Page:Berkeley - Les Principes de la connaissance humaine, trad. Renouvier.djvu/50

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la Matière, ou substance corporelle, où les philosophes modernes sont conduits par leurs principes. Sans l’étendue, la solidité ne peut se concevoir ; mais puisqu’on a montré que l’étendue n’existe pas dans une substance non pensante, il doit en être de même de la solidité.

12. Le nombre est entièrement la créature de l’esprit. On conviendra qu’il en est ainsi, alors même qu’on admettrait que les autres qualités peuvent exister hors de lui, si l’on veut seulement considérer qu’une même chose porte différentes dénominations numériques selon que l’esprit l’envisage sous différents rapports. C’est ainsi que la même étendue est un, trois ou trente-six, suivant que l’esprit la rapporte au yard, au pied ou au pouce. Le nombre est si visiblement relatif, et dépendant de l’entendement, qu’il est étrange de penser que quelqu’un lui attribue une existence indépendante, hors de l’esprit. Nous disons : un livre, une page, une ligne, etc. ; toutes ces choses sont également des unités, et pourtant certaines d’entre elles contiennent plusieurs des autres. Il est clair que dans chaque cas les unités se rapportent à une combinaison particulière d’idées que l’esprit assemble arbitrairement.

13. Je sais que, suivant quelques-uns, l’unité serait une idée simple, sans composition, accompagnant toutes les autres idées dans l’esprit. Mais je ne constate pas que je possède une telle idée répondant au mot unité. Si je la possédais, il me semble que je ne pourrais manquer de la trouver ; et même elle serait la plus familière de toutes à mon entendement, puisqu’on dit qu’elle accompagne toutes les autres idées, et qu’elle est perçue par toutes les voies de la sensation et de la réflexion. Pour le faire bref, c’est une idée abstraite.

14. J’ajouterai maintenant que, de la manière même dont les philosophes modernes prouvent que certaines qualités sensibles n’ont pas d’existence dans la matière, ou hors de l’esprit, on peut prouver que les autres qualités sensibles quelconques sont dans le même cas. Ainsi, l’on dit que le chaud et le froid sont des affections données dans l’esprit seulement, et non point du tout des types de choses réelles existant dans les substances corporelles qui les excitent, par cette raison que le même corps qui paraît froid à une main paraît chaud à l’autre. D’après cela, pourquoi ne pas arguer