Page:Banville - La Lanterne magique, 1883.djvu/49

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féodal que restaura si ingénieusement Viollet-Leduc, mais auquel le vent et la pluie ont bientôt remis une nouvelle chemise noire. Avec une douloureuse tendresse, elle regarde son arrière-petit-fils Roland, qui, assis sur un tabouret de tapisserie, feuillette un missel gothique orné de miniatures. Ce frêle enfant à la chair transparente comme la nacre, dont les lèvres ressemblent à une pâle rose et dont les cheveux sont pareils à une vapeur d’or, vivra-t-il assez, hélas ! pour que son nom ne périsse pas ?

Puis la triste aïeule contemple au loin la vaste, immense, aveuglante nappe de neige, au-dessus de laquelle volent les corbeaux, et où de place en place on voit les marques laissées par les pieds des loups. Sur cette sinistre page blanche elle retrouve son passé, qui lentement s’écrit de nouveau. Elle y regarde tous les siens couchés sous ce linceul pâle, son mari, ses enfants, ses petits-enfants tous morts ; puis au loin, tout au loin, elle revoit les Amours de sa jeunesse, dont les petits cadavres, échevelés dans la neige, montrent leurs ailes cassées et, pareilles à des lèvres qui sanglotent et se plaignent encore, leurs blessures saignantes.


XIX. — LE MATIN

L’Aurore au péplos couleur de safran, la splendide Eôs née au matin, hésite à déchirer le ciel de Paris, obscurci par les vapeurs de tant de cuisines, de festins et