Moll Flanders/5

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Traduction par Marcel Schwob.
Georges Crès, 1918 (pp. 151-193).
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Lorsque j’arrivai, il me fit plusieurs propositions pour placer mon argent à la Banque, afin que je pusse en recevoir l’intérêt ; mais il découvrait toujours quelque difficulté ou il ne voyait point de sûreté, et je trouvai en lui une honnêteté si sincèrement désintéressée, que je commençai de croire que j’avais certainement trouvé l’honnête homme qu’il me fallait, et que jamais je ne pourrais tomber en meilleures mains ; de sorte que je lui dis, avec infiniment de franchise, que je n’avais point rencontré encore homme ou femme où je pusse me fier, mais que je voyais qu’il prenait un souci tant désintéressé de mon salut, que je lui confierais librement le gouvernement du peu que j’avais, s’il voulait accepter d’être l’intendant d’une pauvre veuve qui ne pouvait lui donner de salaire.

Il sourit ; puis, se levant avec très grand respect, me salua ; il me dit qu’il ne pouvait qu’être charmé que j’eusse si bonne opinion de lui ; qu’il ne me tromperait point et ferait tout ce qui était possible pour me servir, sans aucunement attendre de salaire ; mais qu’il ne pouvait en aucune façon accepter un mandat qui pourrait l’amener à se faire soupçonner d’agissements intéressés, et que si je venais à mourir, il pourrait avoir des discussions avec mes exécuteurs, dont il lui répugnerait fort de s’embarrasser.

Je lui dis que si c’étaient là toutes les objections, je les lèverais bientôt et le convaincrais qu’il n’y avait pas lieu de craindre la moindre difficulté ; car, d’abord, pour ce qui était de le soupçonner, si jamais une telle pensée pouvait se présenter, c’eût été maintenant le moment de le soupçonner et de ne pas remettre mon bien entre ses mains ; et le moment que je viendrais à le soupçonner, il n’aurait qu’à abandonner son office et à refuser de continuer ; puis, pour ce qui était des exécuteurs, je lui assurai que je n’avais point d’héritiers, ni de parents en Angleterre, et que je n’aurais d’autres héritiers ni exécuteurs que lui-même, à moins que je changeasse ma condition, auquel cas son mandat et ses peines cesseraient tout ensemble, ce dont, toutefois, je n’avais aucune intention ; mais je lui dis que si je mourais en l’état où j’étais, tout le bien serait à lui, et qu’il l’aurait bien mérité par la fidélité qu’il me montrerait, ainsi que j’en étais persuadée.

Il changea de visage sur ce discours, et me demanda comment je venais à éprouver tant de bon vouloir pour lui. Puis, l’air extrêmement charmé, me dit qu’il pourrait souhaiter en tout honneur qu’il ne fût point marié, pour l’amour de moi ; je souris, et lui dis que puisqu’il l’était, mon offre ne pouvait prétendre à aucun dessein sur lui, que le souhait d’une chose qui n’était point permise était criminel envers sa femme.

Il me répondit que j’avais tort ; " car, dit-il, ainsi que je l’ai dit avant, j’ai une femme, et je n’ai pas de femme et ce ne serait point un péché de souhaiter qu’elle fût pendue ".

— Je ne connais rien de votre condition là-dessus, monsieur, dis je ; mais ce ne saurait être un désir innocent que de souhaiter la mort de votre femme.

— Je vous dis, répète-t-il encore, que c’est ma femme et que ce n’est point ma femme ; vous ne savez pas ce que je suis ni ce qu’elle est.

— Voilà qui est vrai, dis je, monsieur ; je ne sais point ce que vous êtes, mais je vous prends pour un honnête homme ; et c’est la cause de toute la confiance que je mets en vous.

— Bon, bon, dit-il, et je le suis ; mais je suis encore autre chose, madame ; car, dit-il, pour parler tout net, je suis un cocu et elle est une p…

Il prononça ces paroles d’une espèce de ton plaisant mais avec un sourire si embarrassé que je vis bien qu’il était frappé très profondément ; et son air était lugubre tandis qu’il parlait.

— Voilà qui change le cas, en vérité, monsieur, dis je, pour la partie dont vous parliez ; mais un cocu, vous le savez, peut être un honnête homme, et ici le cas n’est point changé du tout ; d’ailleurs, il me paraît, dis je, puisque votre femme est si déshonnête, que vous avez bien trop d’honnêteté de la garder pour femme ; mais voilà une chose, dis je, où je n’ai point à me mêler.

— Oui, certes, dit-il, je songe bien à l’ôter de dessus mes mains ; car pour vous parler net, madame, ajouta-t-il, je ne suis point cocu et content ; je vous jure que j’en suis irrité au plus haut point ; mais je n’y puis rien faire ; celle qui veut être p… sera p…

Je changeai de discours, et commençai de parler de mon affaire, mais je trouvai qu’il ne voulait pas en rester là ; de sorte que je le laissai parler ; et il continua à me raconter tous les détails de son cas, trop longuement pour les rapporter ici ; en particulier, qu’ayant été hors d’Angleterre quelque temps avant de prendre la situation qu’il occupait maintenant, elle, cependant, avait eu deux enfants d’un officier de l’année, et que lorsqu’il était rentré en Angleterre, l’ayant reprise sur sa soumission et très bien entretenue, elle s’était enfuie de chez lui avec l’apprenti d’un marchand de toiles, après lui avoir volé tout ce qu’elle avait pu trouver, et qu’elle continuait à vivre hors de la maison : " de sorte que, madame, dit-il, elle n’est pas p… par nécessité, ce qui est le commun appât, mais par inclination, et pour l’amour du vice ".

Eh bien, je m’apitoyai sur lui, et lui souhaitai d’être débarrassé d’elle tout de bon, et voulus en revenir à mon affaire, mais il n’y eut point moyen ; enfin, il me regarda fixement :

— Voyez vous, madame, vous êtes venue me demander conseil, et je vous servirai avec autant de fidélité que si vous étiez ma propre sœur ; mais il faut que je renverse les rôles, puisque vous m’y obligez, et que vous montrez tant de bonté pour moi, et je crois qu’il faut que je vous demande conseil à mon tour ; dites moi ce qu’un pauvre homme trompé doit faire d’une p… Que puis je faire pour tirer justice d’elle ?

— Hélas ! monsieur, dis je, c’est un cas trop délicat pour que je puisse y donner conseil, mais il me paraît que puisqu’elle s’est enfuie de chez vous, vous vous en êtes bel et bien débarrassé ; que pouvez vous désirer de plus ?

— Sans doute elle est partie, dit-il, mais je n’en ai point fini avec elle pour cela.

— C’est vrai, dis je ; en effet, elle peut vous faire des dettes : mais la loi vous fournit des moyens pour vous garantir ; vous pouvez la faire trompeter, comme on dit.

— Non, non, dit-il, ce n’est pas le cas ; j’ai veillé à tout cela ; ce n’est pas de cette question là que je parle, mais je voudrais être débarrassé d’elle afin de me remarier.

— Eh bien, monsieur, dis je alors, il faut divorcer : si vous pouvez prouver ce que vous dites, vous y parviendrez certainement, et alors vous serez libre.

— C’est très ennuyeux et très coûteux, dit-il.

— Mais, dis je, si vous trouvez une personne qui vous plaise, pour parler comme vous, je suppose que votre femme ne vous disputera pas une liberté qu’elle prend elle-même

— Certes, dit-il, mais il serait difficile d’amener une honnête femme jusque là ; et pour ce qui est des autres, dit-il, j’en ai trop enduré avec elle, pour désirer avoir affaire à de nouvelles p…

Là-dessus, il me vint à la pensée : Je t’aurais pris au mot de tout mon cœur, si tu m’avais seulement posé la question ; mais je me dis cela à part ; pour lui, je lui répondis :

— Mais vous vous fermez la porte à tout consentement d’honnête femme ; car vous condamnez toutes celles qui pourraient se laisser tenter, et vous concluez qu’une femme qui vous accepterait ne saurait être honnête.

— Eh bien, dit-il, je voudrais bien que vous me persuadiez qu’une honnête femme m’accepterait, je vous jure que je me risquerais. Et puis il se tourna tout net vers moi :

— Voulez vous me prendre, vous, madame ?

— Voilà qui n’est point de jeu, dis je, après ce que vous venez de dire ; pourtant, de crainte que vous pensiez que je n’attends qu’une palinodie, je vous dirai en bons termes : Non, pas moi ; mon affaire avec vous n’est pas celle-là, et je ne m’attendais pas que vous eussiez tourné en comédie la grave consultation que je venais vous demander dans ma peine.

— Mais, madame, dit-il, ma situation est aussi pénible que la vôtre peut l’être ; et je suis en aussi grand besoin de conseil que vous-même, car je crois que si je ne trouve quelque consolation, je m’affolerai ; et je ne sais où me tourner, je vous l’assure.

