passé l’été ; mais ayant noué une intimité plus étroite avec la femme dans la maison de qui je logeais, je ne pus m’empêcher de lui communiquer quelqu’une des choses qui me pesaient le plus lourdement sur l’esprit, et, en particulier, la pauvreté de ma condition ; je lui dis aussi que j’avais en Virginie ma mère et mon frère, qui étaient dans une situation aisée, et comme j’avais véritablement écrite ma mère une lettre privée pour lui représenter ma condition et la grande perte que j’avais subie, ainsi ne manquai je point de faire savoir à ma nouvelle amie que j’attendais un envoi de fonds, ce qui était véritable ; et comme les navires allaient de Bristol à la rivière de York, en Virginie, et retour, d’ordinaire en moins de temps que ceux qui partaient pour Londres, et que mon frère correspondait principalement avec Bristol, je crus qu’il était bien préférable d’attendre mes envois là où j’étais que d’aller à Londres.
Ma nouvelle amie parut fort sensiblement émue de ma condition, et, en vérité, elle eut la bonté de réduire le prix qu’il me coûtait pour vivre avec elle, jusqu’à être si bas pendant l’hiver, que je me persuadai qu’elle ne gagnait rien sur moi ; pour le logement, durant l’hiver, je ne payai rien du tout.
Quand survint la saison du printemps, elle continua de se montrer gracieuse au possible, et je logeai chez elle un certain temps, jusqu’à ce que je trouvai nécessaire d’agir différemment ; elle avait quelques personnes de marque qui logeaient fréquemment dans sa maison, et en particulier le gentilhomme qui, ainsi que je l’ai dit, avait recherché ma société l’hiver d’avant ; il revint en compagnie d’un autre gentilhomme et de deux domestiques, et logea dans la même maison ; je soupçonnai ma propriétaire de l’avoir invité, en lui faisant savoir que j’habitais toujours avec elle, mais elle le nia.
Ce gentilhomme arriva donc et continua de me remarquer et de me témoigner une confiance particulière ; c’était un véritable gentilhomme, je dois l’avouer, et sa société m’était aussi agréable que la mienne, je crois, pouvait l’être pour lui ; il ne me fit d’autres professions que d’extraordinaire respect, et il avait une telle opinion de ma vertu, qu’ainsi qu’il le déclarait souvent, il pensait que s’il proposait rien d’autre, je le repousserais avec mépris ; il eut bientôt appris par moi que j’étais veuve, que j’étais arrivée de Virginie à Bristol par les derniers navires, et que j’attendais à Bath la venue de la prochaine flottille de Virginie qui devait m’apporter des biens considérables ; j’appris par lui qu’il avait une femme, mais que la dame avait la tête troublée, et qu’elle avait été placée sous le gouvernement de ses propres parents, à quoi il avait consenti, pour empêcher tout blâme à l’endroit du mauvais ménagement de la cure ; et que, cependant, il était venu à Bath pour se récréer l’esprit dans des circonstances si mélancoliques.
Ma propriétaire qui, de son propre gré, encourageait cette liaison en toutes occasions, me fit de lui un portrait fort avantageux, comme d’un homme d’honneur et de vertu, autant que de grande fortune ; et, en vérité, j’avais bonne raison de le croire, car bien que nous fussions logés tous deux de plain-pied, et qu’il fût souvent entré dans ma chambre, même quand j’étais au lit, ainsi que moi dans la sienne, il ne s’était jamais avancé au delà d’un baiser, ou ne m’avait sollicitée même de chose autre, jusque longtemps après, comme vous l’entendrez.
Je faisais fréquemment à ma propriétaire des remarques sur l’excès de sa modestie, et de son côté elle m’assurait qu’elle n’en était pas surprise, l’ayant aperçu dès l’abord ; toutefois, elle me répétait qu’elle pensait que je devais attendre quelques gratifications de lui, en faveur de ma société, car en vérité il semblait qu’il fût toujours à mes trousses. Je lui répondis que je ne lui avais pas donné la moindre occasion d’imaginer que j’en eusse besoin ou que je dusse rien accepter de sa part ; mais elle m’assura qu’elle s’en chargerait, et elle mena l’affaire avec tant de dextérité, que la première fois que nous fûmes seuls ensemble, après qu’elle lui eut parlé, il se mit à s’enquérir de ma condition, comment je m’étais entretenue depuis mon débarquement, et si je n’avais point besoin d’argent.
Je pris une attitude fort hardie ; je lui dis que, bien que ma cargaison de tabac fût avariée, toutefois elle n’était pas entièrement perdue ; que le marchand auquel j’avais été consignée m’avait traitée avec tant d’honnêteté, que je n’avais point éprouvé de besoin, et que j’espérais par gouvernement frugal faire durer ce que je possédais jusqu’à recevoir un autre envoi que j’attendais par la prochaine flotte ; que cependant j’avais retranché sur mes dépenses, et qu’au lieu qu’à la saison dernière j’avais entretenu une servante, maintenant je m’en passais ; et qu’au lieu que j’avais alors une chambre avec une salle à manger au premier étage, je n’avais maintenant qu’une chambre au second, et d’autres choses semblables. " Mais je vis, dis je, aussi bien satisfaite aujourd’hui qu’auparavant ; " ajoutant que sa société m’avait portée à vivre bien plus gaiement que je n’eusse fait autrement, de quoi je lui étais fort obligée ; et ainsi, j’écartai toute proposition pour l’instant.
Il ne se passa pas longtemps qu’il m’entreprit de nouveau, et me dit qu’il trouvait que je répugnais à lui confier la vérité de ma condition, ce dont il était fâché, m’assurant qu’il s’en informait sans dessein de satisfaire sa curiosité, mais simplement pour m’aider, si l’occasion s’en offrait. Mais que, puisque je n’osais avouer que j’avais besoin d’assistance, il n’avait qu’une chose à me demander, qui était de lui promettre si j’étais en quelque manière gênée, de le lui dire franchement, et d’user de lui avec la même liberté qu’il en faisait l’offre, ajoutant que je trouverais toujours en lui un ami dévoué, quoique peut-être j’éprouvasse la crainte de me fier à lui.
Je n’omis rien de ce qui convenait qui fût dit par une personne infiniment obligée, pour lui faire comprendre que j’éprouvais fort vivement sa générosité ; et, en vérité, à partir de ce moment, je ne parus pas si réservée avec lui qu’auparavant, quoique nous tenant encore des deux parts dans les limites de la plus stricte vertu ; mais combien libre que fût notre conversation, je n’en pus venir à cette liberté qu’il désirait, et qui était de lui dire que j’avais besoin d’argent, quoique secrètement je fusse bien heureuse de son offre.
Quelques semaines passèrent là-dessus, et toujours je ne lui demandais point d’argent ; quand ma propriétaire, une rusée créature, qui m’en avait souvent pressée, mais trouvait que je ne pouvais le faire, fabrique une histoire de sa propre invention et vient crûment à moi pendant que nous étions ensemble :
— Oh ! veuve, dit elle, j’ai de mauvaises nouvelles à vous apprendre ce matin.
— Et qu’y a-t-il ? dis je Est ce que les navires de Virginie ont été pris par les Français ?
