Moll Flanders/7
Georges Crès, 1918 (pp. 219-264).
Nous ne pûmes trouver dans nos cœurs de bouger le lendemain ; car, en somme, ayant été dérangés par les cloches le matin, et n’ayant peut-être pas trop dormi auparavant, nous fûmes si pleins de sommeil ensuite, que nous restâmes au lit jusqu’à près de midi.
Je demandai à mon hôtesse qu’elle fît en sorte que nous n’eussions plus de tintamarre en ville, ni de sonneries de cloches, et elle s’arrangea si bien que nous fûmes très tranquilles.
Mais une étrange rencontre interrompit ma joie pendant assez longtemps. La grande salle de la maison donnait sur la rue, et j’étais allée jusqu’au bout de la salle, et, comme la journée était belle et tiède j’avais ouvert la fenêtre, et je m’y tenais pour prendre l’air, quand je vis trois gentilshommes qui passaient à cheval et qui entraient dans une hôtellerie justement en face de la nôtre.
Il n’y avait pas à le dissimuler, et je n’eus point lieu de me le demander, mais le second des trois était mon mari du Lancashire. Je fus terrifiée jusqu’à la mort ; je ne fus jamais dans une telle consternation en ma vie ; je crus que je m’enfoncerais en terre ; mon sang se glaça dans mes veines et je tremblai comme si j’eusse été saisie d’un accès froid de fièvre. Il n’y avait point lieu de douter de la vérité, dis je : je reconnaissais ses vêtements, je reconnaissais son cheval et je reconnaissais son visage.
La première réflexion que je fis fut que mon mari n’était pas auprès de moi pour voir mon désordre, et j’en fus bien heureuse. Les gentilshommes ne furent pas longtemps dans la maison qu’ils vinrent à la fenêtre de leur chambre, comme il arrive d’ordinaire ; mais ma fenêtre était fermée, vous pouvez en être sûrs ; cependant je ne pus m’empêcher de les regarder à la dérobée, et là je le revis encore. Je l’entendis appeler un des domestiques pour une chose dont il avait besoin, et je reçus toutes les terrifiantes confirmations qu’il était possible d’avoir sur ce que c’était la personne même.
Mon prochain souci fut de connaître l’affaire qui l’amenait, mais c’était une chose impossible. Tantôt mon imagination formait l’idée d’une chose affreuse, tantôt d’une autre ; tantôt je me figurais qu’il m’avait découverte, et qu’il venait me reprocher mon ingratitude et la souillure de l’honneur ; puis je m’imaginai qu’il montait l’escalier pour m’insulter ; et d’innombrables pensées me venaient à la tête de ce qui n’avait jamais été dans la sienne, ni ne pouvait y être, à moins que le diable le lui eût révélé.
Je demeurai dans ma frayeur près de deux heures et quittai à peine de l’œil la fenêtre ou la porte de l’hôtellerie où ils étaient. À la fin, entendant un grand piétinement sous le porche de leur hôtellerie, je courus à la fenêtre ; et, à ma grande satisfaction, je les vis tous trois ressortir et prendre la route de l’ouest ; s’ils se fussent dirigés vers Londres, j’aurais été encore en frayeur qu’il me rencontrât de nouveau, et qu’il me reconnût ; mais il prit la direction contraire, de sorte que je fus soulagée de ce désordre.
Nous résolûmes de partir le lendemain, mais vers six heures du soir, nous fûmes alarmés par un grand tumulte dans la rue, et des gens qui chevauchaient comme s’ils fussent hors de sens ; et qu’était ce sinon une huée sur trois voleurs de grand’route qui avaient pillé deux carrosses et quelques voyageurs près de Dunstablehill et il paraît qu’avis avait été donné qu’on les avait vus à Brickhill, dans telle maison, par où on entendait la maison où avaient été ces gentilshommes.
La maison fut aussitôt occupée et fouillée. Mais il y avait assez de témoignages que les gentilshommes étaient partis depuis plus de trois heures. La foule s’étant amassée, nous eûmes promptement des nouvelles ; et alors je me sentis le cœur troublé d’une bien autre manière. Je dis bientôt aux gens de la maison que je me faisais forte de dire que c’étaient d’honnêtes personnes, et que je connaissais l’un de ces gentilshommes pour une fort honnête personne, et de bon état dans le Lancashire.
Le commissaire qui était venu sur la huée fut immédiatement informé de ceci, et vint me trouver afin d’avoir satisfaction par ma propre bouche ; et je lui assurai que j’avais vu les trois gentilshommes, comme j’étais à la fenêtre, que je les avais vus ensuite aux fenêtres de la salle où ils avaient dîné ; que je les avais vus monter à cheval et que je pourrais lui jurer que je connaissais l’un d’eux pour être un tel, et que c’était un gentilhomme de fort bon état et de parfait caractère dans le Lancashire, d’où j’arrivais justement dans mon voyage.
L’assurance avec laquelle je m’exprimais arrêta tout net le menu peuple et donna telle satisfaction au commissaire qu’il sonna immédiatement la retraite, disant à ses gens que ce n’étaient pas là les hommes, mais qu’il avait reçu avis que c’étaient de très honnêtes gentilshommes ; et ainsi ils s’en retournèrent tous. Quelle était la vérité de la chose, je n’en sus rien, mais il est certain que les carrosses avaient été pillés à Dunstablehill, et 560 £ d’argent volées ; de plus, quelques marchands de dentelle qui voyagent toujours sur cette route avaient été détroussés aussi. Pour ce qui est des trois gentilshommes, je remettrai à expliquer l’affaire plus tard.
Eh bien, cette alarme nous retint encore une journée, bien que mon époux m’assurât qu’il était toujours beaucoup plus sûr de voyager après un vol, parce qu’il était certain que les voleurs s’étaient enfuis assez loin, après avoir alarmé le pays ; mais j’étais inquiète, et en vérité surtout de peur que ma vieille connaissance fût encore sur la grand’route et par chance me vit. Je ne passai jamais quatre jours d’affilée plus délicieux dans ma vie : je fus jeune mariée pendant tout ce temps, et mon nouvel époux s’efforçait de me charmer en tout. Oh ! si cet état de vie avait pu continuer ! comme toutes mes peines passées auraient été oubliées et mes futures douleurs évitées ! mais j’avais à rendre compte d’une vie passée de l’espèce la plus affreuse, tant en ce monde que dans un autre.
Nous partîmes le cinquième jour ; et mon hôte, parce qu’il me voyait inquiète, monta lui-même à cheval, son fils, et trois honnêtes campagnards avec de bonnes armes à feu, et sans rien nous dire, accompagnèrent le carrosse, pour nous conduire en sûreté à Dunstable.
Nous ne pouvions faire moins que de les traiter très bravement à Dunstable, ce qui coûta à mon époux environ dix ou douze shillings, et quelque chose qu’il donna aux hommes pour leur perte de temps, mais mon hôte ne voulut rien prendre pour lui-même
C’était là le plus heureux arrangement qui se pût rencontrer pour moi ; car si j’étais venue à Londres sans être mariée, ou bien il m’aurait fallu aller chez lui pour l’entretien de la première nuit, ou bien lui découvrir que je n’avais point une connaissance dans toute la cité de Londres qui pût recevoir une pauvre mariée et lui donner logement pour sa nuit de noces avec son époux. Mais maintenant je ne fis point de scrupules pour rentrer droit à la maison avec lui, et là je pris possession d’un coup d’une maison bien garnie et d’un mari en très bonne condition, de sorte que j’avais la perspective d’une vie très heureuse, si je m’entendais à la conduire ; et j’avais loisir de considérer la réelle valeur de la vie que j’allais sans doute mener ; combien elle serait différente du rôle déréglé que j’avais joué auparavant, et combien on a plus de bonheur en une vie vertueuse et modeste que dans ce que nous appelons une vie de plaisir.
Oh ! si cette particulière scène d’existence avait pu durer, ou si j’avais appris, dans le temps où je pus en jouir, à en goûter la véritable douceur, et si je n’étais pas tombée dans cette pauvreté qui est le poison certain de la vertu, combien j’aurais été heureuse, non seulement alors, mais peut-être pour toujours ! Car tandis que je vivais ainsi, j’étais réellement repentante de toute ma vie passée ; je la considérais avec horreur, et je puis véritablement dire que je me haïssais moi-même pour l’avoir menée. Souvent je réfléchissais comment mon amant à Bath, frappé par la main de Dieu, s’était repenti, et m’avait abandonnée, et avait refusé de plus me voir, quoiqu’il m’aimât à l’extrême ; mais moi, aiguillonnée par ce pire des démons, la pauvreté, retournai aux viles pratiques, et fis servir l’avantage de ce qu’on appelle une jolie figure à soulager ma détresse, faisant de la beauté l’entremetteuse du vice.
J’ai vécu avec ce mari dans la plus parfaite tranquillité ; c’était un homme calme, sobre et de bon sens, vertueux, modeste, sincère, et en ses affaires diligent et juste ; ses affaires n’embrassaient pas un grand cercle et ses revenus suffisaient pleinement à vivre sur un pied ordinaire ; je ne dis pas à tenir équipage ou à faire figure, ainsi que dit le monde, et je ne m’y étais point attendue ni ne le désirais ; car ainsi que j’avais horreur de la légèreté et de l’extravagance de ma vie d’auparavant, ainsi avais je maintenant choisi de vivre retirée, de façon frugale, et entre nous ; je ne recevais point de société, ne faisais point de visites ; je prenais soin de ma famille et j’obligeais mon mari ; et ce genre de vie me devenait un plaisir.
