Page:Auguste Rodin - Les cathedrales de France, 1914.djvu/199

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déplaçons rien. Le chef-d’œuvre est encore dans son vrai jour… Mais, hélas ! le changement s’accomplira malgré nous, et il est déjà commencé.

L’architecture de nos Cathédrales était nécessaire à la beauté de ces femmes, comme un cadre grandiose et proportionné. On ne s’en doute plus, et c’est pourtant certain. À l’ombre de l’église une atmosphère recueillie, où l’on sent palpiter la pensée sérieuse des hommes d’étude, où la musique rhythme les belles heures du jour et les grands jours de l’année, où la poésie ne manque ni de héros ni de fidèles, où la femme se sent respectée de tous dans son âme et dans sa chair : voilà où peut naître et se former celle qui doit être notre Victoire vivante.

Que restera-t-il, demain, de tout cela ? Déjà, qu’en reste-t-il ? C’est un miracle qu’il puisse exister encore des jeunes filles comme celle que j’admirais dans l’église de Beaugency. Elles nous viennent du passé ; on en rencontrera quelques-unes encore, quelque temps encore, dans les régions les moins « civilisées » de la province…

Mais il me semble qu’elles ont dès aujourd’hui le sort de ces Cathédrales, auxquelles leurs aïeules ont servi de modèles : elles ne sont plus à la mode.

Quel dommage que la plupart de nos jeunes filles de province aillent à Paris ! Quel effroyable gaspillage de beauté fait ce monstre ! C’est la gloire de la France, c’est le fleuve de notre vie, de notre énergie qui s’épuise !

Il y a encore la province, me suis-je dit bien souvent pour me consoler…

Les jeunes filles apportent du même geste toute la grâce et la toute-puissance. Leur passage illumine la vie. Et leur modestie est proportionnée à leur force. Ce sont les bénédictions de la ville et du monde, les jeunes filles. Porteuses de vie, formes sensibles de l’espérance et de la joie, matière de tous les chefs-d’œuvre ! Elles sont si près de la Nature ! Jamais leurs mouvements ne pèchent contre la géométrie divine. Elles refont une âme à ceux qui les comprennent. Vierge : quel mot prestigieux ! Mère : douceur qui équivaut à la beauté ! — Pour moi, potier heureux de tourner, à l’image de leurs gracieuses formes, d’illusionnants beaux vases, je leur envoie maintes fois par jour ma pensée. — Elles n’ont pas le charme seulement, elles ont aussi la bonté ; et elles sont parfois calomniées ; — comme le génie.