Nietzschéenne/Texte entier
VOLUMES PARUS AU 1er AOUT 1924
1. Paul Bourget Un Divorce.
2. A. Lichtenberger Petite Madame.
3. H. Bordeaux La Neige sur les pas.
4. Gal Bos de Marbot Mémoires*. (Gênes-Austerlitz.)
5. J.-H. Rosny aîné La Guerre du feu. Roman des âges farouches.
6. Frédéric Mistral. . . Mes Origines. Mémoires et Récits.
7. Paul Bourget Monique.
8. M. Maindron Le Tournoi de Vauplassans. (Ouvrage couronné par V Académie française.)
9. Paul Margueritte L’Autre Lumière.
10. Henry Gréville Les Épreuves de Raïssa.
11. Gabriel Hanotaux Jeanne d’Arc.
11. Paul Arène. La Chèvre d’or.
12. Th. Dostoïevsky. L’Eternel Mari.
13. Edmond Jaloux. Les Sangsues
14. Paul Bourget. Un Cœur de femme.
15. F. du Boisgobey. Le Chalet des Pervenches.
16. Albert Sorel. La Grande Falaise.
17. A. Lichtenberger. Le Petit Roi.
18. Henri Ardel. La Faute d’autrui.
19. Valéry Larbaud Fermina Marquez.
20. Paul Bourget L’Echéance.
22 et 23. Louis Madelin. Le Chemin de la Victoire (I et II).
24. Avesnes. La Vocation (Prix du Roman, A. 1916.)
25 et 26. Elémir Bourges. Les Oiseaux s’envolent et les fleurs tombent (I et II).
27. Paul Bourget. Un Crime d’amour.
28. Ernest Daudet. Les Victimes de Paris.
29. G al B ou de Marbot. . - Mémoires** (Eylau-Madrid-Essling).
30. E. Fromentin Dominique.
31. Paul Margueritte. Nous, les mères…
32. Émile Moselly . Jean des Brebis ou le livre de la misère.
33. Paul Bourget Pastels.
34. Charles Géniaux. La Passion d’Armelle Louanais. (Prix du Roman, A. 1917.)
35. Louis Bertrand. L’Invasion.
36. Maurice Paléologue. Le Cilice.
37. Edmond Jaloux. L’École des mariages. (Grand prix de Littérature, Académie 1920).
38. Marion Crawford. Le Cœur de Rome.
39. Paul Bourget. Le Disciple.
40. Du Cause de Nazelle. Aventures de guerre et d’amour. Mémoires du temps de Louis XIV.
41. Charles Nodier. Thérèse Aubert.
42. J*-H. Rosny’aîné. Le Docteur Harambur.
43. Henry Bordeaux. La Croisée des chemins
44. Catulle Mendès. Les Mères ennemies.
45. Paul Bourget. Nouveaux Pastels.
46. Daniel Le sueur. Flaviana princesse.
47. Daniel Lesueur Chacune son rêve
48. J. des Gâchons. Comme une terre sans eau.
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Du Sang dans les Ténèbres.
I. Flaviana princesse 1 vol.
II. Chacune son rêve 1 vol.
Le Droit à la Force, 25 e édition 1 vol.
Au Tournant des Jours, (Gilles de Claircœur) 1 vol.
Nietzschéenne, 35 e édition 1 vol.
Chacune son rêve, 22 e édition 1 vol.
DANIEL LESUEUR
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NIETZSCHÉENNE
ROMAN
PARIS
LIBRAIRIE PLON
8, RUE GARANCIÈRE-6e
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Tous droits réservés
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- Tous droits de reproduction et de traduction
- réservés pour tous pays.
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- Published 3 June 1908.
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- Privilege of copyright in the United States
- reserved under the Act approved March 3d 1905
- by Plon-Nourrit et Cie.
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de l’édition de 1919
J’ai écrit Nietzschéenne six ans avant la guerre. Ce roman est le plus français de mes ouvrages, qui tous, quelque mérite qu’on leur attribue ou leur dénie, révèlent une pensée purement et fièrement française.
En rattachant celui-ci plus directement à une inspiration de race, je veux dire qu’il est né, comme le roman qui le suivit et qui forme avec lui diptyque, le Droit à la Force, directement d’un souci patriotique.
Peut-être par le don d’intuition qu’on attribue volontiers aux poètes et aux femmes, — peut-être par quelque assiduité d’observation, — je sentais monter contre notre chère France le sombre nuage d’un effroyable danger. Il me semblait que nous manquions de préparation pour en affronter l’assaut. Nous croyions trop au triomphe du Droit sans la Force, et surtout sans la première, sans la plus nécessaire de toutes les forces : celle qu’on exerce sur soi-même.
Je n’avais pas la prétention d’avertir, d’influencer, encore moins de soulever l’âme de mon pays. Mais tout être, et, particulièrement, tout écrivain, à qui s’impose le sentiment d’un devoir, manquerait à sa conscience s’il n’accomplissait pas ce devoir, dans sa mesure — si faible soit-elle — et suivant ses moyens.
J’écrivis donc Nietzschéenne. Et ensuite le Droit à la Force.
Tout lecteur qui me fera l’honneur de parcourir ces deux volumes avec une entière bonne foi, y verra clairement la préoccupation qui me guidait, et sera certain que je ne me targue pas ici d’une intention imaginée après coup.
Mais, précisément, avec la même bonne foi, pourrait-on s’étonner que j’aie cherché en Allemagne, pour la France, — tellement supérieure en philosophie et en morale, — un professeur d’énergie.
Je ne l’y ai pas cherché. La controverse française de cette époque, menée passionnément, — et jusqu’à devenir une mode, — autour de Nietzsche, m’imposa le goût de le juger par moi-même.
Je le lus — et en entier — ce que n’avaient pas fait peut-être cinq sur cent de ceux qui parlaient de lui. La substance que je trouvai dans son œuvre me parut d’une saveur merveilleusement opportune. D’autant plus qu’à mon désir de l’utiliser à notre profit, s’ajouta la velléité de détruire une injuste légende.
On reprochait à Nietzsche sa théorie des maîtres et des esclaves, interprétée faussement comme un brutal conseil de l’écrasement du faible par le fort.
Or, à ne point s’y méprendre, — sinon par ignorance, légèreté ou parti pris, — le vocable de « maître », chez ce philosophe, désigne l’homme qui sait se surmonter et s’élever jusqu’aux plus hautes valeurs qu’il ait en soi, fût-il au fond de l’ergastule, tandis que « l’esclave » est celui qui se laisse mener par ses basses passions, occupât-il un trône.
Thèse magnifique, la plus exaltante qui soit. Au lieu de la défigurer, n’avions-nous rien à y prendre ?
Puis l’admiration de ce penseur d’outre-Rhin pour la culture française, pour le génie méditerranéen, son mépris de la grossièreté allemande, son discernement du mensonge allemand, me touchèrent au plus vif de mon essence latine. — Qu’avait-il donc de la lourdeur germanique, ce lyrique à l’enthousiasme fulgurant, dont la soi-disant obscurité ressemble plus au vol de l’aigle dans la nuée éblouissante qu’à la rampante cautèle des reptiles parmi les marécages de la casuistique ?
Un Allemand, lui ! Allons donc !… — N’a-t-il pas écrit (pour y revenir combien de fois !…) :
« Mes ancêtres étaient des gentilshommes polonais. Quand je songe combien de fois il m’est arrivé en voyage de m’entendre adresser la parole en polonais, quand je songe combien rarement j’ai été pris pour un Allemand, il pourrait me sembler que je suis seulement moucheté de germanisme. »
La magnifique loyauté de Nietzsche envers la civilisation gréco-latine, source de tout affinement de l’esprit humain, la gravité de ses avertissements à l’égard des périls passés et futurs dressés contre cette civilisation par la pseudo-culture germanique, la puissance admirable de son verbe et de sa pensée, apparurent à ma faiblesse comme le levier qui me porterait dans la région audacieuse, vers le but où s’élançait ma ferveur patriotique.
Apprenons à nous connaître. Acceptons la leçon d’humilité. Nietzschéenne, pas plus que son frère jumeau le Droit à la Force, n’influa, si peu que ce fût, sur la France en marche vers la victoire, à travers cinq années d’alternatives tragiques, et par un héroïsme qui n’a pas d’égal dans le passé du monde.
Pourtant quelques âmes, dans ce simple roman, ont puisé du réconfort. Je le sais. On me l’a écrit. Âmes de femmes surtout, sœurs inconnues, qui s’en prétendirent encouragées, sans savoir combien tout leur courage allait être nécessaire !
Et plus tard, l’année dernière, aux jours terribles, lorsque, dans la petite salle d’école qui servait de bibliothèque à mon Foyer du Soldat — Béthencourtel (Oise), IIIe armée, — ce furent mes amis en bleu horizon qui me rapportaient Nietzschéenne en me remerciant de ce qu’ils y avaient trouvé, j’avais largement ma récompense.
Aussi, pour l’honneur même de ceux qui ont aimé ce livre, et des autres qui l’aimeront, je ne veux pas que son titre lui fasse attribuer la plus minime parcelle de philosophie « boche ».
C’est pourquoi je m’en explique en publiant cette nouvelle édition.
On a prétendu que tout se trouve dans Nietzsche, et que c’est un auteur plein de contradictions.
Il est toujours facile de torturer des textes, surtout dans les derniers écrits d’un homme que la folie, — cette fréquente rançon du génie, — guettait, comme tant d’autres doués d’un cerveau supra-humain.
