Nouvelle encyclopédie théologique/Pierre Le Chantre

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Nouvelle encyclopédie théologique

Volume 23, Numéro 2

Jean-Baptiste Migne
1864



PIERRE Le Chantre — fut ainsi surnommé, parce qu'après avoir professé la théologie dans l' école de Paris, il fut fait grand chantre de cette cathédrale, dignité qui lui donnait le droit, non-seulement de diriger le chant de l'église, mais encore d'instituer et de surveiller les maîtres des petites écoles du dioièse,comme le chancelier exerçait une juridiction sur les professeurs des hautes facultés des sciences et des arts.

Malgré la célébrité dont jouissait de son temps Pierre le Chantre, et les éloges multipliés que font de sa science et de sa vertu les auteurs contemporains, son histoire est peu ou mal connue. D'abord, on n'e.st pas d'accord sur le lieu de sa naissance. Du Boulay, et d'après lui, Casimir Oudin le disent natif de Paris, et citent à l'appui de leur assertion ces vers du Carolinus de Gilles de Pjris :

Et quem inlepuisse dolemus, Petrum in divinis rerbo tenus alla sequentem.

En admettant, si l'on veut, que le chantre du poème de Charlemagne a voulu désigner dans ces deux vers le chantre de l'église de Paris, il ne résulterait pas nécessairement de son texte que Pierre fût natif de Paris, l'intention du poête étant de prouver, non pas que tous les savants qu'il nomme étaient Parisiens, mais que Paris était alors assez bien pourvu do savants en tous genres.

Quoi qu'il en soit de cette interprétation, voici une autre opinion qui ne mérite pas moins d'attention. Deux chartes de l'an 1185, rapportées par Jean Pillet, dans son Histoire de Gerberoi, semblent prouver que Pierre le Chantre était de Beauvais, ou du moins né dans le Beauvoisis; qu'il avait une maison dans le château de Gerberoi, et un frère nommé Gautier de Hosdene ; que Pierre était par conséquent de cette famille établie dans le pays de Brai, quoique la dignilté de chantre de l'église de Paris ait fait oublier son vrai nom. D'un autre côté, Marlot, suivi par les auteurs de la Gaule chrétienne, assure que Pierre le Chantre fut élevé, dès son enfance, dans l'église do Reims, et il le prouve par une longue lettre de Guillaume de Champagne, qui le presse, dans les termes les plus obligeants, d'accepter la dignité de doyen, qui lui est offerte par le chapitre de cette église métropolitaine.

Voilà donc des autorités qui semblent prouver, la première, que Pierre le Chantre était né à Paris ; la seconde, qu'il élait venu au monde à Beauvais; et la troisième semble ne laisser aucun doute que Reims n'ait élé le lieu de sa naissance, d'antanl plus qu'il est surnommé Remensis par Raoul de Coggeshale, historien anglais, et dans le litre de plusieurs de ses ouvrages manuscrits, comme nous le verrons bientôt. Comment concilier des témoignages si contradictoires? Nous ne voyons qu'un moyen, c'est de dire qu'il était né dans le Beauvoisis, où résidait sa famille, peu de temps avant que Henri de France, frère du roi Louis le Jeune, fût fait évoque de celle ville, en 1149; qu'ayant été élevé par ce prélat et destiné à un état ecclésiastique, il avait suivi son patron lorsque celui-ci fut transféré sur le siège de Reims, en 1162, et d'après la lettre de l'archevêque Guillaume, il faut croire qu'il y fut pourvu de quelque bénéfice; ce qui ne l'empêcha pas de quitter cette église pour venir enseigner la théologie à Paris. Si l'on peut s'en rapporter à Césaire d'Heisterbach, Pierre élait un des professeurs de relie école en 1171; mais il ne fui pas sitôt chanoine de l'église épiscopale. Il est prouvé par des Charles rapportées dans l'Histoire de l'église de Paris, qu'un nommé Gautier était revêtu de celle dignité aux années 1178 et 1180. Mais Pierre remplissait certainement celle charge en 1184, selon une Charte rapportée par le même historien.