— Eh bien, monsieur, dis je, il est plus aisé de donner conseil dans votre cas que dans le mien.

— Parlez alors, dit-il, je vous en supplie ; car voici que vous m’encouragez.

— Mais, dis je, puisque votre position est si nette, vous pouvez obtenir un divorce légal, et alors vous trouverez assez d’honnêtes femmes que vous pourrez honorablement solliciter ; le sexe n’est pas si rare que vous ne puissiez découvrir ce qu’il vous faut.

— Bon, alors, dit-il, je suis sérieux, et j’accepte votre conseil ; mais auparavant je veux vous poser une question très grave.

— Toute question que vous voudrez, dis je, excepté celle de tout à l’heure.

— Non, dit-il, je ne puis me contenter de cette réponse, car, en somme, c’est là ce que je veux vous demander.

— Vous pouvez demander ce qu’il vous plaira, dis je, mais je vous ai déjà répondu là-dessus ; d’ailleurs, monsieur, dis je, pouvez vous avoir de moi si mauvaise opinion que de penser que je répondrais à une telle question faite d’avance ? Est ce que femme du monde pourrait croire que vous parlez sérieusement, ou que vous avez d’autre dessein que de vous moquer d’elle ?

— Mais, mais, dit-il, je ne me moque point de vous ; je suis sérieux, pensez-y.

— Voyons, monsieur, dis je d’un ton un peu grave, je suis venue vous trouver au sujet de mes propres affaires ; je vous prie de me faire savoir le parti que vous me conseillez de prendre.

— J’y aurai réfléchi, dit-il, la prochaine fois que vous viendrez.

— Oui, mais, dis je, vous m’empêchez absolument de jamais revenir.

— Comment cela ? dit-il, l’air assez surpris.

— Parce que, dis je, vous ne sauriez vous attendre à ce que je revienne vous voir sur le propos dont vous parlez.

— Bon, dit-il, vous allez me promettre de revenir tout de même, et je n’en soufflerai plus mot jusqu’à ce que j’aie mon divorce ; mais je vous prie que vous vous prépariez à être en meilleure disposition quand ce sera fini, car vous serez ma femme, ou je ne demanderai point à divorcer ; voilà ce que je dois au moins à votre amitié inattendue, mais j’ai d’autres raisons encore.

Il n’eût rien pu dire au monde qui me donnât plus de plaisir ; pourtant, je savais que le moyen de m’assurer de lui était de reculer tant que la chose resterait aussi lointaine qu’elle semblait l’être, et qu’il serait grand temps d’accepter le moment qu’il serait libre d’agir ; de sorte que je lui dis fort respectueusement qu’il serait assez temps de penser à ces choses quand il serait en condition d’en parler ; cependant je lui dis que je m’en allais très loin de lui et qu’il trouverait assez d’objets pour lui plaire davantage. Nous brisâmes là pour l’instant, et il me fit promettre de revenir le jour suivant au sujet de ma propre affaire, ce à quoi je m’accordai, après m’être fait prier ; quoique s’il m’eût percée plus profondément, il eût bien vu qu’il n’y avait nul besoin de me prier si fort.

Je revins en effet le soir suivant, et j’amenai avec moi ma fille de chambre, afin de lui faire voir que j’avais une fille de chambre ; il voulait que je priasse cette fille d’attendre, mais je ne le voulus point, et lui recommandai à haute voix de revenir me chercher à neuf heures ; mais il s’y refusa, et me dit qu’il désirait me reconduire jusque chez moi, ce dont je ne fus pas très charmée, supposant qu’il n’avait d’autre intention que de savoir où je demeurais et de s’enquérir de mon caractère et de ma condition ; pourtant je m’y risquai ; car tout ce que les gens de là-bas savaient de moi n’était qu’à mon avantage et tous les renseignements qu’il eut sur moi furent que j’étais une femme de fortune et une personne bien modeste et bien sobre ; qu’ils fussent vrais ou non, vous pouvez voir combien il est nécessaire à toutes femmes qui sont à l’affût dans le monde de préserver la réputation de leur vertu, même quand par fortune elles ont sacrifié la vertu elle-même

Je trouvai, et n’en fus pas médiocrement charmée, qu’il avait préparé un souper pour moi ; je trouvai aussi qu’il vivait fort grandement, et qu’il avait une maison très bien garnie, ce qui me réjouit, en vérité, car je considérais tout comme étant à moi.

Nous eûmes maintenant une seconde conférence sur le même sujet que la dernière ; il me serra vraiment de très près ; il protesta de son affection pour moi, et en vérité je n’avais point lieu d’en douter ; il me déclara qu’elle avait commencé dès le premier moment que je lui avais parlé et longtemps avant que je lui eusse dit mon intention de lui confier mon bien. " Peu importe le moment où elle a commencé, pensai je, pourvu qu’elle dure, tout ira assez bien. " Il me dit alors combien l’offre que je lui avais faite de lui confier ma fortune l’avait engagé. " Et c’était bien l’intention que j’avais, pensai je ; mais c’est que je croyais à ce moment que tu étais célibataire. " Après que nous eûmes soupé, je remarquai qu’il me pressait très fort de boire deux ou trois verres de vin, ce que toutefois je refusais, mais je bus un verre ou deux ; puis il me dit qu’il avait une proposition à me faire, mais qu’il fallait lui promettre de ne point m’en offenser, si je ne voulais m’y accorder ; je lui dis que j’espérais qu’il ne me ferait pas de proposition peu honorable, surtout dans sa propre maison, et que si elle était telle, je le priais de ne pas la formuler, afin que je ne fusse point obligée d’entretenir à son égard des sentiments qui ne conviendraient pas au respect que j’éprouvais pour sa personne et à la confiance que je lui avais témoignée en venant chez lui, et je le suppliai de me permettre de partir ; et en effet, je commençai de mettre mes gants et je feignis de vouloir m’en aller, ce que toutefois je n’entendais pas plus qu’il n’entendait me le permettre.

Eh bien, il m’importuna de ne point parler de départ ; il m’assura qu’il était bien loin de me proposer une chose qui fût peu honorable, et que si c’était là ma pensée, il n’en dirait point davantage.

Pour cette partie, je ne la goûtai en aucune façon ; je lui dis que j’étais prête à écouter, quoi qu’il voulût dire, persuadée qu’il ne dirait rien qui fût indigne ou qu’il ne convînt pas que j’entendisse. Sur quoi il me dit que sa proposition était la suivante : il me priait de l’épouser, bien qu’il n’eût pas obtenu encore le divorce d’avec sa femme ; et pour me satisfaire sur l’honnêteté de ses intentions, il me promettait de ne pas me demander de vivre avec lui ou de me mettre au lit avec lui, jusqu’à ce que le divorce fût prononcé… Mon cœur répondit " oui " à cette offre dès les premiers mots, mais il était nécessaire de jouer un peu l’hypocrite avec lui, de sorte que je parus décliner la motion avec quelque animation, sous le prétexte qu’il n’avait point de bonne foi. Je lui dis qu’une telle proposition ne pouvait avoir de sens, et qu’elle nous emmêlerait tous deux en des difficultés inextricables, puisque si, en fin de compte, il n’obtenait pas le divorce, pourtant nous ne pourrions dissoudre le mariage, non plus qu’y persister ; de sorte que s’il était désappointé dans ce divorce, je lui laissais à considérer la condition où nous serions tous deux.

En somme, je poussai mes arguments au point que je le convainquis que c’était une proposition où il n’y avait point de sens ; alors il passa à une autre, qui était que je lui signerais et scellerais un contrat, m’engageant à l’épouser sitôt qu’il aurait obtenu le divorce, le contrat étant nul s’il n’y pouvait parvenir.

Je lui dis qu’il y avait plus de raison en celle-ci qu’en l’autre ; mais que ceci étant le premier moment où je pouvais imaginer qu’il eût assez de faiblesse pour parler sérieusement, je n’avais point coutume de répondre " oui "à la première demande, et que j’y réfléchirais. Je jouais avec cet amant comme un pêcheur avec une truite ; je voyais qu’il était grippé à l’hameçon, de sorte que je le plaisantai sur sa nouvelle proposition, et que je différai ma réponse ; je lui dis qu’il était bien peu informé sur moi, et le priai de s’enquérir ; je lui permis aussi de me reconduire à mon logement, mais je ne voulus point lui offrir d’entrer, car je lui dis que ce serait peu décent.

En somme, je me risquai à éviter de signer un contrat, et la raison que j’en avais est que la dame qui m’avait invitée à aller avec elle dans le Lancashire y mettait tant d’insistance, et me promettait de si grandes fortunes, et que j’y trouverais de si belles choses, que j’eus la tentation d’aller essayer la fortune ; peut-être, me disais je, que j’amenderai infiniment ma condition ; et alors je ne me serais point fait scrupule de laisser là mon honnête bourgeois, dont je n’étais pas si amoureuse que je ne pusse le quitter pour un plus riche.