Mais je défie qu’on découvre, même dans les pages hallucinées de sa fin, des démentis à la noble doctrine dont j’ai nourri mon livre, ou aux citations dont je fais suivre cet avant-propos.
Trop courtes sont-elles, ces citations !…
C’est par chapitres entiers que Nietzsche a montré sa prescience écœurée du caractère allemand. On croirait entendre encore le jugement dont Tacite a flagellé la Germanie. Aujourd’hui, après les révélations d’une mentalité dont l’Allemagne épouvanta le monde, après les horreurs de la guerre sans nom, les deux écrivains, à vingt siècles de distance, se rencontreraient encore : le Latin de race et le Latin de cœur. Ils ne pourraient raturer une épithète, ni en ajouter une de plus. Nietzsche a cette supériorité qu’il fut un prophète. Tacite avait vu, et n’était qu’un historien.
Nietzschéenne… Faible cri d’oiseau avant la tempête.
Mais la clameur formidable de Nietzsche !… Ah !… si nous l’avions entendue !…
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- Daniel-Lesueur.
- Daniel-Lesueur.
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« … Ils ont revu (les écrivains morts au champ d’honneur)… les prétentions graduelles de l’esprit allemand au monopole du sérieux et de la profondeur, la révolte momentanée contre les règles et , les disciplines de cet esprit méditerranéen dont Nietzsche s’efforça vainement de montrer à l’Allemagne la supériorité esthétique et rationnelle. »
(Discours prononcé par M. Raymond Poincaré, Président de la République, à l’inauguration du monument élevé à la mémoire des écrivains tombés au champ d’honneur, le 3 mai 1916.)
Tout ce que l’Europe a connu de noblesse, — noblesse de la sensibilité, du goût, des mœurs, noblesse en tous sens élevés du mot, — tout cela est V œuvre et la création propre de la France. Aujourd’hui encore, la France est le refuge de la culture la plus intellectuelle et la plus raffinée qu’il y ait en Europe,, et reste la grande école du goût.
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- (Par delà le Bien et le Mal, p. 280.)
- (Par delà le Bien et le Mal, p. 280.)
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Quand on lit Montaigne, La Rochefoucauld, La Bruyère, Fontenette (particulièrement les Dialogues des Morts), Vauvenargues, Chamfort, on est plus près de l’antiquité qu’avec n’importe quel groupe de six auteurs d’un autre peuple. Par ces six écrivains, l’esprit des derniers siècles de l’ère ancienne [2] a revécu à nouveau, — réunis ils forment un chaînon important dans la grande chaîne continue de la Renaissance… Ils contiennent plus d’idées véritables que tous les ouvrages de philosophie allemande ensemble.
Quelle clarté et quelle précision délicate chez ces Français !…
Par la résurrection du grand latinisme stoïque, les Français ont continué de la façon la plus digne l’œuvre de la Renaissance. Ils passèrent, avec un succès merveilleux, de l’imitation des formes antiques à l’imitation des caractères antiques : ce qui leur confère à tout jamais un droit aux distinctions les plus hautes, car ils sont le peuple qui a donné jusqu’à présent à Y humanité nouvelle les meilleurs livres et les meilleurs hommes. (Le Voyageur et son Ombre* p. 346, 347 et 352.) Maintenant encore la France est le refuge de la culture la plus intellectuelle et la plus raffinée qu’il y ait en Europe. Elle reste la grande école du goût.
Dans cette France de V esprit, Schopenhauer est plus chez lui qu’il ne le fut jamais en Allemagne. Son oeuvre principale, deux fois traduite, — la seconde, fois avec tant de perfection que je préfère maintenant lire Schopenhauer en français. Il ne fut Allemand que par hasard, comme je ne le suis moi-même qu’accidentellement. Les Allemands manquent de doigté pour nous, ils n’ont d’ailleurs pas de doigts du tout, ils ont des pattes. Je ne parle pas de Heine — l’adorable Heine, comme on dit à Paris, — qui a passé depuis longtemps dans la chair et le sang des lyriques parisiens, les plus délicats et les plus précieux. Que ferait le bétail cornu allemand avec les délicatesses d’une pareille nature! Pour ce qui est enfin de Richard Wagner, plus la musique française s’adaptera aux exigences de l’âme moderne, plus elle wagnérisera — elle le fait déjà bien assez ! Il ne faut pas se laisser tromper à cet égard par Wagner, lui-même. Ce fut une mauvaise action de la part de Wagner de se moquer de Paris, pendant son agonie en 1871. En Allemagne, malgré cela, Wagner n’est qu’un malentendu : qui serait par exemple moins capable de comprendre quelque chose à Wagner que le jeune empereur ? Néanmoins pour tout connaisseur du mouvement de la culture en Europe, le fait n’en demeure pas moins certain que le romantisme français et Wagner sont liés étroitement.
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- (Le Crépuscule des Idoles, p. 83 et 84.)
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Loin d’être superficiel, un grand Français n’en a pas moins sa superficie, une enveloppe naturelle qui entoure son fond et sa profondeur, — tandis que la profondeur d’un grand Allemand est généralement tenue enfermée dans une fiole étrangement contournée, comme un élixir qui cherche à se garantir par son enveloppe dure.
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- (Aurore, p. 217.)
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L’Allemand amoncelle autour de lui les formes, les couleurs, les produits et les curiosités de tous les temps et de toutes les zones, et produit ainsi ce modernisme de foire bariolé qu’à leur tour ses savants définissent et analysens comme « ce qu’il y a de moderne en soi », et il demeure tranquillement assis au milieu de ce tumulte de tous les styles. Mais, avec ce genre de <n culture » qui n’est qu’une flegmatique insensibilité à l’égard de la culture, on ne peut pas vaincre des ennemis, du moins des ennemis comme les Français, qui possèdent, eux, une véritable culture productive, et que jusqu’à présent nous avons imités en toutes choses, généralement avec beaucoup de maladresse. Si nous avions vraiment cessé de les imiter, il ne s’en- suivrait pas que nous les avons vaincus, mais ce serait seulement une preuve que nous nous sommes délivrés d’eux. Ce n’est qu’au cas où nous leur aurions imposé une culture allemande originale qu’il pourrait être question du triomphe de cette culture allemande. En attendant, nous constatons que, dans tout ce qui concerne la forme, avant comme après, nous dépendons et devons dépendre de Paris : car jusqu’à présent il n’existe pas de culture allemande originale.
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- (Pages choisies, p. 34 et 35.)
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L’esprit allemand est pour moi une atmosphère viciée. Je respire mal dans le voisinage de cette malpropreté en matière psychologique, qui est devenue une seconde nature, de cette malpropreté que laisse deviner chaque parole, chaque attitude d’un Allemand.
Les Allemands n’ont jamais traversé un dix-septième siècle de sévère examen de soi-même, comme les Français. Un La Rochefoucauld, un Descartes, sont cent fois supérieurs en loyauté aux premiers d’entre eux.
Les Allemands n’ont pas eu jusqu’à présent de psychologues. Or la psychologie est presque la mesure pour là propreté ou là malpropreté d’une race. Et dès lors que l’on n’est pas propre, comment pourrait-on avoir de la profondeur ? Ce qu’on appelle en Allemagne « profond », c’est précisément cette malpropreté d’instinct à l’égard de soi-même. On ne veut pas voir clair au fond de son propre être. Les Allemands ont-ils seulement produit un livre qui ait de la profondeur ? Ils ne possèdent même pas le A sens de ce qu’est un livre profond. J’ai connu des savants qui considéraient Kant comme profond. Je crains fort qu’à la Cour de Prusse on ne tienne M. de Treitschke pour un écrivain profond. Et quand, à l’occasion je vante Stendhal comme un psychologue, il m’est arrive que des professeurs d’université allemande me demandent d’êpeler ce nom.
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- (Ecce Homo, p. 156 et 157.)
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Ici, rien ne m’empêchera d’être brutal et de dire aux Allemands quelques dures vérités : qui donc le ferait autrement ? Je parle de leur impudicité en matière historique. Non seulement les historiens allemands ont perdu complètement le coup d’œil vaste pour l’allure et pour la valeur de la culture, non seulement ils sont tous des pantins de la politique, — ils vont même jusqu’à proscrire ce coup d’œil vaste. Il faut être avant tout « Allemand », il faut être de « la race », alors seulement on a le droit de décider de toutes les valeurs et de toutes les non-valeurs en matière historique — on les détermine… « Allemand », c’est là un argument. L’Allemagne, l’Allemagne par-dessus tout, c’est un principe.
Il y a une façon d’écrire l’histoire pour la Cour, et M. de Treitschke n’a pas honte !…
J’ai envie de dire aux Allemands tout ce qu’ils ont déjà sur la conscience. Je considère même que. c’est un devoir de le leur dire. Ils ont sur la conscience tous les grands crimes contre la culture des quatre derniers siècles.
Et ceci toujours pour la même raison, à cause de leur lâcheté en face de la vérité, à cause de leur manque de franchise, qui, chez eux, est devenu une seconde nature. Les Allemands ont frustré l’Europe de la moisson qu’apportait la dernière grande époque, l’époque de la Renaissance, ils ont détourné le sens de cette époque, où les valeurs nobles qui affirment la vie et qui garantissent V avenir étaient devenues triomphantes.
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- (Ecce Homo, p. 152, 153 et 154.)
