Organt

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Œuvres complètes de Saint-Just
Texte établi par Charles Vellay,  Eugène Fasquelle, éditeur (L’Élite de la Révolution), 1908 (Tome premier, pp. 1-216).


ŒUVRES COMPLÈTES

DE SAINT-JUST





PREMIÈRE PARTIE

ORGANT




Organt parut, en deux volumes, vers la fin de 1789, sans nom d’auteur. Le n° 6 des Révolutions de France et de Brabant l’annonça ainsi : « Organt, poème en vingt chants, avec cette épigraphe : Vous, jeune homme, au bon sens, avez-vous dit adieu ? » Plus tard, Barère, dans ses Mémoires (IV, p. 406), raconta en ces termes les circonstances qui accompagnèrent la publication d’Organt : « Saint-Just n’était âgé que de dix-sept ans, lorsque le public en France s’occupait de l’arrestation du cardinal de Rohan, à l’occasion de l’affaire scandaleuse du collier. Le jeune poète sentit sa verve s’enflammer d’indignation en entendant raconter la dissolution de mœurs et les anecdotes de la cour de Marie-Antoinette. A cet âge, le sentiment des convenances n’est pas toujours ce qui guide un esprit ardent. A peine sorti du collège, Saint-Just composa donc un poème en huit chants, sur l’histoire du collier de diamants. Il fut imprimé sous le titre d’Organt. A peine ce poème satirique eut-il paru, qu’un ordre ministériel ordonna de rechercher l’auteur pour le mettre à la Bastille. Saint-Just fut dénoncé et poursuivi en Picardie où il habitait ; mais il vint se cacher à Paris chez un négociant de son pays, nommé M. Dupey, et y demeura jusqu’à l’époque des États-Généraux. Le 14 juillet 1789, en démolissant la Bastille, mit un terme à ses embarras. » En réalité, tout, dans ce récit, est d’une invraisemblance manifeste : il paraît certain, au contraire, qu’Organt fit peu de bruit, si peu même que, trois ans plus tard, en 1792, quand Saint-Just fut élu à la Convention, l’éditeur put remettre en vente ce qui restait de la première édition, sous ce nouveau titre : Mes Passe-Temps, ou le Nouvel Organt, par un député à la Convention Nationale. Saint-Just d’ailleurs n’avait eu aucune part à cette réapparition d’Organt. Cette œuvre légère ne paraît point avoir été, à ses yeux, autre chose qu’un divertissement passager, et la brève préface dont il la fit précéder ne révèle qu’un mépris hautain pour son propre ouvrage. Organt, en effet, serait à jamais oublié s’il ne servait aujourd’hui à éclairer et à préciser un moment curieux de l’évolution morale de Saint-Just. Camille Desmoulins était, plus que Barère, dans la vérité, quand il racontait, dans la Lettre à Arthur Dillon, l’insuccès d’Organt : « Ce qu’il y a d’assommant pour sa vanité, c’est qu’il (Saint-Just) avait publié, il y a quelques années, un poème épique en vingt-quatre chants, intitulé Organt. Or, Rivarol et Champcenetz, au microscope de qui il n’y a pas un seul vers, pas un hémistiche en France qui ait échappé et qui n’ait fait coucher son auteur sur l’Almanach des Grands-Hommes, avaient eu beau aller à la découverte ; eux qui avaient trouvé sous les herbes jusqu’au plus petit ciron en littérature, n’avaient point vu le poème épique en vingt-quatre chants de Saint-Just. » D’ailleurs, ni Barère ni Camille Desmoulins eux-mêmes ne semblent avoir bien connu Organt : l’un y trouvait huit chants, l’autre vingt-quatre.

En réalité, Organt n’a ni huit ni vingt-quatre chants, mais vingt. C’est une sorte d’épopée plaisante, dans le goût du temps, pleine d’allusions à des personnages contemporains, souvent dénuée d’intérêt, mais dont certains passages révèlent déjà un talent réel et vivant.


Préface.


J’ai vingt ans ; j’ai mal fait ; je pourrai faire mieux.

CHANT I


ARGUMENT

Comment Sornit devint âne ; comment sa mie Adelinde fut violée par un Hermite ; comment l’Amour délivra Sornit ; comment la Folie devint Reine du monde.

Il prit un jour envie à Charlemagne

De baptiser les Saxons mécréans :
Adonc il s’arme, et se met en campagne,
Suivi des Pairs et des Paladins francs.
Monsieur le Magne eût mieux fait, à mon sens,
De le damner que de sauver les gens,
De s’enivrer au milieu de ses Lares,
De caresser les Belles de son temps,
Que parcourir maints rivages barbares,
Et pour le Ciel consumer son printemps.

