Page:Banville - La Lanterne magique, 1883.djvu/31

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VI. — LA REINE

On vient d’amener à la reine Béatrice son petit Laertes, âgé de dix ans, qui, en tombant d’un grand arbre, s’est fait au visage une large blessure, et la mère inquiète lave tendrement la joue de son petit avec une eau parfumée.

— « Malheureux enfant, lui dit-elle, tu veux donc me faire mourir ! Hier, vous vous étiez blessé avec un fleuret, et aujourd’hui voilà cette chute horrible. Ah ! vous ne craignez guère de m’affliger !

— Ce ne sera rien, dit le médecin, avec un peu de repos. Que monseigneur se couche seulement… »

Mais le prince Laertes s’est agenouillé devant sa mère, dont il couvre de baisers les belles mains blanches. Puis il se lève et court vers la porte.

— « Ah ! mère chérie et bien-aimée, dit-il en s’enfuyant, j’espère m’amuser bientôt à des jeux plus sérieux et plus meurtriers que ceux-là. Alors je me coucherai sur la terre nue plus volontiers que dans un lit, et avec l’aide de Dieu, je ne me reposerai pas, sinon dans la tombe ! »

La reine Béatrice pousse un long soupir, mais son attention est bientôt attirée par sa dame d’honneur, la belle duchesse Hermia, qui n’a pu retenir un geste d’effroi. La Reine la rejoint à la fenêtre, et voit son