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LES DIEUX ONT SOIF

perdre, sage dans ses folies, le goût d’aimer ne lui avait jamais fait oublier les convenances sociales. Son père lui savait un gré infini de cette prudence ; et, comme elle tenait de lui le sens du commerce et le goût des entreprises, il ne s’inquiétait pas des raisons mystérieuses qui détournaient du mariage une fille si nubile et la retenaient à la maison, où elle valait une gouvernante et quatre commis. À vingt-sept ans, elle se sentait d’âge et d’expérience à faire sa vie elle-même et n’éprouvait nul besoin de demander les conseils ou de suivre la volonté d’un père jeune, facile et distrait. Mais pour qu’elle épousât Gamelin, il aurait fallu que M. Blaise fît un sort à ce gendre pauvre, l’intéressât à la maison, lui assurât des travaux comme il en assurait à plusieurs artistes, enfin, d’une manière ou d’une autre, lui créât des ressources ; et cela, elle jugeait impossible que l’un offrît, que l’autre acceptât, tant il y avait peu de sympathie entre ces deux hommes.

Cette difficulté embarrassait la tendre et sage Élodie. Elle envisageait sans terreur l’idée de s’unir à son ami par des liens secrets et de prendre l’auteur de la nature pour seul témoin de leur foi mutuelle. Sa philosophie ne trouvait pas condamnable une telle union que l’indépendance où elle vivait rendait possible et à laquelle