Nous vécûmes dans un cours ininterrompu d’aise et de contentement pendant cinq ans, quand un coup soudain d’une main presque invisible ruina tout mon bonheur et me jeta en une condition contraire à toutes celles qui avaient précédé.
Mon mari ayant confié à un de ses clercs associés une somme d’argent trop grande pour que nos fortunes pussent en supporter la perte, le clerc fit faillite, et la perte tomba très lourdement sur mon mari. Cependant elle n’était pas si forte que s’il eût eu le courage de regarder ses malheurs en face, son crédit était tellement bon, qu’ainsi que je lui disais, il eût pu facilement la recouvrer ; car se laisser abattre par la peine, c’est en doubler le poids, et celui qui veut y mourir, y mourra.
Il était en vain d’essayer de le consoler ; la blessure était trop profonde ; c’est un coup qui avait percé les entrailles ; il devint mélancolique et inconsolable, et de là tomba dans la léthargie et mourut. Je prévis le coup et fus extrêmement oppressée dans mon esprit, car je voyais évidemment que s’il mourait j’étais perdue.
J’avais eu deux enfants de lui, point plus, car il commençait maintenant à être temps pour moi de cesser d’avoir des enfants ; car j’avais maintenant quarante-huit ans et je pense que, s’il avait vécu, je n’en aurais pas eu d’autres.
J’étais maintenant abandonnée dans un morne et inconsolable cas, en vérité, et en plusieurs choses le pire de tous. D’abord c’était fini de mon temps florissant où je pouvais espérer d’être courtisée comme maîtresse ; cette agréable partie avait décliné depuis quelque temps et les ruines seules paraissaient de ce qui avait été ; et le pire de tout était ceci, que j’étais la créature la plus découragée et la plus inconsolée qui fût au monde ; moi qui avais encouragé mon mari et m’étais efforcée de soutenir les miens, je manquais de ce courage dans la douleur que je lui disais qui était si nécessaire pour supporter le fardeau.
Mais mon cas était véritablement déplorable, car j’étais abandonnée absolument sans amis ni aide, et la perte qu’avait subie mon mari avait réduit sa condition si bas que bien qu’en vérité je ne fusse pas en dette, cependant je pouvais facilement prévoir que ce que j’avais encore ne me suffirait longtemps ; que la petite somme fondait tous les jours pour ma subsistance ; de sorte qu’elle serait bientôt entièrement dépensée, et puis je ne voyais plus devant moi que l’extrême détresse, et ceci se représentait si vivement à mes pensées, qu’il semblait qu’elle fût arrivée, autant qu’elle fût réellement très proche ; aussi mes appréhensions seules doublaient ma misère : car je me figurais que chaque pièce de douze sous que je donnais pour une miche de pain était la dernière que j’eusse au monde et que le lendemain j’allais jeûner, et m’affamer jusqu’à la mort.
Dans cette détresse, je n’avais ni aide ni ami pour me consoler ou m’aviser ; je restais assise, pleurant et me tourmentant nuit et jour, tordant mes mains, et quelquefois extravagant comme une femme folle, et en vérité je me suis souvent étonnée que ma raison n’en ait pas été affectée, car j’avais les vapeurs à un tel degré que mon entendement était parfois entièrement perdu en fantaisies et en imaginations.
Je vécus deux années dans cette morne condition, consumant le peu que j’avais, pleurant continuellement sur mes mornes circonstances, et en quelque façon ne faisant que saigner à mort, sans le moindre espoir, sans perspective de secours ; et maintenant j’avais pleuré si longtemps et si souvent que les larmes étaient épuisées et que je commençai à être désespérée, car je devenais pauvre à grands pas.
Pour m’alléger un peu, j’avais quitté ma maison et loué un logement : et ainsi que je réduisais mon train de vie, ainsi je vendis la plupart de mes meubles, ce qui mit un peu d’argent dans ma poche, et je vécus près d’un an là-dessus, dépensant avec bien de l’épargne, et tirant les choses à l’extrême ; mais encore quand je regardais devant moi, mon cœur s’enfonçait en moi à l’inévitable approche de la misère et du besoin. Oh ! que personne ne lise cette partie sans sérieusement réfléchir sur les circonstances d’un état désolé et comment ils seraient aux prises avec le manque d’amis et le manque de pain ; voilà qui les fera certainement songer non seulement à épargner ce qu’ils ont, mais à se tourner vers le ciel pour implorer son soutien et à la prière de l’homme sage ; " Ne me donne point la pauvreté, afin que je ne vole point. "
Qu’ils se souviennent qu’un temps de détresse est un temps d’affreuse tentation, et toute la force pour résister est ôtée ; la pauvreté presse, l’âme est faite désespérée par la détresse, et que peut-on faire ? Ce fut un soir, qu’étant arrivée, comme je puis dire, au dernier soupir, je crois que je puis vraiment dire que j’étais folle et que j’extravaguais, lorsque, poussée par je ne sais quel esprit, et comme il était, faisant je ne sais quoi, ou pourquoi, je m’habillai (car j’avais encore d’assez bons habits) et je sortis. Je suis très sûre que je n’avais aucune manière de dessein dans ma tête quand je sortis ; je ne savais ni ne considérais où aller, ni à quelle affaire : mais ainsi que le diable m’avait poussée dehors et m’avait préparé son appât, ainsi il m’amena comme vous pouvez être sûrs à l’endroit même, car je ne savais ni où j’allais ni ce que je faisais.
Errant ainsi çà et là, je ne savais où, je passai près de la boutique d’un apothicaire dans Leadenhallstreet, où je vis placé sur un escabeau juste devant le comptoir un petit paquet enveloppé dans un linge blanc : derrière se tenait une servante, debout, qui lui tournait le dos, regardant en l’air vers le fond de la boutique où l’apprenti de l’apothicaire, comme je suppose était monté sur le comptoir, le dos tourné à la porte, lui aussi, et une chandelle à la main, regardant et cherchant à atteindre une étagère supérieure, pour y prendre quelque chose dont il avait besoin de sorte que tous deux étaient occupés : et personne d’autre dans la boutique.
Ceci était l’appât ; et le diable qui avait préparé le piège m’aiguillonna, comme s’il eût parlé ; car je me rappelle, et je n’oublierai jamais : ce fut comme une voix soufflée au-dessus de mon épaule : " Prends le paquet ; prends le vite ; fais le maintenant. "
À peine fut ce dit que j’entrai dans la boutique, et, le dos tourné à la fille, comme si je me fusse dressée pour me garer d’une charrette qui passait, je glissai ma main derrière moi et pris le paquet, et m’en allai avec, ni la servante, ni le garçon ne m’ayant vue, ni personne d’autre.
Il est impossible d’exprimer l’horreur de mon âme pendant tout le temps de cette action. Quand je m’en allai, je n’eus pas le cœur de courir, ni à peine de changer la vitesse de mon pas ; je traversai la rue, en vérité, et je pris le premier tournant que je trouvai, et je crois que c’était une rue de croisée qui donnait dans Fenchurchstreet ; de là je traversai et tournai par tant de chemins et de tournants que je ne saurais jamais dire quel chemin je pris ni où j’allais ; je ne sentais pas le sol sur lequel je marchais, et plus je m’éloignais du danger, plus vite je courais, jusqu’à ce que, lasse et hors d’haleine, je fus forcée de m’asseoir sur un petit banc à une porte, et puis découvris que j’étais arrivée dans Thamesstreet, près de Billingsgate. Je me reposai un peu et puis continuai ma route ; mon sang était tout en un feu, mon cœur battait comme si je fusse en une frayeur soudaine ; en somme j’étais sous une telle surprise que je ne savais ni où j’allais ni quoi faire.
Après m’être ainsi lassée à faire un long chemin errant, et avec tant d’ardeur, je commençai de considérer, et de me diriger vers mon logement où je parvins environ neuf heures du soir.
Pourquoi le paquet avait été fait ou à quelle occasion placé la où je l’avais trouvé, je ne le sus point, mais quand je vins à l’ouvrir, je trouvai qu’il contenait un trousseau de bébé, très bon et presque neuf, la dentelle très fine ; il y avait une écuelle d’argent d’une pinte, un petit pot d’argent et six cuillers avec d’autre linge, une bonne chemise, et trois mouchoirs de soie, et dans le pot un papier, 18 shillings 6 deniers en argent.
Tout le temps que j’ouvrais ces choses j’étais sous de si affreuses impressions de frayeur, et dans une telle terreur d’esprit, quoique je fusse parfaitement en sûreté, que je ne saurais en exprimer la manière ; je m’assis et pleurai très ardemment.
— Seigneur ! écriai je, que suis je maintenant ? une voleuse ? Quoi ! je serai prise au prochain coup, et emportée à Newgate et je passerai au jugement capital !
Et là-dessus je pleurai encore longtemps et je suis sûre, si pauvre que je fusse, si j’eusse osé dans ma terreur, j’aurais certainement rapporté les affaires : mais ceci se passa après un temps. Eh bien, je me mis au lit cette nuit, mais dormis peu ; l’horreur de l’action était sur mon esprit et je ne sus pas ce que je disais ou ce que je faisais toute la nuit et tout le jour suivant. Puis je fus impatiente d’apprendre quelque nouvelle sur la perte ; et j’étais avide de savoir ce qu’il en était, si c’était le bien d’une pauvre personne ou d’une riche ; peut-être dis je, que c’est par chance quelque pauvre veuve comme moi, qui avait empaqueté ces hardes afin d’aller les vendre pour un peu de pain pour elle et un pauvre enfant, et que maintenant ils meurent de faim et se brisent le cœur par faute du peu que cela leur aurait donné ; et cette pensée me tourmenta plus que tout le reste pendant trois ou quatre jours.