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Mes ancêtres étaient des gentilshommes polonais. Quand je songe combien de fois il m’est arrivé,- en voyage, de m 7 en- tendre adresser la parole en polonais, même par des Polo- nais, quand je songe combien rarement j’ai été pris pour un Allemand, il pourrait me sembler que je suis seulement moucheté de germanisme.
L’esprit allemand est une indigestion. Il n’arrive à en finir avec rien.
Les Allemands sont incapables de concevoir le sublimé.
Les bêtes à cornes de ma connaissance — il ne s’agit que d’Allemands avec votre permission.
Le pauvre Wagner! Si du moins il était allé parmi tes pourceaux… Mais parmi les Allemands !…
Dans un coin perdu de Bœhmerwald, j’allai porter, comme une maladie, ma mélancolie et mon mépris de l’Allemand.
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- (Ecce Homo, p. 25, 44* 55» 80» 107 et 108.)
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La lourdeur du savant allemand, son manque de délicatesse sociale… Voulez-vous voir l’âme allemande grande étalée? Jetez un coup d’œil sur le goût allemand, l’art allemand, les mœurs allemandes. Quelle indifférence de rustre à l’égard de toute espèce de « goût ».
L’Allemand traîne son âme, il traîne longuement tout ce qui lui arrive. Il digère mal les événements de sa vie, il n’en finit jamais. La profondeur allemande n’est souvent qu’une « digestion » pénible et languissante.
Que la profondeur allemande soit ce qu’elle voudra — et pourquoi n’en ririons-nous pas un peu entre nous ? — nous ferions bien de sauvegarder l’honorabilité de son bon renom, et de ne pas échanger trop complaisamment notre vieille réputation de peuple profond contre le prussianisme tranchant, et contre l’esprit et les sables de Berlin. Il est sage pour un peuple de laisser croire qu’il est profond, qu’il est gauche, qu’il est bon enfant, qu’il est honnête, qu’il est malhabile. Il se pourrait qu’il y eût à cela plus que de la sagesse. Et enfin, il faut bien faire honneur à son nom : on ne s’appelle pas impunément das tiusche Volk, das Tœusche Volk, — le peuple qui trompe.
Quel martyre la lecture des livres allemands pour celui qui possède la troisième oreille ! Avec quelle répugnance il s’arrête auprès de ce marécage au mouvement paresseux, flot de sons sans harmonie, de rythmes sans allure, que l’Allemand appelle « livre ».
Il faut s’en accommoder, quand un peuple souffre et veut souffrir de la fièvre nationale et des ambitions politiques, il voit passer sur son esprit des nuages et des troubles divers, en un mot de petits accès d’abêtissement : par exemple, chez les Allemands d’aujourd’hui, tantôt la bêtise antifrançaise, tantôt la bêtise antijuive ou antipolonaise, tantôt la bêtise teutonne ou prussienne {qu’on regarde donc ces pauvres historiens, ces Sybel et ces Treitschke, et leurs grosses têtes emmitouflées) — quel que soit le nom qu’on veuille donner à ces embrumements de l’esprit et de la conscience, allemande.
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- (Par delà le Bien et le Mal, p. 263, 264, 267 et 272.)
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S’il n’est pas de hâblerie intellectuelle qui dans l’Allemagne d’aujourd’hui n’obtienne quelque succès, cela tient à l’indéniable et déjà manifeste appauvrissement de l’esprit allemand, appauvrissement dont, je cherche la cause dans une nourriture trop exclusivement composée de journaux, de politique, de livres et de musique wagnérienne, à quoi il faut ajouter encore les causes qui expliquent le choix d’un tel régime : l’exclusivisme et la vanité nationale, le principe fort, mais étroit : « L’Allemagne, l’Allemagne par-dessus tout. »
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- (La Généalogie de la Morale, p. 277.)
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Il y a une chose que je sais avec certitude : les manifestations publiques allemandes qui parviennent jusqu’à l’étranger ne s’inspirent pas de la musique allemande, mais de cette nouvelle allure d’une arrogance de mauvais goût. Presque dans chaque discours du premier homme d’État allemand, alors même qu’il se fait entendre par le porte-voix impérial, il y a un accent que l’oreille de l’étranger repousse avec répugnance. Mais les Allemands le supportent, — ils se supportent eux-mêmes !
La prévision de la hauteur à partir de laquelle la beauté commence à répandre son charme, même sur les Allemands, pousse les artistes germaniques aux excès de la passion. C’est un désir profond et réel de dépasser, au moins du regard, les laideurs et les maladresses — pour atteindre un monde meilleur, plus léger, plus méridional, plus ensoleillé : pauvres ours dont l’âme est hantée par des nymphes et des sylvains cachés, — et parfois par des divinités plus hautes encore !
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- (Le Gai savoir, p. 155 et 156.)
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La culture allemande, a dupé les Européens, elle n’était digne ni d’être imitée, ni de l’intérêt qu’on lui a porté, et moins encore des emprunts qu’on rivalisait à lui faire.
Et qu’est-ce qui séduisit au fond les étrangers, qu’est-ce qui les fit ne point se comporter comme Goethe et Schopenhauer, ou simplement regarder ailleurs ? C’était cet éclat mat, cette énigmatique lumière de voie lactée qui brillait autour de cette culture. Cela faisait dire aux étrangers : « Voilà quelque chose qui est très, très lointain pour nous; nous y perdons la vue, route, l’entendement, le sens de la jouissance et de l’évaluation, mais malgré tout, cela pourrait bien être des astres ! Les Allemands auraient-ils découvert en toute douceur un coin du ciel, et s’y seraient-ils installés ? Il faut essayer de s’approcher des Allemands. Et on s’approcha d’eux. Tandis qu’eux-mêmes savaient trop bien qu’ils n’avaient pas été au ciel, mais… dans un nuage !
L’Allemand, qui possède le secret d’être ennuyeux avec de l’esprit, du savoir et du sentiment, et qui s’est habitué à considérer l’ennui comme moral, — l’Allemand éprouve devant l’esprit français la peur que celui-ci n’arrache les yeux à la morale.
La distinction personnelle, c’est la vertu antique. Se soumettre, obéir, publiquement ou en secret, c’est là la vertu allemande.
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- (Aurore, p. 203, 204, 205, 208 et 236.)
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Dans les choses de la psychologie, l’esprit allemand a de tous temps manqué de subtilité et de divination. Aujourd’hui qu’il se trouve sous la haute pression du chauvinisme et de l’admiration de soi, il s’épaissit à vue d*œil et il devient grossier.
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- (La Volonté de Puissance, t. Ier , p. 107.)
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À tous égards, Gœthe se plaçait au-dessus des Allemands, et maintenant encore il se trouve au-dessus d’eux ; il ne leur appartiendra jamais. Comment d’ailleurs un peuple pourrait-il être à la hauteur de l’intellectualité de Gœthe ? Tout comme Beethoven fit de la musique en passant sur la tête des Allemands, tout comme Schopenhauer philosopha au-dessus des Allemands, Gœthe écrivit son Tasse, son Iphigénie au- dessus des Allemands.
Le malheur des littérature allemande et française des cent dernières années, vient de ce que les Allemands sont sortis trop tôt de l’école des Français, et que, plus tard, les Français sont allés trop tôt à l’école des Allemands.
Aucun des peuples civilisés actuels n’a une aussi mauvaise prose que le peuple allemand. Et si des Français spirituels et délicats disent : « Il n’y a pas de prose allemande », il ne faudrait pas s’en formaliser, vu que cela est dit avec des intentions plus aimables que nous ne le méritons.
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- (Le Voyageur et son Ombre, p. 105, 282.)
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La raide balourdise du geste intellectuel, la main lourde au toucher, — cela est allemand à un tel point qu’à l’étranger on le confond avec l’esprit allemand en général. L’Allemand n’a pas de doigté pour les nuances… Le fait que les Allemands ont pu supporter . seulement leurs philosophes, avant tout ce cul-de-jatte des idées, le plus rabougri qu’il y ait jamais eu, le grand Kant, donne une bien petite idée de l’élégance allemande.
On me demande souvent pourquoi j’écris en allemand ; car nulle part je ne serai plus mal lu que dans ma patrie. Mais enfin, qui sait si je désire être lu aujourd’hui ?
Ce que les écoles supérieures allemandes atteignent en effet, c’est un dressage brutal pour rendre utilisable, exploitable pour le service de l’État, une légion de jeunes gens. Éducation supérieure et légion, c’est là une contradiction primordiale.
Personne n’a plus la liberté, dans l’Allemagne actuelle, de donner à ses enfants une éducation noble. Nos écoles « supérieures » sont établies selon une médiocrité ambiguë, avec des professeurs, un programme, un aboutissement. Et partout règne une hâte indécente. Nos lycées débordants, nos professeurs de lycée surchargés et abêtis sont un scandale. Pour prendre cet état de choses sous sa protection, comme l’ont fait récemment les professeurs de Heidelberg, on a peut-être des motifs — mais des raisons, il n’y en a point.
Au moment où l’Allemagne s’élève comme grande puissance, la France gagne une importance nouvelle comme puissance de culture. Aujourd’hui déjà, beaucoup de sérieux nouveau, beaucoup de nouvelle passion de l’esprit a émigré à Paris. La question du pessimisme, par exemple, la question Wagner, presque toutes les questions psychologiques et artistiques sont examinées là-bas avec infiniment plus de finesse, et de profondeur qu’en Allemagne. Dans l’histoire de la culture européenne, la montée de « l’Empire » signifie avant toute chose un déplacement du centre de gravité.
