Moll Flanders/6
Georges Crès, 1918 (pp. 193-219).
Le lendemain elle l’apporta, et la copie de ses trois billets était comme suit :
1. Pour trois mois de logement dans sa maison, nourriture comprise, à dix shillings par semaine : 6 £ 0 s. 2. Pour une nourrice pendant un mois et linge de couches : 1 £ 10 s. 3. Pour un ministre afin de baptiser l’enfant, deux personnes pour le tenir sur les fonts, et un clerc : 1 £ 10 s. 4. Pour un souper de baptême (en comptant cinq invités) : 1 £ 0 s. Pour ses honoraires de sage-femme et les arrangements avec la paroisse : 3 £ 3 s. À la fille pour le service : 0 £ 10 s.
13 £ 13 s.
Ceci était le premier billet ; le second était dans les mêmes termes.
1. Pour trois mois de logement et nourriture, etc., à vingt shillings par semaine : 12 £ 0 s. 2. Pour une nourrice pendant un mois, linge et dentelles : 2 £ 10 s. 3. Pour le ministre afin de baptiser l’enfant, etc., comme ci-dessus : 2 £ 0 s. 4. Pour un souper, bonbons, sucreries, etc. : 3 £ 3 s. 5. Pour ses honoraires, comme ci-dessus : 5 £ 5 s. 6. Pour une fille de service : 1 £ 0 s.
25 £ 13 s.
Ceci était le billet de seconde classe ; la troisième, dit elle, était d’un degré au-dessus, pour le cas où le père ou les amis paraissaient.
1. Pour trois mois de logement et nourriture avec un appartement de deux pièces et un galetas pour une servante : 30 £ 0 s. 2. Pour une nourrice pendant un mois et très beau linge de couches : 4 £ 4 s. 3. Pour le ministre afin de baptiser l’enfant, etc. : 2 £ 10 s. 4. Pour un souper, le sommelier pour servir le vin : 5 £ 0 s. 5. Pour ses honoraires, etc. : 10 £ 10 s. 6. La fille de service, outre la servante ordinaire, seulement : 0 £ 10 s.
52 £ 14 s.
Je regardai les trois billets et souris et lui dis que je la trouvais fort raisonnable dans ses demandes, tout considéré, et que je ne doutais point que ses commodités ne fussent excellentes.
Elle me dit que j’en serais juge quand je les verrais : je lui dis que j’étais affligée de lui dire que je craignais d’être obligée à paraître sa cliente au plus bas compte.
— Et peut-être, madame, lui dis je, m’en traiterez vous moins bien ?
— Non, point du tout, dit elle, car où j’en ai une de la troisième classe, j’en ai deux de la seconde et quatre de la première, et je gagne autant en proportion sur les unes que sur les autres ; mais si vous doutez de mes soins, j’autoriserai l’ami que vous voudrez à examiner si vous êtes bien entretenue ou mal.
Puis elle expliqua les détails de la note.
— Et d’abord, madame, dit elle, je voudrais vous faire observer que vous avez là une pension de trois mois à dix shillings seulement par semaine ; je me fais forte de dire que vous ne vous plaindrez pas de ma table ; je suppose, dit elle, que vous ne vivez pas à meilleur marché là ou vous êtes maintenant.
— Non vraiment, dis je, ni même à si bon compte, car je donne six shillings par semaine pour ma chambre et je me nourris moi-même, ce qui me revient bien plus cher.
— Et puis, madame, dit elle, si l’enfant ne doit pas vivre, comme il arrive parfois, voilà le prix du ministre économisé ; et si vous n’avez point d’amis à inviter, vous pouvez éviter la dépense d’un souper ; de sorte que si vous ôtez ces articles, madame, dit elle, vos couches ne vous reviendront pas à plus de 5 £ 3 shillings de plus que ce que vous coûte votre train de vie ordinaire.
C’était la chose la plus raisonnable que j’eusse entendue ; si bien que je souris et lui dis que je viendrais et que je serais sa cliente ; mais je lui dis aussi que, n’attendant rien avant deux mois et davantage, je pourrais être forcée de rester avec elle plus de trois mois, et que je désirais savoir si elle ne serait pas obligée de me prier de m’en aller avant que je fusse en condition de partir. - Non, dit elle, sa maison était grande ; et d’ailleurs elle ne mettait jamais en demeure de partir une dame qui venait de faire ses couches, jusqu’à ce qu’elle s’en allât de son plein gré ; et que si on lui amenait plus de dames qu’elle n’en pouvait loger, elle n’était pas si mal vue parmi ses voisins qu’elle ne pût trouver dispositions pour vingt, s’il le fallait.
Je trouvai que c’était une dame éminente à sa façon, et en somme je m’accordai à me remettre entre ses mains ; elle parla alors d’autres choses, examina l’installation où j’étais, fit ses critiques sur le mauvais service et le manque de commodité, et me promit que je ne serais point ainsi traitée dans sa maison. Je lui avouai que je n’osais rien dire, à cause que la femme de la maison avait un air étrange, ou du moins qu’elle me paraissait ainsi, depuis que j’avais été malade, parce que j’étais grosse ; et que je craignais qu’elle me fit quelque affront ou autre, supposant que je ne pourrais donner qu’un rapport médiocre sur ma personne.
— Oh Dieu ! dit elle, cette grande dame n’est point étrangère à ces choses ; elle a essayé d’entretenir des dames qui étaient en votre condition, mais elle n’a pu s’assurer de la paroisse ; et, d’ailleurs, une dame fort prude, ainsi que vous l’avez très bien vu ; toutefois, puisque vous partez, n’engagez point de discussion avec elle ; mais je vais veiller à ce que vous soyez un peu mieux soignée pendant que vous êtes encore ici, et il ne vous en coûtera pas davantage.