Car c’est ce que je redoutais.
— Non, non, dit elle, mais l’homme que vous avez envoyée à Bristol hier pour chercher de l’argent est revenu, et dit qu’il n’en a point rapporté.
Je n’étais nullement satisfaite de son projet ; je pensais que cela aurait trop l’apparence de le pousser, ce dont il n’y avait aucun besoin, et je vis que je ne perdrais rien en feignant de me refuser au jeu, de sorte que je la repris de court :
— Je ne puis m’imaginer pourquoi il aurait ainsi parlé, dis je, puisque je vous assure qu’il m’a apporté tout l’argent que je l’avais envoyé chercher, et le voici, dis je, tirant ma bourse où il y avait environ douze guinées. Et d’ailleurs, ajoutai je, j’ai l’intention de vous en donner la plus grande partie tout à l’heure.
Il avait paru un peu mécontenté de sa façon de parler, autant que moi ; trouvant, ainsi que je pensais bien, qu’elle prenait un peu trop de liberté ; mais quand il vit la réponse que je lui faisais, il se remit sur le champ. Le lendemain matin nous en reparlâmes, et je le trouvai pleinement satisfait. Il me dit en souriant qu’il espérait que je ne me laisserais point manquer d’argent sans le lui dire, et que je lui avais promis le contraire ; je lui répondis que j’avais été fort vexée de ce que ma propriétaire eût parlé si ouvertement la veille d’une chose où elle n’avait point à se mêler ; mais que j’avais supposé qu’elle désirait être payée de ce que je lui devais, qui était environ huit guinées, que j’avais résolu de lui donner et lui avais données la même nuit.
Il fut dans une extraordinaire bonne humeur quand il m’entendit dire que je l’avais payée, puis passa à quelque autre discours pour le moment ; mais le lendemain matin, ayant entendu que j’étais levée avant lui, il m’appela, et je lui répondis. Il me demanda d’entrer dans sa chambre ; il était au lit quand j’entrai, et il me fit venir m’asseoir sur le bord du lit, car il me dit qu’il avait quelque chose à me dire. Après quelques expressions fort tendres, il me demanda si je voulais me montrer bien honnête et donner une réponse sincère à une chose dont il me priait. Après une petite chicane sur le mot " sincère ", et lui avoir demandé si jamais je lui avais donné des réponses qui ne fussent pas sincères, je lui fis la promesse qu’il voulait. Eh bien, alors, sa prière était, dit-il, de lui faire voir ma bourse ; je mis aussitôt ma main dans ma poche, et riant de lui, je tirai la bourse où il y avait trois guinées et demie ; alors il me demanda si c’était tout l’argent que j’avais ; je lui dis : " Non ", riant encore, " il s’en faut de beaucoup. "
Eh bien, alors, dit-il, il fallait lui promettre d’aller lui chercher tout l’argent que j’avais, jusqu’au dernier fardin ; je lui dis que j’allais le faire, et j’entrai dans ma chambre d’où je lui rapportai un petit tiroir secret où j’avais environ six guinées de plus et un peu de monnaie d’argent, et je renversai tout sur le lit, et lui dis que c’était là toute ma fortune, honnêtement à un shilling près ; il regarda l’argent un peu de temps, mais ne le compta pas, puis le brouilla et le remit pêle-mêle dans le tiroir ; ensuite, atteignant sa poche, il en tira une clef, et me pria d’ouvrir une petite boîte en bois de noyer qu’il avait sur la table, et de lui rapporter tel tiroir, ce que je fis ; dans ce tiroir il y avait une grande quantité de monnaie en or, je crois près de deux cents guinées, mais je ne pus savoir combien. Il prit le tiroir et, me tenant par la main, il me la fit mettre dedans, et en prendre une pleine poignée ; je ne voulais point, et me dérobais ; mais il me serrait la main fermement dans la sienne et il la mit dans le tiroir, et il m’y fit prendre autant de guinées presque que j’en pus tenir à la fois.
Quand je l’eus fait, il me les fit mettre dans mon giron, et prit mon petit tiroir et versa tout mon argent parmi le sien, puis me dit de m’en aller bien vite et d’emporter tout cela dans ma chambre.
Je rapporte cette histoire plus particulièrement à cause de sa bonne humeur, et pour montrer le ton qu’il y avait dans nos conversations. Ce ne fut pas longtemps après qu’il commença chaque jour de trouver des défauts à mes habits, à mes dentelles, à mes coiffes ; et, en un mot, il me pressa d’en acheter de plus beaux, ce dont j’avais assez d’envie, d’ailleurs, quoique je ne le fisse point paraître ; je n’aimais rien mieux au monde que les beaux habits, mais je lui dis qu’il me fallait bien ménager l’argent qu’il m’avait prêté, sans quoi je ne pourrais jamais le lui rendre. Il me dit alors en peu de paroles que comme il avait un sincère respect pour moi, et qu’il connaissait ma condition, il ne m’avait pas prêté cet argent, mais me l’avait donné, et qu’il pensait que je l’eusse bien mérité, lui ayant accordé ma société aussi entièrement que je l’avais fait. Après cela, il me fit prendre une servante et tenir la maison et, son ami étant parti, il m’obligea à prendre le gouvernement de son ménage, ce que je fis fort volontiers, persuadée, comme il parut bien, que je n’y perdrais rien, et la femme qui nous logeait ne manqua point non plus d’y trouver son compte.
Nous avions vécu ainsi près de trois mois, quand la société de Bath commençant à s’éclaircir, il parla de s’en aller, et il était fort désireux de m’emmener avec lui à Londres ; j’étais assez troublée de cette proposition, ne sachant pas dans quelle position j’allais m’y trouver, ou comment il me traiterait ; mais tandis que l’affaire était en litige, il se trouva fort indisposé ; il était allé dans un endroit du Somersetshire qu’on nomme Shepton ; et là il tomba très malade, si malade qu’il ne pouvait voyager : si bien qu’il renvoya son laquais à Bath pour me prier de louer un carrosse et de venir le trouver. Avant de partir il m’avait confié son argent et autres choses de valeur, et je ne savais qu’en faire ; mais je les serrai du mieux que je pus, et fermai le logement à clef ; puis je partis et le trouvai bien malade en effet, de sorte que je lui persuadai de se faire transporter en chaise à porteurs à Bath, où nous pourrions trouver plus d’aide et meilleurs conseils.
Il y consentit et je le ramenai à Bath, qui était à environ quinze lieues, autant que je m’en souviens ; là il continua d’être fort malade d’une fièvre, et garda le lit cinq semaines ; et tout ce temps je le soignai et le dorlotai avec autant de tendresse que si j’eusse été sa femme ; en vérité, si j’avais été sa femme, je n’aurais pu faire davantage ; je restais assise auprès de lui si longtemps et si souvent, qu’à la fin il ne voulut pas que je restasse assise davantage ; en sorte que je fis mettre un lit de veille dans sa chambre, et que je m’y couchai, juste au pied de son lit.
J’étais vraiment sensiblement affectée de sa condition et des appréhensions de perdre un ami tel qu’il était et tel qu’il serait sans doute pour moi ; et je restais assise à pleurer près de lui pendant bien des heures ; enfin il alla mieux, et donna quelque espoir, ainsi qu’il arriva d’ailleurs, mais très lentement.