Mais mes propres détresses réduisirent au silence toutes ces réflexions, et la perspective de ma propre faim, qui devenait tous les jours plus terrifiante pour moi, m’endurcit le cœur par degrés. Ce fut alors que pesa surtout sur mon esprit la pensée que j’avais eu des remords et que je m’étais, ainsi que je l’espérais, repentie de tous mes crimes passés ; que j’avais vécu d’une vie sobre, sérieuse et retirée pendant plusieurs années ; mais que maintenant j’étais poussée par l’affreuse nécessité de mes circonstances jusqu’aux portes de la destruction, âme et corps ; et deux ou trois fois je tombai sur mes genoux, priant Dieu, comme bien je le pouvais, pour la délivrance ; mais je ne puis m’empêcher de dire que mes prières n’avaient point d’espoir en elles ; je ne savais que faire ; tout n’était que terreur au dehors et ténèbres au dedans ; et je réfléchissais sur ma vie passée comme si je ne m’en fusse pas repentie, et que le ciel commençât maintenant de me punir, et dût me rendre aussi misérable que j’avais été mauvaise.
Si j’avais continué ici, j’aurais peut-être été une véritable pénitente ; mais j’avais un mauvais conseiller en moi, et il m’aiguillonnait sans cesse à me soulager par les moyens les pires ; de sorte qu’un soir il me tenta encore par la même mauvaise impulsion qui avait dit : prends ce paquet, de sortir encore pour chercher ce qui pouvait se présenter.
Je sortis maintenant à la lumière du jour, et j’errai je ne sais où, et en cherche de je ne sais quoi, quand le diable mit sur mon chemin un piège de terrible nature, en vérité, et tel que je n’en ai jamais rencontré avant ou depuis. Passant dans Aldersgatestreet, il y avait là une jolie petite fille qui venait de l’école de danse et s’en retournait chez elle toute seule ; et mon tentateur, comme un vrai démon, me poussa vers cette innocente créature. Je lui parlai et elle me répondit par son babillage, et je la pris par la main et la menai tout le long du chemin jusqu’à ce que j’arrivai dans une allée pavée qui donne dans le Clos Saint-Barthélemy, et je la menai là-dedans L’enfant dit que ce n’était pas sa route pour rentrer. Je dis :
— Si, mon petit cœur, c’est bien ta route ; je vais te montrer ton chemin pour retourner chez toi.
L’enfant portait un petit collier de perles d’or, et j’avais mon œil sur ce collier, et dans le noir de l’allée, je me baissai, sous couleur de rattacher la collerette de l’enfant qui s’était défaite, et je lui ôtai son collier, et l’enfant ne sentit rien du tout, et ainsi je continuai de mener l’enfant. Là, dis je, le diable me poussa à tuer l’enfant dans l’allée noire, afin qu’elle ne criât pas ; mais la seule pensée me terrifia au point que je fus près de tomber à terre ; mais je fis retourner l’enfant, et lui dis de s’en aller, car ce n’était point son chemin pour rentrer ; l’enfant dit qu’elle ferait comme je disais, et je passai jusque dans le Clos Saint-Barthélemy, et puis tournai vers un autre passage qui donne dans Longlane, de là dans Charterhouse-Yard et je ressortis dans John’s Street ; puis croisant dans Smithfield, je descendis Chicklane, et j’entrai dans Fiedlane pour gagner Holbornbridge, où me mêlant dans la foule des gens qui y passent d’ordinaire, il n’eût pas été possible d’être découverte. Et ainsi je fis ma seconde sortie dans le monde.
Les pensées sur ce butin chassèrent toutes les pensées sur le premier, et les réflexions que j’avais faites se dissipèrent promptement ; la pauvreté endurcissait mon cœur et mes propres nécessités me rendaient insouciante de tout. Cette dernière affaire ne me laissa pas grand souci ; car n’ayant point fait de mal à la pauvre enfant, je pensai seulement avoir donné aux parents une juste leçon pour la négligence qu’ils montraient en laissant rentrer tout seul ce pauvre petit agneau, et que cela leur apprendrait à prendre garde une autre fois.
Ce cordon de perles valait environ 12 ou 14 £. Je suppose qu’auparavant il avait appartenu à la mère, car il était trop grand pour l’enfant, mais que peut-être la vanité de la mère qui voulait que sa fille eût l’air brave à l’école de danse l’avait poussée à le faire porter à l’enfant et sans doute l’enfant avait une servante qui eût dû la surveiller, mais elle comme une négligente friponne, s’occupant peut-être de quelque garçon qu’elle avait rencontré, la pauvre petite avait erré jusqu’à tomber dans mes mains.
Toutefois je ne fis point de mal à l’enfant ; je ne fis pas tant que l’effrayer, car j’avais encore en moi infiniment d’imaginations tendres, et je ne faisais rien à quoi, ainsi que je puis dire, la nécessité ne me poussât.
J’eus un grand nombre d’aventures après celle-ci ; mais j’étais jeune dans le métier, et je ne savais comment m’y prendre autrement qu’ainsi que le diable me mettait les choses dans la tête, et en vérité, il ne tardait guère avec moi. Une des aventures que j’eus fut très heureuse pour moi. Je passais par Lombardstreet, à la tombée du soir, juste vers le bout de la Cour des Trois Rois, quand tout à coup arrive un homme tout courant près de moi, prompt comme l’éclair, et jette un paquet qui était dans sa main juste derrière moi, comme je me tenais contre le coin de la maison au tournant de l’allée ; juste comme il le jetait là dedans, il dit :
— Dieu vous sauve, madame, laissez le là un moment.
Et le voilà qui s’enfuit. Après lui en viennent deux autres et immédiatement un jeune homme sans chapeau, criant : " Au voleur ! " Ils poursuivirent ces deux derniers hommes de si près qu’ils furent forcés de laisser tomber ce qu’ils tenaient, et l’un deux fut pris pardessus le marché ; l’autre réussit à s’échapper.
Je demeurai comme un plomb tout ce temps, jusqu’à ce qu’ils revinrent, traînant le pauvre homme qu’ils avaient pris et tirant après lui les choses qu’ils avaient trouvées, fort satisfaits sur ce qu’ils avaient recouvré le butin et pris le voleur ; et ainsi ils passèrent près de moi, car moi, je semblais seulement d’une qui se garât pour laisser avancer la foule.
Une ou deux fois je demandai ce qu’il y avait, mais les gens négligèrent de me répondre et je ne fus pas fort importune ; mais après que la foule se fut entièrement écoulée, je saisis mon occasion pour me retourner et ramasser ce qui était derrière moi et m’en aller ; ce que je fis en vérité avec moins de trouble que je n’avais fait avant, car ces choses, je ne les avais pas volées, mais elles étaient venues toutes volées dans ma main. Je revins saine et sauve à mon logement, chargée de ma prise ; c’était une pièce de beau taffetas lustré noir et une pièce de velours ; la dernière n’était qu’un coupon de pièce d’environ onze aunes ; la première était une pièce entière de près de cinquante aunes ; il semblait que ce fût la boutique d’un mercier qu’ils eussent pillée ; je dis " pillée " tant les marchandises étaient considérables qui y furent perdues ; car les marchandises qu’ils recouvrèrent furent en assez grand nombre, et je crois arrivèrent à environ six ou sept différentes pièces de soie : comment ils avaient pu en voler tant, c’est ce que je ne puis dire ; mais comme je n’avais fait que voler le voleur, je ne me fis point scrupule de prendre ces marchandises, et d’en être fort joyeuse en plus.
J’avais eu assez bonne chance jusque là et j’eus plusieurs autres aventures, de peu de gain il est vrai, mais de bon succès : mais je marchais, dans la crainte journalière que quelque malheur m’arrivât et que je viendrais certainement à être pendue à la fin. L’impression que ces pensées me faisaient était trop forte pour la secouer, et elle m’arrêta en plusieurs tentatives, qui, pour autant que je sache, auraient pu être exécutées en toute sûreté ; mais il y a une chose que je ne puis omettre et qui fut un appât pour moi pendant de longs jours. J’entrais fréquemment dans les villages qui étaient autour de la ville afin de voir si je n’y rencontrerais rien sur mon chemin ; et passant le long d’une maison près de Stepney, je vis sur l’appui de la fenêtre deux bagues, l’une un petit anneau de diamant, l’autre une bague d’or simple ; elles avaient été laissées là sûrement par quelque dame écervelée, qui avait plus d’argent que de jugement, peut-être seulement jusqu’à ce qu’elle se fût lavé les mains.
Je passai à plusieurs reprises près de la fenêtre pour observer si je pouvais voir qu’il y eût personne dans la chambre ou non, et je ne pus voir personne, mais encore n’étais pas sûre ; un moment après il me vînt à l’idée de frapper contre la vitre ; comme si j’eusse voulu parler à quelqu’un, et s’il y avait là personne, on viendrait sûrement à la fenêtre, et je leur dirais alors de ne point laisser là ces bagues parce que j’avais vu deux hommes suspects qui les considéraient avec attention. Sitôt pensé, sitôt fait ; je cognai une ou deux fois, et personne ne vint, et aussitôt je poussai fortement le carreau qui se brisa avec très peu de bruit et j’enlevai les deux bagues et m’en allai ; l’anneau de diamant valait 3 £ et l’autre à peu près 9 shillings.