Je ne la compris pas ; pourtant je la remerciai et nous nous séparâmes. Le matin suivant, elle m’envoya un poulet rôti et chaud et une bouteille de sherry, et ordonna à la servante de me prévenir qu’elle restait à mon service tous les jours tant que je resterais là.
Voilà qui était aimable et prévenant à l’excès, et j’acceptai bien volontiers : le soir, elle envoya de nouveau demander si j’avais besoin de rien et pour ordonner à la fille de venir la trouver le matin pour le dîner ; la fille avait des ordres pour me faire du chocolat le matin, avant de partir, et à midi elle m’apporta un ris de veau tout entier, et un plat de potage pour mon dîner ; et de cette façon elle me soignait à distance ; si bien que je fus infiniment charmée et que je guéris rapidement ; car en vérité c’étaient mes humeurs noires d’auparavant qui avaient été la partie principale de ma maladie.
Je m’attendais, comme est l’usage d’ordinaire parmi de telles gens, que la servante qu’elle m’envoya se trouverait être quelque effrontée créature sortie de Drurylane, et j’en étais assez tourmentée ; de sorte que je ne voulus pas la laisser coucher dans la maison la première nuit, mais que je gardais les yeux attachés sur elle aussi étroitement que si elle eût été une voleuse publique.
L’honnête dame devina bientôt ce qu’il en était, et la renvoya avec un petit billet où elle me disait que je pouvais me fier à la probité de sa servante, qu’elle se tiendrait responsable de tout, et qu’elle ne prenait jamais de domestiques sans avoir d’excellentes cautions. Je fus alors parfaitement rassurée et en vérité, la conduite de cette servante parlait pour elle, car jamais fille plus retenue, sobre et tranquille n’entra dans la famille de quiconque, et ainsi je la trouverai plus tard.
Aussitôt que je fus assez bien portante pour sortir, j’allai avec la fille voir la maison et voir l’appartement qu’on devait me donner ; et tout était si joli et si net qu’en somme je n’eus rien à dire, mais fus merveilleusement charmée de ce que j’avais rencontré, qui, considérant la mélancolique condition où je me trouvais, était bien au delà de ce que j’avais espéré.
On pourrait attendre que je donnasse quelque compte de la nature des méchantes actions de cette femme, entre les mains de qui j’étais maintenant tombée ; mais ce serait trop d’encouragement au vice que de faire voir au monde, comme il était facile à une femme de se débarrasser là du faix d’un enfant clandestin. Cette grave matrone avait plusieurs sortes de procédés ; et l’un d’entre eux était que si un enfant naissait quoique non dans sa maison (car elle avait l’occasion d’être appelée à maintes besognes privées), elle avait des gens toujours prêts, qui, pour une pièce d’argent, leur ôtaient l’enfant de dessus les bras, et de dessus les bras de la paroisse aussi ; et ces enfants, comme elle disait, étaient fort honnêtement pourvus ; ce qu’ils devenaient tous, regardant qu’il y en avait tant, par le récit qu’elle en faisait, je ne puis le concevoir.
Je tins bien souvent avec elle des discours sur ce sujet ; mais elle était pleine de cet argument qu’elle sauvait la vie de maint agneau innocent, comme elle les appelait, qui aurait peut-être été assassiné, et de mainte femme qui, rendue désespérée par le malheur, aurait autrement été tentée de détruire ses enfants. Je lui accordai que c’était la vérité, et une chose bien recommandable, pourvu que les pauvres enfants tombassent ensuite dans de bonnes mains, et ne fussent pas maltraités et abandonnés par les nourrices. Elle me répondit qu’elle avait toujours grand soin de cet article là, et qu’elle n’avait point de nourrices dans son affaire qui ne fussent très bonnes personnes, et telles qu’on pouvait y avoir confiance.
Je ne pus rien dire sur le contraire, et fus donc obligée de dire :
— Madame, je ne doute point que vous n’agissiez parfaitement sur votre part ; mais la principale question est ce que font ces gens.
Et de nouveau elle me ferma la bouche en répondant qu’elle en prenait le soin le plus exact.
La seule chose que je trouvai dans toute sa conversation sur ces sujets qui me donnât quelque déplaisir fut qu’une fois où elle me parlait de mon état bien avancé de grossesse, elle dit quelques paroles qui semblaient signifier qu’elle pourrait me débarrasser plus tôt si j’en avais envie, et me donner quelque chose pour cela, si j’avais le désir de mettre ainsi fin à mes tourments ; mais je lui fis voir bientôt que j’en abhorrais jusqu’à l’idée ; et pour lui rendre justice elle s’y prit si adroitement que je ne puis dire si elle l’entendait réellement ou si elle ne fit mention de cette pratique que comme une horrible chose ; car elle glissa si bien ses paroles et comprit si vite ce que je voulais dire, qu’elle avait pris la négative avant que je pusse m’expliquer.
Pour abréger autant que possible cette partie, je quittai mon logement de Saint Jones et j’allai chez ma nouvelle gouvernante (car c’est ainsi qu’on la nommait dans la maison), et là, en vérité, je fus traitée avec tant de courtoisie, soignée avec tant d’attention, tout me parut si bien, que j’en fus surprise et ne pus voir d’abord quel avantage en tirait ma gouvernante : mais je découvris ensuite qu’elle faisait profession de ne tirer aucun profit de la nourriture des pensionnaires, et qu’en vérité elle ne pouvait y gagner beaucoup, mais que son profit était dans les autres articles de son entretien ; et elle gagnait assez en cette façon, je vous assure ; car il est à peine croyable quelle clientèle elle avait, autant en ville que chez elle, et toutefois le tout à compte privé, ou en bon français à compte de débauche.
