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espèce de terme mitoyen et de compromis entre les consonnes et les voyelles. Ne faisons pas compliment de cette invention à nos respectables aïeux ; nos syllabes on, en, in, un, désagréables, dures, sont la tache originelle du vocabulaire français : elles jettent dans notre clavier beaucoup de notes fausses et sourdes qui désespèrent les musiciens et les orateurs.

Le même caractère mitoyen, le même génie de nuances et de délicatesse, qui a fait entrer dans la partie vocale de la langue des demi-voyelles, des demi-consonnes, des demi-diphtongues, influe encore sur la syntaxe française, sur la formation des phrases, sur l’arrangement des mots, sur leur synonymie. Il multiplie les finesses, les ellipses, les sous-entendus, et favorise ainsi notre goût national pour l’ironie qui vit de sous-entendus, de réticences et de demi-mots. Voilà les éléments métaphysiques et matériels de la langue. Aucune de ces nombreuses nuances n’aurait été sentie, si l’idiome, déjà fort simple, grâce à sa marche analytique, n’avait adopté pour premier principe une clarté extrême, une lucidité parfaite ; c’est là, depuis son origine, le fonds de son génie, l’axiome fondamental de sa grammaire ; il a horreur de l’obscurité. Toute locution obscure ne sera pas française. On supprimera donc tout ce qui embarrasse les périodes, enchevêtre les phrases, obscurcit les acceptions des mots, fait naître des équivoques pénibles à l’esprit ; on établira des concordances très exactes et très minutieuses ; on s’opposera fortement à ce que le conditionnel ou le possible se confonde avec le présent ou le réel ; on bannira les nombreux adjectifs juxta-posés des Espagnols et des Italiens, les enlacements synthétiques de la phrase allemande, les énergiques syllepses de la phrase anglaise ; on déblaiera le terrain, de manière à ce que l’esprit français puisse saisir toutes les finesses, s’emparer de toutes les nuances, jouir de toutes les délicatesses de la pensée et du discours. Il en résultera une langue très pure, très chaste, très limpide, admirable par les détails, facile et souple instrument de conversation quotidienne, mais privée d’une grande partie des ressources énergiques, des tournures véhémentes, des inversions foudroyantes, des ellipses passionnées et des couleurs fortes que d’autres nations possèdent. Gueuse-fière, comme disait Voltaire, elle trouve heureusement des écrivains hardis qui la forceront à recevoir l’aumône ; elle ne cessera jamais de se tenir sur la réserve, de crier à la violence et de vivre de ces aumônes.

L’ouvrage de MM. Bescherelle n’est que l’histoire fort curieuse de ces utiles aumônes, dont nous comptons bientôt examiner avec plus de détail, la nature, l’origine, la nécessité et les résultats.

Nous avons cinq ou six langues françaises tout-à-fait distinctes ; et il ne faut pas remonter bien haut pour trouver dans nos écrivains les traces de ces idiomes différents, dont les couches superposées ont fini par produire l’idiome dont nous nous servons. Corneille est suranné ; Molière l’est aussi. Mais la langue écrite a bien moins varié que le langage de la conversation ; les traces (peu nombreuses d’ailleurs) que l’idiome parlé a laissées après lui, prouvent que sous Louis XIV même il s’éloignait infiniment de notre idiome actuel.

Voici par exemple une phrase du XVIIe siècle, composée de mots dont on se sert encore aujourd’hui, ce n’est plus une phrase française ; mais une phrase barbare. « Elle a (dit Tallemant des Réaux), un frère qui a l’honneur d’être un peu fou par la tête. » Cet homme qui est fou par la tête et qui a l’honneur d’être fou nous semble passablement bizarre. La mode espagnole qui s’était emparée de la France mettait l’honneur à toute sauce. Ne retrouvez-vous pas ici les grandes révérences et les manteaux castillans de cette époque, dont l’admirable Callot a éternisé les types cavaliers et grotesques ? On disait du temps de Tallemant : petite jeunesse, pour première jeunesse. Les genres de beaucoup de substantifs n’étaient pas fixés : Une grande amour se disait très bien au lieu d’un grand amour ; on retrouve cela chez Corneille. Happeur (gastronome), veau (imbécile), expressions familières, manquaient de bon goût et non d’énergie. Le notaire n’était pas encore né, non plus que le pharmacien. Il n’y avait que des garde-sacs et des apothicaires qui se coudoyaient fraternellement. Garde-sacs ! quelle injure ! apothicaire ! quel blasphème ! Nous avons perdu ces deux races. Quant à l’orthographe, elle avait ses incertitudes. La consonne s, cette vieille consonne parasite et gauloise qui a servi long-temps à remplacer l’accent grave de la voyelle précédente (dans les noms propres Basle pour Bâle, Chastenay pour Châtenay), maintenait obstinément son empire. On écrivait indifféremment fistes ou fîtes. Perrot d’Ablancourt, qui venait d’avoir sur cette grave question une querelle animée avec Conrart, « l’homme au silence prudent », lui porta un de ses manuscrits : « Tenez, dit d’Ablancourt, mettez les fisstes et les fusstes comme vous voudrez. » Il avait doublé l’s pour qu’on n’en manquât pas.

Tandis que Perrot d’Ablancourt et Conrart examinaient, la loupe en main, tous les détails du langage, les hommes de génie achevaient de le pétrir et de le mouler. Mme de Sévigné consacrait, dans ses lettres, toutes les finesses de la conversation, toutes les délicatesses familières si chères aux esprits d’élite, quand elles sont d’accord avec le bon goût. Elle écrivait à sa fille : je suis toute à vous et à ses connaissances : je suis tout à vous. Patru et Vaugelas ne lui avaient pas enseigné cette nuance si déliée. La Fontaine introduisait, dans ses vers naïfs, ce qu’il pouvait dérober de meilleur à la plus ancienne langue française : suppression des articles, emploi de l’infinitif comme substantif, renouvellement des expressions gauloises, il se permit tout en fait d’archaïsmes, et se fit tout pardonner : ce bonhomme, qui semble laisser échapper ses vers négligemment, est notre plus laborieux ouvrier d’antiquités rajeunies. Racine, élevé à l’école des Grecs, met un art infini dans ses hardiesses et dans ses emprunts. À l’exemple de ses maîtres, il ose tout, sans paraître rien oser ; les ellipses les plus extraordinaires que l’on ait forcé notre langue d’accepter, viennent de lui et de Bossuet :

Je t’aimais inconstant ; qu’aurais-je fait fidèle ?

C’est la suppression d’une phrase entière, et d’une phrase sans accord avec la phrase énoncée, gouvernée par un autre sujet, inattendue, imprévue, dont rien ne donne l’idée et ne fait deviner la construction. Bossuet, nourri des livres saints, formé par l’étude du plus concis et du plus énergique des dialectes orientaux, entraîne la langue française vers d’incroyables audaces.

Personne n’ignorait que le mot pleurs était féminin et pluriel, qu’il n’avait pas de singulier ; que le pleur était interdit et n’existait pas. Mais voici Bossuet, l’orateur hébreu, qui monte en chaire, et dans une de ses oraisons funèbres, s’écrie : « Là commencera ce pleur éternel ; là ce grincement de dents qui n’aura jamais de fin. » On tremble et l’on se tait ; l’enfer s’ouvre à cette terrible expression hébraïque ; la dureté, la terreur de la vieille Bible ressuscitent à la fois dans un seul mot. Le pleur, ce n’est pas une larme. Vous entendez le long sanglot qui ne finit pas, le gémissement qui échappe d’une âme brisée que rien ne console ; c’est une des