S’il en était autrement que je ne vais dire, je ne répugnerais pas à le révéler, comme il est apparent que j’ai fait en d’autres cas ; mais j’affirme qu’à travers toute cette liaison, excepté pour ce qui est d’entrer dans la chambre quand lui ou moi nous étions au lit, et de l’office nécessaire des soins de nuit et de jour quand il fut malade, il n’avait point passé entre nous la moindre parole ou action impure. Oh ! si tout fût resté de même jusqu’à la fin !
Après quelque temps, il reprit des forces et se remit assez vite, et j’aurais enlevé mon lit de veille, mais il ne voulut pas me le permettre, jusqu’à ce qu’il pût s’aventurer sans personne pour le garder, et alors je repris quartier dans ma chambre.
Il saisit mainte occasion d’exprimer le sens qu’il avait de ma tendresse pour lui ; et quand il fut bien, il me fit présent de cinquante guinées pour me remercier de mes soins, et d’avoir, comme il disait, risqué ma vie pour sauver la sienne.
Et maintenant il fit de profondes protestations de l’affection sincère et inviolable qu’il me portait, mais avec la plus extrême réserve pour ma vertu et la sienne ; je lui dis que j’étais pleinement satisfaite là-dessus ; il alla jusqu’au point de m’assurer que s’il était tout nu au lit avec moi, il préserverait aussi saintement ma vertu qu’il la défendrait si j’étais assaillie par un ravisseur. Je le crus, et le lui dis, mais il n’en fut pas satisfait ; il voulait, disait-il, attendre quelque occasion de m’en donner un témoignage indubitable.
Ce fut longtemps après que j’eus l’occasion, pour mes affaires, d’aller à Bristol ; sur quoi il me loua un carrosse, et voulut partir avec moi ; et maintenant, en vérité, notre intimité s’accrut. De Bristol, il m’emmena à Gloucester, ce qui était simplement un voyage de plaisance, pour prendre l’air, et là, par fortune, nous ne trouvâmes de logement à l’hôtellerie que dans une grande chambre à deux lits. Le maître de la maison allant avec nous pour nous montrer ses chambres, et arrivant dans celle-ci, lui dit avec beaucoup de franchise :
— Monsieur, ce n’est point mon affaire de m’enquérir si cette dame est votre épouse ou non ; mais sinon, vous pouvez aussi honnêtement coucher dans ces deux lits que si vous étiez dans deux chambres.
Et là-dessus il tire un grand rideau qui s’étendait tout au travers de la chambre, et qui séparait les lits en effet.
— Eh bien, dit mon ami, très au point, ces lits feront l’affaire ; pour le reste, nous sommes trop proches parents pour coucher ensemble, quoique nous puissions loger l’un près de l’autre.
Et ceci jeta sur toute la chose une sorte d’apparence d’honnêteté. Quand nous en vînmes à nous mettre au lit il sortit décemment de la chambre, jusqu’à ce que je fusse couchée, et puis se mit au lit dans l’autre lit, d’où il me parla, s’étant étendu, assez longtemps.
Enfin, répétant ce qu’il disait d’ordinaire, qu’il pouvait se mettre au lit tout nu avec moi, sans me faire le moindre outrage, il saute hors de son lit :
— Et maintenant, ma chérie vous allez voir combien je vais être juste pour vous, et que je sais tenir parole.
Et le voilà venir jusqu’à mon lit.
Je fis quelque résistance, mais je dois avouer que je ne lui eusse pas résisté beaucoup, même s’il n’eût fait nulle de ces promesses ; si bien qu’après une petite lutte, je restai tranquille, et le laissai entrer dans le lit ; quand, il s’y fut couché, il m’entoura de ses bras, et ainsi je couchai toute la nuit près de lui ; mais il ne me fit rien de plus ou ne tenta rien d’autre que de m’embrasser, dis je, dans ses bras, non vraiment, et de toute la nuit ; mais se leva et s’habilla le matin, et me laissa aussi innocente pour lui que le jour où je fus née…
J’accorde que c’était là une noble action, mais comme c’était ce que je n’avais jamais vu avant, ainsi me plongea-t-elle dans une parfaite stupeur. Nous fîmes le reste du voyage dans les mêmes conditions qu’avant, et nous revînmes à Bath, où, comme il avait occasion d’entrer chez moi quand il voulait, il répéta souvent la même modération, et fréquemment je couchai avec lui ; et bien que toutes les familiarités de mari et femme nous fussent habituelles cependant jamais il n’offrit d’aller plus loin, et il en tirait grande vanité. Je ne dis pas que j’en étais aussi entièrement charmée qu’il pensait que je fusse, car j’avoue que j’étais bien plus vicieuse que lui.
Nous vécûmes ainsi près de deux ans et avec la seule exception qu’il se rendit trois fois à Londres durant ce temps, et qu’une fois il y séjourna quatre mois ; mais, pour lui rendre justice, il ne cessa de me donner de l’argent pour m’entretenir fort bellement.
Si nous avions continué ainsi, j’avoue que nous aurions eu bonne raison de nous vanter ; mais, disent les sages, il ne faut point s’aventurer trop près du bord d’un commandement ; et ainsi nous le trouvâmes ; et ici encore je dois lui rendre la justice d’avouer que la première infraction ne fut pas sur sa part. Ce fut une nuit que nous étions au lit, bien chaudement, joyeux, et ayant bu, je pense, tous deux un peu plus que d’ordinaire, quoique nullement assez pour nous troubler, que je lui dis (je le répète avec bonté et horreur d’âme) que je pouvais trouver dans mon cœur de le dégager de sa promesse pour une nuit et point davantage.
Il me prit au mot sur-le-champ, et après cela, il n’y eut plus moyen de lui résister, et en vérité, je n’avais point envie de lui résister plus longtemps.
Ainsi fut rompu le gouvernement de notre vertu, et j’échangeai la place d’amie pour ce titre mal harmonieux et de son rauque, qui est catin. Le matin nous fûmes tous deux à nos repentailles ; je pleurai de tout cœur, et lui-même reconnut son chagrin ; mais c’est tout ce que nous pouvions faire l’un et l’autre ; et la route étant ainsi débarrassée, les barrières de la vertu et de la conscience renversées, nous eûmes à lutter contre moins d’obstacles.
Ce fut une morne sorte de conversation que nous entretînmes ensemble le reste de cette semaine ; je le regardais avec des rougeurs ; et d’un moment à l’autre je soulevais cette objection mélancolique : " Et si j’allais être grosse, maintenant ? Que deviendrais je alors ? "Il m’encourageait en me disant que, tant que je lui serais fidèle, il me le resterait ; et que, puisque nous en étions venus là, ce qu’en vérité il n’avait jamais entendu, si je me trouvais grosse, il prendrait soin de l’enfant autant que de moi. Ceci nous renforça tous deux : je lui assurai que si j’étais grosse, je mourrais par manque de sage-femme, plutôt que de le nommer comme père de l’enfant, et il m’assura que je ne serais en faute de rien, si je venais à être grosse. Ces assurances réciproques nous endurcirent, et ensuite nous répétâmes notre crime tant qu’il nous plut, jusqu’enfin ce que je craignais arriva, et je me trouvai grosse.
