Observations sur quelques grands peintres/Jordaens

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JORDAENS.

Jordaens est, après Rubens, dans les grandes compositions, le plus célèbre peintre de la Flandre ; on les a même quelquefois mis en comparaison : il ne peut être comparé à Rubens que pour la chaleur de l’exécution et pour le coloris ; dans cette partie il est son digne rival, très-souvent son égal, et quelquefois son vainqueur pour la vérité et l’énergie. Son caractère distinctif est dans sa belle et forte couleur, dans les formes incorrectes et communes de son dessin, et dans l’extrême justesse avec laquelle il rendoit les expressions triviales, et surtout celles de l’ivresse. Il a imité l’éclat et la fraîcheur du sang flamand avec autant d’exactitude qu’il étoit possible de le faire ; il a mis dans cette imitation l’enthousiasme et la facilité qu’on a toujours en faisant les choses pour lesquelles on a été formé par la nature : on ne la trompe jamais ; et ni l’étude, ni l’art, ni la plus courageuse constance ne peuvent nous donner ce qu’elle nous a refusé ; on acquiert quelque chose, mais l’on est toujours médiocre dans les parties, pour lesquelles elle ne nous a pas organisé d’une façon particulière. Cicéron a dit : « fiunt oratores ; » Cicéron s’est trompé : non, non, les hommes ne font d’eux-mêmes rien de marquant, la nature seule fait le grand.

Jordaens a peint beaucoup de tableaux d’histoire, et principalement beaucoup de sujets de la religion catholique : là il a montré combien son style étoit au-dessous de ses sujets, combien il lui manquoit d’élévation d’esprit pour arriver à leur hauteur ; là il a prouvé combien il étoit inférieur à Rubens dans la composition, dans le dessin et dans la grandeur des pensées.

Oseroit-on même dire que son dessin ressemble exactement à la nature la plus commune ? L’on a bien de la peine à croire que les hommes de son pays puissent (les têtes exceptées) ressembler à ceux qu’il a peints le plus souvent ; qu’ils aient des os si tourmentés, des formes si bizarres et presque toujours risibles. Quoiqu’il n’ait pas du tout le style qui convient aux sujets héroïques, ceux qu’il a peints intéressent cependant beaucoup, indépendamment de la force du coloris, parce qu’ils sont pleins de feu dans presque toutes leurs parties, et que les figures ont de la vie et du mouvement. Nous avons admiré longtemps au Luxembourg, et nous admirons encore au Musée Napoléon, le tableau des Vendeurs Chassés du Temple ; sur cet ouvrage seul, un des plus beaux que Jordaens ait peints, on peut bien apprécier l’espèce et le degré de son talent. Que de beautés dans le coloris ! on n’en sauroit faire trop d’éloges ; on ne sauroit trop vanter la vigoureuse vérité d’effet et de mouvement qu’il a mise dans les marchands, dans les animaux ensemble mêlés, culbutés, chassés par le Pouvoir Divin : mais aussi combien paroissent impuissans les efforts qu’il a faits pour donner de la dignité et de la noblesse au Christ. Cette seule figure prouve combien il sentoit peu ce qu’on voit bien qu’il a cherché.

M. de Piles a dit qu’il ne lui manquoit que d’avoir vu l’Italie ; lieux communs qu’on répète sans cesse, et qui rappellent ces remèdes qu’on ordonne pour toutes les maladies. Sans doute l’Italie auroit pu donner une meilleure forme à son dessin, mais elle n’auroit pas donné plus d’élévation et de noblesse à son génie ; elle l’auroit, peut-être, écarté davantage encore du genre pour lequel il étoit né : la nature l’avoit particulièrement organise pour bien sentir, pour bien exprimer des vérités communes, des expressions triviales et risibles qu’il rendoit avec une justesse et une énergie tout-à-fait originale. Personne n’a peint comme lui ces visages rubiconds, chargés de masses de chair, à travers laquelle on croit voir circuler ensemble de la bière, du vin, du sang et de l’eau-de-vie. De Piles auroit eu bien plus de raison de dire : « Quel homme extraordinaire Jordaens eût été, si, au lieu depeindre des sujets antiques, des sujets de l’histoire héroïque, il s’en fût tenu à ceux de l’espèce de ceux du Roi boit ; sujet qu’il sentait si bien, qu’il l’a peint de plusieurs manières différentes. » Rien n’approche plus de la perfection que ces tableaux, tant pour la richesse de la couleur, que pour l’exactitude de l’ensemble et des détails. Jamais personne n’a peint l’ivresse et tous ses alentours avec une précision aussi énergique : quel homme au monde a rendu comme lui ce délire fortuné de la joie stupide du monarque chancelant ? qui a offert comme lui cette gaieté de la grosse santé, cet entier abandon de l’âme au plaisir de manger et de boire, et à celui de se sentir électrisé par des convives qui partagent si bien nos jouissances ! En voyant ces heureux de la terre, on n’imagine pas qu’aucun soin, aucun trouble puisse altérer cette suprême béatitude ; mais on imagine bien que celui qui l’a peinte d’une façon si étonnante, devoit lui-même l’avoir sentie ; cela est d’autant plus vraisemblable, que Jordaens étoit robuste et d’une grande gaieté.

S’il n’eut cherché à rendre que de pareilles scènes, et n’eut choisi ses héros que dans les salles à manger, au milieu des pots et des verres, on l’auroit mis dans la classe des peintres les plus parfaits ; mais comme il a fait beaucoup d’autres sujets, beaucoup de scènes héroïques, où la noblesse, l’élévation, l’onction sont essentielles ; comme il a offert souvent le bas et le ridicule, au lieu du noble et du pathétique, la postérité, en le jugeant, l’a vu à la place où il s’étoit mis le plus souvent : cette place est encore un rang très-distingué parmi les fameux artistes de l’Europe.

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