Ce qu’il y a d’essentiel dans l’enseignement supérieur en Allemagne s’est perdu : le but tout aussi bien que le moyen qui mène au but. Que l’éducation, la culture même soient le but — et non « l’Empire » — que, pour ce but, il faille des éducateurs et non des professeurs de lycée et des savants d’université, c’est cela qu’on a oublié. Il faudrait des éducateurs, éduqués eux-mêmes, des esprits supérieurs et nobles, qui s’affirment à chaque moment, par la parole et par le silence, des êtres d’une culture mûre et savoureuse, et non des butors savants.
Combien y a-t-il de lourdeur chagrine, de paralysie, d’humidité, de robes de chambre, combien y a-t-il de bière dans l’intelligence allemande} J’ai parlé de l’esprit allemand : j’ai dit qu’il devenait plus grossier, plus plat Est-ce assez ?
Au fond, c’est toute autre chose qui m’effraie : comment le sérieux allemand, la profondeur allemande, la passion allemande pour les choses de l’esprit, vont toujours en diminuant.
Depuis dix-huit ans, je ne me suis pas lassé de mettre en lumière l’influence déprimante de notre science actuelle sur l’esprit. Le dur esclavage à quoi l’immense étendue de la science condamne aujourd’hui chaque individu, est une des raisons principales qui fait que les natures aux dons plus pleins, plus riches, plus profonds, ne trouvent plus d’éducation et d’éducateurs qui leur soient conformes. Rien ne fait plus souffrir notre culture que cette abondance de portefaix prétentieux et d’humanités fragmentaires. Nos universités sont, malgré elles, les véritables serres chaudes pour ce genre de dépérissement de l’esprit dans son instinct Et toute l’Europe commence déjà à s’en rendre compte. La grande politique ne trompe personne. L’Allemagne est considérée toujours davantage comme le pays plat de l’Europe.
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- (Le Crépuscule des Idoles, p. 171, 226,
- 168, 167 et 168, 164 et 165.)
- (Le Crépuscule des Idoles, p. 171, 226,
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- Frédéric Nietzsche.
- Frédéric Nietzsche.
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Robert Clérieux sauta de l’auto et franchit la colonnade du Théâtre-Français, dans l’aigre humidité du soir de mars.
Naturellement ! Il s’y attendait. Plus personne. Sur le trottoir, un solitaire marchand de contremarques. Et, dedans, le vestibule désert. La pièce devait être commencée. Stupide retard ! Comment pénétrer dans cette loge sans gaucherie ? Et la présentation de dos à la jeune dame en question, parmi les « chuts ! » des voisins ! Quel ridicule ! S’il n’entrait pas ?…
Il s’arrêta sur l’escalier, hésitant. Après tout, cela ne vaudrait-il pas mieux ? Pourquoi cette nouvelle relation ? Et justement lorsque sa femme se trouvait dans le Midi, avec les enfants. Jocelyne Monestier connaissait assurément ce détail. Y aurait-il une intention de sa part ? Elle perdrait bien son temps !
Le jeune homme sourit, amusé par la déconvenue que s’infligerait toute femme qui tenterait sa conquête en ce moment. Ah ! il avait autre chose en tête ! Même sans la profonde tendresse qu’il gardait à sa petite Luce et ses principes arrêtés sur le devoir de fidélité conjugale, il ne serait jamais moins disposé à se lancer dans une aventure.
Son sourire s’effaça. Le poids de ses responsabilités s’alourdit. Soucieux, il continua de monter machinalement, parce qu’un monsieur et une dame galopaient derrière lui, le dépassaient. Pourtant, lorsque la haute glace du palier lui renvoya son image, il la parcourut d’un regard, essaya de présumer l’effet qu’il produisait au premier abord.
L’intime satisfaction résultant de cet examen le décida. Quand on a vingt-sept ans, une tournure élégante, de beaux yeux clairs soulignés de cils aussi noirs que les cheveux drus, la moustache fine, et qu’on n’éprouve aucune inquiétude sur la coupe de son habit, la rigidité de son col, ni le chic de son gilet, on ne renonce pas aisément à se présenter devant une jolie femme qui a manifesté le désir de vous connaître. La suggestion opère, fût-on le garçon le moins fat, de l’esprit le plus solide, apportât-on dans la vie la somme de gravité qu’exigent des fonctions récemment assumées : propriétaire-directeur de la maison Hector et Jules Clérieux — Robert Clérieux, successeur — une des plus fortes fabriques d’automobiles du monde.
— « Il y a longtemps que c’est commencé ? » demanda Robert à l’ouvreuse en lui jetant sa pelisse.
— « À peine cinq minutes, monsieur. »
Quelle que soit l’heure à laquelle on arrive au théâtre, le rideau, pour une ouvreuse, n’est jamais levé que depuis à peine cinq minutes. Ce laps de temps vague et immuable n’importait d’ailleurs pas à Clérieux. Devant la porte de la baignoire d’avant-scène, il entendait, avec un léger battement de cœur, le passe-partout grincer dans la serrure.
Il entra, vit tout de suite la carrure massive de Nauders, derrière deux femmes assises au premier rang. Dans la salle obscure, la nappe claire des visages, à l’orchestre, se figeait, immobile. Tandis que, tout proche, béait l’espace lumineux de la scène. Le décor représentait un intérieur de maison, au bord de la mer. Par les baies ouvertes, l’illusion du large entraînait le regard. Deux ou trois personnages lançaient des phrases qui donnèrent aussitôt à Clérieux cette impression d’arriver dans un pays dont on ne sait pas la langue, avec la crainte de ne la comprendre jamais, — châtiment, d’ailleurs, fort court, des spectateurs inexacts.
Il adressait à Nauders une mimique désespérée, pour empêcher celui-ci de lui offrir une chaise plus en avant. Là, au fond, il serait très, bien. Si… si… il voyait parfaitement. Qu’on ne s’occupât pas de lui.
Les deux jeunes femmes avaient à peine tourné la tête. Huguette de Gessenay, la fille de Nauders, lui envoyait un bonsoir amical, tandis que Jocelyne Monestier, lui montrant à peine son profil, ramenait bien vite toute son attention vers la pièce.
Clérieux l’examina curieusement.
Ce qu’il voyait d’elle lui sembla peu banal. Rien pourtant de cette excentricité dont il se divertissait à l’avance. N’avait-il pas souvent raillé Huguette sur son fanatisme pour cette mystérieuse amie, et rabattu ferme des descriptions enthousiastes qu’il ne se souciait pas de contrôler ?
Pour être encore, à près de trente ans, mademoiselle Monestier, avec de la fortune, il fallait de sérieuses tares physiques. Car, pour les tares morales, Robert, bien qu’il ne les tolérât pas en ce qui l’approchait, savait de reste que cinquante mille francs de rente les font aisément oublier. L’hypothèse qu’une jeune fille se refuse de parti pris au mariage paraît inadmissible, surtout à un homme. Celui-ci pourtant convenait in petto que, si Mlle Jocelyne coiffait sainte Catherine, ce devait être parce qu’elle le voulait bien.
Du coin d’ombre où il méditait, à cent lieues d’écouter ce qui se disait sur la scène, il détaillait l’élégance d’un buste souple s’amincissant en une taille étroite et ronde, et cette grâce si séduisante d’un joli dos, sans saillie d’épaules ni cambrure exagérée, ni raideur d’acier, de baleines. S’il y avait un corset sous la mousseline de soie incrustée de venise, il devait gainer très librement ce corps flexible.
Clérieux goûtait l’espèce de charme vague, l’attraction indéfinissable de cette élégante créature, dont il ne connaissait pas le visage. Ses yeux, accoutumés maintenant à la pénombre de la baignoire, parcouraient tout ce qu’ils pouvaient saisir, aidés par l’attitude de Jocelyne, qui se détachait de sa chaise, penchée en avant, soulevant sa lorgnette d’une main.
Le cou, très long, donnait de la fierté à la tête. De la nuque fine jaillissait une chevelure charmante, d’un blond si tendre qu’elle s’argentait par places, et que, tout d’abord, dans l’ombre, Robert avait cru cette jeune tête blanchie prématurément. La coiffure d’ailleurs était originale. Cette masse de cheveux, dont s’échappaient des frisons impalpables, se tordait en une seule natte, qui nimbait la tête, tandis que, des deux côtés, à la hauteur des tempes, une touffe courte bouclait, allégeant et élargissant l’ensemble. Sans doute, c’était à cause du poids de cette natte, ou, encore, par coquetterie, pour la montrer, que Jocelyne était venue sans chapeau.
Cependant, Nauders, que la pièce n’intéressait guère, se tournait à demi pour observer, de son regard supérieur et narquois, la physionomie contemplative de Robert.
Son mouvement ayant appelé l’attention du jeune homme, il lui fit signe, d’un coup de menton souriant, dont la claire signification était :
« Chic, ma pupille… Hein ! Qu’en dites-vous ? »
Un sentiment désagréable envahit Clérieux. Il se souvint tout à coup de potins jadis écoutés d’une oreille indifférente, et suivant lesquels Jocelyne eût été la maîtresse du puissant financier. Cela l’ennuyait maintenant, sans qu’il sût pourquoi. Hochant la tête, comme pour dire : « Ma foi, j’attends de la voir », il parut s’absorber dans les péripéties d’au delà de la rampe.