Après que j’en fus sûre, et que je l’eus satisfait là-dessus, nous commençâmes à songer à prendre des mesures pour nous conduire à cette affaire, et je lui proposai de confier le secret à ma propriétaire, et de lui demander un conseil, à quoi il s’accorda ; ma propriétaire, femme, ainsi que je trouvai, bien accoutumée à telles choses, ne s’en mit point en peine ; elle dit qu’elle savait bien que les choses finiraient par en venir là, et nous plaisanta très joyeusement tous deux ; comme je l’ai dit, nous trouvâmes que c’était une vieille dame pleine d’expérience en ces sortes d’affaires ; elle se chargea de tout, s’engagea à procurer une sage-femme et une nourrice, à éteindre toute curiosité, et à en tirer notre réputation nette, ce qu’elle fit en effet avec beaucoup d’adresse.
Quand j’approchai du terme, elle pria mon monsieur de s’en aller à Londres ou de feindre son départ ; quand il fut parti, elle informa les officiers de la paroisse qu’il y avait chez elle une dame près d’accoucher, mais qu’elle connaissait fort bien son mari, et leur rendit compte, comme elle prétendait, de son nom qui était sir Walter Cleave ; leur disant que c’était un digne gentilhomme et qu’elle répondrait à toutes enquêtes et autres choses semblables. Ceci eut donné bientôt satisfaction aux officiers de la paroisse, et j’accouchai avec autant de crédit que si j’eusse été réellement milady Cleave, et fus assistée dans mon travail par trois ou quatre des plus notables bourgeoises de Bath ; ce qui toutefois me rendit un peu plus coûteuse pour lui ; je lui exprimais souvent mon souci à cet égard, mais il me priait de ne point m’en inquiéter.
Comme il m’avait munie très suffisamment d’argent pour les dépenses extraordinaires de mes couches, j’avais sur moi tout ce qu’il peut y avoir de beau ; mais je n’affectais point la légèreté ni l’extravagance ; d’ailleurs connaissant le monde comme je l’avais fait, et qu’un tel genre de condition ne dure souvent pas longtemps, je prenais garde de mettre de côté autant d’argent que je pouvais, pour quand viendraient " les temps de pluie ", comme je disais, lui faisant croire que j’avais tout dépensé sur l’extraordinaire apparence des choses durant mes couches.
Par ce moyen, avec ce qu’il m’avait donné, et que j’ai dit plus haut, j’eus à la fin de mes couches deux cents guinées à moi, comprenant aussi ce qui restait de mon argent.
J’accouchai d’un beau garçon, vraiment, et ce fut un charmant enfant ; et quand il l’apprit, il m’écrivit là-dessus une lettre bien tendre et obligeante, et puis me dit qu’il pensait qu’il y eût meilleur air pour moi de partir pour Londres aussitôt que je serais levée et remise, qu’il avait retenu des appartements pour moi à Hammersmith, comme si je venais seulement de Londres, et qu’après quelque temps je retournerais à Bath et qu’il m’accompagnerait.
Son offre me plut assez, et je louai un carrosse à ce propos, et prenant avec moi mon enfant, une nourrice pour le tenir et lui donner à téter et une fille servante, me voilà partie pour Londres.
Il me rencontra à Reading dans sa propre voiture, où il me fit entrer, laissant les servantes et l’enfant dans le carrosse de louage, et ainsi m’amena à mon nouveau logement de Hammersmith, dont j’eus abondance de raisons d’être charmée, car c’étaient de superbes chambres.
Et maintenant, j’étais vraiment au point extrême de ce que je pouvais nommer prospérité, et je ne désirais rien d’autre que d’être sa femme par mariage, ce qui ne pouvait pas être ; et voilà pourquoi en toutes occasions je m’étudiais à épargner tout ce que je pouvais, comme j’ai dit, en prévision de la misère ; sachant assez bien que telles choses ne durent pas toujours, que les hommes qui entretiennent des maîtresses en changent souvent, en deviennent las, sont jaloux d’elles, ou une chose ou l’autre ; et parfois les dames qui sont ainsi bien traitées ne sont pas soigneuses à préserver, par conduite prudente, l’estime de leurs personnes, ou le délicat article de leur fidélité, d’où elles sont justement poussées à l’écart avec mépris.
Mais j’étais assurée sur ce point ; car ainsi que je n’avais nulle inclinaison à changer, ainsi n’avais je aucune manière de connaissance, partant point de tentation à d’autres visées ; je ne tenais de société que dans la famille où je logeais, et avec la femme d’un ministre, qui demeurait à la porte d’auprès ; de sorte que lorsqu’il était absent, je n’allais point faire de visites à personne, et chaque fois qu’il arrivait, il ne manquait pas de me trouver dans ma chambre ou ma salle basse ; si j’allais prendre l’air, c’était toujours avec lui.
Cette manière de vivre avec lui, autant que la sienne avec moi, était certainement la chose du monde où il y avait le moins de dessein ; il m’assurait souvent que lorsqu’il avait fait d’abord ma connaissance, et jusqu’à la nuit même où nous avions enfreint nos règles, il n’avait jamais entretenu le moindre dessein de coucher avec moi ; qu’il avait toujours éprouvé une sincère affection pour moi, mais pas la moindre inclination réelle à faire ce qu’il avait fait ; je lui assurais que je ne l’avais jamais soupçonné là-dessus ; et que si la pensée m’en fût venue, je n’eusse point si facilement cédé aux libertés qui nous avaient amenés jusque là, mais que tout cela avait été une surprise.
Il est vrai que depuis la première heure où j’avais commencé à converser avec lui, j’avais résolu de le laisser coucher avec moi, s’il m’en priait ; mais c’était parce que j’avais besoin de son aide, et que je ne connaissais point d’autre moyen de le tenir ; mais quand nous fûmes ensemble cette nuit là, et que les choses, ainsi que j’ai dit, étaient allées si loin, je trouvai ma faiblesse et qu’il n’y avait pas à résister à l’inclination ; mais je fus obligée de tout céder avant même qu’il le demandât.
Cependant, il fut si juste envers moi, qu’il ne me le reprocha jamais, et jamais n’exprima le moindre déplaisir de ma conduite à nulle autre occasion, mais protestait toujours qu’il était aussi ravi de ma société qu’il l’avait été la première heure que nous fûmes réunis ensemble.
D’autre part, quoique je ne fusse pas sans de secrets reproches de ma conscience pour la vie que je menais, et cela jusque dans la plus grande hauteur de la satisfaction que j’éprouvai, cependant j’avais la terrible perspective de la pauvreté et de la faim, qui m’assiégeait comme un spectre affreux, de sorte qu’il n’y avait pas à songer à regarder en arrière ; mais ainsi que la pauvreté m’y avait conduite, ainsi la crainte de la pauvreté m’y maintenait elle ; et fréquemment je prenais la résolution de tout abandonner, si je pouvais parvenir à épargner assez d’argent pour m’entretenir ; mais c’étaient des pensées qui n’avaient point de poids, et chaque fois qu’il venait me trouver, elles s’évanouissaient : car sa compagnie était si délicieuse qu’il était impossible d’être mélancolique lorsqu’il était là ; ces réflexions ne me venaient que pendant les heures où j’étais seule.