L'an 1191, le clergé de Tournay jeta les yeux sur le chanoine de Paris pour remplacer l'évèque Evrard d'Avesnes, mort au mois de décembre de l'année précédente. Malheureusement, cette élection, valide quant au fond, se trouva manquer par la forme, défaut que Guillaume de Champagne, archevêque de Reims, et régent du royaume pendant 1'absence de Philippe-Auguste,ne voulut jamais couvrir de son autorité. En vain Etienne, abbé de Sainte-Geneviève, écrivit-il au métropolitain, en faveur de l'évêque élu ; sa lettre n'eut d'autre etïel que de le faire proposer lui-même, contre son attente, pour remplir le siége vacant. Les Tournaisiens agréèrent ce nouveau choix, et Pierre renonça sans peine aux droits que lui 'donnait son élection.

Il fut encore appelé a remplir le siége de Paris, après la mort de Maurice de Sully ; mais quoiqu'il eût pour lui le vœu du clergé et du peuple, et même le consentement du roi, il paraît qu'il éprouva encore de l'opposition de la part de l'archevêque de Reims, qui eut le crédit de faire nommer à sa place son cousin, Eudes de Sully. C'est ce que l'on peut recueillir d'une lettre qu'adressa à ce dernier Adam, abbé de Pcrseigne, dans laquelle, entre autres remontrances fort libres, il lui dit : // est temps que vous fassiez éclater les rayons de votre gloire, après que l'astre brillant du firmament de votre église, oui l'a si longtemps illustrée par la sainteté de sa vie et par l'éclat de sa doctrine, s'est entièrement éclipsé. Je ne m'explique pas davantage : tous comprenez assez que je veux parler du chantre, de l'église de Paris, homme de pieuse mémoire, dont vous devriez d'autant plus regretter la mort, que, selon l'opinion de bien du monde, vous regrettiez peu son absence.

Ceci sert à expliquer pourquoi l'archevêque de Reims, qui avait fait manquer deux fois l'épiscopal a Pierre le Chantre, mettait, dans la lettre dont nous avons parlé plus îiaut, tant d'empressement à l'attirer dans son église, et à lui procurer la dignité de doyen. C'était pour réparer, en quelque sorte, le tort qu'il lui avait fait, et aussi pour mettre à son aise son parent, en le délivrant d'un voisinage importun. Ce ne fut pas sans peine, dit un historien anglais, que Pierre se rendit aux désirs ou, pour mieux dire, aux ordres du prélat. Mais entin, cédant aux imporlunilés des citoyensde Ueims, qui s'étaient jetés à ses genoux.il consentit a son élection, a condition qu'il obtiendrait l'a,rément du chapitre de l'église de Paris. S'étant donc mis en chemin pour le demander, il s'arrêta à l'abbaye de Long-Pont, près de Soissons, où étant tombé dangereusement malade, il fit sous testament et prit l'habit religieux.

Vers le même temps arrivèrent des ordres du souverain Pontife, qui lui enjoignait de prêcher la croisade en France. Pierre était irop affaibli par la maladie pour se charger de cette pénible commission. Il en chargea son disciple Foulques, curé de Neuilly-surManif, qu'il avait.formé lui-même au ministère de la prédication, et il mourut bientôt après, le 22 septembre 1198.

Ses Écrits. — Du grand nombre d'écrits du à la plume de Pierre le Chantre, nous n'en possédons qu'un seul qui ait été imprimé; c'est celui auquel on a donné pour litre : Verbum abbrevialum, parce que l'ouvrage commence par ces mots. Il paraît que l'auteur l'avait intitulé d'une manière plus analogue aux matières qu'il renferme; du moins voit-on plusieurs manuscrits eu cet ouvrage porte des titres différents. Le plus ancien de la Bibliothèque impériale n'387, ayant appartenu autrefois à la bibliothèque Colbert, a pour titre: Ethica magistri Petri cantons Parisiensis. D'aulres sont intitulés tantôt : Summa philosophiœ, tantôt : De brevitate locutionis, tantôt: Summa de stiggiltatione vitiorum et commendatione virtutum. C'est en effet le précis de cette production, qui n'a pour objet que de caractériser les vices el les vertus, d'inspirer de l'éloiguement pour les uns et de faire naître l'nmnur des autres. On y trouve une peinture Ddèle des abus qui régnaient de son temps dans l'Eglise et dans l'Etat. On y reconnaît un moraliste sévère,qui dévoile mieux que tout nuire quelle était alors la dépravation des mœurs, et les différentes formes que prenait la cupidité pour arriver a ses fins. Dans le volume imprimé, l'ouvrage est divisé en une seule série de cent cinquante-trois chapitres; mais ce nombre n'est pas le même dans les différents manuscrits de la Bibliothèque impériale. En rendant compte des principales matières contenues dans cet ouvrage, nous nous conformerons à la division établie dans le volume imprimé.

