Page:Banville - La Lanterne magique, 1883.djvu/34

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VIII. — LE BOURREAU

Madame est servie, mais avant de s’asseoir à table, la tranquille famille bien unie attend que la soupe refroidisse un peu. Nécessairement élégiaque par la loi inéluctable des contrastes, le bourreau Josias, debout devant un pupitre, joue sur sa flûte une suite composée jadis pour le bon Tulou, avec imitation du rossignol. Sa femme brode au petit point des bretelles en tapisserie sur lesquelles court une guirlande de bleuets, et vêtue de blanc, sa grande fille Eulalie, dont les cheveux châtains sont relevés droits en bandeaux rebelles, arrange des fleurs coupées, comme dans une pièce du Gymnase.

À ce moment, on entend le galop pressé d’un cheval qui s’arrête à la porte. Les trois êtres tressaillent, et le Bourreau est subitement devenu pâle comme un mort. Il sort et descend pour aller recevoir l’ordre ; quand il remonte, calme et redevenu pareil à lui-même, madame Josias, sachant que son mari ne dînera pas, lui sert à la hâte un bouillon froid. Après l’avoir bu, le Bourreau se gante correctement, prend son chapeau, et ayant adressé un suprême adieu muet à sa femme, et à sa fille dont il n’ose baiser le front, il s’en va prévenir ses aides, prendre ses dispositions et inspecter minutieusement les bois de justice.