Page:Banville - Ésope, 1893.djvu/12
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- Ainsi qu’un Dieu savoure à son gré l’ambroisie.
- Maître du monde, agis donc à ta fantaisie ;
- Car tu peux, s’il te plaît, dénouer mes cheveux.
- Ah! ce n’est pas cela que je veux ! Non, je veux
- Que tu m’aimes, Rhodope au visage de rose.
- Roi Crésus, tu veux ? Mais cela, c’est autre chose.
- Que tes caresses, tes délires, tes baisers
- Soient, comme des oiseaux, sur ma tête posés ;
- Triomphe, emporte-moi dans l’air que tu respires,
- C’est bien ; mais ton amas de trônes et d’empires,
- La poudre d’or qui court dans ton Pactole frais,
- Tes saphirs, tes rubis, si tu me les offrais,
- Ne pourraient pas suffire à ma froideur farouche
- Pour que le mot : Amour, frissonnât sur ma bouche.
- Ah ! si je dois jamais prononcer rien de tel
- Que ces mots : Je t’aime, à l’oreille d’un mortel,
- C’est que me prenant toute, entre ses bras jetée,
- Il me possédera sans m’avoir achetée.
- Ah ! cruelle, est-ce un titre à subir les affronts
- Hélas ! que d’être grand par dessus tous les fronts,
- Comme le mont neigeux que l’orage enveloppe ?
- Car tu me fuis !
- J’étais la fameuse Rhodope,
- Délices de vingt rois, trésor des yeux mortels.
- Plus d’un peuple dompté m’eut dressé des autels.
- Dès que mon pied vainqueur se posa sur la terre
- On me nomma : Vénus ! quand j’abordai Cythère.
- Et plus tard, quand je vins en Égypte, Amasis
- A cru voir, sous mes traits, la figure d’Isis.
- J’y triomphai, j’y fis à mes frais bâtir une
- Pyramide. Joyau de l’aveugle Fortune,
- Possédant tout, je mis des vases radieux
- Et des trépieds d’or pur dans les temples des Dieux.
- Mais quand je partis, des pirates, par surprise,