Les premiers vices que l'auteur combat, dans les chapitres 1 à 5, sonl ceux des théologiens de son lemps. Il blâme d'abord la prolixité et la multiplicité des gloses de l'Ecriture sainte, plus propres, dit-il, à embrouiller le texte qu'à l'éclaircir, à rebuter le lecteur qu'à le soulager. 11 porte le même jugement des questions qui s'agitaient alors dans les écoles, la plupart ne roulant que sur des dillicultés, des abstractions, qui n'avaient aucun rapport à la science du salut. On avait négligé les vérités utiles pour courir après de vaines subtilités, dans la vue de faire briller son esprit et d'embarrasser un adversaire dans la dispute. «Est ce donc que je ne pourrai, «dit-il, «fairela différence du juslo el de l'injuste, si je n'invente, dans des questions captieuses et malignes, de s formules qui m'aident à tirer une erreur d'une vérité par une fausse conclusion?» Le judicieux auteur ne se borne pas à condamner cet abus, il indiquo les moyens d'y remédier. Puiser la connaissance de la religion dans ses vérilables sources, l'Ecriture et la tradition; ne point aller au delà des bornes posées par nos pères ; se retrancher dans ce qui est utile et édifiant; laisser aux esprits frivoles les vaines disputes qui n'ont pour but que l'honneur de vaincre; s'attacher à la clarlé, à la précision, à là solidité dans ses expressions : telles sont en abrégé les règles qu'il propose aux professeurs et à tous les interprètes do l'Ecriture sainte.

Chap. C-9. Viennent ensuite les prédicateurs, auxquels il recommande surtout la sainteté des mœurs comme la base des succès qu'ils peuvent se promettre. Il y a un chapitre entier contre la prédication curieuse, c'est-à-dire, celle où l'on cherche à flatter l'oreille de l'auditeur par des phrases sonores et cadencées, par des pointes ingénieuses, des figures brillantes et tout l'attirail d'une rhétorique profane.

Cliap. 10-18. L'orgueil, l'envie, la délraction ont chacun leur chapitre particulier. On parle ensuite de l'humilité, dont on distingue deux espèces, l'une bonne, l'autre mauvaise; de la douceur, de la pauvreté ou de l'heureuse médiocrité.

Chap. 19-23. L'avarice occupe plusieurs chapitres. L'auteur déclame d'abord assez au long contre les magistrats qui reçoivent des présents pour la justice rendue ou a rendre, pour favoriser l'injustice commise, ou pour donner le privilège de la commettre; ensuite contre l'avarice des clercs, et surtout des officiers épiscopaux dont, à cette époque, les exactions étaient criantes.

Chap. 25-29. Les AI esses se célébraient à prix d'argent, et pour gagner davantage, les uns se permettaient d'en dire plusieurs dans le moine jour, les autres avaient imaginé les Messes à plusieurs faces, c'est-à-dire, qu'afin d'avoir plus d'offrandes, on disait plusieurs fois la partie de la Messe qui se termine au canon, en observant de la varier, suivant les intentions que l'on avait à acquitter. «Mais,» ajoute-t-il, «parlerai-je d'une profanation encore plus énorme du saint Sacrifice ? Oui, je le dis en pleurant, on voit des prêtres qui ne craignent pas de convertir en art magique nos redoutables mystères. Je veux dire qu'ils les célèbrent devant des images de cire, destinées à faire des imprécations contre quelqu'un, qu'ils font eux-mêmes ces imprécations, et chantent jusqu'à dix fois, et plus encore, la Messe des morts, dans l'intention que celui qu'ils ont en vue meure dans cet espace de temps, et soit mis au rang de ceux pour lesquels ils prient. » Pierre propose des moyens de remédiera tous ces abus; ce serait de diminuer le nombre des églises, des autels et des prêtres, en n'élevant au sacerdoce que les sujets qui en sera eut vraiment dignes, selon les canons, et surtout en supprimant, comme l'avait projeté le Pape Grégoire VIII, les offrandes à la Messe, excepté aux principales fêtes de l'année.