En un mot, j’évitai le contrat ; mais je lui dis que j’allais dans le Nord, et qu’il saurait où m’écrire pour les affaires que je lui avais confiées ; que je lui donnerais un gage suffisant du respect que j’entretenais pour lui, puisque je laisserais dans ses mains presque tout ce que je possédais au monde, et que je voulais bien lui promettre que sitôt qu’il aurait terminé les formalités de son divorce, s’il voulait m’en rendre compte, je viendrais à Londres, et qu’alors nous parlerions sérieusement de l’affaire.

C’est avec un vil dessein que je partis, je dois l’avouer, quoique je fusse invitée avec un dessein bien pire, ainsi que la suite le découvrira ; enfin je partis avec mon amie, comme je la nommais, pour le Lancashire. Pendant toute la route elle ne cessa de me caresser avec une apparence extrême d’affection sincère et sans déguisement ; me régala de tout, sauf pour le prix du coche ; et son frère, vint à notre rencontre à Warington avec un carrosse de gentilhomme ; d’où nous fûmes menées à Liverpool avec autant de cérémonies que j’en pouvais désirer.

Nous fûmes aussi entretenues fort bellement dans la maison d’un marchand de Liverpool pendant trois ou quatre jours ; j’éviterai de donner son nom à cause de ce qui suivit ; puis elle me dit qu’elle voulait me conduire à la maison d’un de ses oncles où nous serions royalement entretenues ; et son oncle, comme elle l’appelait, nous fit chercher dans un carrosse à quatre chevaux, qui nous emmena à près de quarante lieues je ne sais où.

Nous arrivâmes cependant à la maison de campagne d’un gentilhomme, où se trouvaient une nombreuse famille, un vaste parc, une compagnie vraiment extraordinaire et où on l’appelait " cousine " ; je lui dis que si elle avait résolu de m’amener en de telles compagnies, elle eût dû me laisser emporter de plus belles robes ; mais les dames relevèrent mes paroles, et me dirent avec beaucoup de grâce que dans leur pays on n’estimait pas tant les personnes à leurs habits qu’à Londres ; que leur cousine les avait pleinement informées de ma qualité, et que je n’avais point besoin de vêtements pour me faire valoir ; en somme elles ne m’entretinrent pas pour ce que j’étais, mais pour ce qu’elles pensaient que je fusse, c’est à dire une dame veuve de grande fortune.

La première découverte que je fis là fut que la famille se composait toute de catholiques romains, y compris la cousine ; néanmoins personne au monde n’eût pu tenir meilleure conduite à mon égard, et on me témoigna la même civilité que si j’eusse été de leur opinion. La vérité est que je n’avais pas tant de principes d’aucune sorte que je fusse bien délicate en matière de religion ; et tantôt j’appris à parler favorablement de l’Église de Rome ; je leur dis en particulier que je ne voyais guère qu’un préjugé d’éducation dans tous les différends qu’il y avait parmi les chrétiens sur le sujet de la religion, et que s’il se fût trouvé que mon père eût été catholique romain, je ne doutais point que j’eusse été aussi charmée de leur religion que de la mienne.

Ceci les obligea au plus haut point, et ainsi que j’étais assiégée jour et nuit par la belle société, et par de ravissants discours, ainsi eus je deux ou trois vieilles dames qui m’entreprirent aussi sur la religion. Je fus si complaisante que je ne me fis point scrupule d’assister à leur messe, et de me conformer à tous leurs gestes suivant qu’elles m’en montraient le modèle ; mais je ne voulus point céder sans profit ; de sorte que je ne fis que les encourager en général à espérer que je me convertirais si on m’instruisait dans la doctrine catholique, comme elles disaient ; si bien que la chose en resta là.

Je demeurai ici environ six semaines ; et puis ma conductrice me ramena dans un village de campagne à six lieues environ de Liverpool, où son frère, comme elle le nommait, vint me rendre visite dans son propre carrosse, avec deux valets de pied en bonne livrée ; et tout aussitôt il se mit à me faire l’amour. Ainsi qu’il se trouva, on eût pu penser que je ne saurais être pipée, et en vérité c’est ce que je croyais, sachant que j’avais une carte sûre à Londres, que j’avais résolu de ne pas lâcher à moins de trouver beaucoup mieux. Pourtant, selon toute apparence, ce frère était un parti qui valait bien qu’on l’écoutât, et le moins qu’on évaluât son bien était un revenu annuel de 1 000 livres ; mais la sœur disait que les terres en valaient 1 500, et qu’elles se trouvaient pour la plus grande partie en Irlande.

Moi qui étais une grande fortune, et qui passais pour telle, j’étais bien trop élevée pour qu’on osât me demander quel était mon état ; et ma fausse amie, s’étant fiée à de sots racontars, l’avait grossie de 500 à 5 000 livres, et dans le moment que nous arrivâmes dans son pays, elle en avait fait 15 000 livres. L’Irlandais, car tel je l’entendis être, courut sur l’appât comme un forcené ; en somme, il me fit la cour, m’envoya des cadeaux, s’endetta comme un fou dans les dépenses qu’il fit pour me courtiser ; il avait, pour lui rendre justice, l’apparence d’un gentilhomme d’une élégance extrême ; il était grand, bien fait, et d’une adresse extraordinaire ; parlait aussi naturellement de son parc et de ses écuries, de ses chevaux, ses gardes chasses, ses bois, ses fermiers et ses domestiques, que s’il eût été dans un manoir et que je les eusse vus tous autour de moi.

Il ne fit jamais tant que me demander rien au sujet de ma fortune ou de mon état ; mais m’assura que, lorsque nous irions à Dublin, il me doterait d’une bonne terre qui rapportait 600 livres par an, et qu’il s’y engagerait en me la constituant par acte ou par contrat, afin d’en assurer l’exécution.

C’était là, en vérité, un langage auquel je n’avais point été habituée, et je me trouvais hors de toutes mes mesures ; j’avais à mon sein un démon femelle qui me répétait à toute heure combien son frère vivait largement ; tantôt elle venait prendre mes ordres pour savoir comment je désirais faire peindre mon carrosse, comment je voulais le faire garnir ; tantôt pour me demander la couleur de la livrée de mon page ; en somme mes yeux étaient éblouis ; j’avais maintenant perdu le pouvoir de répondre " non ", et, pour couper court à l’histoire, je consentis au mariage ; mais, pour être plus privés, nous nous fîmes mener plus à l’intérieur du pays, et nous fûmes mariés par un prêtre qui, j’en étais assurée, nous marierait aussi effectivement qu’un pasteur de l’Église anglicane.

Je ne puis dire que je n’eus point à cette occasion quelques réflexions sur l’abandon déshonnête que je faisais de mon fidèle bourgeois, qui m’aimait sincèrement, et qui, s’efforçant de se dépêtrer d’une scandaleuse coquine dont il avait reçu un traitement barbare, se promettait infiniment de bonheur dans son nouveau choix : lequel choix venait de se livrer à un autre d’une façon presque aussi scandaleuse que la femme qu’il voulait quitter.

Mais l’éclat scintillant du grand état et des belles choses que celui que j’avais trompé et qui était maintenant mon trompeur ne cessait de représenter à mon imagination, m’entraîna bien loin et ne me laissa point le temps de penser à Londres, ou à chose qui y fût, bien moins à l’obligation que j’avais envers une personne d’infiniment plus de mérite réel que ce qui était devant moi à l’heure présente.

Mais la chose était faite ; j’étais maintenant dans les bras de mon nouvel époux, qui paraissait toujours le même qu’auparavant ; grand jusqu’à la magnificence ; et rien moins que mille livres par an ne pouvaient suffire à l’ordinaire équipage où il paraissait.

Après que nous eûmes été mariés environ un mois, il commença à parler de notre départ pour Westchester, afin de nous embarquer pour l’Irlande. Cependant il ne me pressa point, car nous demeurâmes encore près de trois semaines ; et puis il envoya chercher à Chester un carrosse qui devait venir nous rencontrer au Rochernoir comme on le nomme, vis-à-vis de Liverpool. Là nous allâmes en un beau bateau qu’on appelle pinasse, à six rames ; ses domestiques, chevaux et bagages furent transportés par un bac. Il me fit ses excuses pour n’avoir point de connaissances à Chester, mais me dit qu’il partirait en avant afin de me retenir quelque bel appartement dans une maison privée ; je lui demandai combien de temps nous séjournerions à Chester. Il me répondit " Point du tout ; pas plus qu’une nuit ou deux ", mais qu’il louerait immédiatement un carrosse pour aller à Holyhead ; alors je lui dis qu’il ne devait nullement se donner la peine de chercher un logement privé pour une ou deux nuits ; car, Chester étant une grande ville, je n’avais point de doute qu’il n’y eût là de fort bonnes hôtelleries, dont nous pourrions assez nous accommoder ; de sorte que nous logeâmes dans une hôtellerie qui n’est pas loin de la cathédrale ; j’ai oublié quelle en était l’enseigne.

