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LES DIEUX ONT SOIF

tête nue, mêlant sa voix à cent mille voix, cria :

— Vive Marat !

Le triomphateur entra comme le Destin dans la salle de la Convention. Tandis que la foule s’écoulait lentement, Gamelin, assis sur une borne de la rue Honoré, contenait de sa main les battements de son cœur. Ce qu’il venait de voir le remplissait d’une émotion sublime et d’un enthousiasme ardent.

Il vénérait, chérissait Marat qui, malade, les veines en feu, dévoré d’ulcères, épuisait le reste de ses forces au service de la République, et, dans sa pauvre maison, ouverte à tous, l’accueillait les bras ouverts, lui parlait avec le zèle du bien public, l’interrogeait parfois sur les desseins des scélérats. Il admirait que les ennemis du juste, en conspirant sa perte, eussent préparé son triomphe ; il bénissait le tribunal révolutionnaire qui, en acquittant l’Ami du peuple, avait rendu à la Convention le plus zélé et le plus pur de ses législateurs. Ses yeux revoyaient cette tête brûlée de fièvre, ceinte de la couronne civique, ce visage empreint d’un vertueux orgueil et d’un impitoyable amour, cette face ravagée, décomposée, puissante, cette bouche crispée, cette large poitrine, cet agonisant robuste qui, du haut du char vivant de son triomphe,