Cnap. 30-43. La pluralité des bénéfices est un autre sujet qu'il poursuit avec beaucoup de chaleur. J' appelle ceux qui possédaient des titres eu plusieurs églises à la fois, des polygames, des lamechiles, des géryons, des monstres à plusieurs corps et à plusieurs têtes. Il parle ensuite des abus qui se commettaient dans les élections aux prélatures, et de la simonie.

Chap. 44. Les exemptions ecclésiastiques à îa faveur desquelles on se soustrait à la juridiction du supérieur ordinaire, pour ne dépendre que d'un autre plus élevé en dignité, ne sont pas traitées avec plus de ménagements. L'auteur les qualifie, d'après saintBernard.de véritables schismes dans l'Eglise, de renversement de la discipline ecclésiastique, d'abus contraire au droit naturel. 11 est vrai qu'il ne donne que pour des objections, et non pour des assertions, ce qu'il avance à ce sujet. «Car il ne m'est pas permis, » dit-il, «de dire au seigneur Pape : Pourquoi agissez-vous de la sorte? Tout ce que je sais.c'estque les exemptions sont condamnées par les canons anciens et nouveaux, et que néanmoins elles émanent de Pautorilé du Siège apostolique, qui est telle que Dieu ne permet pas qu'il tombe dans l'erreur. Mais peut-être accorde-t-il ces sortes de privilèges par une inspiration particulière du Saint-Esprit, comme Samson qui se détruisit lui-même en écrasant les Philistins. » On voit par là que Pierre le Chantre était peu éloigné de croire à l'infaillibilité du Pape.

Chap. 45-50. Il continue de parler de la simonie et du mauvais emploi de l'argent, soit en faisant des largesses à ceux, qui n'en ont pas besoin, soit en donnant aux histrions, soit en prêtant à usure.

Chap. 51-58. Vient ensuite le tour des avocats.«Je n'ai jamais vu,» dit-il,«découse injuste et désespérée qui n'ait trouvé des défenseurs.» Il leur reproche de rançonner leurs parties, de négliger la cause de la veuve et de l'orphelin, d'employer leurs talents à prolonger les procès, à les multiplier, à inventer de nouvelles chicanes pour obscurcir la vérité et empêcher le bon droit de triompher. « Ce qui leur est d'aulant plus facile,» ajoute-t-il, «qu'ils se fondent sur les lois positives et humaines, lois purement arbitraires et sujettes à diverses interprétations. » Ce qu'il dit des lois 1minaines, il l'étend même aux canons. « Car il est clair, » dit-il, «que les décrets n'oi t rien d'absolument fixe, puisqu'ils dépendent de la volonté du seigneur Pape, qui peut les interpréter selon son bon plaisir. S'il juge conformément aux canons, il jugera bien; et s'il juge d'une autre manière, son jugement sera également bon, car il a le pouvoir de faire de nouveaux canons» d'expliquer les anciens ou de les abroger.» On aurait peine à croire que l'auteur parla sérieusement.si l'on ne savait quelle étrange révolution les fausses décrétales avaient faite dans les notions théologiques sur l'autorité du Pape.

Chap. 54-66. Les abus qui se commettaient dans les élections canoniques et la collation des bénéfices, les devoirs des pasteurs et des prédicateurs fournissent la matière de douze chapitres. Sur ces objets, l'auteur pose de grands principes et débite une excellente morale. Il finit ce qui concerne les prédicteur par le trait suivant. « Quelqu'un, je ne sais à quel dessein, ayaiit dit au Pape Alexandre III : Seigneur, vins êtes un bon Pape; toutes vos actions sont vraiment papales ; Alexandre répondit, en son langage vulgaire: Si je favois bien jujar, bien predicar et pénuenss donur, je serois bon pape. » Ce langage du Pape, qui était Siennois, a bien du rapport avec le français du temps.