Pendant que j’étais dans sa maison, qui fut près de quatre mois, elle n’eut pas moins de douze dames galantes au lit chez elle, et je crois qu’elle en avait trente-deux ou environ sous son gouvernement en ville, dont l’une logeait chez mon ancienne hôtesse de Saint Jones, malgré toute la pruderie que celle-ci avait affectée avec moi.
Tandis que j’étais là, et avant de prendre le lit, je reçus de mon homme de confiance à la Banque une lettre pleine de choses tendres et obligeantes, où il me pressait sérieusement de retourner à Londres. La lettre datait presque de quinze jours quand elle me parvint parce qu’elle avait été d’abord envoyée dans le Lancashire d’où elle m’avait suivie ; il terminait en me disant qu’il avait obtenu un arrêt contre sa femme et qu’il était prêt à tenir son engagement avec moi, si je voulais l’accepter, ajoutant un grand nombre de protestations de tendresse et d’affection, telles qu’il aurait été bien loin d’offrir s’il avait connu les circonstances où j’avais été, et que, tel qu’il en était, j’avais été bien loin de mériter.
J’envoyai une réponse à cette lettre et la datai de Liverpool, mais l’envoyai par un courrier, sous couleur qu’elle était arrivée dans un pli adressé à un ami en ville. Je le félicitai de sa délivrance, mais j’élevai des scrupules sur la validité légale d’un second mariage, et lui dis que je supposais qu’il considérerait bien sérieusement ce point avant de s’y résoudre, la conséquence étant trop grande à un homme de son jugement pour qu’il s’y aventurât imprudemment, et terminai en lui souhaitant du bonheur quelle que fût sa décision, sans rien lui laisser savoir de mes propres intentions ou lui répondre sur sa proposition de mon retour à Londres, mais je fis vaguement allusion à l’idée que j’avais de revenir vers la fin de l’année, ceci étant daté d’avril.
Je pris le lit vers la mimai, et j’eus un autre beau garçon, et moi-même en bonne condition comme d’ordinaire en telles occasions ; ma gouvernante joua son rôle de sage-femme avec le plus grand art et toute l’adresse qu’on peut s’imaginer, et bien au delà de tout ce que j’avais jamais connu auparavant.
Les soins qu’elle eut de moi pendant mon travail et après mes couches furent tels, que si elle eût été ma propre mère, ils n’eussent pu être meilleurs. Que nulle ne se laisse encourager dans une vie déréglée par la conduite de cette adroite dame, car elle est maintenant en sa bonne demeure et n’a rien laissé derrière elle pour indiquer le chemin.
Je crois que j’étais au lit depuis vingt jours quand je reçus une autre lettre de mon ami de la Banque, avec la surprenante nouvelle qu’il avait obtenu une sentence finale de divorce contre sa femme, qu’il lui avait fait signifier tel jour, et qu’il avait à me donner une réponse à tous mes scrupules au sujet d’un second mariage, telle que je ne pouvais l’attendre et qu’il n’en avait aucun désir ; car sa femme, qui avait été prise auparavant de quelques remords pour le traitement qu’elle lui avait fait subir, sitôt qu’elle avait appris qu’il avait gagné son point, s’était bien misérablement ôté la vie le soir même.
Il s’exprimait fort honnêtement sur la part qu’il pouvait avoir dans son désastre, mais s’éclaircissait d’y avoir prêté la main, affirmant qu’il n’avait fait que se rendre justice en un cas où il avait été notoirement insulté et bafoué ; toutefois il disait en être fort affligé, et qu’il ne lui restait de vue de satisfaction au monde que dans l’espoir où il était que je voudrais bien venir le réconforter par ma compagnie ; et puis il me pressait très violemment en vérité, de lui donner quelques espérances, et me suppliait de venir au moins en ville, et de souffrir qu’il me vît, à quelle occasion il me parlerait plus longuement sur ce sujet.
Je fus extrêmement surprise par cette nouvelle, et commençai maintenant sérieusement de réfléchir sur ma condition et sur l’inexprimable malheur qui m’arrivait d’avoir un enfant sur les bras, et je ne savais qu’en faire. Enfin, je fis une allusion lointaine à mon cas devant ma gouvernante. Je parus mélancolique pendant plusieurs jours, et elle m’attaquait sans cesse pour apprendre ce qui m’attristait ; je ne pouvais pour ma vie lui dire que j’avais une proposition de mariage après lui avoir si souvent répété que j’avais un mari, de sorte que vraiment je ne savais quoi lui dire ; j’avouai qu’il y avait une chose qui me tourmentait beaucoup, mais en même temps je lui dis que je ne pouvais en parler à personne au monde.
Elle continua de m’importuner pendant plusieurs jours, mais il m’était impossible, lui dis je, de confier mon secret à quiconque. Ceci, au lieu de lui servir de réponse, accrut ses importunités ; elle allégua qu’on lui avait confié les plus grands secrets de cette nature, qu’il était de son intérêt de tout dissimuler, et que de découvrir des choses de cette nature serait sa ruine ; elle me demanda si jamais je l’avais surprise à babiller sur les affaires d’autrui, et comment il se faisait que j’eusse du soupçon à son égard. Elle me dit que s’ouvrir à elle, c’était ne dire mon secret à personne ; qu’elle était muette comme la mort, et qu’il faudrait sans doute que ce fut un cas bien étrange, pour qu’elle ne put m’y porter secours ; mais que de le dissimuler était me priver de toute aide possible ou moyen d’aide, et tout ensemble la priver de l’opportunité de me servir. Bref, son éloquence fut si ensorcelante et son pouvoir de persuasion si grand qu’il n’y eut moyen de rien lui cacher.