Ici mon époux, parlant de mon passage en Irlande, me demanda si je n’avais point d’affaires à régler à Londres avant de partir ; je lui dis que non, ou du moins, point qui eussent grande importance, et que je ne pusse traiter tout aussi bien par lettre de Dublin.

— Madame, dit-il fort respectueusement, je suppose que la plus grande partie de votre bien, que ma sœur me dit être déposé principalement en argent liquide à la Banque d’Angleterre, est assez en sûreté ; mais au cas où il faudrait opérer quelque transfert, ou changement de titre, il pourrait être nécessaire de nous rendre à Londres et de régler tout cela avant de passer l’eau.

Je parus là-dessus faire étrange mine, et lui dis que je ne savais point ce qu’il voulait dire ; que je n’avais point d’effets à la Banque d’Angleterre qui fussent à ma connaissance, et que j’espérais qu’il ne pouvait dire que je lui eusse prétendu en avoir. Non, dit-il, je ne lui en avais nullement parlé ; mais sa sœur lui avait dit que la plus grande partie de ma fortune était déposée là.

— Et si j’y ai fait allusion, ma chérie, dit-il, c’était seulement afin que, s’il y avait quelque occasion de régler vos affaires ou de les mettre en ordre, nous ne fussions pas obligés au hasard et à la peine d’un voyage de retour ; - car, ajoutait-il, il ne se souciait guère de me voir trop me risquer en mer.

Je fus surprise de ce langage et commençai de me demander quel pouvait en être le sens, quand soudain il me vint à la pensée que mon amie, qui l’appelait son frère, m’avait représentée à lui sous de fausses couleurs ; et je me dis que j’irais au fond de cette affaire avant de quitter l’Angleterre et avant de me remettre en des mains inconnues, dans un pays étranger.

Là-dessus, j’appelai sa sœur dans ma chambre le matin suivant, et, lui faisant connaître le discours que j’avais eu avec son frère, je la suppliai de me répéter ce qu’elle lui avait dit, et sur quel fondement elle avait fait ce mariage. Elle m’avoua lui avoir assuré que j’étais une grande fortune, et s’excusa sur ce qu’on le lui avait dit à Londres.

— On vous l’a dit, repris je avec chaleur ; est ce que moi, je vous l’ai jamais dit ?

— Non, dit elle ; il était vrai que je ne le lui avais jamais dit, mais j’avais dit à plusieurs reprises que ce que j’avais était à ma pleine disposition.

— Oui, en effet, répliquai je très vivement, mais jamais je ne vous ai dit que je possédais ce qu’on appelle une fortune ; non, que j’avais 100 £, ou la valeur de 100 £, et que c’était tout ce j’avais au monde ; et comment cela s’accorderait-il avec cette prétention que je suis une fortune, dis je, que je sois venue avec vous dans le nord de l’Angleterre dans la seule intention de vivre à bon marché ?

Sur ces paroles que je criai avec chaleur et à haute voix, mon mari entra dans la chambre, et je le priai d’entrer et de s’asseoir, parée que j’avais à dire devant eux deux une chose d’importance, qu’il était absolument nécessaire qu’il entendît.

Il eut l’air un peu troublé de l’assurance avec laquelle je semblais parler, et vint s’asseoir près de moi, ayant d’abord fermé la porte ; sur quoi je commençai, car j’étais extrêmement échauffée, et, me tournant vers lui :

— J’ai bien peur, dis je, mon ami (car je m’adressai à lui avec douceur), qu’on ait affreusement abusé de vous et qu’on vous ait fait un tort qui ne pourra point se réparer, en vous amenant à m’épouser ; mais comme je n’y ai aucune part, je demande à être quitte de tout blâme, et qu’il soit rejeté là où il est juste qu’il tombe, nulle part ailleurs, car pour moi, je m’en lave entièrement les mains.

— Quel tort puis je avoir éprouvé, ma chérie, dit-il, en vous épousant ? J’espère que de toutes manières j’en ai tiré honneur et avantage.

— Je vous l’expliquerai tout à l’heure, lui dis je, et je crains que vous n’ayez trop de raison de vous juger fort maltraité ; mais je vous convaincrai, mon ami, dis je encore, que je n’y ai point eu de part.

Il prit alors un air d’effarement et de stupeur, et commença, je crois, de soupçonner ce qui allait suivre ; pourtant, il me regarda, en disant seulement : " Continuez " ; il demeura assis, silencieux, comme pour écouter ce que j’avais encore à dire ; de sorte que je continuai :

— Je vous ai demandé hier soir, dis je, en m’adressant à lui, si jamais je vous ai fait parade de mon bien, ou si je vous ai dit jamais que j’eusse quelque fortune déposée à la Banque d’Angleterre ou ailleurs, et vous avez reconnu que non, ce qui est très vrai ; et je vous prie que vous me disiez ici, devant votre sœur, si jamais je vous ai donné quelque raison de penser de telles choses, ou si jamais nous avons eu aucun discours sur ce sujet. - Et il reconnut encore que non ; mais dit que je lui avais toujours semblé femme de fortune, qu’il était persuadé que je le fusse, et qu’il espérait n’avoir point été trompé.

— Je ne vous demande pas si vous avez été trompé, dis je ; mais je le crains bien, et de l’avoir été moi-même ; mais je veux me justifier d’avoir été mêlée dans cette tromperie. Je viens maintenant de demander à votre sœur si jamais je lui ai parlé de fortune ou de bien que j’eusse, ou si je lui ai donné les détails là-dessus ; et elle avoue que non. Et je vous prie, madame, dis je, d’avoir assez de justice pour m’accuser si vous le pouvez : vous ai je jamais prétendu que j’eusse du bien ? Pourquoi, si j’en avais eu, serais je venue jamais avec vous dans ce pays afin d’épargner le peu que je possédais et de vivre à bon marché ? - Elle ne put nier, mais dit qu’on lui avait assuré à Londres que j’avais une très grande fortune, qui était déposée à la Banque d’Angleterre.

— Et maintenant, cher monsieur, dis je en me retournant vers mon nouvel époux, ayez la justice de me dire qui nous a tant dupés, vous et moi, que de vous faire croire que j’étais une fortune et de vous pousser à me solliciter de mariage.

Il ne put dire une parole, mais montra sa sœur du doigt, et après un silence éclata dans la plus furieuse colère où j’aie vu homme du monde ; il l’injuria et la traita de tous les noms et des plus grossiers qu’il put trouver ; lui cria qu’elle l’avait ruiné, déclarant qu’elle lui avait dit que j’avais 15 000 £, et qu’elle devait en recevoir 500 de sa main pour lui avoir procuré cette alliance ; puis il ajouta, s’adressant à moi, qu’elle n’était point du tout sa sœur, mais qu’elle avait été sa p…, depuis tantôt deux ans ; qu’elle avait déjà reçu de lui 100 £ d’acompte sur cette affaire, et qu’il était entièrement perdu si les choses étaient comme je le disais ; et dans sa divagation, il jura qu’il allait sur-le-champ lui tirer le sang du cœur, ce qui la terrifia, et moi aussi. Elle cria qu’on lui avait dit tout cela dans la maison où je logeais ; mais ceci l’irrita encore plus qu’avant, qu’elle eût osé le faire aller si loin, n’ayant point d’autre autorité qu’un ouï-dire ; et puis, se retournant vers moi, dit très honnêtement qu’il craignait que nous fussions perdus tout deux ; " car, à dire vrai, ma chérie, je n’ai point de bien, dit-il ; et le peu que j’avais, ce démon me l’a fait dissiper pour me maintenir en cet équipage ". Elle saisit l’occasion qu’il me parlait sérieusement pour s’échapper de la chambre, et je ne la revis plus jamais.

J’étais confondue maintenant autant que lui, et ne savais que dire ; je pensais de bien des manières avoir entendu le pire ; mais lorsqu’il dit qu’il était perdu et qu’il n’avait non plus de bien, je fus jetée dans l’égarement pur.

— Quoi ! lui dis je, mais c’est une fourberie infernale ! Car nous sommes mariés ici sur le pied d’une double fraude : vous paraissez perdu de désappointement, et si j’avais eu une fortune, j’aurais été dupe, moi aussi, puisque vous dites que vous n’avez rien.

— Vous auriez été dupe, oui vraiment, ma chérie, dit-il, mais vous n’auriez point été perdue ; car 15 000 £ nous auraient entretenus tous deux fort bravement dans ce pays ; et j’avais résolu de vous en consacrer jusqu’au dernier denier ; je ne vous aurais pas fait tort d’un shilling, et j’aurais payé le reste de mon affection et de la tendresse que je vous aurais montrée pendant tout le temps de ma vie.