Chap. 78. Nous | assons sons silence une douzaine de chapitres, touchant plusieurs points de morale, pour arriver au soixanledix-huitième, contre les épreuves du fer chaud et de l'eau froide ou bouillante, que l'auteur traite d'enchantements et d'inventions diaboliques. Il a réuni tout ce que l'on peut dire pour prouver l'incertitude, la témérité, l'injustice et l'absurdité de ces moyens pour découvrir la vérité. Il n'est pas plus favorable aux duels judiciaires. Il blâme également le zèle inconsidéré de certains Catholiques qui punissaient du feu les Cathares, dès qu'ils tombaient entre leurs mains, sans vouloir leur donner le temps de se reconnaître. Souvent c'était la cupidité qui faisait agir ces zélateurs de la foi. L'auteur raconte que des femmes furent condamnées, à litre d'hérétiques, parce qu'elles n'avaient pas voulu consentir aux mauvais désirs de leurs juges; qu'un Catholique puissant et des plus zélés en apparence surprit et arrêta plusieurs riches Cathares, qu'il relâcha après avoir vidé leurs bourses. Par malheur, il se trouva dans la troupe un homme à face blême, qui n'avait pas le moyen de payer sa rançon. On retint celui-ci et on l'amena devant le roi et son conseil. Il eut beau professer tous les articles de la foi catholique, on voulut qu'il attestât sa foi par l'épreuve du fer chaud. Comme il refusa de le faire jusqu'à ce que les évAques présents lui eussent prouvé que cela se pouvait sans tenter Dieu, il fut condamné à être brûlé. « Aussitôt,» dit l'auteur, «les évoques se levèrent tous et se retirèrent, disant qu'il ne leur était pas permis d'assister à un jugement de mort.» Il nous semble que la douceur et la charité pastorale exigeaient d'eux quelque chose de plus, et qu'ils n'eussent rien fait de trop en s'opposant à l'exécution d'un tel jugement.

Chap. 79. Dans le chapitre suivant, on s'élève contre la multitude accablante des traditions humaines. On y prouve que s'il y en a de bonnes en elles- mêmes, le trop grand nombre n'est propre qu'à faire prendre le change aux lî.lèles sur l'accessoire et l'essentiel de la religion, qu'à faire naître des scrupules aux gens de bien, et à augmenter le nombre des prévaricateurs, « Voyez, «dit-il, (combien n'a pas fait de transgresseurs le décret du dernier Pape Grégoire VIII, ordonnant que pendant cinq ans on jeûnera le mercredi et le vendredi de chaque semaine pour attirer le secours du ciel sur l'Eglise de Jérusalem. Et le concile de Latran (de l'an H79J, combien n'occasionna-lil pas de scrupules, et par son décret sur les dîmes, qu'il ordonne de retirer, sous peine d'anathième, des mains des laïques, et par la défense qu'il a faite de promettre un bénéfice avant qu'il soit vacant, défense à laquelle on déroge par dispense, sans égard aux canons des conciles précédents. Que dirai-je des traditions qui ont pour objet le vénérable sacrement de mariage, telles que ce troisième degré d'affinité et d'autres qui tantôt l'annulent, tantôt le valident, suivant la tournure que le babil des avocats sait leur donner, instruments utiles entre les mains decesh<>mmesadroitsà vider la bourse des autres et à remplir la leur.»

Chap. 80. Il y avait dès lors nombre de casuistes qui s'étudiaient à élargir la voie du ciel par des raffinements qui atténuaient et l'énormitédes péchés et l'importance des devoirs de la vie chrétienne. C'est contre ces docteurs relâchés qu'est dirigé le chapitre intitulé : Contra mollientes arcumsaerœ Scripturœ. L'auteur, entre autres choses, y fait cette remarque : «Si nous qualiûons d'hérétiques ceux qui s'éloignent lani soit peu du sentier de la foi, pourquoi ne traitons-nous pas de môme tout homme qui se joue des préceptes moraux? »

