Page:Banville - La Lanterne magique, 1883.djvu/77

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XXXVIII. — LE THÉ

À Cannes, dans un petit salon de villa dont les fenêtres ouvertes permettent de voir et d’entendre chanter la mer bleue aux flots de saphir, miss Amy, miss Déborah et miss Ellénor restées seules tandis que leurs parents assistent à une grande soirée chez lord Norris, prennent le thé pour se distraire, et surtout pour se rassasier. Ô les belles victuailles qui s’étalent en effet sur la nappe russe à images, où le thé fume dans des tasses de Chine ornées de monstres inquiétants et farouches ! Du caviar, des galantines, des salades russes, des volailles froides, des gibiers à moitié ensevelis dans une gelée transparente, des sandwichs à la pâte de langue, à la pâte de faisan, à la pâte de crevettes, à toutes les pâtes possibles, s’y pressent à souhait pour le plaisir des yeux, à l’ombre d’un vaste jambon, dont la chair entamée déroule en gammes harmonieuses toute la symphonie rose !

Et plus roses encore sont les trois misses, toutes jeunes, presque enfants encore, mais grandes et fortes comme des néréides de Rubens, superbes, colossales, rougissantes sous leurs cheveux blonds et roux, et dont les belles chairs, consciencieusement nourries de succulents roastbeefs, inspirent des idées de fleurs et de pêches mûres. Tranquillement, avec suite et sans se reposer une minute, ces vierges heureuses se repaissent