C’était fort honnête, en vérité ; et je crois réellement qu’il parlait ainsi qu’il l’entendait, et que c’était un homme aussi propre à me rendre heureuse par son humeur et sa conduite qu’homme du monde ; mais à cause qu’il n’avait pas de bien, et qu’il s’était endetté sur ce ridicule dessein dans le pays où nous étions, l’avenir paraissait morne et affreux, et je ne savais que dire ni que penser.

Je lui dis qu’il était bien malheureux que tant d’amour et tant de bonnes intentions que je trouvais en lui fussent ainsi précipités dans la misère ; que je ne voyais rien devant nous que la ruine ; quant à moi, que c’était mon infortune que le peu que j’avais ne pût suffire à nous faire passer la semaine ; sur quoi je tirai de ma poche un billet de banque de 20 £ et onze guinées que je lui dis avoir épargnées sur mon petit revenu : et que par le récit que m’avait fait cette créature de la manière dont on vivait dans le pays où nous étions, je m’attendais que cet argent m’eût entretenue trois ou quatre ans ; que s’il m’était ôté, je serais dénuée de tout, et qu’il savait bien qu’elle devait être la condition d’une femme qui n’avait point d’argent dans sa poche ; pourtant, je lui dis que s’il voulait le prendre, il était là.

Il me dit avec beaucoup de chagrin, et je crus que je voyais des larmes dans ses yeux, qu’il ne voulait point y toucher, qu’il avait horreur de la pensée de me dépouiller et de me réduire à la misère ; qu’il lui restait cinquante guinées, qui étaient tout ce qu’il avait au monde, et il les tira de sa poche et les jeta sur la table, en me priant de les prendre, quand il dût mourir de faim par le manque qu’il en aurait.

Je répondis, en lui témoignant un intérêt pareil, que je ne pouvais supporter de l’entendre parler ainsi ; qu’au contraire, s’il pouvait proposer quelque manière de vivre qui fût possible, que je ferais de mon mieux, et que je vivrais aussi strictement qu’il pourrait le désirer.

Il me supplia de ne plus parler en cette façon, à cause qu’il en serait affolé ; il dit qu’il avait été élevé en gentilhomme, quoiqu’il fût réduit à une fortune si basse, et qu’il ne restait plus qu’un moyen auquel il pût penser, et qui même ne se saurait employer, à moins que je ne consentisse à lui répondre sur une question à laquelle toutefois il dit qu’il ne voulait point m’obliger ; je lui dis que j’y répondrais honnêtement, mais que je ne pouvais dire si ce serait à sa satisfaction ou autrement.

— Eh bien, alors, ma chérie, répondez moi franchement, dit-il : est ce que le peu que vous avez pourra nous maintenir tous deux en bravoure, ou nous permettre de vivre en sécurité, ou non ?

Ce fut mon bonheur de ne point m’être découverte, ni ma condition, aucunement ; non, pas même mon nom ; et voyant qu’il n’y avait rien à attendre de lui, quelque bonne humeur et quelque honnêteté qu’il parût avoir, sinon qu’il vivrait sur ce que je savais devoir bientôt être dissipé, je résolus de cacher tout, sauf le billet de banque et les onze guinées, et j’eusse été bien heureuse de les avoir perdus, au prix qu’il m’eût remise où j’étais avant que de me prendre. J’avais vraiment sur moi un autre billet de 30 £ qui était tout ce que j’avais apporté avec moi, autant pour en vivre dans le pays, que ne sachant point l’occasion qui pourrait s’offrir : parce que cette créature, l’entremetteuse, qui nous avait ainsi trahis tous deux, m’avait fait accroire d’étranges choses sur les mariages avantageux que je pourrais rencontrer, et il ne me plaisait point d’être sans argent, quoi qu’il pût advenir. Ce billet, je le cachai ; ce qui me fit plus généreuse, du reste, en considération de son état, car vraiment j’avais pitié de lui de tout mon cœur.

Mais pour revenir à cette question, je lui dis que jamais je ne l’avais dupé de mon gré et que jamais je ne le ferais. J’étais bien fâchée de lui dire que le peu que je possédais ne nous entretiendrait pas tous deux ; que je n’en aurais point eu assez pour subsister seule dans le pays du Sud, et que c’était la raison qui m’avait fait me remettre aux mains de cette femme qui l’appelait frère, à cause qu’elle m’avait assuré que je pourrais vivre très bravement dans une ville du nom de Manchester, où je n’avais point encore été, pour environ 6 £ par an, et tout mon revenu ne dépassant pas 15 £ par an, je pensais que je pourrais en vivre facilement en attendant de meilleurs jours.

Il secoua la tête et demeura silencieux, et nous passâmes une soirée bien mélancolique ; pourtant, nous soupâmes tous doux et nous demeurâmes ensemble cette nuit là, et quand nous fûmes près d’avoir fini de souper, il prit un air un peu meilleur et plus joyeux, et fit apporter une bouteille de vin :

— Allons, ma chérie, dit-il, quoique le cas soit mauvais, il ne sert de rien de se laisser abattre. Allons, n’ayez point d’inquiétude ; je tâcherai à trouver quelque moyen de vivre ; si seulement vous pouvez vous entretenir seule, cela vaut mieux que rien ; moi, je tenterai de nouveau la fortune ; il faut qu’un homme pense en homme ; se laisser décourager, c’est céder à l’infortune. Là-dessus, il emplit un verre et but à ma santé, tandis qu’il me tenait la main tout le temps que le vin coulait dans sa gorge, puis m’assura que son principal souci était à mon sujet.

Il était réellement d’esprit brave et galant, et j’en étais d’autant plus peinée. Il y a quelque soulagement même à être défaite par un homme d’honneur plutôt que par un coquin ; mais ici le plus grand désappointement était sur sa part, car il avait vraiment dépensé abondance d’argent, et il faut remarquer sur quelles pauvres raisons elle s’était avancée ; d’abord, il convient d’observer la bassesse de la créature, qui, pour gagner 100 £ elle-même, eut l’indignité de lui en laisser dépenser trois ou quatre fois plus, bien que ce fût peut-être tout ce qu’il avait au monde, et davantage ; alors qu’elle n’avait pas plus de fondement qu’un petit habit autour d’une table à thé nous assurer que j’eusse quelque état, ou que je fusse une fortune, ou chose qui fût.

Il est vrai que le dessein de duper une femme de fortune, si j’eusse été telle, montrait assez de vilenie ; et de mettre l’apparence de grandeurs sur une pauvre condition n’était que de la fourberie, et bien méchante ; mais le cas différait un peu, et en sa faveur à lui : car il n’était pas de ces gueux qui font métier de duper des femmes, ainsi que l’ont fait certains, et de happer six ou sept fortunes l’une après l’autre, pour les rafler et décamper ensuite ; mais c’était déjà un gentilhomme, infortuné, et tombé bas, mais qui avait vécu en bonne façon ; et quand même j’eusse eu de la fortune, j’eusse été tout enragée contre la friponne, pour m’avoir trahie ; toutefois, vraiment, pour ce qui est de l’homme, une fortune n’aurait point été mal placée sur lui, car c’était une personne charmante, en vérité, de principes généreux, de bon sens, et qui avait abondance de bonne humeur.

Nous eûmes quantité de conversations intimes cette nuit là, car aucun de nous ne dormit beaucoup ; il était aussi repentant d’avoir été la cause de toutes ces duperies, que si c’eût été de la félonie, et qu’il marchât au supplice ; il m’offrit encore jusqu’au dernier shilling qu’il avait sur lui, et dit qu’il voulait partir à l’armée pour tâcher à en gagner.

Je lui demandai pourquoi il avait eu la cruauté de vouloir m’emmener en Irlande, quand il pouvait supposer que je n’eusse point pu y subsister. Il me prit dans ses bras :

— Mon cœur, dit-il, je n’ai jamais eu dessein d’aller en Irlande, bien moins de vous y emmener ; mais je suis venu ici pour échapper à l’observation des gens qui avaient entendu ce que je prétendais faire, et afin que personne ne pût me demander de l’argent avant que je fusse garni pour leur en donner.

— Mais où donc alors, dis je, devions nous aller ensuite ?

— Eh bien, mon cœur, dit-il, je vais donc vous avouer tout le plan, ainsi que je l’avais disposé ; j’avais intention ici de vous interroger quelque peu sur votre état, comme vous voyez que j’ai fait ; et quand vous m’auriez rendu compte des détails, ainsi que je m’attendais que vous feriez, j’aurais imaginé une excuse pour remettre notre voyage en Irlande à un autre temps, et nous serions partis pour Londres. Puis, mon cœur, dit-il, j’étais décidé à vous avouer toute la condition de mes propres affaires, et à vous faire savoir qu’en effet j’avais usé de ces finesses pour obtenir votre acquiescement à m’épouser, mais qu’il ne me restait plus qu’à vous demander pardon et à vous dire avec quelle ardeur je m’efforcerais à vous faire oublier ce qui était passé par la félicité des jours à venir.