Dix ans entiers, sur les rives du Xante,

On vit aux mains les Mortels et les Dieux.
Passe, du moins, c’était pour deux beaux yeux,
Et cette cause était intéressante :
Mais je plains bien les Héros que je chante.
Comme des fous, errans, sans feu ni lieu,
Depuis quinze ans, les sires vénérables
Et guerroyaient, et s’en allaient aux diables,
En combattant pour la cause de Dieu.
Tout allait bien, et le bon Roi de France
De triompher caressait l’espérance,
Quand lui, l’armée, et tout le peuple franc,
Devinrent fous, et vous saurez comment.

Le blond Sornit, Sire de Picardie,

Ayant en croupe Adelinde sa mie,
Errait au sein d’une épaisse forêt,
Où le pouvoir d’une triste magie,
Des voyageurs plaisamment se jouait.
Le passager un siècle cheminait
De çà, de là, par maintes avenues,
A droite, à gauche, et sans trouver d’issues ;

Car la forêt, par un enchantement,
Suivait les gens, s’avançait à mesure,
De quel côté qu’on tentât aventure.

Sornit le preux s’ennuyait cependant ;

Dans ces déserts sa valeur abusée,
Depuis longtemps ne s’était exercée ;
Sornit brûlait de signaler encor
Et son grand cœur et sa haute vaillance,
Pour Adelinde, et l’Amour, et la France.
De temps en temps il sonnait de son cor ;
Tout répondait par un profond silence.
Mais un beau soir il voit venir enfin
Un Chevalier enveloppé d’airain,
Le pot en tête, et la lance à la main,
Et sous lequel un pallefroi superbe,
D’un pied léger effleure à peine l’herbe.
Il accourait à pas précipités ;
Sornit s’avance, et lui crie : Arrêtez,
Chevalier preux, si n’êtes pour la France.
Je suis pour moi, dit l’autre avec fierté,
Et sur le champ remets à ma puissance
Ce Palefroi, cette jeune Beauté,
Si n’aimes mieux mourir pour leur défense.

Vain Chevalier, les perdrai s’il le faut,

Dit le Picard, mais périrai plutôt ;
Et tout à coup ses yeux bleus s’arrondissent,
Et l’un sur l’autre ils fondent tous les deux :
Sous les éclairs leurs casques retentissent,
La forêt tremble et les chevaux hennissent.
Plein de fureur, l’un et l’autre guerrier,
En cent détours, et de taille et de pointe,
Multipliait le volatil acier.
Par-tout la force à l’adresse était jointe.
Tantôt le fer, étendu mollement,
Du fer rival suivait le mouvement ;
Puis tout à coup leur fougue redoublée,
D’un bras soudain alongé, raccourci,
Cherche passage au sein de l’ennemi.

Et fait frémir la forêt ébranlée.

Alinde en pleurs, un bras au ciel tendait,

Et son amant de l’autre entrelaçait ;
Ses cris perçans et le bruit de l’épée,
De la nuit sombre augmentent la terreur ;
Elle criait, d’épouvante frappée :
Ah ! déloyal, percez plutôt mon cœur !

A la faveur de son coursier agile,

Notre inconnu s’élance brusquement,
Prend dans ses bras Adelinde immobile,
Pique des deux, et fuit comme le vent.
Glacé de honte, enflammé de courage,
Plein de regret, plein d’amour, plein de rage,
Sornit s’emporte, et vole sur ses pas.
Linde criait, et lui tendait les bras :
Bientôt après devant eux se présente,
Environné d’une onde transparente,
Un grand châtel, couvert de diabloteaux
Tenant en mains des torches, des fanaux,
Dont le zéphyr, dans les replis des flots,
Allait briser l’image étincelante.
Sornit hâtait son cheval au galop.
Au son du cor le pont-levis s’abaisse.
L’inconnu passe, et Sornit aussi-tôt.
Soudain le pont se lève avec vitesse ;
Tout disparaît, les fanaux sont éteints.
Devers le ciel Sornit tendait les mains ;
Par-tout il roule une ardente prunelle,
A haute voix Adelinde il appelle.
Rien ne répond : seul, l’écho de ces lieux
Renvoyait Linde à son cœur amoureux.
A la douleur succède la furie.
La lance au poing, il saute de cheval :
J’aurai ma Dame, ou j’y perdrai la vie.
La porte était d’un acier infernal ;
Sa lance en feu contre elle se partage :
Plus furieux de se voir désarmé,
En cris confus il exhale sa rage,

Quand tout à coup il se trouve enfermé.

Le cœur humain est né pour la faiblesse,

Et l’héroïsme est un joug qui l’oppresse.
Le Chevalier commença par jurer,
Par braver tout, et finit par pleurer.