J’étais maintenant en embarras d’un marché pour mes marchandises, et en particulier pour mes pièces de soie. J’étais fort répugnante à les abandonner pour une bagatelle, ainsi que le font d’ordinaire les pauvres malheureux voleurs qui après avoir aventuré leur existence pour une chose qui a peut-être de la valeur, sont obligés de la vendre pour une chanson quand tout est fait ; mais j’étais résolue à ne point faire ainsi, quelque moyen qu’il fallût prendre ; pourtant je ne savais pas bien à quel expédient recourir. Enfin je me résolus à aller trouver ma vieille gouvernante, et à refaire sa connaissance. Je lui avais ponctuellement remis ses cinq livres annuelles pour mon petit garçon tant que je l’avais pu ; mais enfin je fus obligée de m’arrêter. Pourtant je lui avais écrit une lettre dans laquelle je lui disais que ma condition était réduite, que j’avais perdu mon mari, qu’il m’était impossible désormais de suffire à cette dépense, et que je la suppliais que le pauvre enfant ne souffrît pas trop des malheurs de sa mère.
Je lui fis maintenant une visite, et je trouvai qu’elle pratiquait encore un peu son vieux métier, mais qu’elle n’était pas dans des circonstances si florissantes qu’autrefois ; car elle avait été appelée en justice par un certain gentilhomme dont la fille avait été enlevée, et au rapt de qui elle avait, paraît-il, aidé ; et ce fut de bien près qu’elle échappa à la potence. Les frais aussi l’avaient ravagée, de sorte que sa maison n’était que médiocrement garnie, et qu’elle n’avait pas si bonne réputation en son métier qu’auparavant ; pourtant elle était solide sur ses jambes, comme on dit, et comme c’était une femme remuante, et qu’il lui restait quelque fonds, elle s’était faite prêteuse sur gages et vivait assez bien.
Elle me reçut de façon fort civile, et avec les manières obligeantes qu’elle avait toujours, m’assura qu’elle n’aurait pas moins de respect pour moi parce que j’étais réduite ; qu’elle avait pris soin que mon garçon fut très bien soigné, malgré que je ne pusse payer pour lui, et que la femme qui l’avait était à l’aise, de sorte que je ne devais point avoir d’inquiétude à son sujet, jusqu’à ce que je fusse en mesure de m’en soucier effectivement.
Je lui dis qu’il ne me restait pas beaucoup d’argent mais que j’avais quelques affaires qui valaient bien de l’argent, si elle pouvait me dire comment les tourner en argent. Elle demanda ce que c’était que j’avais. Je tirai le cordon de perles d’or, et lui dis que c’était un des cadeaux que mon mari m’avait faits ; puis je lui fis voir les deux pièces de soie que je lui dis que j’avais eues d’Irlande et apportées en ville avec moi, et le petit anneau de diamant. Pour ce qui est du petit paquet d’argenterie et de cuillers, j’avais trouvé moyen d’en disposer toute seule auparavant ; et quant au trousseau du bébé que j’avais, elle m’offrit de le prendre elle-même, pensant que ce fût le mien. Elle me dit qu’elle s’était faite prêteuse sur gages et qu’elle vendrait ces objets pour moi, comme s’ils lui eussent été engagés ; de sorte qu’elle fit chercher au bout d’un moment les agents dont c’était l’affaire, et qui lui achetèrent tout cela, étant en ses mains, sans aucun scrupule, et encore en donnèrent de bons prix.
Je commençai maintenant de réfléchir que cette femme nécessaire pourrait m’aider un peu en ma basse condition à quelque affaire ; car j’aurais joyeusement tourné la main vers n’importe quel emploi honnête, si j’eusse pu l’obtenir ; mais des affaires honnêtes ne venaient pas à portée d’elle. Si j’avais été plus jeune, peut-être qu’elle eût pu m’aider ; mais mes idées étaient loin de ce genre de vie, comme étant entièrement hors de toute possibilité à cinquante ans passés, ce qui était mon cas, et c’est ce que je lui dis.
Elle m’invita enfin à venir et à demeurer dans sa maison jusqu’à ce que je pusse trouver quelque chose à faire et que cela me coûterait très peu et c’est ce que j’acceptai avec joie ; et maintenant, vivant un peu plus à l’aise, j’entrai en quelques mesures pour faire retirer le petit garçon que j’avais eu de mon dernier mari ; et sur ce point encore elle me mit à l’aise, réservant seulement un payement de cinq livres par an, si cela m’était possible. Ceci fut pour moi un si grand secours que pendant un bon moment je cessai le vilain métier où je venais si nouvellement d’entrer ; et bien volontiers j’eusse pris du travail, sinon qu’il était bien difficile d’en trouver à une qui n’avait point de connaissances.
Pourtant enfin je trouvai à faire des ouvrages piqués pour literie de dames, jupons, et autres choses semblables, et ceci me plut assez, et j’y travaillai bien fort, et je commençai à en vivre ; mais le diligent démon, qui avait résolu que je continuerais à son service, continuellement m’aiguillonnait à sortir et à aller me promener, c’est à dire à voir si je rencontrerais quelque chose en route, à l’ancienne façon.
Une nuit j’obéis aveuglément à ses ordres et je tirai un long détour par les rues, mais ne rencontrai point d’affaire ; mais non contente de cela, je sortis aussi le soir suivant, que passant près d’une maison de bière, je vis la porte d’une petite salle ouverte, tout contre la rue, et sur la table un pot d’argent, chose fort en usage dans les cabarets de ce temps ; il paraît que quelque société venait d’y boire et les garçons négligents avaient oublié de l’emporter.
J’entrai dans le réduit franchement et, plaçant le peu d’argent sur le coin du banc, je m’assis devant, et frappai du pied. Un garçon vint bientôt : je le priai d’aller me chercher une pinte de bière chaude, car le temps était froid. Le garçon partit courant, et je l’entendis descendre au cellier pour tirer la bière. Pendant que le garçon était parti, un autre garçon arriva et me cria :
— Avez vous appelé ?
Je parlai d’un air mélancolique et dis :
— Non, le garçon est allé me chercher une pinte de bière.
Pendant que j’étais assise là, j’entendis la femme au comptoir qui disait :
— Sont-ils tous partis au cinq ?- qui était le réduit où je m’étais assise, - et le garçon lui dit que oui.
— Qui a desservi le pot ? demanda la femme.
— Moi, dit un autre garçon : tenez, le voilà : indiquant paraît-il, un autre pot qu’il avait emporté d’un autre réduit par erreur ; ou bien il faut que le coquin eût oublié qu’il ne l’avait pas emporté, ce qu’il n’avait certainement pas fait.
J’entendis tout ceci bien à ma satisfaction, car je trouvai clairement qu’on ne s’apercevait pas que le pot manquait et qu’on pensait qu’il eût été desservi. Je bus donc ma bière : j’appelai pour payer, et comme je partais, je dis :
— Prenez garde, mon enfant, à votre argenterie.
Et j’indiquai un pot d’argent d’une pinte où il m’avait apporté à boire ; le garçon dit :
— Oui, madame, à la bonne heure, - et je m’en allai.
Je rentrai chez ma gouvernante et me dis que le temps était venu de la mettre à l’épreuve, afin que, si j’étais mise dans la nécessité d’être découverte, elle pût m’offrir quelque assistance. Quand je fus restée à la maison quelques moments, et que j’eus l’occasion de lui parler, je lui dis que j’avais un secret de la plus grande importance au monde à lui confier, si elle avait assez de respect pour moi pour le tenir privé. Elle me dit qu’elle avait fidèlement gardé un de mes secrets ; pourquoi doutais je qu’elle en garderait un autre ? Je lui dis que la plus étrange chose du monde m’était arrivée, mêmement sans aucun dessein ; et ainsi je lui racontai toute l’histoire du pot.
— Et avez vous apporté avec vous, ma chère ? dit elle
— Vraiment oui, dis je, et le lui fis voir. Mais que dois je faire maintenant ? dis je Ne faut-il pas le rapporter ?
— Le rapporter ! dit elle Oui-Dà ! si vous voulez aller à Newgate.
— Mais, dis je, ils ne sauraient avoir la bassesse de m’arrêter, puisque je le leur rapporterais.
— Vous ne connaissez pas cette espèce de gens, mon enfant, dit elle : non seulement ils vous enverraient à Newgate, mais encore vous feraient pendre, sans regarder aucunement l’honnêteté que vous mettriez à le rendre ; ou bien ils dresseraient un compte de tous les pots qu’ils ont perdus, afin de vous les faire payer.
— Que faut-il faire, alors ? dis je
— Oui, vraiment, dit elle ; puisque aussi bien vous avez fait la fourberie, et que vous l’avez volé, il faut le garder maintenant ; il n’y a plus moyen d’y revenir. D’ailleurs, mon enfant, dit elle, n’en avons nous pas besoin bien plus qu’eux ? Je voudrais bien rencontrer pareille aubaine tous les huit jours.
Ceci me donna une nouvelle notion sur ma gouvernante, et me fit penser que, depuis qu’elle s’était faite prêteuse sur gages, elle vivait parmi une espèce de gens qui n’étaient point des honnêtes que j’avais rencontrés chez elle autrefois.