— Vraiment, lui dis je, et je trouve que vous m’auriez vite conquise ; et c’est ma douleur maintenant que de n’être point en état de vous montrer avec quelle aisance je me serais laissé réconcilier à vous, et comme je vous aurais passé tous ces tours en récompense de tant de bonne humeur ; mais, mon ami, dis je, que faire maintenant ? Nous sommes perdus tous deux, et en quoi sommes nous mieux pour nous être accordés, puisque nous n’avons pas de quoi vivre ?

Nous proposâmes un grand nombre de choses ; mais rien ne pouvait s’offrir où il n’y avait rien pour débuter. Il me supplia enfin de n’en plus parler, car, disait-il, je lui briserais le cœur ; de sorte que nous parlâmes un peu sur d’autres sujets, jusqu’enfin il prit congé de moi en mari, et puis s’endormit.

Il se leva avant moi le matin, et vraiment, moi qui étais restée éveillée presque toute la nuit, j’avais très grand sommeil et je demeurai couchée jusqu’à près d’onze heures. Pendant ce temps, il prit ses chevaux, et trois domestiques, avec tout son linge et ses hardes, et le voilà parti, ne me laissant qu’une lettre courte, mais émouvante, sur la table, et que voici :

" Ma chérie,

" Je suis un chien ; je vous ai dupée ; mais j’y ai été entraîné par une vile créature, contrairement à mes principes et à l’ordinaire coutume de ma vie. Pardonnez moi, ma chérie ! Je vous demande pardon avec la plus extrême sincérité ; je suis le plus misérable des hommes, de vous avoir déçue ; j’ai été si heureux que de vous posséder, et maintenant je suis si pitoyablement malheureux que d’être forcé de fuir loin de vous. Pardonnez moi, ma chérie ! Encore une fois, je le dis, Pardonnez moi ! Je ne puis supporter de vous voir ruinée par moi, et moi-même incapable de vous soutenir. Notre mariage n’est rien ; je n’aurai jamais la force de vous revoir ; je vous déclare ici que vous êtes libre ; si vous pouvez vous marier à votre avantage, ne refusez pas en songeant à moi ; je vous jure ici sur ma foi et sur la parole d’un homme d’honneur de ne jamais troubler votre repos si je l’apprends, ce qui toutefois n’est pas probable ; d’autre part, si vous ne vous mariez pas, et si je rencontre une bonne fortune, tout cela sera pour vous, où que vous soyez.

" J’ai mis une partie de la provision d’argent qui me restait dans votre poche ; prenez des places pour vous et pour votre servante dans le coche, et allez à Londres ; j’espère qu’il suffira aux frais, sans que vous entamiez le vôtre. Encore une fois, je vous demande pardon de tout cœur, et je le ferai aussi souvent que je penserai à vous.

" Adieu, ma chérie, pour toujours.

" Je suis à vous en toute affection.

" J. E. "

Rien de ce qui me survint jamais dans ma vie ne tomba si bas dans mon cœur que cet adieu ; je lui reprochai mille fois dans mes pensées de m’avoir abandonnée ; car je serais allée avec lui au bout du monde, m’eût-il fallu mendier mon pain. Je tâtai dans ma poche ; et là je trouvai dix guinées, sa montre en or et deux petits anneaux, une petite bague de diamant qui ne valait guère que 6 £ et un simple anneau d’or.

Je tombai assise et je regardai fixement ces objets pendant deux heures sans discontinuer, jusqu’à ce que ma fille de chambre vint m’interrompre pour me dire que le dîner était prêt : je ne mangeai que peu, et après dîner il me prit un violent accès de larmes ; et toujours je l’appelais par son nom, qui était James :

— Ô Jemmy ! criais je, reviens ! reviens ! je te donnerai tout ce que j’ai ; je mendierai, je mourrai de faim avec toi. Et ainsi je courais, folle, par la chambre, çà et là ; et puis je m’asseyais entre temps ; et puis je marchais de nouveau en long et en large, et puis je sanglotais encore ; et ainsi je passai l’après-midi jusqu’environ sept heures, que tomba le crépuscule du soir (c’était au mois d’août), quand, à ma surprise indicible, le voici revenir à l’hôtellerie et monter tout droit à ma chambre.

Je fus dans la plus grande confusion qu’on puisse s’imaginer, et lui pareillement ; je ne pouvais deviner quelle était l’occasion de son retour, et je commençai à me demander si j’en devais être heureuse ou fâchée ; mais mon affection inclina tout le reste, et il me fut impossible de dissimuler ma joie, qui était trop grande pour des sourires, car elle se répandit en larmes. À peine fut-il entré dans la chambre, qu’il courut à moi et me prit dans ses bras, me tenant serrée, et m’étouffant presque l’haleine sous ses baisers, mais ne dit pas une parole. Enfin je commençai :

— Mon amour, dis je, comment as tu pu t’en aller loin de moi ?

À quoi il ne fit pas de réponse, car il lui était impossible de parler.

Quand nos extases furent un peu passées, il me dit qu’il était allé à plus de quinze lieues, mais qu’il n’avait pas été en son pouvoir d’aller plus loin sans revenir pour me voir une fois encore, et une fois encore me dire adieu.

Je lui dis comment j’avais passé mon temps et comment je lui avais crié à voix haute de revenir. Il me dit qu’il m’avait entendue fort nettement dans la forêt de Delamere, à un endroit éloigné d’environ douze lieues. Je souris.

— Non, dit-il, ne crois pas que je plaisante, car si jamais j’ai entendu ta voix dans ma vie, je t’ai entendue m’appeler à voix haute, et parfois je me figurais que je te voyais courir après moi.

— Mais, dis je, que disais je ? Car je ne lui avais pas nommé les paroles.

— Tu criais à haute voix, et tu disais : " Ô Jemmy ! ô Jemmy ! reviens, reviens. "

Je me mis à rire.

— Mon cœur, dit-il, ne ris pas ; car sois en sûre, j’ai entendu ta voix aussi clairement que tu entends la mienne dans ce moment ; et, si tu le veux, j’irai devant un magistrat prêter serment là-dessus

Je commençai alors d’être surprise et étonnée ; je fus effrayée même et lui dis ce que j’avais vraiment fait et comment je l’avais appelé. Après que nous nous fûmes amusés un moment là-dessus, je lui dis :

— Eh bien, tu ne t’en iras plus loin de moi, maintenant ; j’irais plutôt avec toi au bout du monde.

Il me dit que ce serait une chose bien difficile pour lui que de me quitter, mais que, puisqu’il le fallait, il avait l’espoir que je lui rendrais la tâche aisée autant que possible ; mais que pour lui, ce serait sa perte, et qu’il le prévoyait assez.

Cependant, il me dit qu’il avait réfléchi, qu’il me laissait seule pour aller jusqu’à Londres, qui était un long voyage, et qu’il pouvait aussi bien prendre cette route là qu’une autre ; de sorte qu’il s’était résolu à m’y accompagner, et que s’il partait ensuite sans me dire adieu, je n’en devais point prendre d’irritation contre lui, et ceci il me le fit promettre.

Il me dit comment il avait congédié ses trois domestiques, vendu leurs chevaux, et envoyé ces garçons chercher fortune, tout cela en fort peu de temps, dans une ville près de la route, je ne sais où, " et, dit-il, il m’en a coûté des larmes, et j’ai pleuré tout seul de penser combien ils étaient plus heureux que leur maître, puisqu’ils n’avaient qu’à aller frapper à la porte du premier gentilhomme pour lui offrir leurs services, tandis que moi, dit-il, je ne savais où aller ni que faire ".

Je lui dis que j’avais été si complètement malheureuse quand il m’avait quittée, que je ne saurais l’être davantage, et que maintenant qu’il était revenu, je ne me séparerais jamais de lui, s’il voulait bien m’emmener, en quelque lieu qu’il allât. Et cependant, je convins que nous irions ensemble à Londres ; mais je ne pus arriver à consentir qu’il me quitterait enfin, sans me dire adieu ; mais je lui dis d’un ton plaisant que, s’il s’en allait, je lui crierais de revenir aussi haut que je l’avais fait. Puis je tirai sa montre, et la lui rendis, et ses deux bagues, et ses dix guinées ; mais il ne voulut pas les reprendre ; d’où je doutai fort qu’il avait résolu de s’en aller sur la route et de m’abandonner.

La vérité est que la condition où il était, les expressions passionnées de sa lettre, sa conduite douce, tendre et mâle que j’avais éprouvée sur sa part en toute cette affaire jointe au souci qu’il avait montré et à sa manière de me laisser une si grande part du peu qui lui restait, tout cela, dis je, m’avait impressionnée si vivement que je ne pouvais supporter l’idée de me séparer de lui.

