Page:Banville - Eudore Cléaz, 1870.djvu/20

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quelle quelle se lisait ce nom : Madame Jean Saluce ! On imagine avec quelle curiosité, avec quels rêves, avec quelles angoisses d’étonnement et de bonheur M. Cléaz et sa fille attendirent l’heure fixée. Pour la première fois depuis bien des années, le savant helléniste eut des distractions au milieu de ses ardentes recherches, qui toujours le passionnaient comme au premier jour, et pour la première fois aussi il y eut sur les épreuves que corrigeait Eudore des irrégularités dont elle devait avoir horreur, comme de tout ce qui n’est pas la perfection tranquille et calme.

Jamais, en revanche, le pauvre ménage, les meubles si rares, la table ployant sous son fardeau, les tranches des livres, les antiques reliures de basane aux armoiries effacées, ne reçurent un plus splendide lustre de propreté que ce matin-là ; mais les plus viles occupations du ménage ne pouvaient rien ôter à Eudore de sa grâce souveraine, et elle ne pouvait déchoir, non plus qu’Achille découpant les viandes pour les faire rôtir sur les charbons, ou que Nausicaa lavant les robes à la rivière ! Enfin l’heure si douloureusement attendue arriva ; au premier bruit de la sonnette Eudore courut ouvrir, et elle introduisit près de son père une toute jeune femme d’une étrange beauté, dont les yeux profonds, assurés, pleins de lumière, dont le sourire ingénu et l’épaisse et libre chevelure avaient quelque chose d’enfantin, de sauvage et de charmant à la fois. Mme Jean Saluce était vêtue avec cette simplicité absolue et par-