Mlle Monestier n’était pas exactement la pupille de Jérôme Nauders, — ou plutôt de J. Nauçlers, suivant la signature et les cartes de visite de cet homme, qui, détestant son prénom, ne souffrait pas qu’on le lui rappelât.
Lorsque la jeune fille, à la suite d'un drame mal connu, resta seule dans la vie (il y avait de cela environ huit ans), Nauders fut nommé administrateur de la succession embrouillée que laissaient les parents de Jocelyne. Ami intime du père, ayant toujours accueilli l’enfant comme la compagne préférée de sa propre fille Huguette, déjà connu d’ailleurs pour le génie financier qui faisait de lui l’un des plus heureux brasseurs d’affaires, il était tout désigné pour ce rôle.
Cependant le monde voulut vite voir une vilaine raison à la sollicitude empressée qu’il y apporta. On ne comprenait pas qu’il continuât de maintenir constamment dans la société de sa fille une jeune personne dont, la réputation ne sortait pas intacte des événements qui la laissaient orpheline. L’histoire de Jocelyne, telle que la malveillance publique la consacrait, était celle-ci : Mlle Monestier aurait poussé jusqu’aux plus scabreuses limites un flirt avec un jeune homme qui la demanda en mariage, puis qui se retira brusquement en découvrant qu’il n’était pas le premier dans les bonnes grâces de sa fiancée. Sa retraite aurait déterminé des catastrophes. D’abord sa propre mort, à lui, car le frère de Jocelyne le tua en duel. Puis la rupture de la jeune fille avec les siens, qui ne lui pardonnèrent pas. L’exil volontaire de ce frère, établi depuis lors à l’étranger. Le désespoir mortel de Mme Monestier, qui succomba de chagrin. Enfin, le suicide de M. Monestier, qui ne voulut pas survivre à sa femme.
Qu’y avait-il de vrai dans ces tragiques propos ? Pas la moitié, affirmaient Nauders et Huguette en demandant à Clérieux de se rencontrer avec leur amie. Et cette moitié de vérité se défigurait encore, assuraient-ils, par l’interprétation, par l’ignorance des caractères, des mobiles, des causes. Jocelyne était une victime, indignement séduite, plus indignement calomniée. Jamais ses parents ne l’avaient condamnée, maudite. Le père Monestier était mort d’une embolie. Loin de renoncer volontairement à l’existence, il voulait vivre pour tirer vengeance du vrai coupable, — qui n’était pas le fiancé félon, si définitivement châtié par l’indignation fraternelle.
Tout ce romanesque, vaguement logé dans la tête de Robert Clérieux par des conversations anciennes, ne l’avait jamais intéressé. De temps à autre, il taquinait sa compagne d’enfance, Huguette Nauders — même après qu’elle fut devenue vicomtesse de Gessenay — sur les airs de dévotion et de mystère qu’elle prenait à la moindre allusion touchant son amie.
— « Eh bien ?… Et sainte Jocelyne demi-vierge et martyre ? » lui demandait-il en riant.
Elle pinçait les lèvres, soupirait.
— « Taisez-vous, Bob. Vous ne saurez jamais ce que vaut cette fille-là. »
De tels dialogues n’étaient pas fréquents. La pensée de Mlle Monestier n’effleurait que de loin en loin et de façon fugace l’esprit de Clérieux, De trop absorbantes préoccupations pour lui-même et les siens ne lui laissaient guère — en ces deux dernières années surtout — le loisir des curiosités vaines sur autrui. Toutefois une notion récente releva dans son opinion une personne qu’il ne croyait pas devoir rencontrer jamais. (Car elle fuyait le monde, s’enfermait dans la solitude, ne fréquentait Mme de Gessenay qu’en le plus strict tête-à-tête.)
Voici comment Clérieux fut amené à prendre d’elle une idée plus favorable.
Des amis l’engagèrent à souscrire quelques actions d’une modeste société plus philanthropique que financière. Les dividendes s’annonçaient minimes, mais suffisants pour amorcer les bonnes volontés, pour grouper des capitaux que n’eût pas attirés la charité seule, et surtout pour faire disparaître la pensée d’aumône. C’était une entreprise de logements ouvriers, d’un bon marché inouï, en des conditions exceptionnelles de salubrité, de confort. On réalisait le miracle par le bas prix de terrains situés non loin de Paris, et la création d’un petit chemin de fer, genre Decauville, qui transportait presque gratuitement, les travailleurs en ville. Tous les frais étaient couverts, avec la possibilité d’un bénéfice progressif, grâce à des combinaisons ingénieuses et au rapport du chemin de fer en dehors des heures de circulation ouvrière.
L’œuvre apparaissait merveilleusement pratique, d’un utilitarisme direct, et si bien calculée que, plus elle se développerait — c’est-à-dire plus elle donnerait de bien-être à des malheureux — plus elle avait chance de devenir fructueuse pour ses actionnaires. Robert Clérieux n’apprit pas sans étonnement que toute l’organisation émanait d’un cerveau de femme. La fondatrice voulait d’ailleurs rester anonyme, non sans avoir versé la forte somme indispensable pour les premiers travaux.
Comme, un jour, Clérieux parlait avec enthousiasme de cette inconnue chez Nauders, Huguette prit immédiatement ses airs de mystère, accompagnés cette fois de sourires triomphants. Et Bob — ainsi qu’elle l’appelait en camarade — apprit que la créature d’intelligence et de générosité dont il venait de faire l’éloge n’était autre que Mlle Monestier.
— « C’est un intérêt qu’elle met dans sa vie ; expliqua Nauders. Car elle est résolue à ne se marier jamais. »
Le banquier l’avait aidée de ses conseils. Il avait même accepté la charge de directeur. Apport d’une magnifique puissance morale et financière. Nauders était une force. Robert, dès lors, prit au sérieux la personnalité de Jocelyne Monestier. Mais, par contre, il se la figura dénuée de tout charme féminin, et se sentit plus disposé à admettre qu’en effet son aventure d’amour appartenait au domaine de la légende. Cette philanthrope doublée d’une capitaliste, vieille fille, par vocation, devait être — et pour cause — d’une inattaquable vertu.
La silhouette séduisante, dans la pénombre de la baignoire, aux Français, et le geste satisfait, admiratif de Nauders, déroutèrent une fois de plus Robert Clérieux.
Serait-elle, ainsi que certains prétendent, sa maîtresse ? Il écarta l’hypothèse, comme déplaisante. Cet homme plus que mûr… cette jeune fille… Car elle méritait encore l’épithète, davantage même par son aspect que par son âge (celui de Huguette : vingt-huit à vingt-neuf ans). Et l’amie de sa fille, par-dessus le marché. Non. Nauders était un grand honnête homme. Ce serait trop pénible de croire à une telle vilenie. Il aurait donc profité de son autorité presque* paternelle pour séduire l’enfant qu’elle était quand, par suite d’une catastrophe, elle s’était trouvée sans autre conseil, sans autre appui cjue lui. Pourquoi ne pas l’épouser, alors, puisqu’il était veuf ?
— « Eh bien, voilà un joli monsieur ! » déclara Mme de Gessenay presque à haute voix, en parlant d’un personnage de la pièce. « Dans quels milieux voit-on des mufles pareils ?
— Tu n’as donc pas suivi ? » chuchota son père, « L’auteur développe une thèse philosophique.
— Quelle philosophie ? Quelle thèse ? » se récria la petite vicomtesse. « Se servir le premier, manger comme un goujat, s’asseoir dans le meilleur fauteuil, quand il y a des femmes… Ah ! bien, si c’est de la philosophie !…
— Mais oui… Tu ne fais jamais attention. C’est la théorie de Nietzsche.
— Ne dites pas cela, monsieur Nauders, » fit Mlle Monestier, en se tournant vers lui.
Clérieux vit son profil. Un nez court, busqué… la saillie accentuée du menton… des traits secs et réguliers de médaille… La réalité lui plut moins que l’incertitude de tout à l’heure. Mais il resta, frappé par l’intonation, l’accent. De l’autorité dans la douceur. Une sûreté singulière, sans prétention pourtant. Et pourquoi cette gravité fresque émue dans la contradiction à Nauders.
Le financier hochait la tête du côté du jeune homme.
— « Ne contrarions pas mademoiselle Jocelyne. Quelle blagué, d’ailleurs, la philosophie, hein! mon petit Clérieux ! »
Et, sur une tirade grossièrement égoïste que débita aussitôt le protagoniste en scène, il ajouta :
— « Voyez ce qu’on veut nous faire avaler sous le couvert d’un cuistre germanique. Si quelqu’un se permettait chez moi l’attitude et les discours dé ce coco-là, je le conduirais dehors par l’oreille. Autrefois, que diable ! un philosophé était embêtant, mais on nous le montrait sachant au moins se tenir à table. »
Un « chut » vigoureux, parti des fauteuils d’orchestre, interrompit les grognements de Nauders. Il haussa ses larges épaules et ramena vers la scène un regard plein de dédaigneuse résignation.
Robert envia cet homme d’action qui pouvait si sincèrement faire fi des mots. Lui, pour se hausser à l’énergie nécessaire, par combien de phrasés ne cherchait-il pas à s’exalter ? Que de lectures les poings aux tempes ! Que de résolutions ! Que de paroles ramassées avidement, puis brandies ensuite, cinglées en coups de fouet sûr sa volonté. Comment, avec son cœur timide, inquiet de toute souffrance à infliger, hésitant, crédule, serait-il jamais le chef réel de ces trois mille ouvriers, que la mort prématurée de son père, puis de son oncle, laissait sous ses ordres ? Redoutable héritage. Heureusement il avait près de lui un directeur hors ligne, cet Eugène Sorbelin, dont il restait le disciple attentif, malgré ses prérogatives officielles de maître.