Deux jours après, nous quittâmes Chester, moi dans le coche et lui à cheval ; je congédiai ma servante à Chester ; il s’opposa très fort à ce que je restasse sans servante ; mais comme je l’avais engagée dans la campagne, puisque je n’avais point de domestique à Londres, je lui dis que c’eût été barbare d’emmener la pauvre fille pour la mettre dehors sitôt que j’arriverais en ville, et que ce serait aussi une dépense inutile en route ; si bien qu’il s’y accorda, et demeura satisfait sur ce chapitre.

Il vint avec moi jusque Dunstable, à trente lieues de Londres, et puis il me dit que le sort et ses propres infortunes l’obligeaient à me quitter, et qu’il ne lui était point possible d’entrer dans Londres pour des raisons qu’il n’était pas utile de me donner : et je vis qu’il se préparait à partir. Le coche où nous étions ne s’arrêtait pas d’ordinaire à Dunstable ; mais je le priai de s’y tenir un quart d’heure : il voulut bien rester un moment à la porte d’une hôtellerie où nous entrâmes.

Étant à l’hôtellerie, je lui dis que je n’avais plus qu’une faveur à lui demander, qui était, puisqu’il ne pouvait pas aller plus loin, qu’il me permit de rester une semaine ou deux dans cette ville avec lui, afin de réfléchir pendant ce temps à quelque moyen d’éviter une chose qui nous serait aussi ruineuse à tous deux qu’une séparation finale : et que j’avais à lui proposer une chose d’importance que peut-être il trouverait à notre avantage.

C’était une proposition où il y avait trop de raison pour qu’il la refusât, de sorte qu’il appela l’hôtesse, et lui dit que sa femme se trouvait indisposée et tant qu’elle ne saurait penser à continuer son voyage en coche qui l’avait lassée presque jusqu’à la mort, et lui demanda si elle ne pourrait nous procurer un logement pour deux ou trois jours dans une maison privée où je pourrais me reposer un peu, puisque la route m’avait à ce point excédée. L’hôtesse, une brave femme de bonnes façons et fort obligeante, vint aussitôt me voir ; me dit qu’elle avait deux ou trois chambres qui étaient très bonnes et placées à l’écart du bruit, et que, si je les voyais, elle n’avait point de doute qu’elles me plairaient, et que j’aurais une de ses servantes qui ne ferait rien d’autre que d’être attachée à ma personne ; cette offre était tellement aimable que je ne pus que l’accepter ; de sorte que j’allai voir les chambres, dont je fus charmée ; et en effet elles étaient extraordinairement bien meublées, et d’un très plaisant logement. Nous payâmes donc le coche, d’où nous fîmes décharger nos hardes, et nous résolûmes de séjourner là un peu de temps.

Ici je lui dis que je vivrais avec lui maintenant jusqu’à ce que mon argent fût à bout ; mais que je ne lui laisserais pas dépenser un shilling du sien ; nous eûmes là-dessus une tendre chicane ; mais je lui dis que c’était sans doute la dernière fois que je jouirais de sa compagnie, et que je le priais de me laisser maîtresse sur ce point seulement et qu’il gouvernerait pour tout le reste ; si bien qu’il consentit.

Là, un soir, nous promenant aux champs, je lui dis que j’allais maintenant lui faire la proposition que je lui avais dite ; et en effet je lui racontai comment j’avais vécu en Virginie, et que j’y avais ma mère, qui, croyais je, était encore en vie, quoique mon mari dût être mort depuis plusieurs années ; je lui dis que si mes effets ne s’étaient perdus en mer, et d’ailleurs je les exagérai assez, j’aurais eu assez de fortune pour nous éviter de nous séparer en cette façon. Puis j’entrai dans des détails sur l’établissement des gens en ces contrées, comment, par la constitution du pays, on leur allouait des lots de terres, et que d’ailleurs on pouvait en acheter à un prix si bas qu’il ne valait même pas la peine d’être mentionné.

Puis je lui expliquai amplement et avec clarté la nature des plantations, et comment un homme qui s’appliquerait, n’ayant emporté que la valeur de deux ou trois cents livres de marchandises anglaises, avec quelques domestiques et des outils, pourrait rapidement établir sa famille et en peu d’années amasser du bien.

Ensuite je lui dis les mesures que je prendrais pour lever une somme de 300 £ ou environ ; et je lui exposai que ce serait un admirable moyen de mettre fin à notre infortune, et à restaurer notre condition dans le monde au point que nous avions espéré tous deux ; et j’ajoutai qu’au bout de sept ans nous pourrions être en situation de laisser nos cultures en bonnes mains et de repasser l’eau pour en recevoir le revenu, et en jouir tandis que nous vivrions en Angleterre ; et je lui citai l’exemple de tels qui l’avaient fait et qui vivaient à Londres maintenant sur un fort bon pied.

En somme, je le pressai tant qu’il finit presque par s’y accorder ; mais nous fûmes arrêtés tantôt par un obstacle, tantôt par l’autre, jusqu’enfin il changea les rôles, et se mit à me parler presque dans les mêmes termes de l’Irlande.

Il me dit qu’un homme qui se confinerait dans une vie campagnarde, pourvu qu’il eût pu trouver des fonds pour s’établir sur des terres, pourrait s’y procurer des fermes à 50 £ par an, qui étaient aussi bonnes que celles qu’on loue en Angleterre pour 200 £ ; que le rendement était considérable et le sol si riche, que, sans grande économie même, nous étions sûrs d’y vivre aussi bravement qu’un gentilhomme vit en Angleterre avec un revenu de 3 000 £ ; et qu’il avait formé le dessein de me laisser à Londres et d’aller là-bas pour tenter la fortune ; et que s’il voyait qu’il pouvait disposer une manière de vivre aisée et qui s’accordât au respect qu’il entretenait pour moi, ainsi qu’il ne doutait point de pouvoir le faire, il traverserait l’eau pour venir me chercher.

J’eus affreusement peur que sur une telle proposition il m’eut prise au mot, c’est à dire qu’il me fallût convertir mon petit revenu en argent liquide qu’il emporterait en Irlande pour tenter son expérience ; mais il avait trop de justice pour le désirer ou pour l’accepter, si je l’eusse offert : et il me devança là-dessus ; car il ajouta qu’il irait tenter la fortune en cette façon, et que s’il trouvait qu’il pût faire quoi que ce soit pour vivre, en y ajoutent ce que j’avais, nous pourrions bravement subsister tous deux ; mais qu’il ne voulait pas risquer un shilling de mon argent, jusqu’à ce qu’il eût fait son expérience avec un peu du sien, et il m’assura que s’il ne réussissait pas en Irlande, il reviendrait me trouver et qu’il se joindrait à moi pour mon dessein en Virginie.

Je ne pus l’amener à rien de plus, par quoi nous nous entretînmes près d’un mois durant lequel je jouis de sa société qui était la plus charmante que j’eusse encore trouvée dans toute ma vie. Pendant ce temps il m’apprit l’histoire de sa propre existence, qui était surprenante en vérité, et pleine d’une variété infinie, suffisante à emplir un plus beau roman d’aventures et d’incidents qu’aucun que j’aie vu d’imprimé ; mais j’aurai l’occasion là-dessus d’en dire plus long.

Nous nous séparâmes enfin, quoique avec la plus extrême répugnance sur ma part ; et vraiment il prit congé de moi bien à contrecœur ; mais la nécessité l’y contraignait ; car les raisons qu’il avait de ne point vouloir venir à Londres étaient très bonnes, ainsi que je la compris pleinement plus tard.

Je lui donnai maintenant l’indication de l’adresse où il devait m’écrire, quoique réservant encore le grand secret, qui était de ne jamais lui faire savoir mon véritable nom, qui j’étais, et où il pourrait me trouver ; lui de même me fit savoir comment je devais m’y prendre pour lui faire parvenir une lettre, afin qu’il fût assuré de la recevoir.

J’arrivai à Londres le lendemain du jour où nous nous séparâmes, mais je n’allai pas tout droit à mon ancien logement ; mais pour une autre raison que je ne veux pas dire je pris un logement privé dans Saint Jones Street, ou, comme on dit vulgairement, Saint Jones en Clerkenwell : et là, étant parfaitement seule, j’eus assez loisir de rester assise pour réfléchir sur mes rôderies des sept derniers mois, car j’avais été absente tout autant. Je me souvenais des heures charmantes passées en compagnie de mon dernier mari avec infiniment de plaisir ; mais ce plaisir fut extrêmement amoindri quand je découvris peu de temps après que j’étais grosse.

C’était là une chose embarrassante, à cause qu’il me serait bien difficile de trouver un endroit où faire mes couches ; étant une des plus délicates choses du monde en ce temps pour une femme étrangère et qui n’avait point d’amis, d’être entretenue en une telle condition sans donner quelque répondant, que je n’avais point et que je ne pouvais me procurer.

