Page:Auguste Rodin - Les cathedrales de France, 1914.djvu/149

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Avant de disparaître moi-même, je veux du moins avoir dit mon admiration pour elles ; je veux leur payer ma dette de gratitude, moi qui leur dois tant de bonheur ! Je veux célébrer ces pierres si tendrement amenées au chef-d’œuvre par d’humbles et savants artisans, ces moulures amoureusement modelées comme des lèvres de femme, ces séjours des belles ombres, où la douceur sommeille dans la force, ces nervures fines et puissantes qui jaillissent vers la voûte et s’y inclinent sur l’intersection d’une fleur, ces rosaces des vitraux dont l’appareil est pris au soleil couchant ou à l’aube.

Pour comprendre les Cathédrales il suffit d’être sensible au langage pathétique de ces lignes gonflées d’ombre et renforcées par la forme dégradée des contreforts unis ou ornés. Pour comprendre ces lignes tendrement modelées, suivies et caressées, il faut avoir la chance d’être amoureux.

Il est impossible qu’on ne sente pas la magie, la vertu de toute cette splendeur, et quelle réserve de force et de gloire y pourrait trouver le monde nouveau. — Transformez la terre à votre gré : il est une chose, du moins, qui ne changera pas ; c’est la loi qui gouverne les relations de l’ombre et de la lumière, et qui de leurs oppositions fait une harmonie. Les Gothiques, après les Romans, ont connu cette loi.

Quand leurs chefs-d’œuvre ne seront plus sous nos yeux, rien ne retiendra la loi présente à notre esprit.

Quand nos Cathédrales auront achevé d’agoniser, le pays sera changé, déshonoré, — jusqu’aux temps lointains où l’intelligence humaine remontera à la Béatrix éternelle.


IV


Qui veut venir avec moi ?…

Ce n’est pas en Italie que je voyage, ni ailleurs. Pour moi, pour ma vision présente, c’est le ciel qui est le principal paysage. Or, il règne partout, changeant sans cesse les aspects, et des plus familiers faisant des spectacles nouveaux.