Si bien que je résolus de lui ouvrir mon cœur ; je lui dis l’histoire de mon mariage du Lancashire, et comment nous avions été déçus tous deux ; comment nous nous étions rencontrés et comment nous nous étions séparés ; comment il m’avait affranchie, autant qu’il avait été en son pouvoir, et m’avait donné pleine liberté de me remarier, jurant que s’il l’apprenait, jamais il ne me réclamerait, ne me troublerait ou me ferait reconnaître ; que je croyais bien être libre, mais que j’avais affreusement peur de m’aventurer, de crainte des conséquences qui pourraient suivre en cas de découverte.
Puis je lui dis la bonne offre qu’on me faisait, lui montrai les lettres de mon ami où il m’invitait à Londres et avec quelle affection elles étaient écrites ; mais j’effaçai son nom, et aussi l’histoire du désastre de sa femme, sauf la ligne où il disait qu’elle était morte.
Elle se mit à rire de mes scrupules pour me marier, et me dit que l’autre n’était point un mariage, mais une duperie sur les deux parts ; et qu’ainsi que nous nous étions séparés de consentement mutuel, la nature du contrat était détruite, et que nous étions dégagés de toute obligation réciproque ; elle tenait tous ces arguments au bout de sa langue, et, en somme, elle me raisonna hors de ma raison ; non que ce ne fût aussi par l’aide de ma propre inclination.
Mais alors vint la grande et principale difficulté, qui était l’enfant. Il fallait, me dit elle, s’en débarrasser, et de façon telle qu’il ne fût jamais possible à quiconque de le découvrir. Je savais bien qu’il n’y avait point de mariage pour moi si je ne dissimulais pas que j’avais eu un enfant, car il aurait bientôt découvert par l’âge du petit qu’il était né, bien plus, qu’il avait été fait depuis mes relations avec lui, et toute l’affaire eût été détruite.
Mais j’avais le cœur serré avec tant de force à la pensée de me séparer entièrement de l’enfant, et, autant que je pouvais le savoir, de le laisser assassiner ou de l’abandonner à la faim et aux mauvais traitements, ce qui était presque la même chose, que je n’y pouvais songer sans horreur.
Toutes ces choses se représentaient à ma vue sous la forme la plus noire et la plus terrible ; et comme j’étais très libre avec ma gouvernante que j’avais maintenant appris à appeler mère, je lui représentai toutes les sombres pensées qui me venaient là-dessus, et lui dis dans quelle détresse j’étais. Elle parut prendre un air beaucoup plus grave à ces paroles qu’aux autres ; mais ainsi qu’elle était endurcie à ces choses au delà de toute possibilité d’être touchée par le sentiment religieux et les scrupules du meurtre, ainsi était elle également impénétrable à tout ce qui se rapportait à l’affection. Elle me demanda si elle ne m’avait pas soignée et caressée pendant mes couches comme si j’eusse été son propre enfant. Je lui dis que je devais avouer que oui.
— Eh bien, ma chère, dit elle, et quand vous serez partie, que serez vous pour moi ? Et que pourrait-il me faire d’apprendre que vous allez être pendue ? Pensez vous qu’il n’y a pas des femmes qui parce que c’est leur métier et leur gagne-pain, mettent leur point d’honneur à avoir soin des enfants autant que si elles étaient leurs propres mères ? Allez, allez, mon enfant, dit elle, ne craignez rien. Comment avons nous été nourries nous-mêmes ? Etes vous bien sûre d’avoir été nourrie par votre propre mère ? et pourtant voilà de la chair potelée et blonde, mon enfant, dit la vieille mégère, en me passant la main sur les joues. N’ayez pas peur, mon enfant, dit elle, en continuant sur son ton enjoué ; je n’ai point d’assassins à mes ordres ; j’emploie les meilleures nourrices qui se puissent trouver et j’ai aussi peu d’enfants qui périssent en leurs mains, que s’ils étaient nourris par leurs mères ; nous ne manquons ni de soin ni d’adresse.
Elle me toucha au vif quand elle me demanda si j’étais sûre d’avoir été nourrie par ma propre mère ; au contraire, j’étais sûre qu’il n’en avait pas été ainsi ; et je tremblai et je devins pâle sur le mot même. " Sûrement, me dis je, cette créature ne peut être sorcière, et avoir tenu conversation avec un esprit qui pût l’informer de ce que j’étais avant que je fusse capable de le savoir moi-même " Et je la regardai pleine d’effroi. Mais réfléchissant qu’il n’était pas possible qu’elle sût rien sur moi, mon impression passa, et je commençai de me rassurer mais ce ne fut pas sur-le-champ
Elle s’aperçut du désordre où j’étais, mais n’en comprit pas la signification ; de sorte qu’elle se lança dans d’extravagants discours sur la faiblesse que je montrais en supposant qu’on assassinait tous les enfants qui n’étaient pas nourris par leur mère, et pour me persuader que les enfants qu’elle mettait à l’écart étaient aussi bien traités que si leur mère elle-même leur eût servi de nourrice.
— Il se peut, ma mère, lui dis je, pour autant que je sache, mais mes doutes sont bien fortement enracinés.
— Eh bien donc, dit elle, je voudrais en entendre quelques-uns.
— Alors, dis je, d’abord : vous donnez à ces gens une pièce d’argent pour ôter l’enfant de dessus les bras des parents et pour en prendre soin tant qu’il vivra. Or, nous savons, ma mère, dis je, que ce sont de pauvres gens et que leur gain consiste à être quittes de leur charge le plus tôt qu’ils peuvent. Comment pourrais je douter que, puisqu’il vaut mieux pour eux que l’enfant meure, ils n’ont pas un soin par trop minutieux de son existence ?