Chap. 82-85. Quatre chapitres roulent sur le luxe et sur la superfluité des habits. On y blâme fortement les robes à longues queues, sur quoi on rapporte ces paroles d'un sermon de Milon, évêquede Téronanne, dont les ouvrages ne sont pas venus jusqu'à nous : « Sachez, mes bonnes dames, que si, pour remplir l'objet de votre destination , vous aviez besoin de longues queues, la nature y eût pourvu par quelque chose d'approchant, avec quoi vous eussiez pu couvrir le sol. Il y a des gens, ajoute l'auteur, qui, n'ayant pas les moyens de faire à leurs robes des queues d'étoffe, y attachent des queues d'animaux, afin qu'ils no soient pas tout à fait sans queues. Ou en voit aussi qui percent leurs habits en étoiles, d'où leur est venu le nom d'étoiles. » Il y avait des ouvriers particuliers pour faire ces sortes de vêtements; l'auteur les nomme perforatores vestium.

Chap. 86-90. Les chapitres suivants jusqu'au quatre-vingt-dixième sont contre la somptuosité des édifices et les autres genres de prodigalité.

Chap. 91-140. Après plusieurs chapitres sur les vertus théologales, 18 foi, l'espérance et la charité, qu'il envisage sous les différentes manières de les exercer envers le prochain, on parle des quatre vertus cardinales, la prudence, la force, la tempéiance, la justice, et des vices qui leur sont opposés. Le chapitre 140 a pour litre : Epiiogut facierum culpœ. L'auteur commeni e par dire qu'autant il y a de vires dont nous nous revêtons, autant nous prenons de forun s qui nous rendent semblables h des bêtps brutes. Les termes par lesquels il le termine sont remarquables. « De même,» dit-il, «que dans tes scènes théâtrales, le même comédie» se présente tantôt comme un vigoureux hercule, tantôt comme une Vénus efféminée, tantôt tremblant comme Cybèle, ue même, nous faisons autant de différents personnages que nous commettons de péchés. » Il semble que l'on peut conclure de ce passage que, du temps de l'auleur, ou représentait sur le théâtre des sujets tirés de la mythologie

Chap. 141-142. La pénitence et les conditions qu'elle doit avoir occupent les douze chapitres suivants, où l'on trouve d'excellentes règles pour les confesseurs et les pénitents. L'auteur conseille d'avoir toujours présente à l'esprit !a brièveté de la vie, afin d'accélérer la pénitence que l'on doit faire, dans la crainte d'être surpris par la mort avant de l'avoir accomplie, et il termine son ouvrage par des considérations sur l'enfer et le paradis.

Chap. 143. Ce chapitre, qui est le dernier dans les imprimés, paraît avoir été ajouté à l'ouvrage de Pierre le Chantre; au moins esl-il certain que ce chapitre n'existe pas dans les plus anciens manuscrits de la Bibliothèque impériale. Il roule sur les moines propriétaires. Il a été détaché du corps «le l'ouvrage, et imprimé dans un recueil de pièces sur le même sujet, ayant pour titre : Joannis Cornificis, Joannis de Bomalio, Pétri Damiani, et Pétri Canloris Parisiensis, tractalus contra monachos proprietarios, Paris, in-8% chez Marne, édition gothique et sans date.

L'ouvrage entier, dû aux presses de François Waudrai, a été imprimé en un vol. in-4° à Mons en Hainant, en 1639, par les soins de rioni Georges Galopin, religieux et bibliothécaire de l'abbaye de Saiul-Guilain. L'éditeur avertit que les trois manuscrits dont il s'est servi contenaient aux marges des addilionsqu'il n'a pas toujours distinguéesdu texte original; il n'a fait d'exception que pour un morceau tiré du manuscrit de Marchiennes, qui, depuis le chapitre 66 jusqu'au 80, diffère beaucoup des autres quant aux termes et quant à la plupart des citations. Il aurait pu faire le même discernement sur presque tous les chapitres, s'il eût consulté un plus grand nombre de manuscrits; car il n'y en a presque pas qui se ressemblent exactement. Il a pourtant fait plaisir au public en lui donnant à part ce morceau, qui contient trente-trois pages à la suite des noies. Ouvrages manuscrits, — Outre cet ouvrage de Pierre le Chantre, le seul, comme nous l'avons dit, qui ait été imprimé, plusieurs autres existent manuscrits dans les grandes bibliothèques. Il est bon toutefois d'observer que dilfërents titres de ces manuscrits n'annoncent pas toujours des productions différentes. Casimir Oudin, qui a vu par luimême plusieurs de ces manuscrits ensevelis dans les bibliothèques, et qui en a donné une notion exacte, avertit que, pour ne pas confondre et multiplier au delà du vrai les écrits de notre auteur, il faut en juger, non par les titres que les copistes ont imaginés à leur fantaisie, mais par les premiers mots de chaque ouvrage qu'on lui attribue. C'est ce qu'a fort bien exécuté ce savant bibliographe, que nous prendrons pour guide, mais en nous contentant de relever seulement ceux qui appartiennent en propre à notre auteur, renvoyant les lecteurs curieux de ces sortes d'études à la discussion établie h ce sujet dans le tome XV de L'Histoire littéraire de la France,

