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LES DIEUX ONT SOIF

croisées, elle eût été digne d’une Spartiate… et de vous. Vous pouvez cependant garder ce modèle en le simplifiant, en le ramenant à la ligne droite.

Elle lui demanda ce qu’il fallait ôter.

Il se pencha sur l’écharpe : ses joues effleurèrent les boucles d’Élodie. Leurs mains se rencontraient sur le linon, leurs souffles se mêlaient. Évariste goûtait en ce moment une joie infinie ; mais, sentant près de ses lèvres les lèvres d’Élodie, il craignait d’avoir offensé la jeune fille et se retira brusquement.

La citoyenne Blaise aimait Évariste Gamelin. Elle le trouvait superbe avec ses grands yeux ardents, son beau visage ovale, sa pâleur, ses abondants cheveux noirs, partagés sur le front et tombant à flots sur ses épaules, son maintien grave, son air froid, son abord sévère, sa parole ferme, qui ne flattait point. Et, comme elle l’aimait, elle lui prêtait un fier génie d’artiste qui éclaterait un jour en chefs-d’œuvre et rendrait son nom célèbre, et elle l’en aimait davantage. La citoyenne Blaise n’avait pas un culte pour la pudeur virile, sa morale n’était pas offensée de ce qu’un homme cédât à ses passions, à ses goûts, à ses désirs ; elle aimait Évariste, qui était chaste ; elle ne l’aimait pas parce qu’il était chaste ; mais elle trouvait à ce qu’il le fût l’avan-