Ce ne fut pas longtemps que je le découvris encore plus clairement qu’auparavant ; car, de temps à autre, je voyais apporter des poignées de sabre, des cuillers, des fourchettes, des pots et autres objets semblables, non pour être engagés, mais pour être vendus tout droit ; et elle achetait tout sans faire de questions, où elle trouvait assez son compte, ainsi que je trouvai par son discours.
Je trouvai ainsi qu’en suivant ce métier, elle faisait toujours fondre la vaisselle d’argent qu’elle achetait, afin qu’on ne pût la réclamer ; et elle vint me dire un matin qu’elle allait mettre à fondre, et que si je le désirais, elle y joindrait mon pot, afin qu’il ne fût vu de personne ; je lui dis : " De tout mon cœur. " Elle le pesa donc et m’en donna la juste valeur en argent, mais je trouvai qu’elle n’en agissait pas de même avec le reste de ses clients.
Quelque temps après, comme j’étais au travail, et très mélancolique, elle commence de me demander ce que j’avais. Je lui dis que je me sentais le cœur bien lourd, que j’avais bien peu de travail, et point de quoi vivre, et que je ne savais quel parti prendre. Elle se mit à rire et me dit que je n’avais qu’à sortir encore une fois, pour tenter la fortune ; qu’il se pourrait que je rencontrasse une nouvelle pièce de vaisselle d’argent.
— Oh ! ma mère, dis je, c’est un métier où je n’ai point d’expérience, et si je suis prise, je suis perdue du coup.
— Oui bien, dit elle, mais je pourrais vous faire faire la connaissance d’une maîtresse d’école qui vous ferait aussi adroite qu’elle le peut être elle-même
Je tremblai sur cette proposition, car jusqu’ici je n’avais ni complices ni connaissances aucunes parmi cette tribu. Mais elle conquit toute ma retenue et toutes mes craintes ; et, en peu de temps, à l’aide de cette complice, je devins voleuse aussi habile et aussi subtile que le fut jamais Moll la Coupeuse de bourses, quoique, si la renommée n’est point menteuse, je ne fusse pas moitié aussi jolie.
Le camarade qu’elle me fit connaître était habile en trois façons diverses de travailler ; c’est à savoir : à voler les boutiques, à tirer des carnets de boutique et de poche et à couper des montres d’or au côté des dames ; chose où elle réussissait avec tant de dextérité que pas une femme n’arriva, comme elle, à la perfection de l’art. La première et la dernière de ces occupations me plurent assez : et je la servis quelque temps dans la pratique, juste comme une aide sert une sage-femme, sans payement aucun.
Enfin, elle me mit à l’épreuve. Elle m’avait montré son art et j’avais plusieurs fois décroché une montre de sa propre ceinture avec infiniment d’adresse ; à la fin elle me montra une proie, et c’était une jeune dame enceinte, qui avait une montre charmante. La chose devait se faire au moment qu’elle sortirait de l’église ; elle passa d’un côté de la dame, et juste comme elle arrivait aux marches, feint de tomber, et tomba contre la dame avec une telle violence qu’elle fut dans une grande frayeur, et que toutes deux poussèrent des cris terribles ; au moment même qu’elle bousculait la dame, j’avais saisi la montre, et la tenant de la bonne façon, le tressaut que fit la pauvre fit échapper l’agrafe sans qu’elle pût rien sentir ; je partis sur-le-champ, laissant ma maîtresse d’école à sortir peu à peu de sa frayeur et la dame de même ; et bientôt la montre vint à manquer.
— Hélas ! dit ma camarade, ce sont donc ces coquins qui m’ont renversée, je vous gage ; je m’étonne que Madame ne se soit point aperçue plus tôt que sa montre était volée : nous aurions encore pu les prendre.
Elle colora si bien la chose que personne ne la soupçonna, et je fus rentrée une bonne heure avant elle. Telle fut ma première aventure en compagnie ; la montre était vraiment très belle, enrichie de beaucoup de joyaux et ma gouvernante nous en donna 20 £ dont j’eus la moitié. Et ainsi je fus enregistrée parfaite voleuse, endurcie à un point où n’atteignent plus les réflexions de la conscience ou de la modestie, et à un degré que je n’avais jamais cru possible en moi.
Ainsi le diable qui avait commencé par le moyen d’une irrésistible pauvreté à me pousser vers ce vice m’amena jusqu’à une hauteur au-dessus du commun, même quand mes nécessités n’étaient point si terrifiantes ; car j’étais maintenant entrée dans une petite veine de travail, et comme je n’étais pas en peine de manier l’aiguille, il était fort probable que j’aurais pu gagner mon pain assez honnêtement.
Je dois dire que si une telle perspective de travail s’était présentée tout d’abord, quand je commençai à sentir l’approche de ma condition misérable ; si une telle perspective, dis je, de gagner du pain par mon travail s’était présentée alors, je ne serais jamais tombée dans ce vilain métier ou dans une bande si affreuse que celle avec laquelle j’étais maintenant embarquée ; mais l’habitude m’avait endurcie, et je devins audacieuse au dernier degré ; et d’autant plus que j’avais continué si longtemps sans me faire prendre ; car, en un mot, ma partenaire en vice et moi, nous continuâmes toutes deux si longtemps, sans jamais être découvertes, que non seulement nous devînmes hardies, mais qu’encore nous devînmes riches, et que nous eûmes à un moment vingt et une montres d’or entre les mains.
Je me souviens qu’un jour étant un peu plus sérieuse que de coutume, et trouvant que j’avais une aussi bonne provision d’avance que celle que j’avais (car j’avais près de 200 £ d’argent pour ma part), il me vint à la pensée, sans doute de la part de quelque bon esprit s’il y en a de tels, qu’ainsi que d’abord la pauvreté m’avait excitée et que mes détresses m’avaient poussée à de si affreux moyens, ainsi voyant que ces détresses étaient maintenant soulagées, et que je pouvais aussi gagner quelque chose pour ma subsistance, en travaillant, et que j’avais une si bonne banque pour me soutenir, pourquoi, ne cesserais je pas maintenant, tandis que j’étais bien ; puisque je ne pouvais m’attendre à rester toujours libre, et qu’une fois surprise, j’étais perdue.
Ce fut là sans doute l’heureuse minute où, si j’avais écouté le conseil béni, quelle que fût la main dont il venait, j’aurais trouvé encore une chance de vie aisée. Mais mon destin était autrement déterminé ; l’avide démon qui m’avait attirée me tenait trop étroitement serrée pour me laisser revenir ; mais ainsi que ma pauvreté m’y avait conduite, ainsi l’avarice m’y fit rester, jusqu’à ce qu’il n’y eût plus moyen de retourner en arrière. Quant aux arguments que me dictait ma raison pour me persuader de renoncer, l’avarice se dressait, et disait :
— Continue ; tu as eu très bonne chance ; continue jusqu’à ce que tu aies quatre ou cinq cents livres, et puis tu cesseras, et puis tu pourras vivre à ton aise, sans jamais plus travailler.
Ainsi, moi qui avais été étreinte jadis dans les griffes du diable, j’y étais retenue comme par un charme, et je n’avais point de pouvoir pour franchir l’enceinte du cercle, jusqu’à ce que je fus engloutie dans des labyrinthes d’embarras trop grands pour que je pusse en sortir.
Cependant ces pensées me laissèrent quelque impression, et me firent agir avec un peu plus de prudence qu’avant, et je prenais plus de précautions que mes directrices pour elles-mêmes. Ma camarade, comme je la nommai (j’aurais dû l’appeler ma maîtresse), avec une autre de ses élèves, fut la première qui tomba dans le malheur ; car, se trouvant en quête de gain, elles firent une tentative sur un marchand de toiles dans Cheapside, mais furent grippées par un compagnon aux yeux perçants, et saisies avec deux pièces de batiste, qu’on trouva sur elles.
C’en était assez pour les loger toutes deux à Newgate où elles eurent le malheur qu’on rappelât à leur souvenir quelques-uns de leurs méfaits passés : deux autres accusations étant portées contre elles, et les faits étant prouvés, elles furent toutes deux condamnées à mort ; toutes deux plaidèrent leurs ventres et toutes deux furent déclarées grosses, quoique mon institutrice ne fût pas plus grosse que je ne l’étais moi-même
J’allai souvent les voir et les consoler, attendant mon tour à la prochaine ; mais ce lieu m’inspirait tant d’horreur quand je réfléchissais que c’était le lieu de ma naissance malheureuse et des infortunes de ma mère, que je ne pus le supporter davantage et que je cessai mes visites.
Et oh ! si j’avais pu être avertie par leurs désastres, j’aurais pu être heureuse encore, car jusque là j’étais libre, et aucune accusation n’avait été portée contre moi ; mais voilà qui ne pouvait être ; ma mesure n’était pas encore pleine.
Ma camarade, portant la marque d’une ancienne réprouvée, fut exécutée ; la jeune criminelle eut grâce de la vie, ayant obtenu un sursis ; mais resta de longs jours à souffrir de la faim dans sa prison, jusqu’enfin elle fit mettre son nom dans ce qu’on appelle une lettre de rémission et ainsi échappa.
Ce terrible exemple de ma camarade me frappa de frayeur au cœur ; et pendant un bon temps je ne fis point d’excursions. Mais une nuit, dans le voisinage de la maison de ma gouvernante, on cria : Au feu ! Ma gouvernante se mit à la fenêtre, car nous étions toutes levées, et cria immédiatement que la maison de Mme Une telle était toute en feu, flambant par le haut, ce qui était la vérité. Ici elle me poussa du coude.
