Page:Berkeley - Les Principes de la connaissance humaine, trad. Renouvier.djvu/38

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pas telle chose que la parole, ou les signes universels, on n’aurait jamais pensé le moins du monde à l’abstraction. Voyez l’Essai sur l’entendement humain, l. III, chap. vi, § 39 et autres passages.

Cherchons donc de quelle manière les mots ont causé originairement la méprise.

Premièrement, on croit que tout nom a ou doit avoir une signification unique, fixe et précise ; et par là on est enclin à penser qu’il existe certaines idées déterminées abstraites qui constituent la seule et véritable signification immédiate de chaque nom général ; et que c’est par l’intermédiaire de ces idées abstraites qu’un nom général en vient à signifier une chose particulière. Mais, au vrai, il n’existe rien de tel qu’une signification définie et précise annexée à chaque nom général : ils signifient tous indifféremment un grand nombre d’idées particulières. C’est ce qui suit évidemment de ce qu’on a dit ci-dessus, et chacun s’en rendra aisément compte avec un peu de réflexion. On objectera que tout nom qui a une définition est par là même astreint à une certaine signification ; un triangle, par exemple, étant défini une surface plane comprise entre trois lignes droites, ce nom de triangle est ainsi limité pour désigner une certaine idée et non pas une autre. Je réponds qu’il n’est point dit dans la définition que la surface soit grande ou petite, noire ou blanche, ni si les côtés sont longs ou courts, égaux ou inégaux, ni de quels angles ils sont inclinés les uns sur les autres ; et comme il peut y avoir en tout cela de grandes variétés, il n’y a point en conséquence d’idée unique et fixe qui limite la signification du mot triangle. Autre chose est d’affecter constamment un nom à la même définition, autre de le prendre pour représenter partout la même idée. Le premier procédé est nécessaire, le second est inutile et impraticable.

19. Mais pour mieux expliquer la manière dont les mots arrivent à produire la doctrine des idées abstraites, il faut remarquer que c’est une opinion reçue que le langage n’a point d’autre fin que de servir à la communication de nos idées, et que tout nom significatif représente une idée. La chose étant ainsi, et vu qu’il est d’ailleurs certain que des noms qu’on ne regarde pas comme entièrement insignifiants ne désignent pourtant pas toujours des idées concevables parti-