Page:Blanc - Histoire de dix ans, tome 3.djvu/10

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Les légitimistes avaient mis toute une année à revenir de leur stupeur. Mais les incertitudes du pouvoir, ses faux ménagements, ses fureurs étourdies, les douleurs croissantes du peuple, et son mécontentement, exalté par l’orgueil d’une récente victoire, la France plus que jamais humiliée, l’Europe enfin rendue intraitable par l’excès même des concessions, tout semblait encourager le parti vaincu à ressaisir le gouvernement de la société, de nouveau livrée aux hasards. Ce parti était riche, d’ailleurs, et soutenu par les prêtres, sans parler de l’appui que promettaient à son audace les fanatiques du Midi, l’épée des gentilshommes de l’Ouest, et les paysans de la Vendée, race indomptable et fidèle.

Mais les légitimistes n’avaient pas de chefs.

M. de Chateaubriand était tombé dans un dégoût mortel des hommes et de son siècle. En proie à cette exaltation fébrile et à ce vide éternel du cœur, maladie des organisations d’élite, il en était venu à trouver pesant le fardeau de sa destinée, si enviée pourtant et si glorieuse. Il nous a été donné souvent de le voir dans cette dernière phase de sa vie, et nous avons été frappe, surtout, de ce qu’il y avait en lui de mélancolique et de souffrant. Son regard était d’une bienveillance amère. Il souriait avec peine et avait le sourire triste. Sa voix émue et profonde annonçait une âme troublée, et ses discours étaient pleins de découragement. Rien n’existait plus, en effet, de ce qui avait été pour lui un désir, an espoir ou une croyance ; et, après le grand naufrage auquel il avait survécu, il cherchait en vain dans ce qui