— Vite, mon enfant, dit elle ; voici une excellente occasion ; le feu est si près que vous pouvez y aller devant que la rue soit barrée par la foule.
Puis elle me donna mon rôle :
— Allez, mon enfant, à la maison ; courez et dites à la dame ou à quiconque vous verrez que vous êtes venue pour leur aider, et que vous venez de chez Mme Une telle, c’est à savoir une personne qu’elle connaissait plus loin dans la rue.
Me voilà partie, et arrivant à la maison, je trouvai tout le monde dans la confusion, comme bien vous pensez ; j’entrai toute courante, et trouvant une des servantes :
— Hélas ! mon doux cœur, écriai je, comment donc est arrivé ce triste accident ? Où est votre maîtresse ? Estelle en sûreté ? Et où sont les enfants ? Je viens de chez Mme *** pour vous aider.
Voilà la fille qui court.
— Madame, madame, cria-t-elle aussi haut qu’elle put hurler, voilà une dame qui arrive de chez Mme *** pour nous aider.
La pauvre dame, à moitié hors du sens, avec un paquet sous son bras et deux petits enfants vient vers moi :
— Madame, dis je, souffrez que j’emmène ces pauvres petits chez Mme *** ; elle vous fait prier de les lui envoyer ; elle prendra soin des pauvres agneaux.
Sur quoi j’en prends un qu’elle tenait par la main, et elle me met l’autre dans les bras.
— Oh oui ! oui ! pour l’amour de Dieu, dit elle, emportez les ! Oh ! remerciez la bien de sa bonté !
— avez vous point autre chose à mettre en sûreté, madame ? dis je ; elle le gardera avec soin.
— Oh ! Seigneur ! dit elle, Dieu la bénisse ! Prenez ce paquet d’argenterie et emportez le chez elle aussi. Oh ! c’est une bonne femme ! Oh ! nous sommes entièrement ruinés, perdus !
Et voilà qu’elle me quitte, se précipitant tout égarée, et les servantes à sa suite, et me voilà partie avec les deux enfants et le paquet.
À peine étais je dans la rue que je vis une autre femme venir à moi :
— Hélas ! maîtresse, dit elle d’un ton piteux, vous allez laisser tomber cet enfant ; allons, allons, voilà un triste temps, souffrez que je vous aide.
Et immédiatement elle met la main sur mon paquet afin de le porter pour moi.
— Non, dis je, si vous voulez m’aider, prenez l’enfant par la main, aidez moi à le conduire seulement jusqu’au haut de la rue ; j’irai avec vous et je vous payerai pour la peine.
Elle ne put mais que d’aller, après ce que j’avais dit, mais la créature, en somme, était du même métier que moi, et ne voulait rien que le paquet ; pourtant elle vint avec moi jusqu’à la porte, car elle ne put faire autrement. Quand nous fûmes arrivés là, je lui dis à l’oreille :
— Va, mon enfant, lui dis je, je connais ton métier, tu peux rencontrer assez d’autres affaires.
Elle me comprit, et s’en alla ; je tambourinai à la porte avec les enfants, et comme les gens de la maison s’étaient levés déjà au tumulte de l’incendie, on me fit bientôt entrer, et je dis :
— Madame Estelle éveillée ? Prévenez la je vous prie, que Mme*** sollicite d’elle la faveur de prendre chez elle ces deux enfants ; pauvre dame, elle va être perdue ; leur maison est toute en flammes.
Ils firent entrer les enfants de façon fort civile, s’apitoyèrent sur la famille dans la détresse, et me voilà partie avec mon paquet. Une des servantes me demanda si je ne devais pas laisser le paquet aussi. Je dis :
— Non, mon doux cœur, c’est pour un autre endroit ; cela n’est point à eux.
J’étais à bonne distance de la presse, maintenant ; si bien que je continuai et que j’apportai le paquet d’argenterie, qui était très considérable, droit à la maison, chez ma vieille gouvernante ; elle me dit qu’elle ne voulait pas l’ouvrir, mais me pria de m’en retourner et d’aller en chercher d’autre.
Elle me fit jouer le même jeu chez la dame de la maison qui touchait celle qui était en feu, et je fis tous mes efforts pour arriver jusque là ; mais à cette heure l’alarme du feu était si grande, tant de pompes à incendie en mouvement et la presse du peuple si forte dans la rue, que je ne pus m’approcher de la maison quoi que je fisse, si bien que je revins chez ma gouvernante, et montant le paquet dans ma chambre, je commençai à l’examiner. C’est avec horreur que je dis quel trésor j’y trouvai ; il suffira de rapporter qu’outre la plus grande partie de la vaisselle plate de la famille, qui était considérable, je trouvai une chaîne d’or, façonnée à l’ancienne mode, dont le fermoir était brisé, de sorte que je suppose qu’on ne s’en était pas servi depuis des années ; mais l’or n’en était pas plus mauvais : aussi un petit coffret de bagues de deuil, l’anneau de mariage de la dame, et quelques morceaux brisés de vieux fermoirs d’or, une montre en or, et une bourse contenant environ la somme de 24 £ en vieilles pièces de monnaie d’or, et diverses autres choses de valeur.
Ce fut là le plus grand et le pire butin où je fus jamais mêlée ; car en vérité bien que, ainsi que je l’ai dit plus haut, je fusse endurcie maintenant au-delà de tout pour voir de réflexion en d’autres cas, cependant je me sentis véritablement touchée jusqu’à l’âme même, quand je jetai les yeux sur ce trésor : de penser à la pauvre dame inconsolée qui avait perdu tant d’autres choses, et qui se disait qu’au moins elle était certaine d’avoir sauvé sa vaisselle plate et ses bijoux ; combien elle serait surprise quand elle trouverait qu’elle avait été dupée et que la personne qui avait emporté ses enfants et ses valeurs était venue, comme elle l’avait prétendu, de chez la dame dans la rue voisine, mais qu’on lui avait amené les enfants sans qu’elle en sût rien.
Je dis que je confesse que l’inhumanité de cette action m’émut infiniment et me fit adoucir à l’excès, et que des larmes me montèrent aux yeux à son sujet ; mais malgré que j’eusse le sentiment qu’elle était cruelle et inhumaine, jamais je ne pus trouver dans mon cœur de faire la moindre restitution. Cette réflexion s’usa et j’oubliai promptement les circonstances qui l’accompagnaient.
Ce ne fut pas tout ; car bien que par ce coup je fusse devenue infiniment plus riche qu’avant, pourtant la résolution que j’avais prise auparavant de quitter cet horrible métier quand j’aurais gagné un peu plus, ne persista point ; et l’avarice eut tant de succès, que je n’entretins plus l’espérance d’arriver à un durable changement de vie ; quoique sans cette perspective je ne pusse attendre ni sûreté ni tranquillité en la possession de ce que j’avais gagné ; encore un peu, - voilà quel était le refrain toujours.
À la fin, cédant aux importunités de mon crime, je rejetai tout remords, et toutes les réflexions que je fis sur ce chef ne tournèrent qu’à ceci : c’est que peut-être je pourrais trouver un butin au prochain coup qui compléterait le tout ; mais quoique certainement j’eusse obtenu ce butin là, cependant chaque coup m’en faisait espérer un autre, et m’encourageait si fort à continuer dans le métier, que je n’avais point de goût à le laisser là.
Dans cette condition, endurcie par le succès, et résolue à continuer, je tombai dans le piège où j’étais destinée à rencontrer ma dernière récompense pour ce genre de vie. Mais ceci même n’arriva point encore, car je rencontrai auparavant diverses autres aventures où j’eus du succès.
Ma gouvernante fut pendant un temps réellement soucieuse de l’infortune de ma camarade qui avait été pendue, car elle en savait assez sur ma gouvernante pour l’envoyer sur le même chemin, ce qui la rendait bien inquiète ; en vérité elle était dans une très grande frayeur.
Il est vrai que quand elle eut disparu sans dire ce qu’elle savait, ma gouvernante fut tranquille sur ce point, et peut-être heureuse qu’elle eût été pendue ; car il était en son pouvoir d’avoir obtenu un pardon aux dépens de ses amis ; mais la perte qu’elle fit d’elle, et le sentiment de la tendresse qu’elle avait montrée en ne faisant pas marché de ce qu’elle savait, émut ma gouvernante à la pleurer bien sincèrement. Je la consolai du mieux que je pus, et elle, en retour, m’endurcit à mériter plus complètement le même sort.
Quoi qu’il en soit, ainsi que j’ai dit, j’en devins d’autant plus prudente et en particulier je mettais beaucoup de retenue à voler en boutique, spécialement parmi les merciers et les drapiers ; c’est là une espèce de gaillards qui ont toujours les yeux bien ouverts. Je fis une ou deux tentatives parmi les marchands de dentelles et de modes, et en particulier dans une boutique où deux jeunes femmes étaient nouvellement établies sans avoir été élevées dans le métier ; là j’emportai une pièce de dentelle au fuseau qui valait six on sept livres, et un papier de fil ; mais ce ne fut qu’une fois ; c’était un tour qui ne pouvait pas resservir.
Nous regardions toujours l’affaire comme un coup sûr, chaque fois que nous entendions parler d’une boutique nouvelle, surtout là où les gens étaient tels qui n’avaient point été élevés à tenir boutique ; tels peuvent être assurés qu’ils recevront pendant leurs débuts deux ou trois visites ; et il leur faudrait être bien subtils, en vérité, pour y échapper.