Je vécus six ans dans cette condition, tout ensemble heureuse et infortunée, pendant lequel temps je lui donnai trois enfants ; mais le premier seul vécut ; et quoique ayant déménagé deux fois pendant ces six années, pourtant la sixième je retournai dans mon premier logement à Hammersmith. C’est là que je fus surprise un matin par une lettre tendre, mais mélancolique, de mon monsieur ; il m’écrivait qu’il se sentait fort indisposé et qu’il craignait d’avoir un nouvel accès de maladie, mais que, les parents de sa femme séjournant dans sa maison, il serait impraticable que je vinsse auprès de lui ; il exprimait tout le mécontentement qu’il en éprouvait, ayant le désir qu’il me fût possible de le soigner et de le veiller comme autrefois.
Je fus extrêmement inquiète là-dessus et très impatiente de savoir ce qu’il en était ; j’attendis quinze jours ou environ et n’eus point de nouvelles, ce qui me surprit, et je commençai d’être très tourmentée, vraiment ; je crois que je puis dire que pendant les quinze jours qui suivirent je fus près d’être égarée : ma difficulté principale était que je ne savais pas exactement où il se trouvait ; car j’avais compris d’abord qu’il était dans le logement de la mère de sa femme ; mais m’étant rendue à Londres, je trouvai, à l’aide des indications que j’avais, afin de lui écrire, comment je pourrais m’enquérir de lui ; et là je trouvai qu’il était dans une maison de Bloomsbury, où il s’était transporté avec toute sa famille ; et que sa femme et la mère de sa femme étaient dans la même maison, quoiqu’on n’eût pas souffert que la femme apprit qu’elle séjournait sous le même toit que son mari.
Là j’appris également bientôt qu’il était à la dernière extrémité, d’où je pensai arriver à la mienne, par mon ardeur à connaître la vérité. Une nuit, j’eus la curiosité de me déguiser en fille servante, avec un bonnet rond et un chapeau de paille, et je m’en allai à sa porte, comme si je fusse envoyée par une dame de ses voisines à l’endroit où il vivait auparavant ; et, rendant des compliments aux maîtres et aux maîtresses, je dis que j’étais envoyée pour demander comment allait M…, et comment il avait reposé pendant la nuit. En apportant ce message, j’obtins l’occasion que je désirais ; car, parlant à une des servantes, je lui tins un long conte de commère, et je lui tirai tous les détails de sa maladie, que je trouvai être une pleurésie, accompagnée de toux et de fièvre ; elle me dit aussi qui était dans la maison, et comment allait sa femme, dont on avait quelque espoir, par son rapport, qu’elle pourrait recouvrer sa raison ; mais pour le gentilhomme lui-même, les médecins disaient qu’il y avait bien peu d’espoir, que le matin ils avaient cru qu’il était sur le point de mourir, et qu’il n’en valait guère mieux à cette heure, car on n’espérait pas lui voir passer la nuit.
Ceci était une lourde nouvelle pour moi, et je commençai maintenant à voir la fin de ma prospérité, et à comprendre que j’avais bien fait d’agir en bonne ménagère et d’avoir mis quelque peu de côté pendant qu’il était en vie, car maintenant aucune vue ne s’ouvrait devant moi pour soutenir mon existence.
Ce qui pesait bien lourdement aussi sur mon esprit, c’est que j’avais un fils, un bel enfant aimable, qui avait plus de cinq ans d’âge, et point de provision faite pour lui, du moins à ma connaissance ; avec ces considérations et un cœur triste je rentrai à la maison ce soir là et je commençai de me demander comment j’allais vivre, et de quelle manière j’allais passer mon temps pour le reste de ma vie.
Vous pouvez bien penser que je n’eus point de repos que je ne m’informasse de nouveau très rapidement de ce qui était advenu ; et n’osant m’aventurer moi-même, j’envoyai plusieurs faux messagers, jusque après avoir attendu quinze jours encore, je trouvai qu’il y avait quelque espoir qu’il pût vivre, quoiqu’il fut toujours bien mal ; alors je cessai d’envoyer chercher des nouvelles, et quelque temps après je sus dans le voisinage qu’il se levait dans sa chambre, et puis qu’il avait pu sortir.
Je n’eus point de doute alors que je n’ouïrais bientôt quelque nouvelle de lui, et commençai de me réconforter sur ma condition, pensant qu’elle fût rétablie ; j’attendis une semaine, et deux semaines et avec infiniment de surprise, près de deux mois, et n’appris rien, sinon qu’étant remis, il était parti pour la campagne, afin de prendre l’air après sa maladie ; ensuite il se passa deux mois encore, et puis je sus qu’il était revenu dans sa maison de ville, mais je ne reçus rien de lui.
Je lui avais écrit plusieurs lettres et les avais adressées comme d’ordinaire ; et je trouvai qu’on en était venu chercher deux ou trois, mais point les autres. Je lui écrivis encore d’une manière plus pressante que jamais, et dans l’une d’elles, je lui fis savoir que je serais obligée de venir le trouver moi-même, représentant ma condition, le loyer du logement à payer, toute provision pour l’enfant qui manquait, et mon déplorable état, dénuée de tout entretien, après son très solennel engagement qu’il aurait soin de moi et me pourvoirait ; je fis une copie de cette lettre, et trouvant qu’elle était restée près d’un mois dans la maison où je l’avais adressée sans qu’on fût venu la chercher, je trouvai moyen d’en faire mettre une copie dans ses mains à une maison de café où je trouvai qu’il avait coutume d’aller.
Cette lettre lui arracha une réponse, par laquelle je vis bien que je serais abandonnée, mais où je découvris qu’il m’avait envoyé quelque temps auparavant une lettre afin de me prier de retourner à Bath ; j’en viendrai tout à l’heure à son contenu.
Il est vrai que les lits de maladie amènent des temps où des liaisons telles que celles-ci sont considérées avec des visages différents et regardées avec d’autres yeux que nous ne les avions vues auparavant ; mon amant était allé aux portes de la mort et sur le bord extrême de l’éternité et, paraît-il, avait été frappé d’un juste remords et de réflexions graves sur sa vie passée de galanterie et de légèreté : et, entre autres, sa criminelle liaison avec moi, qui n’était en vérité ni plus ni moins qu’une longue vie continue d’adultère, s’était présentée à lui telle qu’elle était, non plus telle qu’autrefois il la pensait être, et il la regardait maintenant avec une juste horreur. Les bonnes mœurs et la justice de ce gentilhomme l’empêchèrent d’aller à l’extrême, mais voici tout net ce qu’il fit en cette affaire ; il s’aperçut par ma dernière lettre et par les autres qu’il se fit apporter que je n’étais point partie, pour Bath et que sa première lettre ne m’était point venue en main, sur quoi il m’écrit la suivante :
" Madame,
" Je suis surpris que ma lettre datée du 8 du mois dernier ne vous soit point venue en main ; je vous donne ma parole qu’elle a été remise à votre logement, et aux mains de votre servante.