Dans le château quand Linde fut entrée,

Le ravisseur, la tenant par la main,
La conduisit, interdite, éplorée,
En certain lieu lugubre et souterrain ;
Puis il s’en fut. Il paraît à sa place
Un gros Hermite enflammé par la grâce,
A la lueur d’un lustre de cristal.
Ses yeux brillaient d’un éclat infernal ;
Le Moine en rut, dans sa rage cinique,
Sur ses appas porte une main lubrique ;
D’un bras nerveux à terre il vous l’étend,
Et Linde en pleurs criait : Mon Révérend !
Ce fut en vain : d’une moustache rude
Il va pressant sa bouche qui l’élude,
Et sa main dure, en ces fougueux transports,
De ce beau sein meurtrissait les trésors.
Linde mourait de plaisir et de rage,
Le maudissait en tortillant du cu,
Et quelquefois oubliait sa vertu.

Oh ! qu’il est doux, dans le feu du bel âge,

Pour un tendron, à son penchant livré,
De recevoir sur ses lèvres brûlantes
Mille baisers d’un amant adoré,
De le presser en des mains caressantes,
De se livrer et se laisser charmer !
Mais qu’il est triste, hélas ! de se confondre
Avec quelqu’un qu’on ne saurait aimer,
De se sentir à regret enflammer,
Et malgré soi brûler et lui répondre !

Linde pleuroit dans les bras du vilain.

Après qu’il eut sa luxure assouvie,
Il l’emmena sur une tour d’airain,
Qui commandait à toute la prairie.

Tel autrefois Saint-Jean le songe-creux,

Dans son désert, rêvant l’Apocalypse,
Était porté sur la voûte des cieux,
Comme Lansberg pour prédire une éclipse :
Il voyait là des animaux pleins d’yeux,
Des chandeliers, des vents, des sauterelles.
Des chevaux blancs, et quelques jouvencelles :
Linde ne vit ces objets merveilleux,
Et seulement le déloyal Hermite
Vous la posa brusquement de son long
Sur un chariot traîné par un Démon
Qui dans les airs soudain se précipite.

« Adieu la belle ; adieu, dit l’homme à froc,

« Dans un désert prenez en patience
« Cette aventure, et je jure Saint-Roch
« Que de vos jours ne reverrez la France :
« Vous apprendrez le but de l’Enchanteur ».
Mais suivons Linde ; elle appelle mon cœur.

Après avoir, dans sa course rapide,

Un jour entier fendu l’espace vide ;
Après avoir franchi de vastes mers,
Des monts, des lacs, des cités, des déserts,
Son char léger s’abattit de lui-même
Sur un rocher où Neptune orageux
Venait briser ses flots impétueux.
Dans le transport de sa douleur extrême,
De cris perdus elle frappa les cieux,
Et mille pleurs coulèrent de ses yeux.

« Quelle est, hélas ! quelle est ma destinée !

« S’écria-t-elle, après quelques instans,
« Dans l’univers errante, abandonnée,
« Triste jouet de noirs enchantemens,
« Loin d’un amant à vivre condamnée !
« C’est donc ici que le ciel rigoureux
« Fixe à jamais mon destin amoureux.
« Que deviendrai-je en ces déserts sauvages ?
« J’entends la mer se briser sur ces plages ;
« Tout est brûlé des feux ardens du jour…

« Ainsi mon cœur est brùlé par l’amour !
« O mon amant, quel effroyable espace
« En ce moment te sépare de moi !
« Que dis-je ? hélas ! mon cœur est près de toi ;
« Le tien peut-être a volé sur ma trace » !

Alinde alors poussa de longs sanglots,

Fondit en pleurs, et tomba sur le dos.
Dans ce moment d’amour et d’infortune,
Tendre Sornit, que n’étais-tu présent !
Ces yeux errans sous leur paupière brune,
Ces bras d’ivoire étendus mollement,
Ce sein de lait que le soupir agite,
Et sur lequel deux fraises surnageaient,
Et cette bouche et vermeille et petite
Où le corail et les perles brillaient.
Au Dieu d’amour tes baisers demandaient.
Quelques instans, Adelinde, plaintive,
De son amour entretint les regrets ;
Et soit le bruit des vagues sur la rive,
Soit même encor cette stupide paix
Qui naît du choc de nos troubles secrets ;
Elle dormit. Le Maître du tonnerre
Fit le sommeil exprès pour la misère.

Dans une tour, notre amant enfermé,

Voyant Alinde à ses baisers ravie :
« Amour, dit-il, Amour qui m’as charmé ;
« Ah ! suis ma Dame, et protège sa vie ;
« Rappelle-lui ses plaisirs, ses sermens ;
« Protège-la contre les maléfices,
« Contre elle-même et les enchantemens,
« Et quelquefois peins-lui tous les supplices
« Qu’elle me coûte en ces lieux effrayans.
« Quand elle dort, que ta voix lui rappelle
« Dans ces cachots que je veille pour elle ».

Comme il parlait, le tendre Chevalier

Sentit son dos en voûte se plier ;
En un poil dur sa peau douce est changée,
Ses mains d’ivoire et ses pieds rembrunis

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