— Tout cela n’est que vapeurs et fantaisie, dit elle Je vous dis que leur crédit est fondé sur la vie de l’enfant, et qu’ils en ont aussi grand soin qu’aucune mère parmi vous toutes.
— Oh ! ma mère, dis je, si j’étais seulement sûre que mon petit bébé sera bien soigné, et qu’on ne le maltraitera pas, je serais heureuse ! Mais il est impossible que je sois satisfaite sur ce point à moins de le voir de mes yeux ; et le voir serait en ma condition ma perte et ma ruine ; si bien que je ne sais comment faire.
— Belle histoire que voilà ! dit la gouvernante. Vous voudriez voir l’enfant et ne pas le voir ; vous voudriez vous cacher et vous découvrir tout ensemble ; ce sont là des choses impossibles, ma chère, et il faut vous décider à faire tout justement comme d’autres mères consciencieuses l’ont fait avant vous et vous contenter des choses telles qu’elles doivent être, quand bien même vous les souhaiteriez différentes.
Je compris ce qu’elle voulait dire par " mères consciencieuses " ; elle aurait voulu dire " consciencieuses catins ", mais elle ne désirait pas me désobliger, car en vérité, dans ce cas, je n’étais point une catin, étant légalement mariée, sauf toutefois la force de mon mariage antérieur. Cependant, que je fusse ce qu’on voudra, je n’en étais pas venue à cette extrémité d’endurcissement commune à la profession : je veux dire à être dénaturée et n’avoir aucun souci du salut de mon enfant, et je préservai si longtemps cette honnête affection que je fus sur le point de renoncer à mon ami de la Banque, qui m’avait si fortement pressée de revenir et de l’épouser qu’il y avait à peine possibilité de le refuser.
Enfin ma vieille gouvernante vint à moi, avec son assurance usuelle.
— Allons, ma chère, dit elle, j’ai trouvé un moyen pour que vous soyez assurée que votre enfant sera bien traité, et pourtant les gens qui en auront charge ne vous connaîtront jamais.
— Oh ! ma mère, dis je, si vous pouvez y parvenir, je serai liée à vous pour toujours.
— Eh bien, dit elle, vous accorderez vous à faire quelque petite dépense annuelle plus forte que la somme que nous donnons d’ordinaire aux personnes avec qui nous nous entendons ?
— Oui, oui, dis je, de tout mon cœur, pourvu que je puisse rester inconnue.
— Pour cela, dit elle, vous pouvez être tranquille ; car jamais la nourrice n’osera s’enquérir de vous et une ou deux fois par an vous viendrez avec moi voir votre enfant et la façon dont il est traité, et vous vous satisferez sur ce qu’il est en bonnes mains, personne ne sachant qui vous êtes.
— Mais, lui dis je, croyez vous que lorsque je viendrai voir mon enfant il me sera possible de cacher que je sois sa mère ? Croyez vous que c’est une chose possible ?
— Eh bien, dit elle, même si vous le découvrez, la nourrice n’en saura pas plus long ; on lui défendra de rien remarquer ; et si elle s’y hasarde elle perdra l’argent que vous êtes supposée devoir lui donner et on lui ôtera l’enfant.
Je fus charmée de tout ceci : de sorte que la semaine suivante on amena une femme de la campagne, de Hertford ou des environs, qui s’accordait à ôter l’enfant entièrement de dessus nos bras pour 10 £ d’argent ; mais si je lui donnais de plus 5 £ par an, elle s’engageait à amener l’enfant à la maison de ma gouvernante aussi souvent que nous désirions, ou bien nous irions nous-mêmes le voir et nous assurer de la bonne manière dont elle le traiterait.
La femme était d’apparence saine et engageante ; elle était mariée à un manant, mais elle avait de très bons vêtements, portait du linge, et tout sur elle était fort propre ; et, le cœur lourd, après beaucoup de larmes, je lui laissai prendre mon enfant. Je m’étais rendue à Hertford pour la voir, et son logement, qui me plut assez ; et je lui promis des merveilles si elle voulait être bonne pour l’enfant ; de sorte que dès les premiers mots elle sut que j’étais la mère de l’enfant : mais elle semblait être si fort à l’écart, et hors d’état de s’enquérir de moi, que je crus être assez en sûreté, de sorte qu’en somme, je consentis à lui laisser l’enfant, et je lui donnai 10 £, c’est à dire que je les donnai à ma gouvernante qui les donna à la pauvre femme en ma présence, elle s’engageant à ne jamais me rendre l’enfant ou réclamer rien de plus pour l’avoir nourri et élevé ; sinon que je lui promettais, si elle en prenait grand soin, de lui donner quelque chose de plus aussi souvent que je viendrais la voir. De sorte que je ne fus pas contrainte de payer les 5 £, sauf que j’avais promis à ma gouvernante de le faire. Et ainsi je fus délivrée de mon grand tourment en une manière qui, bien qu’elle ne me satisfît point du tout l’esprit, pourtant m’était la plus commode, dans l’état où mes affaires étaient alors, entre toutes celles où j’eusse pu songer.