" Il est inutile que je vous fasse connaître quelle a été ma condition depuis quelque temps passé ; et comment, étant allé jusqu’au nord de la tombe, par une grâce inespérée du ciel, et que j’ai bien peu méritée, j’ai été rendu à la vie ; dans la condition où j’ai été, vous ne serez point étonnée que notre malheureuse liaison n’ait pas été le moindre des fardeaux qui pesaient sur ma conscience ; je n’ai point besoin d’en dire davantage ; les choses dont il faut se repentir doivent aussi être réformées.
" Je serais désireux de vous voir songer à rentrer à Bath ; je joins à cette lettre un billet de 50 £ pour que vous puissiez liquider votre loyer et payer les menus frais de votre voyage. J’espère que ce ne sera pas pour vous une surprise si j’ajoute que pour cette raison seule, et sans aucune offense de votre part, je ne peux plus vous revoir ; je prendrai de l’enfant le soin qu’il faudra, soit que vous le laissiez ici, soit que vous l’emmeniez, comme il vous plaira ; je vous souhaite de pareilles réflexions, et qu’elles puissent tourner à votre avantage.
" Je suis, etc. "
Je fus frappée par cette lettre comme de mille blessures ; les reproches de ma conscience étaient tels que je ne saurais les exprimer, car je n’étais pas aveugle à mon propre crime ; et je réfléchissais que j’eusse pu avec moins d’offense continuer avec mon frère, puisqu’il n’y avait pas de crime au moins dans le fait de notre mariage, aucun de nous ne sachant rien.
Mais je ne songeai pas une seule fois que pendant tout ce temps j’étais une femme mariée, la femme de M…, le marchand de toiles, qui, bien qu’il m’eût quittée par nécessité de sa condition, n’avait point le pouvoir de me délier du contrat de mariage qu’il y avait entre nous, ni de me donner la liberté légale de me remarier ; si bien que je n’avais rien été moins pendant tout ce temps qu’une prostituée et une femme adultère. Je me reprochai alors les libertés que j’avais prises, et d’avoir servi de piège pour ce gentilhomme, et d’avoir été la principale coupable ; et maintenant, par grande merci, il avait été arraché à l’abîme par œuvre convaincante sur son esprit ; mais moi, je restais là comme si j’eusse été abandonnée par le ciel pour continuer ma route dans le mal.
Dans ces réflexions, je continuai très pensive et triste pendant presque un mois, et je ne retournai pas à Bath, n’ayant aucune inclination à me retrouver avec la femme auprès de qui j’avais été avant, de peur que, ainsi que je croyais, elle me poussât à quelque mauvais genre de vie, comme elle l’avait fait ; et d’ailleurs, j’avais honte qu’elle apprit que j’avais été rejetée et délaissée.
Et maintenant j’étais grandement troublée au sujet de mon petit garçon ; c’était pour moi la mort de me séparer de cet enfant ; et pourtant quand je considérais le danger qu’il y avait d’être abandonnée un jour ou l’autre avec lui, sans avoir les moyens de l’entretenir, je me décidais à le quitter ; mais finalement je résolus de demeurer moi-même près de lui, afin d’avoir la satisfaction de le voir, sans le souci de l’élever.
J’écrivis donc à mon monsieur une courte lettre où je lui disais que j’avais obéi à ses ordres en toutes choses, sauf sur le point de mon retour à Bath ; que bien que notre séparation fut pour moi un coup dont je ne pourrais jamais me remettre, pourtant j’étais entièrement persuadée que ses réflexions étaient justes et que je serais bien loin de désirer m’opposer à sa réforme.
Puis je lui représentai ma propre condition dans les termes les plus émouvants. Je lui dis que j’entretenais l’espoir que ces infortunées détresses qui d’abord l’avaient ému d’une généreuse amitié pour moi, pourraient un peu l’apitoyer maintenant, bien que la partie criminelle de notre liaison où je pensais qu’aucun de nous n’entendait tomber alors fût rompue désormais ; que je désirais me repentir aussi sincèrement qu’il l’avait fait, mais je le suppliais de me placer en quelque condition où je ne fusse pas exposée aux tentations par l’affreuse perspective de la pauvreté et de la détresse ; et s’il avait la moindre appréhension sur les ennuis que je pourrais lui causer, je le priais de me mettre en état de retourner auprès de ma mère en Virginie, d’où il savait que j’étais venue, ce qui mettrait fin à toutes les craintes qui pourraient lui venir là-dessus ; je terminais en lui assurant que s’il voulait m’envoyer 50 £ de plus pour faciliter mon départ, je lui renverrais une quittance générale : et lui promettrais de ne plus le troubler par aucune importunité, à moins que ce fût pour demander de bonnes nouvelles de mon enfant que j’enverrais chercher, si je trouvais ma mère vivante et que ma condition était aisée, et dont je pourrais alors le décharger.
Or, tout ceci était une duperie, en ce que je n’avais nulle intention d’aller en Virginie, ainsi que le récit des affaires que j’y avais eues, peut convaincre quiconque ; mais l’objet était de tirer de lui ces dernières 50 £, sachant fort bien que ce serait le dernier sou que j’aurais à attendre de lui.
Néanmoins, l’argument que j’avais envoyé en lui promettant une quittance générale et de ne plus jamais l’inquiéter, prévalut effectivement, et il m’envoya un billet pour cette somme par une personne qui m’apportait une quittance générale à signer, ce que je fis franchement ; et ainsi, bien amèrement contre ma volonté, l’affaire se trouva entièrement terminée.
J’étais maintenant une personne isolée, de nouveau, comme je puis bien m’appeler ; j’étais déliée de toutes les obligations soit de femme mariée, soit de maîtresse, qui fussent au monde ; excepté mon mari le marchand de toile dont je n’avais pas entendu parler maintenant depuis près de quinze ans, personne ne pouvait me blâmer pour me croire entièrement libérée de tous ; considérant surtout qu’il m’avait dit à son départ que si je n’avais point de nouvelles fréquentes de lui, j’en devrais conclure qu’il était mort, et que je pourrais librement me remarier avec celui qu’il me plairait.
Je commençai maintenant à dresser mes comptes ; j’avais par maintes lettres et grande importunité, et aussi par l’intercession de ma mère, obtenu de mon frère un nouvel envoi de quelques marchandises de Virginie, afin de compenser l’avarie de la cargaison que j’avais emportée et ceci aussi avait été à la condition que je lui scellerais une quittance générale, ce que j’avais dû promettre, si dur que cela me parût. Je sus si bien disposer mes affaires, que je fis enlever les marchandises, avant d’avoir signé la quittance : et ensuite je découvris sans cesse un prétexte ou l’autre pour m’échapper et remettre la signature ; jusque enfin je prétendis qu’il me fallait écrire à mon frère avant de rien faire.
En comptant cette rentrée et avant d’avoir obtenu les dernières 50 £, je trouvai que ma fortune se montait tout compris, à environ 400 £ ; de sorte qu’avec cette somme je possédais plus de 450 £. J’aurais pu économiser 100 £ de plus, si je n’avais rencontré un malheur qui fut celui ci : l’orfèvre à qui je les avais confiées fit banqueroute, de sorte que je perdis 70 £ de mon argent, l’accommodement de cet homme n’ayant pas donné plus de 30 p. 100. J’avais un peu d’argenterie mais pas beaucoup, et j’étais assez bien garnie d’habits et de linge.
