Page:Banville - Eudore Cléaz, 1870.djvu/21

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faite dont le grand style n’est deviné que par les Parisiennes millionnaires qui sont assez riches et assez bien douées pour pouvoir échapper à toutes les pauvretés du luxe. Elle salua M. Cléaz avec le plus profond, avec le plus tendre respect ; mais après s’être acquittée de ce devoir, au lieu de s’asseoir sur la chaise que lui présentait Eudore, qui la regardait curieusement et faisait mille efforts pour se persuader qu’elle s’était sans doute trompée en la reconnaissant, elle força elle-même la jeune fille à s’asseoir, et, s’étant agenouillée à ses pieds sur une petite natte de sparterie, elle lui baisa les mains à plusieurs reprises en versant des larmes qui semblaient être non le signe de la tristesse, mais, au contraire, celui d’une joie délicieuse. Et comme Eudore, embarrassée et confuse, voulait l’interroger, elle la prévint et, attachant ses yeux sur ceux de la jeune fille, prit enfin la parole.

« Non, lui dit-elle, ne vous défiez pas de vos yeux ! Je suis bien, en effet, Mme Jean Saluce, la femme du grand peintre que l’Institut vient d’accueillir et dont le nom est sur toutes les lèvres ; mais je suis aussi ou du moins j’étais Antonia Renner, la pauvre petite mendiante qui vous a dû de vivre, et qui vous devra le bonheur de toute sa vie ! Mais, mademoiselle, permettez-moi de vous raconter, de raconter à M. Cléaz mon histoire, dans laquelle vous avez joué le rôle d’un ange, oui, véritablement le rôle d’un messager envoyé pour faire briller un rayon de jour dans les ténèbres de la mort !