1° Pierre le Chantre est auteur d'une Somme des sacrements, qui, selon Trithème, commençait par ces mots: Circuibat populus, et était divisée en trois livres. On possède de ce traité deux manuscrits, provenant de l'abbaye de Sainl-Victor, et faisant partie aujourd'hui de la Bibliothèque impériale. Le plus am ien, coté autrefois G. G. 13, aujourd'hui 401, a pour litre : Summo Cantoris Parisiensis de sacramevlis et animœ consiliis ; l'autre, coté jadis P. P. 6, et maintenant 470 : Summa magistri Petri Rhemensis, cantoris Parisienisis, de sacramentis et animœ consiliis ; ils commencent l'un et l'autre par ces mots : Quœrilur de sacramentis legalibus ; mais le second est plus étendu et conlient beaucoup plus de questions que-le premier, ce qui prouve que ce traité n'a pas été moins interpolé que le Verbum abbreviatum. C'est de l'un ou de l'autre de ces manuscrits que Petit a extrait et publié un fragment à la suite du Pénitentiel de Théodore, archevêque de Cantorbéry. L'ouvrage indiqué par Albéric de Trois-Fontaines sous le titre de Magna summa de consiliis et rébus ecclesiasticis, ne nous paraît pas différent du traité des sacrements qui nous occupe; mais Albéric n'en ayant pa< indiqué le début, nous ne pouvons rien affirmer. Nous disons la même chose d'un écrit cité par Charles de Wisch comme ayant existé dans l'abbaye de Royaumont sous ce titie : Liber quidam determinationum, seu consiliorum Pétri Cantoris.

2° Une autre production de Pierre le Chantre dont les litres sont encore très-variés, se trouve dans le manuscrit de Saint-Victor, coté G. G. 13, à la suite de la Somme des sacrements dont nous venons de parler. Cet ouvrage a pour titre : Traclatus magistri Pétri Rhemensis, cantoris Parisiensis, de tropis theologicif ; dans un autre manuscrit de la même bibliothèque, coté B. B. G, De tropis loquendi ; et ailleurs, Tropi et phrases sacrœ Scripturœ; de manière que les litres varient presque autant que les manuscrits. Mais comme ceux-ci commencent tous par ces mots : Videmus nunc per spéculum in œnigmale (ICor. xm, 12), il ne reste aucun doute qu'ils ne contiennent tous le même ouvrage, et il est vrai de dire que ces différents titres lui conviennent, parce que l'objet de l'auteur est d'expliquer par les lois de la grammaire ou de la rhétorique les expressions de l'Ecriture sainte employées dans un sens figuré, lesquelles formeraient des amphibologies ou des sens erronés, si on les entendait dans leur sens propre et naturel. C'est aussi l'idée que donne de cet ouvrage Henri de Gand, lorsqu'il dit qu'en plusieurs endroits il est fort utile pour l'intelligence de l'Ecriture.