L’angoisse jamais endormie de sa responsabilité, de son insuffisance, saisit le jeune esprit viril. Tout s’oublia de la minute présente, — même sa curiosité émoustillée de mâle pour l’inconnu féminin qui venait de lui-même à la traverse de sa route. Il entendit la cloche de l’usine, — cette immense ruche couvrant cinq hectares. Il vit défiler, dune démarche lasse ou hardie, dans un silence de fatigue ou d’amertume, en un piétinement de troupeau, les centaines et les centaines d’hommes dont il devait utiliser les forces au mieux de son industrie, mais aussi pour leur plus grand bien matériel et moral. Il se rappela telle face insolente ou sombrement fermée, — telle autre loyale mais triste, — telle silhouette grêle d’adolescent aux yeux de fièvre. L’habituelle détresse lui étreignit le cœur. Parfois, il enviait le plus chétif, le plus humble d’entre eux. Celui-là, du moins, sa tâche finie, pouvait flâner en paix, manger sans que son gosier se contractât soudain, dormir à l’abri des sursauts effarés qui réveillent et des insomnies tourmentées.
« Ah ! si j’étais de la trempe d’un Nauders ! » pensait Robert. « Je me moquerais aussi des philosophes et de leurs systèmes. »
Le banquier écrasait sous sa carrure puissante la petite chaise de théâtre, dont le dossier n’atteignait pas ses larges omoplates. Sa face’ rasée, aux amples méplats, au modelé plein d’accent, offrait à la fois quelque chose de césarien et d’anglo-saxon, La lucidité, l’énergie, avivaient le regard, serraient le dessin des traits. Sur le crâne vaste, la chevelure épaisse montrait cette particularité que les mèches du sommet, assez longues et restées très noires, s’arrêtaient net sur les tempes et l’occiput blanchis, de nuance si tranchée qu’on eût dit d’une perruque trop courte.
Sa fille ne lui ressemblait pas, — sauf qu’elle eût été brune comme lui sans les artifices du coiffeur. Avec la bouffante auréole de ses cheveux, dorés par des procédés savants et merveilleusement ondulés, ses yeux de velours marron sous de beaux sourcils noirs, sa figure fine et longue, sa bouche sinueuse aux dents parfaites, sa fausse maigreur élégante, elle était plutôt une jolie personne. La coquetterie la plus passionnée, servie par un goût très sûr, parachevait en des toilettes miraculeuses, les dons de la nature. Si bien que, partout où se trouvait Mme de Gessenay, elle était la femme la plus remarquée, et mieux que la plus admirée, car les discussions mêmes et les critiques jalouses la mettaient au premier rang plus incontestablement que des hommages.
Robert Clérieux la fréquentait davantage en l’absence de sa femme. Il n’aimait pas l’influence de Huguette sur sa raisonnable Lucienne. Et il se demandait quel pouvait être le secret de l’engouement affiché par la petite vicomtesse pour Mlle Monestier. La frivolité de la première ne devait guère s’accommoder du sérieux de la seconde, et réciproquement. Mais qu’était-ce que le sérieux de Jocelyne ? Un masque ?… un piège ?… un désenchantement prématuré ?
Il se promit de le savoir. L’acte venait de finir. Le rideau baissait devant la salle brusquement illuminée. Robert tourna le bouton de l’électricité, dans le petit salon de la loge. On allait se voir, enfin !
— « Monsieur Robert Clérieux… Mademoiselle Jocelyne Monestier. »
Il la contempla de face, et lui trouva plus de caractère, mais moins de grâce qu’il n’avait cru. D’admirables yeux, qui devaient être glauques et clairs de jour, mais qui, aux lumières, empruntaient trop d’ombre à la frange des longs cils, châtains comme les sourcils. Une forme de visage curieuse : large à la hauteur du front et des joues, l’ovale ne s’effilait pas, mais s’aiguisait brusquement en un menton presque triangulaire, par une courbe brève, d’un galbe d’ailleurs très pur. C’est le dessin un peu brutal du type grec de certaines têtes de Méduse. Et les touffes de boucles aux tempes, avec le serpentement de la lourde natte, en donnèrent si vivement l’impression à Robert qu’il en eut comme un recul d’antipathie. À la seconde impression, elle ne lui plut pas davantage, mais il entendit son propre cri intérieur :
« Mâtin ! Tout de même… elle est belle ! »
— « Eh bien, » disait Nauders, « voilà, mademoiselle Jocelyne, l’homme qui, dans l’industrie automobile, emploie le plus d’ouvriers. Il vous renseignera sur ces gaillards-là mieux que personne. Et vous pourrez l’intéresser à notre Société de la Cité fraternelle. »
Clérieux éprouva un agacement à découvrir que cette étrange et captivante fille désirait le connaître simplement pour perfectionner son entreprise des logements de prolétaires. Qu’attendait-il d’autre, pourtant ? Il redoutait l’aventurière. N’aurait-il pas dû lui rendre justice, et se prêter joyeusement à ses honnêtes desseins ?
Au lieu de cela, un peu rageur, il détourna la conversation. Lui, qui n’avait pas écouté un seul mot de la pièce, tenta d’en parler.
— « Il m’a semblé, mesdames, que vous ne goûtiez guère la façon dont ce monsieur en kneekerbockers comprend l’amour.
— Un mufle odieux », prononça Huguette.
— « C’est l’homme de l’avenir », dit Nauders avec une intention taquine.
— « Pourquoi cela ? » demanda Mlle Monestier.
— « L’auteur le donne à entendre. N’est-ce pas sur ce modèle que votre fameux Nietzsche va façonner les générations, par l’individualisme à outrance ?
— Ah ! voilà l’ineptie monstrueuse ! » s’écria Jocelyne.
Les trois autres la regardèrent. Elle s’était assise à côté de son amie sur le divan de l’arrière-loge. Et, le buste dressé, ses grands yeux encore élargis, elle se soulevait, galvanisée par une impulsion secrète dépassant la portée des superficiels propos.
— « Eh ! ma Joce, » fit Huguette, « on dirait que tu vas t’emballer.
— Tant mieux ! » sourit Nauders. « Je saurai ce que la petite amie a contre moi depuis le commencement de la soirée.
— Je n’ai rien contre vous, monsieur Nauders. Vous faites des affaires — de grandes affaires — toute la journée. Et, quand vous venez par hasard au théâtre, vous n’attachez guère d’importance à ce que vous y entendez ! On vous donne du Nietzsche… Va pour Nietzsche ! Si c’est incohérent, malsain, vous vous en prenez à la philosophie, dont vous n’avez cure. Il n’y a pas de votre faute. Non… Ce qui me révolte, c’est qu’on induise en de grossières erreurs un esprit tel que le vôtre, et à combien plus forte raison la foule du public. C’est qu’on fasse entendre, sur notre première scène française, des adaptations pour gorilles de la plus hautaine, de la plus fortifiante pensée ! »
Tous trois rirent de son animation et de son mot : « une adaptation pour gorilles ». Mais ils marquaient, par l’intonation même de leur rire, le détachement de mondains à l’égard de toute idée profonde, la crainte de l’inélégance qu’apporte dans la causerie moderne un élément sérieux.
— « Est-ce que tu vas nous raser, Joce ? Ne crois-tu pas que nous allons l’être assez tout à l’heure quand le rideau se relèvera ? »
Huguette, en parlant, bâilla derrière son éventail.
Quant à Nauders, dont la corpulence étouffait dans l’étroit réduit, il demanda la permission d’aller faire un tour au foyer.
Lui parti, Clérieux osa redevenir lui-même, montrer à quel point la boutade de Jocelyne l’avait intéressé.
— « Vous trouvez donc, mademoiselle, que Nietzsche est trahi, dans cette pièce, par le personnage qui prétend incarner sa doctrine ?
— Toi aussi, Bob ! » cria Huguette. « Ah ! non. »
Elle se leva, rentra du salon dans la loge, reprit sa place au premier rang, moins pour examiner la salle à demi vide que pour faire apprécier le joli spectacle d’elle-même. Les lorgnettes de l’orchestre se braquèrent aussitôt sur cette baignoire, dont la demi-obscurité idéalisait encore la gracieuse apparition. Des habits noirs circulèrent de ce côté, frôlant le pourtour sous prétexte d’entrer ou de sortir. À chaque fois, le même regard masculin, regard de chair, précis, trouble, rapide, dévisageait de près la femme, glissait du visage au buste, en une expertise maquignonne. Mme de Gessenay n’en perdait pas un, de ces coups d’œil brutalement flatteurs. Mais elle semblait ne pas s’en apercevoir, occupée à détailler attentivement les toilettes des dames restées dans la salle. Aux saluts empressés de ceux qui avaient le privilège de la connaître, elle répondait par le bref et distant signe de tête interdisant la trop grande familiarité de s’arrêter pour lui parler.
Derrière elle, la conversation, tout à coup, partait d’un élan imprévu entre Jocelyne et Robert. Hors de l’ambiance paralysante d’une incompréhension railleuse, leurs deux pensées allaient l’une vers l’autre dans une région où elles se plaisaient.