Je commençai alors d’écrire à mon ami de la Banque dans un style plus tendre : et, en particulier, vers le commencement du mois de juillet. Je lui envoyai une lettre que j’espérais qu’il serait en ville à quelque moment du mois d’août ; il me retourna une réponse conçue dans les termes les plus passionnés qui se puissent imaginer, et me supplia de lui faire savoir mon arrivée à temps pour qu’il pût venir à ma rencontre à deux journées de distance. Ceci me jeta dans un cruel embarras, et je ne savais comment y répondre. À un moment, j’étais résolue à prendre le coche pour Westchester, à seule fin d’avoir la satisfaction de revenir, pour qu’il put me voir vraiment arriver dans le même coche ; car j’entretenais le soupçon jaloux, quoique je n’y eusse aucun fondement, qu’il pensât que je n’étais pas vraiment à la campagne.
J’essayai de chasser cette idée de ma raison, mais ce fut en vain : l’impression était si forte dans mon esprit, qu’il m’était impossible d’y résister. Enfin, il me vint à la pensée, comme addition à mon nouveau dessein, de partir pour la campagne, que ce serait un excellent masque pour ma vieille gouvernante, et qui couvrirait entièrement toutes mes autres affaires, car elle ne savait pas le moins du monde si mon nouvel amant vivait à Londres ou dans le Lancashire : et quand je lui dis ma résolution, elle fut pleinement persuadée que c’était dans le Lancashire.
Ayant pris mes mesures pour ce voyage, je le lui fis savoir, et j’envoyai la servante qui m’avait soignée depuis les premiers jours pour retenir une place pour moi dans le coche : elle aurait voulu que je me fisse accompagner par cette jeune fille jusqu’au dernier relais en la renvoyant dans la voiture, mais je lui en montrai l’incommodité. Quand je la quittai, elle me dit qu’elle ne ferait aucune convention pour notre correspondance, persuadée qu’elle était que mon affection pour mon enfant m’obligerait à lui écrire et même à venir la voir quand je rentrerais en ville. Je lui assurai qu’elle ne se trompait pas, et ainsi je pris congé, ravie d’être libérée et de sortir d’une telle maison, quelque plaisantes qu’y eussent été mes commodités.
Je pris ma place dans le coche, mais ne la gardai pas jusqu’à destination ; mais je descendis en un endroit du nom de Stone, dans le Cheshire, où non seulement je n’avais aucune manière d’affaire, mais pas la moindre connaissance avec qui que ce fût en ville ; mais je savais qu’avec de l’argent dans sa poche on est chez soi partout ; de sorte que je logeai là deux ou trois jours ; jusqu’à ce que, guettant une occasion, je trouvai place dans un autre coche, et pris un retour pour Londres, envoyant une lettre à mon monsieur, où je lui fixais que je serais tel et tel jour à Stony Stratford, où le cocher me dit qu’il devait loger.
Il se trouva que j’avais pris un carrosse irrégulier, qui, ayant été loué pour transporter à Westchester certains messieurs en partance pour l’Irlande, était maintenant sur sa route de retour, et ne s’attachait point strictement à l’heure et aux lieux, ainsi que le faisait le coche ordinaire ; de sorte qu’ayant été forcé de s’arrêter le dimanche, il y avait eu le temps de se préparer à venir, et qu’autrement il n’eût pu faire.
Il fut pris de si court qu’il ne put atteindre Stony Stratford assez à temps pour être avec moi la nuit, mais il me joignit à un endroit nommé Brickhilt le matin suivant, juste comme nous entrions en ville.
Je confesse que je fus bien joyeuse de le voir, car je m’étais trouvée un peu désappointée à la nuit passée. Il me charma doublement aussi par la figure avec laquelle il parut, car il arrivait dans un splendide carrosse (de gentilhomme) à quatre chevaux, avec un laquais.
Il me fit sortir tout aussitôt du coche qui s’arrêta à une hôtellerie de Brickhilt et, descendant à la même hôtellerie, il fit dételer son carrosse et commanda le dîner. Je lui demandai dans quelle intention il était, car je voulais pousser plus avant le voyage ; il dit que non, que j’avais besoin d’un peu de repos en route, et que c’était là une maison de fort bonne espèce, quoique la ville fût bien petite ; de sorte que nous n’irions pas plus loin cette nuit, quoi qu’il en advînt.
Je n’insistai pas beaucoup, car puisqu’il était venu si loin pour me rencontrer et s’était mis en si grands frais, il n’était que raisonnable de l’obliger un peu, moi aussi ; de sorte que je cédai facilement sur ce point.
Après dîner, nous allâmes visiter la ville, l’église et voir les champs et la campagne, ainsi que les étrangers ont coutume de faire ; et notre hôte nous servit de guide pour nous conduire à l’église. J’observai que mon monsieur s’informait assez du ministre, et j’eus vent aussitôt qu’il allait proposer de nous marier ; et il s’ensuivit bientôt qu’en somme je ne le refuserais pas ; car, pour parler net, en mon état, je n’étais point en condition maintenant de dire " non " ; je n’avais plus de raison maintenant d’aller courir de tels risques.
Mais tandis que ces pensées me tournaient dans la tête, ce qui ne fut que l’affaire de peu d’instants, j’observai que mon hôte le prenait à part et lui parlait à voix basse, quoique non si basse que je ne pusse entendre ces mots : " Monsieur, si vous devez avoir occasion… "Le reste, je ne pus l’entendre, mais il semble que ce fût à ce propos : Monsieur, si vous devez avoir occasion d’employer un ministre, j’ai un ami tout près qui vous servira et qui sera aussi secret qu’il pourra vous plaire. "
Mon monsieur répondit assez haut pour que je l’entendisse :
— Fort bien, je crois que je l’emploierai.
À peine fus je revenue à l’hôtellerie qu’il m’assaillit de paroles irrésistibles, m’assurant que puisqu’il avait eu la bonne fortune de me rencontrer et que tout s’accordait, ce serait hâter sa félicité que de mettre fin à la chose sur-le-champ
— Quoi, que voulez vous dire ? m’écriai je en rougissant un peu. Quoi, dans une auberge, et sur la grand’route ? Dieu nous bénisse, dis je, comment pouvez vous parler ainsi ?