Avec ce fonds j’avais à recommencer la vie dans ce monde ; mais il faut bien penser que je n’étais plus la même femme que lorsque je vivais à Rotherhithe ; car en premier lieu j’étais plus vieille de près de vingt ans et je n’étais nullement avantagée par ce surcroît d’années, ni par mes pérégrinations en Virginie, aller et retour, et quoique n’omettant rien qui pût me rehausser sinon de me peindre, à quoi je ne m’abaissai jamais, cependant on verra toujours quelque différence entre une femme de vingt-cinq ans et une femme qui en a quarante-deux.
Je faisais d’innombrables projets pour mon état de vie futur, et je commençai à réfléchir très sérieusement à ce que je ferais, mais rien ne se présentait. Je prenais bien garde à ce que le monde me prît pour plus que je n’étais, et je faisais dire que j’étais une grande fortune et que mes biens étaient entre mes mains : la dernière chose était vraie, la première comme j’ai dit. Je n’avais pas de connaissances, ce qui était une de mes pires infortunes, et la conséquence en était que je n’avais personne pour me donner conseil, et pardessus tout, que je n’avais personne à qui je pusse en confidence dire le secret de ma condition ; et je trouvai par expérience qu’être sans amis est la pire des situations, après la misère, où une femme puisse être réduite ; je dis " femme "parce qu’il est évident que les hommes peuvent être leurs propres conseillers et directeurs et savoir se tirer des difficultés et des affaires mieux que les femmes ; mais si une femme n’a pas d’ami pour lui faire part de ses ennuis, pour lui donner aide et conseil, c’est dix contre un qu’elle est perdue, oui, et plus elle a d’argent, plus elle est en danger d’être trompée et qu’on lui fasse tort : et c’était mon cas dans l’affaire des 100 £ que j’avais laissées aux mains de l’orfèvre que j’ai dit, dont le crédit, paraît-il, allait baissant déjà auparavant ; mais n’ayant personne que je pusse consulter, je n’en avais rien appris et perdu mon argent.
Quand une femme est ainsi esseulée et vide de conseil, elle est tout justement semblable à un sac d’argent ou à un joyau tombé sur la grand’route qui sera la proie du premier venu : s’il se rencontre un homme de vertu et de bons principes pour le trouver, il le fera crier par le crieur, et le propriétaire pourra venir à le savoir ; mais combien de fois de telles choses tomberont elles dans des mains qui ne se feront pas scrupule de les saisir pour une fois qu’elles viendront en de bonnes mains ?
C’était évidemment mon cas, car j’étais maintenant une femme libre, errante et déréglée, et n’avais ni aide ni assistance, ni guide de ma conduite ; je savais ce que je visais et ce dont j’avais besoin, mais je ne savais rien de la manière de parvenir à mon but par des moyens directs ; j’avais besoin d’être placée dans une condition d’existence sûre, et si je me fusse trouvée rencontrer un bon mari sobre, je lui eusse été femme aussi fidèle que la vertu même eût pu la former. Si j’avais agi différemment, c’est que le vice était toujours entré par la porte de la nécessité, non par la porte de l’inclination, et je comprenais trop bien par le manque que j’en avais la valeur d’une vie tranquillement établie, pour faire quoi que ce fût qui pût en aliéner la félicité ; oui, et j’aurais fait une meilleure femme pour toutes les difficultés que j’avais traversées, oh ! infiniment meilleure : et jamais, en aucun temps que j’avais été mariée, je n’avais donné à mes maris la moindre inquiétude sur le sujet de ma conduite.
Mais tout cela n’était rien ; je ne trouvais point de perspective encourageante ; j’attendais ; je vivais régulièrement, et avec autant de frugalité que le comportait ma condition ; mais rien ne se présentait, et mon capital diminuait à vue d’œil ; je ne savais que faire ; la terreur de la pauvreté qui s’approchait pesait gravement sur mes esprits : j’avais un peu d’argent, mais je ne savais où le placer, et l’intérêt n’en suffirait pas à m’entretenir, au moins à Londres.
À la fin une nouvelle scène s’ouvrit. Il y avait dans la maison où je logeais une dame des provinces du Nord et rien n’était plus fréquent dans ses discours que l’éloge qu’elle faisait du bon marché des provisions et de la facile manière de vivre dans son pays ; combien tout était abondant et à bas prix, combien la société y était agréable, et d’autres choses semblables ; jusque enfin je lui dis qu’elle m’avait presque tentée d’aller vivre dans son pays ; car moi qui étais veuve, bien que j’eusse suffisamment pour vivre, cependant je n’avais pas de moyens d’augmenter mes revenus, et que Londres était un endroit rempli d’extravagances ; que je voyais bien que je ne pourrais y vivre à moins de cent livres par an, sinon en me privant de toute compagnie, de domestique, en ne paraissant jamais dans la société, en m’enterrant dans le privé, comme si j’y fusse contrainte par nécessité.
J’aurais dû observer qu’on lui avait toujours fait croire, ainsi qu’à tout le monde, que j’étais une grande fortune, ou au moins que j’avais trois ou quatre mille livres, sinon plus, et que le tout était entre mes mains ; et elle se montra infiniment engageante, sitôt qu’elle vit que j’avais l’ombre d’un penchant à aller dans son pays. ; elle me dit qu’elle avait une sœur qui vivait près de Liverpool, que son frère y était gentilhomme de fort grande importance, et avait aussi de vastes domaines en Irlande ; qu’elle partirait elle-même pour s’y rendre dans deux mois ; et que si je voulais bien lui accorder ma société jusque là, je serais reçue aussi bien elle-même, un mois ou davantage, s’il me plaisait, afin de voir si le pays me conviendrait ; et que si je me décidais à m’y établir, elle s’engageait à veiller, quoiqu’ils n’entretinssent pas eux-mêmes de pensionnaires, à ce que je fusse recommandée à quelque famille agréable où je serais placée à ma satisfaction.
Si cette femme avait connu ma véritable condition, elle n’aurait jamais tendu tant de pièges ni fait tant de lassantes démarches pour prendre une pauvre créature désolée, qui, une fois prise, ne devait point être bonne à grand’chose ; et en vérité moi, dont le cas était presque désespéré, et ne me semblait guère pouvoir être bien pire, je n’étais pas fort soucieuse de ce qui pouvait m’arriver pourvu qu’on ne me fît point de mal, j’entends à mon corps ; de sorte que je souffris quoique non sans beaucoup d’invitations, et de grandes professions d’amitié sincère et de tendresse véritable, je souffris, dis je, de me laisser persuader de partir avec elle ; et je me préparai en conséquence pour un voyage, quoique ne sachant absolument pas où je devais aller.
