Page:Bergson - L’Énergie spirituelle.djvu/149

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constance, mais qui, en réalité, ont toujours été là, ou du moins auraient été là si nous avions laissé faire. Certes, il est naturel que le théoricien soit frappé du carac­tère sui generis des faits morbides. Comme ces faits sont complexes et présen­tent pourtant un certain ordre dans leur complication, son premier mouvement est de les rapporter à une cause agissante, capable d’en organiser les éléments. Mais si, dans le domaine de l’esprit, la maladie n’est pas de force à créer quelque chose, elle ne peut consister que dans le ralentissement ou l’arrêt de certains mécanismes qui, à l’état normal, en empêchaient d’autres de donner leur plein effet. De sorte que la tâche principale de la psychologie ne serait pas d’expliquer ici comment tels ou tels phénomènes se produisent chez le malade, mais pourquoi on ne les constate pas chez l’homme sain.

Déjà nous avons regardé de ce biais les phénomènes du rêve. On voit généralement dans les rêves autant de fantômes qui se surajoutent aux perceptions et conceptions solides de la veille, feux follets qui voltigeraient au-dessus d’elle. Ce seraient des faits d’un ordre particulier, dont la psycho­logie devrait enfermer l’étude dans un chapitre à part, après quoi elle serait quitte envers eux. Et il est naturel que nous pensions ainsi, parce que l’état de veille est celui qui nous importe pratiquement, tandis que le rêve est ce qu’il y a au monde de plus étranger à l’action, de plus inutile. Comme, du point de vue pratique, c’est un accessoire, nous sommes portés à l’envisager, du point de vue théorique, comme un accident. Écartons cette idée préconçue, l’état de rêve nous apparaîtra au contraire comme le « substratum » de notre état normal. Il ne se surajoute pas à