Page:Banville - Petit Traité de poésie française, 1881.djvu/16

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sien est perdue , mais que nous entendons en nous, et qui seule est le Chant. C’est-à-dire que rhomme en a besoin pour exprimer ce qu’il y a en lui de divin et de surnaturel, et, s’il ne pouvait chanter, il mourrait. C’est pourquoi les vers sont aussi utiles que le pain que nous mangeons et que l’air que nous respirons.

N’est pas vers ni poésie, ai-je dit, ce qui ne peut être chanté ; est-il besoin d’ajouter que des paroles rhythmées ne sont pas nécessairement de la poésie par cela seul qu’elles peuvent être chantées ? À quel caractère absolu et suprême reconnaîtrons-nous donc ce qui est ou ce qui n’est pas de la poésie ? Le mot Poésie, en grec Ποίησις, action de faire, fabrication, vient du verbe Ποιειν, faire, fabriquer, façonner ; un Poëme, Ποίημα, est donc ce qui est fait et qui par conséquent n’est plus à faire ; — c’est-à-dire une composition dont l’expression soit si absolue, si parfaite et si définitive qu’on n’y puisse faire aucun changement, quel qu’il soit, sans la rendre moins bonne et sans en atténuer le sens. Ainsi Corneille a fait de la poésie lorsqu’il a écrit le vers fameux :


Que vouliez-vous qu’il fit contre trois ? — Qu’il mourût.


Et la Fontaine a fait de la poésie lorsqu’il a