Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, I.djvu/407

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le meilleur mari de France. S’il n’est pas susceptible de s’exalter, il ne gronde jamais, à moins qu’on ne le fasse attendre. Ses amis l’ont nommé le temps couvert. Il ne se rencontre en effet chez lui ni lumière trop vive, ni obscurité complète. Il ressemble à tous les ministères qui se sont succédé en France depuis la Charte. Pour une femme à principes, il était difficile de tomber en de meilleures mains. N’est-ce pas beaucoup pour une femme vertueuse que d’avoir épousé un homme incapable de faire des sottises ? Il s’est rencontré des dandies qui ont eu l’impertinence de presser légèrement la main de la marquise en dansant avec elle, ils n’ont recueilli que des regards de mépris, et tous ont éprouvé cette indifférence insultante qui, semblable aux gelées du printemps, détruit le germe des plus belles espérances. Les beaux, les spirituels, les fats, les hommes à sentiments qui se nourrissent en tenant leurs cannes, ceux à grand nom ou à grosse renommée, les gens de haute et petite volée, auprès d’elle tout a blanchi. Elle a conquis le droit de causer aussi longtemps et aussi souvent qu’elle le veut avec les hommes qui lui semblent spirituels, sans qu’elle soit couchée sur l’album de la médisance. Certaines femmes coquettes sont capables de suivre ce plan-là pendant sept ans pour satisfaire plus tard leurs fantaisies ; mais supposer cette arrière-pensée à la marquise de Listomère serait la calomnier. J’ai eu le bonheur de voir ce phénix des marquises : elle cause bien, je sais écouter, je lui ai plu, je vais à ses soirées. Tel était le but de mon ambition. Ni laide ni jolie, madame de Listomère a des dents blanches, le teint éclatant et les lèvres très-rouges ; elle est grande et bien faite ; elle a le pied petit, fluet, et ne l’avance pas ; ses yeux, loin d’être éteints, comme le sont presque tous les yeux parisiens, ont un éclat doux qui devient magique si par hasard elle s’anime. On devine une âme à travers cette forme indécise. Si elle s’intéresse à la conversation, elle y déploie une grâce ensevelie sous les précautions d’un maintien froid, et alors elle est charmante. Elle ne veut pas de succès et en obtient. On trouve toujours ce qu’on ne cherche pas. Cette phrase est trop souvent vraie pour ne pas se changer un jour en proverbe. Ce sera la moralité de cette aventure, que je ne me permettrais pas de raconter, si elle ne retentissait en ce moment dans tous les salons de Paris.

La marquise de Listomère a dansé, il y a un mois environ, avec un jeune homme aussi modeste qu’il est étourdi, plein de bonnes