Page:Berkeley - Les Principes de la connaissance humaine, trad. Renouvier.djvu/58

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qu’elle s’efface et cède la place à une autre. Ce faire et défaire des idées est ce qui mérite très justement à l’esprit la qualification d’actif. Tout cela est certain, l’expérience en est le fondement ; mais quand nous parlons d’agents non pensants, ou d’une excitation des idées sans qu’aucune volition intervienne, nous ne faisons que nous amuser avec des mots.

29. Mais quelque pouvoir que j’exerce sur mes propres pensées, je reconnais que les idées perçues actuellement par mes sens ne sont pas ainsi dépendantes de ma volonté. Quand j’ouvre les yeux en plein jour, il n’est pas en mon pouvoir de voir ou ne pas voir, non plus que de déterminer les différents objets qui se présenteront à ma vue ; et il en est de même de l’ouïe et des autres sens : les idées dont ils reçoivent l’impression ne sont pas des créatures de ma volonté. Il y a donc quelque autre Volonté ou Esprit qui les produit.

30. Les idées des sens sont plus fortes, vives et distinctes que celles de l’imagination. Elles ont aussi une fermeté, un ordre, une cohérence, et ne sont point excitées au hasard, comme c’est souvent le cas pour celles qui sont des effets des volontés humaines. Elles se produisent ; au contraire, en une série ou chaîne régulière dont l’admirable agencement prouve assez la sagesse et la bienveillance de leur Auteur. Or les règles fixées ou méthodes établies, moyennant lesquelles l’Esprit (the Mind) dont nous dépendons excite en nous les idées des sens, se nomment les lois de la nature. Celles-là, nous les apprenons par l’expérience qui nous enseigne que telles et telles idées sont accompagnées de telles et telles autres idées dans le cours ordinaire des choses.

31. Nous tirons de là une sorte de prévision qui nous permet de régler nos actions pour l’utilité de la vie. Autrement nous serions perpétuellement désemparés, ne sachant comment agir pour nous procurer le moindre plaisir, ou pour éloigner la moindre douleur. Que les aliments nourrissent, que le sommeil restaure les forces, et que le feu nous brûle ; que de semer au temps des semailles est le moyen de recueillir au temps de la moisson, et en général que tels et tels moyens mènent à telles et telles fins, nous ne découvrons rien de tout cela à l’aide d’une connexion nécessaire de nos idées, mais uniquement par l’observation des lois établies de la nature. Au défaut de ces lois nous serions entièrement jetés