Page:Auguste Rodin - Les cathedrales de France, 1914.djvu/150

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Et puis, j’ai changé moi-même et je trouve du nouveau dans le connu, de la beauté dans des formes que jadis je ne comprenais pas. Mes transformations viennent surtout de mon travail ; ayant toujours plus assidûment étudié, je peux dire que j’ai toujours plus ardemment et plus lucidement aimé.

Jeune, j’aimais, sans doute, la dentelle gothique ; mais c’est maintenant que je comprends le rôle et que j’admire la puissance de cette dentelle. Elle gonfle les profils et les emplit de sève. Vus dans l’éloignement, ces profils sont comme de ravissantes cariatides accolées au chambranle, comme des végétations qui modèlent la ligne droite du mur, comme des consoles qui en allègent la pesanteur.

C’est peu à peu que je suis venu à nos vieilles Cathédrales, que j’ai pu pénétrer le secret de leur vie sans cesse renouvelée sous ce ciel changeant. Maintenant je peux dire que je leur dois mes joies les meilleures.

Roman, Gothique, Renaissance ! Maintenant je sais que plusieurs longues vies ne suffiraient pas à épuiser les trésors de bonheur que nos monuments de jadis réservent au sincère amoureux de la beauté. Et je leur suis fidèle. La neige, la pluie et le soleil me retrouvent bien souvent devant eux, comme un chemineau de France.

Dans mes pèlerinages, je n’ai eu que peu de compagnons. Ce n’étaient ni des architectes, ni des sculpteurs, ni des poètes, ni des prêtres, ni des hommes d’État ; c’étaient des étrangers, qui vérifiaient les affirmations du Bædecker…

Oh ! pourquoi méconnaissez-vous vos vrais intérêts ? Pourquoi dédaignez-vous le bonheur ?

Venez, étudions ! Venez recevoir de ceux qui ne sont plus, mais qui nous ont laissé de si magnifiques témoignages de leur âme, la vraie vie !

À chaque visite, ils me font des confidences nouvelles. Ils m’ont enseigné l’art d’employer l’ombre avec laquelle il convient d’envelopper l’œuvre, et j’ai compris la leçon qu’ils nous donnent par ces lignes gonflées qu’ils pratiquent toujours. Les Cathédrales françaises sont nées de la nature française. C’est l’air, à la fois si léger et si doux, de notre ciel, qui a donné à nos artistes leur grâce et affiné leur goût. L’adorable alouette nationale, alerte et gracieuse, est l’image de leur génie. Il s’élance du même vol, et