Page:Auguste Rodin - Les cathedrales de France, 1914.djvu/259

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la brume du beau temps y a pénétré. Mais mon regard s’arrête à des objets qui sont pour moi d’un enchantement familier. Ces plâtres, ces marbres me tiennent de petits discours, me rappellent mes pèlerinages à toutes les Cathédrales de France. Ravissement ! J’entends des modulations vagues, puis des paroles plus distinctes, des strophes dominatrices. Les âmes des Maîtres enseignent, corrigent la mienne.

Malgré la diversité des époques, tout procède ici de la même loi d’harmonie. Il n’y a guère là que des chefs-d’œuvre, c’est-à-dire que toutes ces sculptures sont nées complètes. C’est par là qu’elles me semblent et qu’elles sont pareilles les unes aux autres. — Non, aucune d’elles n’est originale… Mais le grandiose hommage de ces rinceaux répétés a la plénitude de ces hymnes puissants dont l’effet, aussi, procède de la répétition.

Cette nervure qui tend cette feuille en rampant vigoureusement, c’est la sève qui porte la vie. Elle bouillonne, elle violente la feuille qui se modèle sous l’effort. Qui a fait ce chef-d’œuvre ? Un Gothique sans nom. Ces beaux trous ! Ces ombres portées ou projetées ! Comprend-on qu’il y ait tant de grandeur dans les bosses et les trous au moyen desquels on a fait le simple portrait d’une plante ? Et il y a, en effet, tant de grandeur qu’avec ces trous et ces bosses les plus hautes pensées vont de pair. C’est que la Nature est là dans sa plénitude, la nature sensible, l’effet de toutes les forces qui travaillent en secret.

Oui, une seule loi, partout la même harmonie. Un esprit général relie d’unité toutes ces œuvres. Quelle modestie elles nous conseillent ! Mais quelles lumières elles mettent dans nos pensées !

Je regarde, et je ne puis m’en aller. Je suis environné de ces lumières ; les unes s’éteignent dans l’éloignement ; d’autres vibrent tout près de moi…

Ces fragments sont anciens. Mais, le français ou le grec, c’est le même sentiment, le même sphinx de beauté. Ici et là, c’est toujours la nature transposée et ressuscitée. Et c’est cette transposition aussi qui fait la splendeur suprême de l’Égypte et de l’Inde. — Je vois tout cela comme à travers des larmes de joie. Et quand je suis las d’admirer l’homme, je me tourne vers le paysage et je goûte profondément la convalescence de cette maladie, la Ville…