— Oh ! dit-il, je puis fort bien parler ainsi ; je suis venu à seule fin de parler ainsi et je vais vous faire voir que c’est vrai.
Et là-dessus il tire un gros paquet de paperasses.
— Vous m’effrayez, dis je ; qu’est ce que tout ceci ?
— Ne vous effrayez pas, mon cœur, dit-il, et me baisa. C’était la première fois qu’il prenait la liberté de m’appeler " son cœur ". Puis il le répéta : " Ne vous effrayez pas, vous allez voir ce que c’est. " Puis il étala tous ces papiers.
Il y avait d’abord l’acte ou arrêt de divorce d’avec sa femme et les pleins témoignages sur son inconduite ; puis il y avait les certificats du ministre et des marguilliers de la paroisse où elle vivait, prouvant qu’elle était enterrée, et attestant la manière de sa mort ; la copie de l’ordonnance de l’officier de la Couronne par laquelle il assemblait des jurés afin d’examiner son cas, et le verdict du jury qui avait été rendu en ces termes : Non compos mentis. Tout cela était pour me donner satisfaction, quoique, soit dit en passant je ne fusse point si scrupuleuse, s’il avait tout su, que de refuser de le prendre à défaut de ces preuves. Cependant je regardai tout du mieux que je pus, et lui dis que tout cela était très clair vraiment, mais qu’il n’eût point eu besoin de l’apporter avec lui, car il y avait assez le temps. Oui, sans doute, dit-il, peut-être qu’il y avait assez longtemps pour moi ; mais qu’aucun temps que le temps présent n’était assez le temps pour lui.
Il y avait d’autres papiers roulés, et je lui demandai ce que c’était.
— Et voilà justement, dit-il, la question que je voulais que vous me fissiez.
Et il tire un petit écrin de chagrin et en sort une très belle bague de diamant qu’il me donne. Je n’aurais pu la refuser, si j’avais eu envie de le faire, car il la passa à mon doigt ; de sorte que je ne fis que lui tirer une révérence. Puis il sort une autre bague :
— Et celle-ci, dit-il, est pour une autre occasion, et la met dans sa poche.
— Mais laissez la moi voir tout de même, dis je, et je souris ; je devine bien ce que c’est ; je pense que vous soyez fou.
— J’aurais été bien fou, dit-il, si j’en avais fait moins. Et cependant il ne me la montra pas et j’avais grande envie de la voir ; de sorte que je dis :
— Mais enfin, laissez la moi voir.
— Arrêtez, dit-il, et regardez ici d’abord. Puis il reprit le rouleau et se mit à lire, et voici que c’était notre licence de mariage.
— Mais, dis je, êtes vous insensé ? Vous étiez pleinement assuré, certes, que je céderais au premier mot, ou bien résolu à ne point accepter de refus !
— La dernière chose que vous dites est bien le cas, répondit-il.
— Mais vous pouvez vous tromper, dis je
— Non, non, dit-il, il ne faut pas que je sois refusé, je ne puis pas être refusé.
Et là-dessus il se mit à me baiser avec tant de violence que je ne pus me dépêtrer de lui.
Il y avait un lit dans la chambre, et nous marchions de long en large, tout pleins de notre discours. Enfin il me prend par surprise dans ses bras, et me jeta sur le lit, et lui avec moi, et me tenant encore serrée dans ses bras, mais sans tenter la moindre indécence, me supplia de consentir avec des prières et des arguments tant répétés, protestant de son affection, et jurant qu’il ne me lâcherait pas que je ne lui eusse promis, qu’enfin je lui dis :
— Mais je crois, en vérité, que vous êtes résolu à ne pas être refusé.
— Non, non, dit-il ; il ne faut pas que je sois refusé ; je ne veux pas être refusé ; je ne peux pas être refusé.
— Bon, bon, lui dis je, en lui donnant un léger baiser : alors on ne vous refusera pas ; laissez moi me lever.
Il fut si transporté par mon consentement et par la tendre façon en laquelle je m’y laissai aller, que je pensai du coup qu’il le prenait pour le mariage même, et qu’il n’allait point attendre les formalités. Mais je lui faisais tort ; car il me prit par la main, me leva, et puis me donnant deux ou trois baisers, me remercia de lui avoir cédé avec tant de grâce ; et il était tellement submergé par la satisfaction, que je vis les larmes qui lui venaient aux yeux.
Je me détournai, car mes yeux se remplissaient aussi de larmes, et lui demandai la permission de me retirer un peu dans ma chambre. Si j’ai eu une once de sincère repentir pour une abominable vie de vingt-quatre années passées, ç’a été alors.
— Oh ! quel bonheur pour l’humanité, me dis je à moi-même, qu’on ne puisse pas lire dans le cœur d’autrui ! Comme j’aurais été heureuse si j’avais été la femme d’un homme de tant d’honnêteté et de tant d’affection, depuis le commencement !
Puis il me vint à la pensée :
— Quelle abominable créature je suis ! Et comme cet innocent gentilhomme va être dupé par moi ! Combien peu il se doute que, venant de divorcer d’avec une catin, il va se jeter dans les bras d’une autre ! qu’il est sur le point d’en épouser une qui a couché avec deux frères et qui a eu trois enfants de son propre frère ! une qui est née à Newgate, dont la mère était une prostituée, et maintenant une voleuse déportée ! une qui a couché avec treize hommes et qui a eu un enfant depuis qu’il m’a vue ! Pauvre gentilhomme, dis je, que va-t-il faire ?