J’eus une ou deux aventures après celle-ci, mais qui ne furent que bagatelles. Rien de considérable ne s’offrant pendant longtemps, je commençai de penser qu’il fallait sérieusement renoncer au métier ; mais ma gouvernante qui n’avait pas envie de me perdre, et espérait de moi de grandes choses, m’introduisit un jour dans la société d’une jeune femme et d’un homme qui passait pour son mari ; quoiqu’il parut ensuite que ce n’était pas sa femme, mais qu’ils étaient complices tous deux dans le métier qu’ils faisaient, et en autre chose non moins. En somme ils volaient ensemble, couchaient ensemble, furent pris ensemble et finalement pendus ensemble.
J’entrai dans une espèce de ligue avec ces deux par l’aide de ma gouvernante et ils me firent prendre part à trois ou quatre aventures, où je leur vis plutôt commettre quelques vols grossiers et malhabiles, en quoi rien ne put leur donner le succès qu’un grand fonds de hardiesse sur leur part et d’épaisse négligence sur celle des personnes volées ; de sorte que je résolus dorénavant d’apporter infiniment de prudence à m’aventurer avec eux ; et vraiment deux ou trois projets malheureux ayant été proposés par eux, je déclinai l’offre, et leur persuadai d’y renoncer. Une fois ils avaient particulièrement proposé de voler à un horloger trois montres d’or qu’ils avaient guettées pendant la journée pour trouver le lieu où il les serrait ; l’un d’eux avait tant de clefs de toutes les sortes qu’il ne faisait point de doute d’ouvrir le lieu où l’horloger les avait serrées ; et ainsi nous fîmes une espèce d’arrangement ; mais quand je vins à examiner étroitement la chose, je trouvai qu’ils se proposaient de forcer la maison, en quoi je ne voulus point m’embarquer, si bien qu’ils y allèrent sans moi. Et ils pénétrèrent dans la maison par force et firent sauter les serrures à l’endroit où étaient les montres, mais ne trouvèrent qu’une des montres d’or, et une d’argent, qu’ils prirent, et ressortirent de la maison, le tout très nettement ; mais la famille ayant été alarmée se mit à crier : Au voleur ! et l’homme fut poursuivi et pris ; la jeune femme s’était enfuie aussi, mais malheureusement se fit arrêter au bout d’une certaine distance, et les montres furent trouvées sur elle ; et ainsi j’échappai une seconde fois, car ils furent convaincus et pendus tous deux, étant délinquants anciens, quoique très jeunes ; et comme j’ai dit avant, ainsi qu’ils avaient volé ensemble, ainsi maintenant furent-ils pendus ensemble, et là prit fin ma nouvelle association.
Je commençai maintenant d’être très circonspecte, ayant échappé de si près à me faire échauder, et avec un pareil exemple devant les yeux ; mais j’avais une nouvelle tentatrice qui m’aiguillonnait tous les jours, je veux dire ma gouvernante, et maintenant se présenta une affaire où, ainsi qu’elle avait été préparée par son gouvernement, ainsi elle espérait une bonne part du butin. Il y avait une bonne quantité de dentelles de Flandres qui était logée dans une maison privée où elle en avait ouï parler ; et la dentelle de Flandres étant prohibée, c’était de bonne prise pour tout commis de la douane qui la pourrait découvrir ; j’avais là-dessus un plein rapport de ma gouvernante, autant sur la quantité que sur le lieu même de la cachette. J’allai donc trouver un commis de la douane et lui dis que j’avais à lui faire une révélation, à condition qu’il m’assurât que j’aurais ma juste part de la récompense. C’était là une offre si équitable que rien ne pouvait être plus honnête ; il s’y accorda donc, et emmenant un commissaire, et moi avec lui, nous occupâmes la maison. Comme je lui avais dit que je saurais aller tout droit à la cachette, il m’en abandonna le soin ; et le trou étant très noir, je m’y glissai avec beaucoup de peine, une chandelle à la main, et ainsi lui passai les pièces de dentelles, prenant garde, à mesure que je les lui donnais, d’en dissimuler sur ma personne autant que j’en pus commodément emporter. Il y avait en tout environ la valeur de 300 £ de dentelles ; et j’en cachai moi-même environ la valeur de 50 £. Ces dentelles n’appartenaient point aux gens de la maison, mais à un marchand qui les avait placées en dépôt chez eux ; de sorte qu’ils ne furent pas si surpris que j’imaginais qu’ils le seraient.
Je laissai le commis ravi de sa prise et pleinement satisfait de ce que je lui avais remis, et m’accordai à venir le trouver dans une maison qu’il dirigeait lui-même, où je le joignis après avoir disposé du butin que j’avais sur moi, dont il n’eut pas le moindre soupçon. Sitôt que j’arrivai, il commença de capituler, persuadé que je ne connaissais point le droit que j’avais dans la prise, et m’eût volontiers congédiée avec 20 £, mais je lui fis voir que je n’étais pas si ignorante qu’il le supposait ; et pourtant j’étais fort aise qu’il proposât au moins un prix fixe. Je demandai 100 £, et il monta à 30 £ ; je tombai à 80 £ ; et de nouveau il monta jusqu’à 40 £ ; en un mot il offrit 50 £ et je consentis, demandant seulement une pièce de dentelle, qui, je pense, était de 8 ou 9 £, comme si c’eût été pour la porter moi-même, et il s’y accorda. De sorte que les 50 £ en bon argent me furent payées cette nuit même, et le payement mit fin à notre marché ; il ne sut d’ailleurs qui j’étais ni où il pourrait s’enquérir de moi ; si bien qu’au cas où on eût découvert qu’une partie des marchandises avait été escroquée, il n’eût pu m’en demander compte.
Je partageai fort ponctuellement ces dépouilles avec ma gouvernante et elle me regarda depuis ce moment comme une rouée fort habile en des affaires délicates. Je trouvai que cette dernière opération était du travail le meilleur et le plus aisé qui fût à ma portée, et je fis mon métier de m’enquérir des marchandises prohibées ; et après être allée en acheter, d’ordinaire je les dénonçais ; mais aucune de ces découvertes ne monta à rien de considérable ni de pareil à ce que je viens de rapporter ; mais j’étais circonspecte à courir les grands risques auxquels je voyais d’autres s’exposer, et où ils se ruinaient tous les jours.
La prochaine affaire d’importance fut une tentative sur la montre en or d’une dame. La chose survint dans une presse, à l’entrée d’une église, où je fus en fort grand danger de me faire prendre ; je tenais sa montre tout à plein ; mais, donnant une grosse bousculade comme si quelqu’un m’eût poussée sur elle, et entre temps ayant bellement tiré sur la montre, je trouvai qu’elle ne venait pas à moi ; je la lâchai donc sur-le-champ, et me mis à crier comme si on allait me tuer, qu’un homme venait de me marcher sur le pied, et qu’il y avait certainement là des filous, puisque quelqu’un ou d’autre venait de tirer sur ma montre : car vous devez observer qu’en ces aventures nous allions toujours fort bien vêtues et je portais de très bons habits, avec une montre d’or au côté, semblant autant d’une dame que d’autres.
À peine avais je parlé que l’autre dame se mit à crier aussi : " Au voleur ", car on venait, dit elle, d’essayer de décrocher sa montre.
Quand j’avais touché sa montre, j’étais tout près d’elle, mais quand je m’écriai, je m’arrêtai pour ainsi dire court, et la foule l’entraînant un peu en avant, elle fit du bruit aussi, mais ce fut à quelque distance de moi, si bien qu’elle ne me soupçonna pas le moins du monde ; mais quand elle cria " au voleur ", quelqu’un s’écria : " Oui-dà, et il y en a un autre par ici, on vient d’essayer de voler madame. "
Dans ce même instant, un peu plus loin dans la foule, et à mon grand bonheur, on cria encore : " Au voleur ! " et vraiment on prit un jeune homme sur le fait. Ceci, bien qu’infortuné pour le misérable, arriva fort à point pour mon cas, malgré que j’eusse bravement porté jusque là mon assurance ; mais maintenant il n’y avait plus de doute, et toute la partie flottante de la foule se porta par là, et le pauvre garçon fut livré à la fureur de la rue, qui est une cruauté que je n’ai point besoin de décrire, et que pourtant ils préfèrent toujours à être envoyés à Newgate où ils demeurent souvent longtemps, et parfois sont pendus, et le mieux qu’ils puissent y attendre, s’ils sont convaincus, c’est d’être déportés.
Ainsi j’échappai de bien près, et je fus si effrayée que je ne m’attaquai plus aux montres d’or pendant un bon moment.
Cependant ma gouvernante me conduisait dans tous les détails de la mauvaise vie que je menais maintenant, comme si ce fût par la main, et me donnait de telles instructions, et je les suivais si bien que je devins la plus grande artiste de mon temps ; et je me tirais de tous les dangers avec une si subtile dextérité, que tandis que plusieurs de mes camarades se firent enfermer à Newgate, dans le temps qu’elles avaient pratiqué le métier depuis une demi année, je le pratiquais maintenant depuis plus de cinq ans et les gens de Newgate ne faisaient pas tant que me connaître ; ils avaient beaucoup entendu parler de moi, il est vrai, et m’attendaient bien souvent mais je m’étais toujours échappée, quoique bien des fois dans le plus extrême danger.