J’avais pris soin tout ce temps de maintenir une correspondance avec mon ami de la Banque ou plutôt il prenait soin de correspondre avec moi, car il m’écrivait une fois la semaine ; et quoique je n’eusse point dépensé mon argent si vite que j’eusse besoin de lui en demander, toutefois je lui écrivais souvent aussi pour lui faire savoir que j’étais en vie. J’avais laissé des instructions dans le Lancashire, si bien que je me faisais transmettre mes lettres ; et durant ma retraite à Saint john je reçus de lui un billet fort obligeant, où il m’assurait que son procès de divorce était en bonne voie, bien qu’il y rencontrât des difficultés qu’il n’avait point attendues.

Je ne fus pas fâchée d’apprendre que son procès était plus long qu’il n’avait pensé ; car bien que je ne fusse nullement en condition de le prendre encore, n’ayant point la folie de vouloir l’épouser, tandis que j’étais grosse des œuvres d’un autre homme (ce que certaines femmes que je connais ont osé), cependant je n’avais pas d’intention de le perdre, et, en un mot, j’étais résolue à le prendre s’il continuait dans le même dessein, sitôt mes relevailles ; car je voyais apparemment que je n’entendrais plus parler de mon autre mari ; et comme il n’avait cessé de me presser de me remarier, m’ayant assuré qu’il n’y aurait nulle répugnance et que jamais il ne tenterait de réclamer ses droits, ainsi ne me faisais je point scrupule de me résoudre, si je le pouvais, et mon autre ami restait fidèle à l’accord ; et j’avais infiniment de raisons d’en être assurée, par les lettres qu’il m’écrivait, qui étaient les plus tendres et les plus obligeantes du monde.

Je commençais maintenant à m’arrondir, et les personnes chez qui je logeais m’en firent la remarque, et, autant que le permettait la civilité, me firent comprendre qu’il fallait songer à partir. Ceci me jeta dans une extrême perplexité, et je devins très mélancolique ; car en vérité je ne savais quel parti prendre ; j’avais de l’argent, mais point d’amis, et j’avais chances de me trouver sur les bras un enfant à garder, difficulté que je n’avais encore jamais rencontrée, ainsi que mon histoire jusqu’ici le fait paraître.

Dans le cours de cette affaire, je tombai très malade et ma mélancolie accrut réellement mon malaise ; mon indisposition se trouva en fin de compte n’être qu’une fièvre, mais la vérité est que j’avais les appréhensions d’une fausse couche. Je ne devrais pas dire " les appréhensions ", car j’aurais été trop heureuse d’accoucher avant terme, mais je n’aurais pu même entretenir la pensée de prendre quoi que ce fût pour y aider ; j’abhorrais, dis je, jusqu’à l’imagination d’une telle chose.

Cependant, la dame qui tenait la maison m’en parla et m’offrit d’envoyer une sage-femme ; j’élevai d’abord quelques scrupules, mais après un peu de temps j’y consentis, mais lui dis que je ne connaissais point de sage-femme et que je lui abandonnais le soin de l’affaire.

Il paraît que la maîtresse de la maison n’était pas tant étrangère à des cas semblables au mien que je pensais d’abord qu’elle fût, comme on verra tout à l’heure ; et elle fit venir une sage-femme de la bonne sorte, je veux dire de la bonne sorte pour moi.

Cette femme paraissait avoir quelque expérience dans son métier, j’entends de sage-femme, mais elle avait aussi une autre profession où elle était experte autant que femme du monde, sinon davantage. Mon hôtesse lui avait dit que j’étais fort mélancolique, et qu’elle pensait que cela m’eût fait du mal et une fois, devant moi, lui dit :

— Madame B…, je crois que l’indisposition de cette dame est de celles où vous vous entendez assez ; je vous prie donc, si vous pouvez quelque chose pour elle, de n’y point manquer, car c’est une fort honnête personne. Et ainsi elle sortit de la chambre.

Vraiment je ne la comprenais pas ; mais la bonne vieille mère se mit très sérieusement à m’expliquer ce qu’elle entendait, sitôt qu’elle fut partie :

— Madame, dit elle, vous ne semblez pas comprendre ce qu’entend votre hôtesse, et quand vous serez au fait, vous n’aurez point besoin de le lui laisser voir. Elle entend que vous êtes en une condition qui peut vous rendre vos couches difficiles, et que vous ne désirez pas que cela soit publiquement connu ; point n’est besoin d’en dire davantage, mais sachez que si vous jugez bon de me communiquer autant de votre secret qu’il est nécessaire (car je ne désire nullement me mêler dans ces affaires), je pourrais peut-être trouver moyen de vous aider, de vous tirer de peine, et de vous ôter toutes vos tristes pensées à ce sujet.

Chaque parole que prononçait cette créature m’était un cordial, et me soufflait jusqu’au cœur une vie nouvelle et un courage nouveau ; mon sang commença de circuler aussitôt, et tout mon corps fut transformé ; je me remis à manger, et bientôt j’allai mieux. Elle en dit encore bien davantage sur le même propos ; et puis, m’ayant pressée de lui parler en toute franchise, et m’ayant promis le secret de la façon la plus solennelle, elle s’arrêta un peu, comme pour voir l’impression que j’avais reçue, et ce que j’allais dire.

Je sentais trop vivement le besoin que j’avais d’une telle femme pour ne point accepter son offre ; je lui dis que ma position était en partie comme elle avait deviné, en partie différente, puisque j’étais réellement mariée et que j’avais un mari, quoiqu’il fût si éloigné dans ce moment qu’il ne pouvait paraître publiquement.

Elle m’arrêta tout court et me dit que ce n’était point son affaire. Toutes les dames qui se fiaient à ses soins étaient mariées pour elle ; toute femme, dit elle, qui se trouve grosse d’enfant, a un père pour l’enfant, et que ce père fût mari ou non, voilà qui n’était point du tout son affaire ; son affaire était de me servir dans ma condition présente que j’eusse un mari ou non.

— Car, madame, dit elle, avoir un mari qui ne peut paraître, c’est n’avoir point de mari ; et par ainsi que vous soyez femme mariée ou maîtresse, cela m’est tout un.

Je vis bientôt que catin ou femme mariée, il fallait passer pour catin ici ; de sorte que j’abandonnai ce point. Je lui dis qu’elle avait bien raison, mais que si je devais lui dire mon histoire, il fallait la lui dire telle qu’elle était. De sorte que je la racontais aussi brièvement que je le pus, et voici quelle fut ma conclusion.

— La raison, dis je, pour laquelle, madame, je vous incommode de ces détails, n’est point tant, comme vous l’avez dit tout à l’heure, qu’ils touchent au propos de votre affaire ; mais c’est à ce propos, à savoir que je ne me soucie point d’être vue ni cachée, mais la difficulté où je suis, c’est que je n’ai point de connaissances dans cette partie du pays.

— Je vous entends bien, madame, dit elle, vous n’avez pas de répondant à nommer pour éviter les impertinences de la paroisse qui sont d’usage en telles occasions ; et peut- être, dit elle, que vous ne savez pas bien comment disposer de l’enfant quand il viendra.

— La fin, dis je, ne m’inquiète pas tant que le commencement.

— Eh bien, madame, répond la sage-femme, oserez vous vous confier à mes mains ? Je demeure en tel endroit ; bien que je ne m’informe pas de vous, vous pouvez vous enquérir de moi ; mon nom est B… ; je demeure dans telle rue (nommant la rue), à l’enseigne du Berceau ; ma profession est celle de sage-femme et j’ai beaucoup de dames qui viennent faire leurs couches chez moi ; j’ai donné caution à la paroisse en général pour les assurer contre toute enquête sur ce qui viendra au monde sous mon toit. Je n’ai qu’une question à vous adresser, madame, dit elle, en toute cette affaire ; et si vous y répondez, vous pouvez être entièrement tranquille sur le reste.

Je compris aussitôt où elle voulait en venir et lui dis :

— Madame, je crois vous entendre ; Dieu merci, bien que je manque d’amis en cette partie du monde, je ne manque pas d’argent, autant qu’il peut être nécessaire, car je n’en ai point non plus d’abondance.

J’ajoutai ces mots parce que je ne voulais pas la mettre dans l’attente de grandes choses.

— Eh bien madame, dit elle, c’est la chose en effet, sans quoi il n’est point possible de rien faire en de tels cas ; et pourtant, dit elle, vous allez voir que je ne vais pas vous voler, ni vous mettre, dans l’embarras, et je veux que vous sachiez tout d’avance, afin que vous vous accommodiez à l’occasion et que vous fassiez de la dépense ou que vous alliez à l’économie, suivant que vous jugerez.

Je lui dis qu’elle semblait si parfaitement entendre ma condition, que je n’avais rien d’autre à lui demander que ceci : puisque j’avais d’argent assez, mais point en grande quantité, qu’elle voulût bien tout disposer pour que je fusse entretenue le moins copieusement qu’il se pourrait.

Elle répondit qu’elle apporterait un compte des dépenses en deux ou trois formes, et que je choisirais ainsi qu’il me plairait, et je la priai de faire ainsi.

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