Après que ces reproches que je m’adressais furent passés, il s’ensuivit ainsi :
— Eh bien, s’il faut que je sois sa femme, s’il plaît à Dieu me donner sa grâce, je lui serai bonne femme et fidèle, et je l’aimerai selon l’étrange excès de la passion qu’il a pour moi ; je lui ferai des amendes, par ce qu’il verra, pour les torts que je lui fais, et qu’il ne voit pas.
Il était impatient que je sortisse de ma chambre ; mais trouvant que je restais trop longtemps, il descendit l’escalier et parla à l’hôte au sujet du ministre.
Mon hôte, gaillard officieux, quoique bien intentionné, avait fait chercher l’ecclésiastique ; et quand mon monsieur se mit à lui porter de l’envoyer chercher :
— Monsieur, lui dit-il, mon ami est dans la maison.
Si bien que sans plus de paroles, il les fit rencontrer ensemble. Quand il trouva le ministre, il lui demanda s’il voudrait bien s’aventurer à marier un couple d’étrangers, tous deux de leur gré. L’ecclésiastique répondit que M… lui en avait touché quelques mots ; qu’il espérait que ce n’était point une affaire clandestine, qu’il lui paraissait avoir affaire à une personne sérieuse, et qu’il supposait que madame n’était point jeune fille, où il eût fallu le consentement d’amis.
— Pour vous sortir de doute là-dessus, dit mon monsieur, lisez ce papier, et il tire la licence.
— Je suis satisfait, dit le ministre ; où est la dame ?
— Vous allez la voir tout à l’heure, dit mon monsieur.
Quand il eut dit, il monta l’escalier, et j’étais à ce moment sortie de ma chambre ; de sorte qu’il me dit que le ministre était en bas, et qu’après lui avoir montré la licence, il s’accordait à nous marier de tout son cœur, mais il demandait à me voir ; de sorte qu’il me demandait si je voulais le laisser monter.
— Il sera assez temps, dis je, au matin, n’est ce pas ?
— Mais, dit-il, mon cœur, il semblait entretenir quelque scrupule que ce fût quelque jeune fille enlevée à ses parents, et je lui ai assuré que nous étions tous deux d’âge à disposer de notre consentement ; et c’est de là qu’il a demandé à vous voir.
— Eh bien, dis je, faites comme il vous plaira.
De sorte que voilà qu’on fait monter l’ecclésiastique ; et c’était une bonne personne de caractère bien joyeux. On lui avait dit, paraît-il, que nous nous étions rencontrés là par accident, que j’étais venue dans un coche de Chester et mon monsieur dans son propre carrosse pour me rencontrer ; que nous aurions dû nous retrouver la nuit d’avant à Stony Stratford, mais qu’il n’avait pu parvenir jusque là
— Eh bien, monsieur, dit le ministre, en tout mauvais tour il y a quelque bien ; le désappointement, monsieur, lui dit-il, a été pour vous, et le bon tour est pour moi, car si vous vous fussiez rencontrés à Stony Stratford je n’eusse pas eu l’honneur de vous marier. Notre hôte, avez vous un livre ordinaire des prières ?
Je tressautai, comme d’effroi :
— Monsieur, écriai je, que voulez vous dire ? Quoi, se marier dans une auberge, et la nuit !
— Madame, dit le ministre, si vous désirez que la cérémonie en soit passée à l’église, vous serez satisfaite ; mais je vous assure que votre mariage sera aussi solide ici qu’à l’église ; nous ne sommes point astreints par les règlements à ne marier nulle part qu’à l’église ; et pour ce qui est de l’heure de la journée, elle n’a aucune importance dans le cas présent ; nos princes se marient en leurs chambres et à huit ou dix heures du soir.
Je fus longtemps avant de me laisser persuader, et prétendis répugner entièrement à me marier, sinon à l’église ; mais tout n’était que grimace ; tant qu’à la fin je parus me laisser fléchir, et on fit venir notre hôte, sa femme et sa fille. Notre hôte fut père, et clerc, et tout ensemble ; et bien joyeux nous fûmes, quoique j’avoue que les remords que j’avais éprouvés auparavant pesaient lourdement sur moi et m’arrachaient de temps à autre un profond soupir, ce que le marié remarqua, et s’efforça de m’encourager, pensant, le pauvre homme, que j’avais quelques petites hésitations sur le pas que j’avais fait tant à la hâte.
Nous tînmes pleine réjouissance ce soir là, et cependant tout resta si secret dans l’hôtellerie, que pas un domestique de la maison n’en sut rien, car mon hôtesse et sa fille vinrent me servir, et ne permirent pas qu’aucune des servantes montât l’escalier. Je pris la fille de mon hôtesse pour demoiselle d’honneur, et envoyant chercher un boutiquier le lendemain matin, je fis présent à la jeune femme d’une jolie pièce de broderies, aussi jolie qu’on put en découvrir en ville ; et, trouvant que c’était une ville dentellière, je donnai à sa mère une pièce de dentelle au fuseau pour se faire une coiffe.
Une des raisons pour lesquelles notre hôte garda si étroitement le secret fut qu’il ne désirait pas que la chose vînt aux oreilles du ministre de la paroisse ; mais, si adroitement qu’il s’y prît, quelqu’un en eut vent, si bien qu’on mit les cloches à sonner le lendemain matin de bonne heure, et qu’on nous fit sous notre fenêtre toute la musique qui put se trouver en ville ; mais notre hôte donna couleur que nous étions mariés avant d’arriver ; seulement qu’étant autrefois descendus chez lui, nous avions voulu faire notre souper de noces dans sa maison.