Et maintenant je me trouvais dans une grande détresse : le peu que j’avais au monde était tout en argent sauf, comme j’ai dit avant, un peu d’argenterie, du linge et mes habits ; pour des meubles ou objets de ménage, j’en avais peu ou point, car je vivais toujours dans des logements meublés ; mais je n’avais pas un ami au monde à qui confier le peu que j’avais ou qui pût m’apprendre à en disposer ; je pensai à la Banque et aux autres Compagnies de Londres, mais je n’avais point d’ami à qui je pourrais en remettre le soin et le gouvernement ; quant à garder ou à porter sur moi des billets de banque, des billets de change à ordre, ou telles choses, je le considérais comme imprudent, car si je venais à les perdre, mon argent était perdu, et j’étais ruinée ; et d’autre part, je craignais d’être volée ou peut-être assassinée en quelque lieu étranger, si on les voyait et je ne savais que faire.
Il me vint à la pensée, un matin, d’aller moi-même à la Banque, où j’étais souvent venue recevoir l’intérêt de quelques billets que j’avais, et où j’avais trouvé le clerc, à qui je m’adressais, fort honnête pour moi, et de si bonne foi qu’un jour ou j’avais mal compté mon argent et pris moins que mon dû, comme je m’en allais, il me fit remarquer l’erreur et me donna la différence qu’il eût pu mettre dans sa poche.
J’allai donc le trouver, et lui demandai s’il voulait bien prendre la peine de me donner un conseil, à moi, pauvre veuve sans amis, qui ne savais comment faire. Il me dit que si je désirais son opinion sur quoi que ce fut dans ce qui touchait à ses affaires, il ferait de son mieux pour m’empêcher d’éprouver aucun tort ; mais qu’il me recommanderait aussi à une bonne personne sobre de ma connaissance, qui était également clerc dans les mêmes affaires, quoique non dans leur maison, dont le jugement était sain, et de l’honnêteté de qui je pouvais être assurée.
— Car, ajouta-t-il, je répondrai pour lui et pour chaque pas qu’il fera ; s’il vous fait tort, madame, d’un fardin, que la faute en soit rejetée sur moi ; et il est enchanté de venir en aide à des gens qui sont dans votre situation : il le fait par acte de charité.
Je fus un peu prise de court à ces paroles, mais après un silence, je lui dis que j’eusse préféré me fier à lui, parce que je l’avais reconnu honnête, mais que si cela ne pouvait être, je prendrais sa recommandation, plutôt que celle de qui que ce fût.
— J’ose dire, madame, reprit-il, que vous serez aussi satisfaite de mon ami que de moi-même, et il est parfaitement en état de vous assister, ce que je ne suis point.
Il paraît qu’il avait ses mains pleines des affaires de la Banque et qu’il s’était engagé à ne pas s’occuper d’autres affaires que de celles de son bureau ; il ajouta que son ami ne me demanderait rien pour son avis ou son assistance, et ceci, en vérité, m’encouragea.
Il fixa le même soir, après que la Banque serait fermée, pour me faire rencontrer avec son ami. Aussitôt que j’eus vu cet ami et qu’il n’eut fait que commencer à parler de ce qui m’amenait, je fus pleinement persuadée que j’avais affaire à un très honnête homme ; son visage le disait clairement, et sa renommée, comme je l’appris plus tard, était partout si bonne, que je n’avais plus de cause d’entretenir des doutes.
Après la première entrevue, où je dis seulement ce que j’avais dit auparavant, il m’appointa à venir le jour suivant, me disant que cependant je pourrais me satisfaire sur son compte par enquête, ce que toutefois je ne savais comment faire, n’ayant moi-même aucune connaissance.
En effet, je vins le trouver le lendemain, que j’entrai plus librement avec lui dans mon cas ; je lui exposai amplement ma condition : que j’étais une veuve venue d’Amérique complètement esseulée et sans amis, que j’avais un peu d’argent, mais bien peu, et que j’étais près d’être forcenée de crainte de le perdre, n’ayant point d’ami au monde à qui en confier le soin ; que j’allais dans le nord de l’Angleterre pour y vivre à bon compte, et ne pas gaspiller mon capital ; que, bien volontiers je placerais mon argent à la Banque, mais que je n’osais me risquer à porter les billets sur moi ; et comment correspondre là-dessus, ou avec qui, voilà ce que je ne savais point.
Il me dit que je pourrais placer mon argent à la Banque, en compte, et que l’entrée qu’on en ferait sur les livres me donnerait droit de le retirer quand il me plairait ; que, lorsque je serais dans le Nord, je pourrais tirer des billets sur le caissier, et en recevoir le montant à volonté ; mais qu’alors on le considérerait comme de l’argent qui roule, et qu’on ne me donnerait point d’intérêt dessus ; que je pouvais aussi acheter des actions, qu’on me conserverait en dépôt ; mais qu’alors, si je désirais en disposer, il me faudrait venir en ville pour opérer le transfert, et que ce serait même avec quelque difficulté que je toucherai le dividende semestriel, à moins de venir le recevoir en personne, ou d’avoir quelque ami à qui je pusse me fier, et au nom de qui fussent les actions, afin qu’il pût agir pour moi, et que nous rencontrions alors la même difficulté qu’avant, et là-dessus il me regarda fixement et sourit un peu.
Enfin il dit :
— Pourquoi ne choisissez vous pas un gérant, madame, qui vous prendrait tout ensemble, vous et votre argent, et ainsi tout souci vous serait ôté ?
— Oui, monsieur, et l’argent aussi peut-être, dis je, car je trouve que le risque est aussi grand de cette façon que de l’autre.
Mais je me souviens que je me dis secrètement : Je voudrais bien que la question fut posée franchement, et je réfléchirais très sérieusement avant de répondre NON.
Il continua assez longtemps ainsi, et je crus une ou deux fois qu’il avait des intentions sérieuses, mais, à mon réel chagrin, je trouvai qu’il avait une femme ; je me mis à penser qu’il fût dans la condition de mon dernier amant, et que sa femme fût lunatique, ou quelque chose d’approchant. Pourtant nous ne fîmes pas plus de discours ce jour là, mais il me dit qu’il était en trop grande presse d’affaires, mais que si je voulais venir chez lui quand son travail serait fini, il réfléchirait à ce qu’on pourrait faire pour moi, afin de mettre mes affaires en état de sécurité, je lui dis que je viendrais, et le priai de m’indiquer où il demeurait ; il me donna l’adresse par écrit, et, en me la donnant, il me la lut et dit :
— Voici, madame, puisque vous voulez bien vous fier à moi.
— Oui, monsieur, dis je, je crois que je puis me fier à vous, car vous avez une femme, dites vous, et moi je ne cherche point un mari ; d’ailleurs, je me risque à vous confier mon argent, qui est tout ce que je possède au monde, et, si je le perdais, je ne pourrais me fier à quoi que ce fût.
Il dit là-dessus plusieurs choses fort plaisamment, qui étaient belles et courtoises, et m’eussent infiniment plu, si elles eussent été sérieuses ; mais enfin je pris les indications qu’il m’avait données, et je m’accordai à me trouver chez lui le même soir à sept heures.
Lorsque j’arrivai, il me fit plusieurs propositions pour placer mon argent à la Banque, afin que je pusse en recevoir l’intérêt ; mais il découvrait toujours quelque difficulté ou il ne voyait point de sûreté, et je trouvai en lui une honnêteté si sincèrement désintéressée, que je commençai de croire que j’avais certainement trouvé l’honnête homme qu’il me fallait, et que jamais je ne pourrais tomber en meilleures mains ; de sorte que je lui dis, avec