— « Nietzsche trahi par cette pièce ? » répétait Mlle Monestier. « Mais, monsieur, autant qu’il est trahi dans les romans, dans les vers, dans toutes les œuvres de cette pauvre petite école française, paralysée de snobisme et d’impuissance, qui se réclame de lui. Ces faibles esprits l’ignorent. Lui, le plus altier professeur d’ascétisme et d’énergie, lui qui nous tendait la nourriture reconstituante dont notre caractère amoindri a le plus grand besoin, il n’a trouvé chez nous que des interprètes aveugles ou félons. En son nom, au nom de cet apôtre de l’énergie, qui réclame de chacun le plus grand effort, on prêche, sur la scène française, dans le roman français, la doctrine de l’avachissement dans l’égoïsme !…
— Le terme est fort.
— Il est vulgaire. Moins vulgaire que de telles conceptions. Vous êtes-vous contracté d’écœurement tout à l’heure devant la grossièreté de cette espèce de commis voyageur en droguerie, soi-disant nietzschéen ? Savez-vous que Nietzsche n’a pas dédaigné de marquer la nécessité des « bonnes manières » comme une des formes de la dignité et de l’empire sur soi ?
— Je connais très peu Nietzsche, mademoiselle.
— Vous ne connaissez pas son beau programme de ce qu’il appelle « les passions qui disent : oui ».
Et elle cita de mémoire :
— « La fierté, la joie, la santé, l’amour, l’inimitié et la guerre, la vénération, les belles attitudes, les bonnes manières, la volonté forte, la discipline de l’intellectualité supérieure, la volonté de puissance, la reconnaissance à l’égard de la terre et de la vie, tout ce qui est riche et veut donner et gratifier la vie, la dorer, l’éterniser et la diviniser, toute cette puissance des vertus qui transfigurent. » Croyez- vous, monsieur, croyez-vous qu’ils sont coupables, ceux qui traduisent un idéal semblable par la basse parodie qui nous en est offerte ce soir ? Et au Théâtre-Français encore !
— Je ne voudrais pas vous contredire, mademoiselle, » reprit Robert, « mais j’ai peine à croire que, si l’enseignement de Nietzsche correspond en entier aux quelques lignes, très belles, que vous venez de citer, tout le public lettré de France ait pu se tromper sur son compte au point d’en faire — passez-moi le mot — un professeur de muflerie. Pour moi, ce que m’en ont montré quelques livres à la mode m’en a dégoûté au point que je n’ai pas voulu le connaître davantage.
— Vous y perdez, monsieur. Vous y perdez, surtout si les circonstances de votre vie vous demandent une vigueur morale dont vous n’avez pas toutes les ressources en vous-même. »
Clérieux, saisi par la correspondance de cette phrase avec son état d’âme, se tut, regarda celle qui lui parlait. Avait-elle une intention secrète ? Que savait-elle de lui ? Mais ce qui, alors, le frappa, ce fut ce qu’il venait d’oublier ; combien elle était jeune et séduisante. Il s’écria :
— « Mais, mademoiselle, vous devez me trouver peu galant ! Je vous retiens sur un sujet bien aride. Il y a pourtant d’autres choses à dire à une charmante personne comme vous. »
Elle secoua la tête, avec un sourire qui lui ôta sa sévérité de jolie petite gorgone.
— « Non, monsieur, il n’y a rien à me dire.
— Comment cela ?
— Je ne suis pas une jeune fille comme les autres. Je ne suis pas une personne avec qui l’on flirte, moi.
— Qu’êtes-vous donc ? »
Elle eut un mouvement d’épaules, et, toujours souriante, se tut.
— « Enfin », dit Robert, « il y a tout de même des choses que vous préférez à la philosophie, — fût-elle de Nietzsche ?
— Je vais vous paraître une horrible pédante, en vous répondant : Non, il n’y a rien que je préfère. Si jamais vous savez ce que cet esprit admirable a fait de moi, de quoi il m’a préservée, ce qu’il m’a mise à même d’accomplir, vous comprendrez… » Elle eut de nouveau son beau sourire pour ajouter : — « Vous comprendrez que je le défende contre les faux pontifes de lettres, contre les bluffers, qui ne l’ont jamais compris, jamais lu, et qui en imposent aux niais avec quelques lambeaux défigurés de son œuvre…
— Vous êtes sévère.
— Non, monsieur. Car ces gens-là font du mal. Ce sont des ouvriers de déchéance. Nous n’avons pas besoin qu’on accélère chez nous l’affaiblissement des caractères.
— N’est pas fort qui veut », murmura Robert.
— « Pardon », rectifia- t-elle- doucement. « Est fort qui veut. C’est la volonté qui manque le plus. » Elle ajouta, en soulignant les mots : « La volonté de puissance. »
Clérieux ne savait pas que ces trois mots forment précisément le titre d’une des œuvres capitales de Nietzsche. Mais son cœur battit. La hantise qui, jour et nuit, tendait ses fibres se révéla dans un soupir :
— « S’il suffisait de vouloir !… »
Mlle Monestier posa longuement son regard clair, un peu dur, sur les yeux sincères de Clérieux. Quelque chose d’indéfinissable flotta entre ces deux êtres. Ils sentirent un lien, un secret. Rien de sensuel. Ils oubliaient, par miracle, ce qui veille toujours entre un homme et une femme : l’amour. Qu’était-ce donc ?
Jocelyne prononça lentement :
— « Ah ! oui, il vous en faut, à vous, de la force !
— Vous savez ?…
— Je sais… Plus que vous.
— Est-ce possible ?
— Pour cela, j’ai voulu vous connaître.
— Dans mon intérêt ?
— Et dans le mien,
— Quel rapport ?
— Je vous expliquerai.
— Mais… Nauders avait l’air de dire… je pensais que vous aviez besoin de mon concours… à cause de votre œuvre… des logements ouvriers.
— C’était le prétexte, pour nos amis. »
Un éclat de rire jaillit sous la portière, drapée dans son embrasse entre le salon et la loge. Huguette les observait.
— « Tu sais, Joce… Bob Clérieux est un homme marié. »
Robert, qui, presque avidement, se penchait vers son interlocutrice, eut un recul vif. Au grand jour, on l’eût vu rougir. Pour ce scrupuleux, une plaisanterie sur sa fidélité conjugale n’était jamais prise légèrement. Cependant la réflexion le rassura.
— « Tout le monde n’est pas flirt comme vous, belle Huguette.
— Est-ce qu’un jeune homme et une jeune fille peuvent échanger quatre mots sans flirter ? Voyons, Joce, qu’en penses-tu ? Sois franche. »
Jocelyne répondit gaiement, le ton changé, sans trace de la gravité impressionnante de tout à l’heure :
— « Mais alors, les Orientaux ont raison ! Et le capitaine de Gessenay devrait te garder sous les verrous.
— Le flirt », reprit Huguette, « n’a rien d’offensant pour les maris.
— Par exemple !… » fit une grosse voix. (Nauders rentrait.) « Il faudrait d’abord définir où il s’arrête, le flirt. Savez-vous comment la sagesse hindoue le comprenait ? » demanda le banquier.
— « Voyons ?
— Il est écrit dans les lois de Manou : « Sera réputée adultère toute femme restée seule avec un homme le temps de cuire un œuf. »
Trois jeunes éclats de rire accueillirent cette sentence. Ils fusèrent au milieu du silence soudain de la salle. Car le rideau se levait. Cent têtes se tournèrent vers la baignoire. D’un geste prompt, Robert éteignait l’électricité derrière eux. Ils reprirent leurs places, tout secoués de gaieté, tandis que Huguette répétait à demi-voix, avec la plus comique des intonations :
— « Le temps de cuire un œuf !… Encore, si c’est un œuf dur !… »
Comme Robert s’effaçait pour laisser Mlle Monestier gagner le premier rang, il remarqua avec quelle promptitude l’expression joyeuse s’évanouissait sur cette physionomie. Elle avait repris son air grave, un peu redoutable, de jolie petite Méduse de bouclier.
De ce visage-là et de son énigme, il emporta une impression qui ne s’effaça pas !
Dans son bureau, à l’usine, Robert Clérieux s’assit, après avoir jeté son pardessus au dos d’une chaise.
Il tenait encore à la main une lettre qu’il avait lue durant le trajet, en auto, de la rue de Courcelles à Eau-bonne. Ses sourcils contractés, ses traits tendus, marquaient l’impression désagréable.
Voilà une malechance ! Son petit André pincé par la rougeole, là-bas, à Antibes, juste au moment où Lucienne allait quitter le Midi pour revenir. Et la pauvre petite, dans une impatience folle de le revoir, ayant pris absurdement ombrage de cette rencontre, aux Français avec Mlle Monestier. Qui diable avait pu lui raconter ?… Et de façon à la troubler encore ! Cette sage Lucette, la moins, soupçonneuse, la moins nerveuse des femmes ! Ah ! les coïncidences ineptes de la vie !
— « Je ne peux pourtant pas partir en ce moment, » murmura Robert.
Son regard alla du courrier énorme — préparé, classé, sur la table — vers la croisée dont les carreaux clairs, au-dessus des simples brise-bise en satinette écrue, découvraient des perspectives sévères.
