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l’emportent ?Do the boys carry it away ? » La traduction est littérale (l’emporter, — carry it away), et le neutre s’y trouve. J’ai peine à croire que la véritable explication de il pleut, soit le ciel pleut. L’analogie la plus étroite lie cette locution aux locutions du même genre : il faut, il vaut mieux, il doit être beau de, etc., que les Anglais traduisent par : it must, it is better, etc. Je sais que le roman de la Rose a dit

Li air pleut et tonne ;


mais alors même que Jehan de Meung aurait employé activement le mot pleuvoir (comme cela est arrivé une seule fois à Bossuet), l’analogie des locutions que nous venons de citer, et le fait de leur existence et de leur groupe ne seraient pas détruits. Quittons la théorie ; remontons jusqu’à l’origine de ces tournures : il faut, il pleut, il y a, sont évidemment l’expression d’une sensation subite et positive, qui règle les choses : Pluie, Nécessité, Présence d’un objet. Un sauvage dirait : Pluie, nécessité, voici ! De ces mots, on a fait des verbes. Dans l’origine ces verbes n’étaient précédés d’aucun pronom ; le style marotique a conservé cette primitive et rude forme : Faut être sage, disent encore les paysannes.

Alors tonnait, pleuvinait à merveilles,


dit le Verger d’honneur. Mais comme tous les verbes français se trouvaient précédés d’un pronom ou d’un nom, et que le verbe neutre impersonnel était seul de sa classe, on voulut le régulariser, le faire marcher de front avec le reste de la syntaxe, et on lui donna pour affixe, vers le commencement du quinzième siècle, cet il (illud) qui correspond exactement au it des Anglais.

Well ; it must be so ! (illud) « Bien, il doit en être ainsi ! » Décidément, MM. Bescherelle rendront le neutre à notre grammaire, qui est déjà bien assez irrégulière comme cela.

J’ai un second procès pédantesque à intenter à ces messieurs : il s’agit de deux petits mots très durs à l’oreille, très nécessaires, d’un difficile emploi, mais de grande ressource, comparses utiles et déplaisants, les mots en et y. Y vient du mot latin illic, illùc, , « en cet endroit. » En vient du mot latin indè ou de illo, « de là et de cela. » Les auteurs de la Grammaire nationale veulent que ces deux mots ne soient pas des neutres, en dépit de leur origine et de leur usage ; les arguments qu’ils emploient ne nous persuadent pas. Dire : J’aime cet homme et je m’y attache, au lieu de je m’attache à lui, c’est commettre une des fautes les plus graves possibles : faute contre l’étymologie, faute contre le génie de la langue française, dont la délicatesse ne confond jamais des nuances distinctes. Je traînai ma barque jusqu’au rivage et je l’y fixai, est une bonne phrase qui ne frappe l’oreille et l’esprit d’aucun sens désagréable. — C’est ma place et j’y tiens.— C’est mon ami : je tiens à lui. La distinction est claire. — C’est un homme honnête ; fiez-vous-y ; me déplait beaucoup, quoique cette phrase ait été signée, paraphée et sanctionnée par l’Académie française.

J’en demande humblement pardon à l’Académie française.

Que l’on place à côté l’une de l’autre cette phrase :

Vous avez sa parole ; fiez-vous-y.

Et cette autre phrase :

Vous avez vu M. tel ? vous vous y fiez ?

L’oreille, un instinct secret, d’accord avec le sens véritable des mots et le génie du langage, vous avertiront que la première des deux est excellente ; mais qu’il y a dissonance, faute, incorrection dans la seconde. Pour peu qu’on ait de goût, on changera presque involontairement cette dernière, et l’on dira : Vous avez vu M. tel ? vous fiez-vous À LUI ? Il y a donc une nuance ; c’est cette nuance, empruntée à l’étymologie latine, qui fait du mot y un pronom neutre et l’applique aux choses inanimées. Qui oserait dire : Sa fille l’avait quittée, je l’y ai rendue ? On dirait : Je la lui ai rendue. Quand Mme de Sévigné écrit à sa fille : Votre petit chien est charmant, je m’y attache. On n’est pas blessé de cela ; tout charmant qu’il soit, ce n’est qu’un chien. Ce y est neutre ; les Anglais diraient de même en parlant d’un animal favori : I am fond of it ; employant le neutre pour les animaux, the brute creation ; et nous réservant à nous, bipèdes, qui ne le méritons guère, l’honneur du pronom des deux genres.

Même remarque sur le mot en. Je m’en doute, signifie je me doute de cela (de hoc). En parlant d’une femme, il faut dire : Je doute d’elle, et non pas : J’en doute. MM. Bescherelle nous semblent avoir ouvert une carrière très large aux fautes grammaticales (si fréquentes de notre temps), quand ils ont essayé de détruire le sens neutre des mots dont nous parlons. Personne n’oserait s’exprimer de la manière suivante : Mon père m’appela ; je m’en approchai. On dira : Je m’approchai de lui. Donc le mot en ne remplace pas de lui, mais de cela. On dira très bien : Je vis un chêne à peu de distance, et je m’en approchai (du chêne, de cela). Voilà une nuance bien marquée, une nuance nécessaire ; il faut la conserver dès quelle existe. Notre langue ne vit que de nuances ; Dans ces deux vers d’Andrieux :

Quelle amie oserait m’ouvrir une retraite,
Je n’en ai pas besoin !


tout le monde voit que ce n’est pas de l’amie, mais de la retraite qu’il est question, et que là en est bien neutre. Ne vous en déplaire ! il faut s’en moquer ! prouvent le sens neutre du même mot. Les poètes, je le sais, l’ont employé souvent au lieu de lui, ou d’elle, mais par licence, par extension, et toujours dans un sens méprisant et odieux.

Un vieillard amoureux (dit Corneille) mérite qu’on en rie.
Pour punir un méchant, (dit Voltaire) pour en tirer justice.


Ces deux personnages si maltraités sont assimilés à des choses, et non pas à des hommes. Quand Marivaux dit : Elle fait la passion des gens, et son mari en est jaloux, la phrase signifie : Son mari est jaloux de cela, et non pas : est jaloux d’elle.

Dans les écrits du dix-neuvième siècle, on a souvent confondu les acceptions de ces mots : en et y avec celles