3° Un autre écrit analogue a celui-ci a pour tilre : Summo quo? dicitur Âbel, parce que, rangée dans un ordre alphabétique, elle commence par ces mots: Abel dicitur principium Ecclesiœ. Nous disons quo cet écrit est analogue nu précédent, parce qu'on y enseigne la manière d'expliquer dnus un sons allégorique les textes de l'Ecriture sainte qui en sont susceptibles. Ce même ouvrage, dans plusieurs manuscrits, et notamment dans le n* 98 de la Bibliothèque impériale, parmi ceux de Belgique, est indiqué sous le titre de Distinctione» magisiri Pétri, cantoris Paritiensis. C'est aussi sous ce titre que l'a vu Trithème, comme il le marque dans Ténuméralion qu'il fait des écrits de Pierre le Chantre.

4." Si nous pouvions vérifier par nous-mêmes, et garantir que tous les écrits sur l'Ecriture sainte attribués à Pierre le Chantre par Casimir Oudin, comme existants dans les bibliothèques de France, d'Angleterre et des Pays-Bas, sont véritablement de lui, nous dirions que ce docteur, non content de prescrire des règles pour bien interpréter les saintes écritures, aurait lui-même, joignant l'exemple au précepte, fait de nombreux commentaires sur tous les livres de l'Ancien et du Nouvpau Testament. Mais, comme dans son Verbum abbreviatwm, Pierre le Chantre blâme la multiplicité et la prolixité des gloses sur l'Ecriture sainte, est-il croyable qu'il ail passé une grande partie de sa vie à faire des commentaires? Nous ne le pensons pas ; d'autant plus qu'il est au moins douteux que notre auteur soit né à Reims, et que nous trouvons, au commencement du XIX siècle, un Pierre de Reims, de l'ordre de Saint-Dominique, qui fut un des plus grands commentateurs de l'Ecriture sainte, selon le témoignage de Bernard Guidonis, rapporté par les auteurs de la bibliothèquede Saint-Dominique. Il est donc croyable que ces commentaires ont été faussement attribués au chantre de l'Eglise de Paris. Nous nous abstiendrons donc même de les indiquer, ce qui ne pourrait se faire sans une discussion qui nous entraînerait dans des longueurs.

Il résulte de l'examen critique qu'en ont fait les auteurs de l'Histoire littéraire de la France, qu'on ne doit reconnaître pour être véritablement de Pierre le Chantre, que le Verbum abbreviatum, le Traité des sacrements, la Grammaire des théologiens, ou De tropis loquendi, et la Somme intitulée Abel, autrement dite Dislinctiones, ou Alphabetun morale. Ces quatre ouvrages sont solides et remplis d'une grande érudition théologique. On trouve dans le Verbum abbreviatum, outre les passages tirés de l'Ecriture sainte, les citations de cent sept auteurs, conciles, Pères de l'Eglise, orateurs, poètes, philosophes, historiens, etc. Celle variété de passages fait le plus bel ornement du livre, et donne aux matières qu'on y traite un certain agrément qu'il n'aurait pas sans cela. On ne peut pas dire que l'auteur, tout occupé de citations, eut un style à lui; mais il avait un jugement exquis, et ses décisions en fuit de morale sont ordinairement très sûres. On en jugera par l'anecdote suivante, tirée de Césaire d'Hesterbach, par laquelle nous terminerons cet article. Sous le règne de Philippe-Auguste, un fameux usurier nommé Thibaud, avait amassé de grands biens dans celte indigne profession. Touché de remords et voulant réparer le mal qu'il avait fait, il s'adressa à j'évéque de Paris, Maurice de Sully, qui faisait construire alors la grande basilique, telle qu'on la voit encore de nos jours. Le prélat, qui avait besoin d'argent pour achever son entreprise, lui conseilla de consacrer à celte œuvre pieuse le bien qu'il avait mal acquis. Thibaud, soupçonnant quelque vue d'intérêt dans ce conseil, voulut aussi prendre l'avis de Pierre le Chantre. Celui-ci, sans aucun respect humain, lui répondit : « On ne vous a pas donné un bon conseil. Voici ce que vous devez faire : allez, faites proclamer dans toute la ville que vous oies prêt à restituer à tous ceux qui ont eu affaire à vous ce que vous avez exigé au delà du sort principal. » Le pénitent obéit; étant ensuite venu trouver le Chantr", il lui dit qu'après toutes les resitiutions faites il lui restail encore beaucoup de superflu. «Maintenant, lui répondit le sage directeur, vous pouvez faire l' aumône en toute sûreté. »