Page:Béranger - Chansons anciennes et posthumes.djvu/519

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Mère adorée ! ah ! relisons sa lettre :
« Napoléon, nous qui faisions le bien,
« De notre toit le ciel vient de permettre
« Qu’on nous proscrive, et nous n’avons plus rien.
« Songe aux tourments qu’en secret je dévore ;
« Pense à tes sœurs, à tes frères, à moi.
« Matin et soir nous prions Dieu pour toi.
« S’il te bénit, il nous protège encore. » [1]
Mon bel arabe, adieu ! Sans toi, demain,
Ma noble mère irait tendre la main.

Je t’achetai sur le port de Marseille,
D’un Levantin qui se promenait là.
Ton dos cambré, ton inquiète oreille,
Ton œil de feu, tout pour toi me parla.
Aux Mamelouks, cavaliers intrépides,
Des cheiks du Nil t’auront sans doute offert ;
Ou, compagnon des chameaux du désert,
Tu reposas aux pieds des Pyramides.
Mon bel arabe, adieu ! Sans toi, demain,
Ma noble mère irait tendre la main.

En te montant, que j’ai l’âme saisie
Du grand projet qui m’occupe toujours !
Cherchons, me dis-je, oui, cherchons en Asie
La gloire, un rang, des combats, des amours.
Où Bagdad rampe, où régna Babylone,
Même aujourd’hui le plus simple officier
Peut, dire encor, n’eût-il que son coursier :
Tyran, à moi ta sultane, et ton trône !
Mon bel arabe, adieu ! Sans toi, demain,
Ma noble mère irait tendre la main.

Que Dieu me donne un monde par la guerre,
J’en ferai part à mes frères chéris :
Sous mon soleil ton pied fera de terre
Surgir des rois à mes sœurs pour maris.
Je veux un règne à faire oublier Rome,
Dût-il finir par d’éclatants malheurs.
Ah ! je suis sûr qu’en me donnant des pleurs,
Le peuple alors s’écrierait : Le pauvre homme !
Mon bel arabe, adieu ! Sans toi, demain,
Ma noble mère irait tendre la main.

Tu hâterais ma course triomphale ;
Et je te vends quand l’Europe prend feu.
Notre Alexandre a vendu Bucéphale,
Diront ces chefs que je flatte si peu.
Mais vont s’ouvrir bien des routes nouvelles ;
L’antique France a tremblé sous mes pas.
Pour me porter où d’autres n’iront pas,
À ton défaut je sens que j’ai des ailes.
Mon bel arabe, adieu ! Sans toi, demain,
Ma noble mère irait tendre la main.

Moment fatal ! le juif est à la porte.
Ah ! qu’il te trouve un maître plus heureux.
Ma mère attend tout l’argent qu’il m’apporte,
Pour abriter ses enfants si nombreux.
Séparons-nous ; mais, va, tu peux m’en croire,
Si quelque, jour, devenu général,
Je te rencontre, ô vaillant animal !
Je te rachète au prix d’une victoire.
Mon bel arabe, adieu ! Sans toi, demain,
Ma noble mère irait tendre la main.

  1. En 1793, Mme Lætitia fut obligée, avec toute sa famille, de fuir la Corse, où le parti français avait le dessous ; elle se réfugia à Marseille dans un grand état de gêne, quoi qu’en aient dit quelques-uns de ses enfants, qui, sur ce point comme sur beaucoup d’autres, ne pensaient pas comme celui qui fonda leur fortune. Napoléon ne fit jamais mystère de ses temps de pauvreté.