Un des plus grands dangers où j’étais maintenant, c’est que j’étais trop connue dans le métier ; et quelques-unes de celles dont la haine était due plutôt à l’envie qu’à aucune injure que je leur eusse faite, commencèrent de se fâcher que j’échappasse toujours quand elles se faisaient toujours prendre et emporter à Newgate. Ce furent elles qui me donnèrent le nom de Moll Flanders, car il n’avait pas plus d’affinité avec mon véritable nom ou avec aucun des noms sous lesquels j’avais passé que le noir n’a de parenté avec le blanc, sinon qu’une fois, ainsi que je l’ai dit, je m’étais fait appeler Mme Flanders quand je m’étais réfugiée à la Monnaie ; mais c’est ce que ces coquines ne surent jamais, et je ne pus pas apprendre davantage comment elles vinrent à me donner ce nom, ou à quelle occasion.
Je fus bientôt informée que quelques-unes de celles qui s’étaient fait emprisonner dans Newgate avaient juré de me dénoncer ; et comme je savais que deux ou trois d’entre elles n’en étaient que trop capables, je fus dans un grand souci et je restai enfermée pendant un bon temps ; mais ma gouvernante qui était associée à mon succès, et qui maintenant jouait à coup sûr, puisqu’elle n’avait point de part à mes risques, ma gouvernante, dis je, montra quelque impatience de me voir mener une vie si inutile et si peu profitable, comme elle disait ; et elle imagina une nouvelle invention pour me permettre de sortir, qui fut de me vêtir d’habits d’homme, et de me faire entrer ainsi dans une profession nouvelle.
J’étais grande et bien faite, mais la figure un peu trop lisse pour un homme ; pourtant, comme je sortais rarement avant la nuit, ce ne fut pas trop mal ; mais je mis longtemps à apprendre à me tenir dans mes nouveaux habits ; il était impossible d’être aussi agile, prête à point, et adroite en toutes ces choses, dans des vêtements contraires à la nature ; et ainsi que je faisais tout avec gaucherie, ainsi avais je ni le succès ni la facilité d’échapper que j’avais eus auparavant, et je résolus d’abandonner cette méthode : mais ma résolution fut confirmée bientôt après par l’accident suivant.
Ainsi que ma gouvernante m’avait déguisée en homme, ainsi me joignit elle à un homme, jeune garçon assez expert en son affaire, et pendant trois semaines nous nous entendîmes fort bien ensemble. Notre principale occupation était de guetter les comptoirs dans les boutiques et d’escamoter n’importe quelle marchandise qu’on avait laissé traîner par négligence, et dans ce genre de travail nous fîmes plusieurs bonnes affaires, comme nous disions. Et comme nous étions toujours ensemble, nous devînmes fort intimes ; pourtant il ne sut jamais que je n’étais pas un homme ; non, quoique à plusieurs reprises je fusse rentrée avec lui dans son logement, suivant les besoins de nos affaires, et que j’eusse couché avec lui quatre ou cinq fois pendant toute la nuit ; mais notre dessein était ailleurs, et il était absolument nécessaire pour moi de lui cacher mon sexe, ainsi qu’il parut plus tard. D’ailleurs les conditions de notre vie, où nous entrions tard, et où nous avions des affaires qui exigeaient que personne ne pût entrer dans notre logement, étaient telles qu’il m’eût été impossible de refuser de coucher avec lui, à moins de lui révéler mon sexe ; mais, comme il est, je parvins à me dissimuler effectivement.
Mais sa mauvaise et ma bonne fortune mirent bientôt fin à cette vie, dont il faut l’avouer, j’étais lasse aussi. Nous avions fait plusieurs belles prises en ce nouveau genre de métier ; mais la dernière aurait été extraordinaire.
Il y avait une boutique dans une certaine rue, dont le magasin, qui était derrière, donnait dans une autre rue, la maison faisant le coin.
Par la fenêtre du magasin, nous aperçûmes sur le comptoir ou étal qui était juste devant cinq pièces de soie, avec d’autres étoffes ; et quoiqu’il fît presque sombre, pourtant les gens étant occupés dans le devant de la boutique n’avaient pas eu le temps de fermer ces fenêtres ou bien l’avaient oublié.
Là-dessus le jeune homme fut si ravi par la joie qu’il ne put se retenir ; tout cela était, disait-il, à sa portée ; et il m’affirma sous de violents jurons qu’il l’aurait, dût-il forcer la maison ; je l’en dissuadai un peu, mais vis qu’il n’y avait point de remède ; si bien qu’il s’y précipita à la hâte, fit glisser avec assez d’adresse un des carreaux de la fenêtre à châssis, prit quatre pièces de soie, et revint jusqu’à moi en les tenant, mais fut immédiatement poursuivi par une terrible foule en tumulte ; nous étions debout l’un à côté de l’autre, en vérité, mais je n’avais pris aucun des objets qu’il portait à la main, quand je lui soufflai rapidement :
— Tu es perdu !
Il courut comme l’éclair, et moi de même ; mais la poursuite était plus ardente contre lui parce qu’il emportait les marchandises ; il laissa tomber deux des pièces de soie, ce qui les arrêta un instant ; mais la foule augmenta et nous poursuivit tous deux, ils le prirent bientôt après avec les deux pièces qu’il tenait, et puis les autres me suivirent. Je courus de toutes mes forces et arrivai jusqu’à la maison de ma gouvernante où quelques gens aux yeux acérés me suivirent si chaudement qu’ils m’y bloquèrent : ils ne frappèrent pas aussitôt à la porte, ce qui me donna le temps de rejeter mon déguisement, et de me vêtir de mes propres habits ; d’ailleurs, quand ils y arrivèrent, ma gouvernante, qui avait son conte tout prêt, tint sa porte fermée, et leur cria qu’aucun homme n’était entré chez elle ; la foule affirma qu’on avait vu entrer un homme et menaça d’enfoncer la porte.
Ma gouvernante, point du tout surprise, leur répondit avec placidité, leur assura qu’ils pourraient entrer fort librement et fouiller sa maison, s’ils voulaient mener avec eux un commissaire, et ne laisser entrer que tels que le commissaire admettrait, étant déraisonnable de laisser entrer toute une foule ; c’est ce qu’ils ne purent refuser, quoique ce fût une foule. On alla donc chercher un commissaire sur-le-champ ; et elle fort librement ouvrit la porte ; le commissaire surveilla la porte et les hommes qu’il avait appointés fouillèrent la maison, ma gouvernante allant avec eux de chambre en chambre. Quand elle vint à ma chambre, elle m’appela, et cria à haute voix :
— Ma cousine, je vous prie d’ouvrir votre porte ; ce sont des messieurs qui sont obligés d’entrer afin d’examiner votre chambre.
J’avais avec moi une enfant, qui était la petite-fille de ma gouvernante, comme elle l’appelait ; et je la priai d’ouvrir la porte ; et j’étais là, assise au travail, avec un grand fouillis d’affaires autour de moi, comme si j’eusse été au travail toute la journée, dévêtue et n’ayant que du linge de nuit sur la tête et une robe de chambre très lâche ; ma gouvernante me fit une manière d’excuse pour le dérangement qu’on me donnait, et m’en expliqua en partie l’occasion, et qu’elle n’y voyait d’autre remède que de leur ouvrir les portes et de leur permettre de se satisfaire, puisque tout ce qu’elle avait pu leur dire n’y avait point suffi. Je restai tranquillement assise et les priai de chercher tant qu’il leur plairait ; car s’il y avait personne dans la maison, j’étais certaine que ce n’était point dans ma chambre ; et pour le reste de la maison, je n’avais point à y contredire, ne sachant nullement de quoi ils étaient en quête.
Tout autour de moi avait l’apparence si innocente et si honnête qu’ils me traitèrent avec plus de civilité que je n’attendais, mais ce ne fut qu’après avoir minutieusement fouillé la chambre jusque sous le lit, dans le lit, et partout ailleurs où il était possible de cacher quoi que ce fût ; quand ils eurent fini, sans avoir pu rien trouver, ils me demandèrent pardon et redescendirent l’escalier.
Quand ils eurent eu ainsi fouillé la maison de la cave au grenier, et puis du grenier à la cave, sans avoir pu rien trouver, ils apaisèrent assez bien la populace ; mais ils emmenèrent ma gouvernante devant la justice ; deux hommes jurèrent qu’ils avaient vu l’homme qu’ils poursuivaient entrer dans sa maison ; ma gouvernante s’enleva dans ses paroles et fit grand bruit sur ce qu’on insultait sa maison et qu’on la traitait ainsi pour rien ; que si un homme était entré, il pourrait bien en ressortir tout à l’heure, pour autant qu’elle en sût, car elle était prête à faire serment qu’aucun homme à sa connaissance n’avait passé sa porte de tout le jour, ce qui était fort véritable ; qu’il se pouvait bien que tandis qu’elle était en haut quelque individu effrayé eût pu trouver la porte ouverte et s’y précipiter pour chercher abri s’il était poursuivi, mais qu’elle n’en savait rien ; et s’il en avait été ainsi, il était certainement ressorti, peut-être par l’autre porte, car elle avait une autre porte donnant dans une allée, et qu’ainsi il s’était échappé.
Tout cela était vraiment assez probable ; et le juge se contenta de lui faire prêter le serment qu’elle n’avait point reçu ou admis d’homme en sa maison dans le but de le cacher, protéger, ou soustraire à la justice ; serment qu’elle pouvait prêter de bonne foi, ce qu’aussi bien elle fit, et ainsi fut congédiée.