Page:Berkeley - Les Principes de la connaissance humaine, trad. Renouvier.djvu/42

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23. Mais tous ces avantages ne peuvent m’être assurés qu’autant que j’aurai complètement évité d’être induit en erreur par les mots ; et c’est ce que j’ose à peine me promettre, tant c’est chose difficile de dissoudre l’union des idées et des mots, si anciennement formée, et confirmée par une si longue habitude. La difficulté semble avoir été fortement accrue par la doctrine de l’abstraction. Aussi longtemps, en effet, que les hommes ont cru que des idées abstraites étaient attachées aux mots, il ne faut pas s’étonner qu’ils aient pris des mots pour des idées, puisqu’il ne leur a pas été possible de laisser de côté le mot et de garder dans l’esprit l’idée abstraite, qui en elle-même est parfaitement inconcevable. Je crois voir là la principale raison pour laquelle ceux qui ont si fortement recommandé aux autres de mettre de côté tout emploi des mots dans leurs méditations, et de contempler leurs idées à l’état de pureté, ont manqué eux-mêmes à l’observation de cette règle. Dans ces derniers temps, plusieurs ont été frappés des opinions absurdes et des disputes vides de sens dont l’abus des mots a été la cause. Pour remédier à ce mal, ils nous conseillent judicieusement de porter notre attention sur les idées signifiées et de la détourner des mots qui les signifient. Mais quelque bon que puisse être un avis ainsi donné à autrui, il est clair qu’on ne s’y conforme pas suffisamment soi-même, tant que l’on pense que l’unique usage immédiat des mots est de signifier les idées, et que la signification immédiate de tout nom général est une idée abstraite déterminée[1].

24. Mais quand on a une fois reconnu que ce sont là des erreurs, il devient facile d’éviter de s’en laisser imposer par les mots. Celui qui sait n’avoir que des idées particulières ne s’intriguera pas inutilement pour découvrir et comprendre l’idée abstraite attachée à un nom. Et celui qui sait que les noms ne représentent pas toujours des idées s’épargnera la peine de chercher des idées là où il n’y a place pour aucune. Il serait donc à désirer que chacun fît tous ses efforts pour arriver à une vue claire des idées dont il aurait à s’occuper, les séparant de tout l’attirail et de l’embarras des mots qui

  1. C’est principalement Locke que Berkeley a en vue dans cette critique. Voyez l’Essai sur l’entendement humain, liv. III, chap. x et xi. (Note de Renouvier.)