Les bâtiments de l’usine, couleur de brique sale, les toits de zinc, le sol de l’avenue principale, noyés de brume grisâtre, se brouillaient encore sous les blancheurs douteuses d’une neige fondante de mars. Une rumeur sourde, continue, montait des halls énormes pleins de machines en activité. L’air bourdonnait. Une vibration se propageait à travers les murs, les vitres, les planchers, tout frémissants d’une vie secrète. Robert aurait pu ressentir l’exaltation orgueilleuse d’être le cerveau pour lequel palpitaient les multiples organes de ce corps gigantesque. Mais une oppression lui venait du ciel bas, fuligineux, dont les lourdes houles grises, effilochées en flocons, semblaient vouloir tout submerger.
— « Sapristi ! qu’il doit faire bon là-bas, sur la grande terrasse des beaux-parents de Sernhac, avec du bleu sur la tête, et le bleu de la Méditerranée en face de soi ! Décidément, je vais me donner deux jours de vacances, pour aller rassurer Lucienne et voir ce que c’est que cette rougeole du gamin. »
Il s’assit, posa le doigt sur la sonnerie du téléphone.
Le joli appareil, avec l’élégance de ses nickels et du palissandre luisant, devenait presque un objet de luxe dans cette pièce meublée comme un bureau de sous-chef. Une table en bois noir, avec son carré de drap vert sous la plaque en cristal, des chaises de canne, et, sur les murs, des diplômes, des plans, des affiches de réclame : tel était le sanctuaire laborieux de ce jeune homme, dont chaque fin de mois se soldait par un million à douze cent mille francs, payés à ses ouvriers, à ses ingénieurs, à son haut personnel, à la société d’électricité qui lui fournissait la force motrice, aux agences de publicité, aux producteurs de ses matières premières.
Il avait à peine formulé sa demande au téléphoné que celui qu’il appelait se présenta.
C’était son directeur général, Eugène Sorbelin. Un homme de trente-quatre ans, assez beau garçon avec sa barbe couleur tabac d’Orient, très bien taillée et soignée, ses traits un peu gras de coquette blonde, ses yeux d’ambre, au regard intelligent, mais opaque, impénétrable.
— « Dites-moi, Sorbelin… Ma femme m’écrit qu’un des petits est malade là-bas. Voilà leur retour remis à je ne sais quand. Elle est affolée. Une maman, n’est-ce pas, ça prend peur tout de suite. Verriez-vous un inconvénient à ce que j’aille voir ce qu’il en est ? L’affaire de quarante-huit heures… dont un dimanche, si je ne pars que demain.
— Mon Dieu, monsieur Robert… » fit le directeur d’un ton dubitatif. Puis il questionna, dans une anxiété polie :
— « Vous n’êtes pas inquiet, j’espère ? Lequel des deux est malade ?… L’aîné, Pierre ?
— Non, le second… André. Oh ! une rougeole, un bobo d’enfant. »
Robert prenait un accent détaché, mais il guettait le visage de Sorbelin comme un écolier qui attend l’exemption d’un devoir. Malgré toutes ses résolutions d’agir en véritable chef, malgré les études acharnées qui l’en eussent rendu capable avec un peu de confiance en lui-même, il subissait l’ascendant de cet homme, habile et rogue. Les grandes capacités de Sorbelin lui avaient valu la haute situation de directeur, voici cinq ans déjà, — mais alors que les vieux patrons, le père et l’oncle Clérieux, exerçaient le gouvernement effectif. Et c’était à lui que leur héritier devait son initiation.
— « Mais, monsieur Robert », déclara-t-il froidement, « vous êtes le maître. Vous savez aussi bien que moi s’il vous est loisible de vous absenter. Ge que je peux vous affirmer, c’est que je m’arrangerai pour que rien n’en souffre. »
Clérieux pâlit imperceptiblement. Quoiqu’il n’eût point senti d’arrogance ni d’ironie dans l’intonation, il comprenait trop. Avec Sorbelin, l’usine pouvait se passer de lui.
— « Seulement », reprit l’autre, « voilà… Vous devrez me laisser pleins pouvoirs. Car certaines solutions urgentes…
— Comment ? » fit Robert… « Pour deux jours !
— Oh ! ce peut être une question d’heures.
— Que se passe-t-il donc, Sorbelin ? Vous avez l’air soucieux ! Parlez. »
Clérieux s’assit. Le directeur s’expliqua.
D’abord, il y avait cette grave histoire des changements de vitesse ratés. Monsieur Robert ne gardait plus d’illusion, n’est-ce pas? Les essais de résistance montraient la tare du nouveau modèle. Il fallait revenir à l’ancien, ou trouver autre chose. Avant longtemps, les plaintes/ les réclamations pleuvraient! Si on les laissait se répandre, c’était la forte baisse sur la réputation de la marque.
— « Il faut empêcher cela, à tout prix ! » s’écria Robert, une flamme aux yeux.
— « Et comment ? »
Ils se regardèrent. La face fermée du directeur offrit alors le plus psychologique des contrastes avec le visage ardent du jeune chef ! Si le premier était l’homme de science, de méthode, l’autre était l’homme d’imagination, de généreuse et brusque audace. Clérieux ne se connaissait pas encore. Il avait à prendre conscience de lui-même. Dans toute entreprise haute, si vertébrée de technique soit-elle, il faut l’élan spontané qui fait bondir et emporte tout. C’est l’étincelle du génie. Privée d’un tel éclair, toute institution humaine, — société, gouvernement, industrie, — ne dure qu’en se recopiant soi-même, n’est plus qu’honorable, puis sous la façade intacte, se refroidit, s’anémie, décroît.
L’âme intense de Robert possédait ce secret du feu. Mais il n’en savait rien. Et l’eût-il su, s’en serait défié. Sans plus raisonner, ni réfléchir, il s’écria :
— « La marque Clérieux ne cessera pas d’être la première du monde. Nous referons des changements de vitesse. Nous en enverrons à tous nos correspondants. À la première réparation qu’on leur demandera, ils remplaceront l’organe entier, sans le dire au client.
— Sans le dire ?… Et sans le faire payer alors ?
— Naturellement. C’est nous qui paierons. Nous ne devons pas nous tromper.
— Savez-vous ce qu’il vous en coûtera, monsieur Robert ?
— Je m’en doute… Un bouillon de quatre à cinq cent mille francs.
— Au bas mot. Et dans ce moment !… »
Il y eut un court silence. Devant leur esprit, les difficultés surgissaient. Mais le jeune chef eut un geste, comme un capitaine héroïque. Vaincre ou mourir.
Sorbélin reprit :
— « Quel type de changement de vitesse adopterons-nous ? Pas moyen, sans déchoir, de revenir à l’ancien rejeté par nous-mêmes.
— On trouvera. Et vite. Tous nos ingénieurs s’y mettront. D’ailleurs, n’est-ce pas seulement un vice du métal ?… Vous vous rappelez que je faisais des réserves sur cet acier fourni par les Forges de la Moselle, dont vous vous êtes entiché. »
Une ombre pourpre assombrit le visage blond de Sorbelin. Le confiant Clérieux ne le remarqua pas. Dans sa fièvre, il se levait.
— « Je descends au laboratoire de chimie à l’instant même. Je veux revoir les analyses.
— Un instant, » dit l’autre. « Un fait va peut-être survenir qui arrêtera tout cela.
— Quoi donc ?
— Une grève… Au moins partielle. Alors, adieu la fabrication rapide des nouveaux changements de vitesse,
— Oh ! une grève… Il n’y a pas de semaine que l’on ne nous en menace… Et cela dure, depuis trois mois.
— Cette fois, je crains que nous ne l’évitions pas. »
Clérieux demeura une minute interdit. Puis il cria nerveusement :
— « Mais alors ; bon Dieu ! il n’est pas question que je parte pour le Midi ! »
Et comme Sorbelin se taisait, avec une singulière expression de visage :
— « Mais, nom de nom ! » ajouta le jeune homme, rageur, « on dirait, mon cher, que vous avez une espèce de satisfaction à me donner ces fichues nouvelles.
— Par exemple ! » sursauta Sorbelin.
Il n’eut pas le temps de se défendre, de trouver la phrase adoucissante, ou de composer, s’il y avait lieu, sa pyhsionomie. Quelqu’un frappait à la porte.
— « Entrez !… Ah ! c’est vous, Biteil. Eh bien, Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/44 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/45 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/46 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/47 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/48 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/49 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/50 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/51 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/52 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/53 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/54 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/55 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/56 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/57 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/58 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/59 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/60 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/61 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/62 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/63 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/64 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/65 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/66 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/67 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/68 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/69 Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/70 Page:Lesueur - 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Une détonation…
La jeune fille cria : « Merci !… Tant mieux !… » Puis elle se renversa dans l’étreinte trop souhaitée… Elle se renversa, d’un abandon si passionné, que ce fut comme la véhémence de l’amour, non l’épouvante de la mort.
Mais Robert sentit ruisseler le sang tiède sur sa main jetée éperdument autour du sein délicat.
Il appela la bien-aimée. Il clama son nom, dans un spasme de douleur si horrible que toutes les misères, toutes les envies rassemblées là, cessèrent de se sentir souffrir, eurent un frémissement de pitié.
Encore une fois, pourtant, il vit son regard. Encore une fois il entendit sa voix.
Jocelyne était étendue à terre, avec un pauvre coussin de cuir, le coussin d’un divan de bureau, sous sa tête délicieuse. Elle eut la force de regarder son ami, de murmurer près de ses lèvres :
— « Cela vaut mieux ainsi, mon amour. »
Et ce fut tout.
Du dehors, montait le silence, la stupeur pétrifiée de la foule…