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LES DIEUX ONT SOIF

ou il ne le peut ni ne le veut, ou il le veut et le peut. S’il le veut et ne le peut, il est impuissant ; s’il le peut et ne le veut, il est pervers ; s’il ne le peut ni ne le veut, il est impuissant et pervers ; s’il le veut et le peut, que ne le fait-il, mon Père ?

Et Brotteaux jeta sur son interlocuteur un regard satisfait.

— Monsieur, répondit le religieux, il n’y a rien de plus misérable que les difficultés que vous soulevez. Quand j’examine les raisons de l’incrédulité, il me semble voir des fourmis opposer quelques brins d’herbe comme une digue au torrent qui descend des montagnes. Souffrez que je ne dispute pas avec vous : j’y aurais trop de raisons et trop peu d’esprit. Au reste, vous trouverez votre condamnation dans l’abbé Guénée et dans vingt autres. Je vous dirai seulement que ce que vous rapportez d’Épicure est une sottise : car on y juge Dieu comme s’il était un homme et en avait la morale. Eh bien ! monsieur, les incrédules, depuis Celse jusqu’à Bayle et Voltaire, ont abusé les sots avec de semblables paradoxes.

— Voyez, mon Père, dit Brotteaux, où votre foi vous entraîne. Non content de trouver toute vérité dans votre théologie, vous voulez encore n’en rencontrer aucune dans les ouvrages de