Page:Boyer d’Argens - Lettres juives, 1754, tome 2.djvu/283

La bibliothèque libre.
Aller à : Navigation, rechercher
Le texte de cette page n’a pas pu être entièrement corrigé, à cause d’un problème décrit en page de discussion.


qui cherche à attraper un bénéfice.

Le carnaval est le tems où les gondoliers font le mieux leurs affaires, par la grande quantité d’étrangers qui sont à Venise : mais dès que le carême arrive, tout le monde commence à déloger ; les voyageurs, les marionnettes, les comédiens, les ours, les monstres, les curiosités & les courtisanes : c’est-à-dire, celles que la dévotion avoit amenées des pays voisins ; car on n’a garde de souffrir que celles de Venise puissent déserter : on les regarde comme trop essentielles au bien de l’état. Elles étudient aussi la politique ; & leur profession assez pénible & assez fatiguante d’ailleurs, ne les empêche point de s’y appliquer. Il s’en est même trouvé parmi elles qui s’y sont distinguées. Une, entr’autres, voulut imiter Solon, & illustrer la profession des filles galantes. Elle fit bâtir une chapelle magnifique de l’argent qu’elle avoit gagné, & la consacra à une certaine Magdelaine l’Egyptienne, qui avoit été une fameuse courtisanne, comme ce législateur des Athéniens avoit bâti un temple à Vénus de l’argent que les filles publiques avoient reçu.

Les églises de cette ville sont très-belles. On croiroit aux noms que leur donnent les Vénitiens, qu’ils ont quelque chose de la religion judaïque. Je ne sçais si le peu d’amitié qu’ils portent à la cour de Rome les empêche d’invoquer les saints qu’elle canonise ; mais, presque tous leurs temples sont dédiés à nos patriarches & à nos prophêtes. Un juif, nouvellement arrivé dans ce pays, est très-surpris lorsqu’il entend nommer l’église de S. Job, de S. Moyse, de S. Samuel, de S. Jérémie, de S. Daniel & de S. Zacharie. Les moines qui desservent celle de S. Jérémie, assurent qu’ils conservent une dent de ce prophète. Je me suis informé exactement, si dans le temple de S. Moyse, on n’auroit point quelque corne de notre législateur ; mais je n’ai pû en apprendre aucune nouvelle ; ni si dans celui de S. Job on ne gardoit pas dans une sainte Ampoulle quelque gale à demi-crévée de ce bon homme. Un moine m’a dit en confidence, que de pareilles reliques étoient très-chères & fort rares, la cour de Rome les vendant à un prix excessif.

Ainsi, il y a toute apparence, que dans le temple de S. Moyse, il n’y a que des bras, des jambes & des mâchoires de saints nazaréens ; & qu’il ne reste dans Venise, des anciens Israëlites, que la seule dent du prophête Jérémie. Elle est enfermée dans un étui d’or enrichi de diamans. Elle paroît plutôt une dent de cheval par sa grosseur que celle d’un homme. Le moine qui me la fit voir, m’assura que je ne devois point en être surpris, attendu que les anciens peres étaient d’une taille bien plus avantageuse que la nôtre.

Cette dent monstrueuse me rappelle une autre relique qu’un de mes amis m’a dit avoir vûe à Munich dans une fort belle église. C’est une vertèbre aussi grande que celle d’un éléphant, ou de quelque autre grand animal. Ce gros os est en singulière vénération dans toute la Bavière, comme étant une des vertèbres du grand S. Christophe.

Quoique les moines prisent fort leurs reliques à Venise, ainsi que dans les autres pays, ils ne trouvent guère que parmi le bas-peuple des gens prêts à croire tous les miracles qu’ils leur attribuent. Les personnes d’un certain rang regardent ces sortes de choses comme un amusement qu’il faut laisser au vulgaire. Cependant, s’il arrivoit qu’il y eût à Venise quelques reliques aussi incommodes que celles de S. Paris le sont en France, je ne doute point que le sénat ne les fît promptement jetter dans le golfe Adriatique, & ne punît très-sévèrement ceux qui auroient voulu les accréditer dans l’esprit du peuple. Il y a quelque tems que la république s’étant brouillée avec un souverain pontife, il interdit & suspendit tout le clergé de Venise. Le sénat défendit aux prêtres de discontinuer leurs fonctions. Quelques moines obéirent cependant au pontife ; mais ils furent bien-tôt punis de leur rébellion aux ordres de l’état : on les chassa de la république ; & ils ne furent rappellés que par grace, & sous de très dures conditions, lorsque le sénat & le pontife furent raccommodés.

Je t’ai déja dit dans mes autres lettres, mon cher Monceca, combien il est dangereux dans ce pays de cabaler contre l’état, & combien la seule apparence de ce crime est punie sévèrement. On donne de très-grandes récompenses à ceux qui dénoncent un perturbateur du repos public, lorsque les avis peuvent être réellement utiles.

On écoute même les instructions & les lettres anonymes. Il est vrai qu’on s’en sert prudemment & avec mesure. Il y a, sous les portiques du palais de S. Marc, & en divers endroits de ses galeries, des mufles, dans la gueule desquels chacun peut jetter des billets comme dans un tronc, pour donner tel avis que bon lui semble aux inquisiteurs d’état. C’est ce qu’on appelle Denunzia secreta. Ne te figure pourtant pas, mon cher Monceca, que l’on risque beaucoup par ces avis anonymes, & qu’on dépende par-là d’un ennemi. Les juges qui composent l’inquisition d’état, sont si sages & si prudens, qu’il n’est personne qui doive craindre d’être puni, s’il n’est véritablement coupable. On ne voit point de pays dans l’univers où l’homme soit aussi libre qu’à Venise. Les Arméniens, les Juifs, les Grecs y ont l’exercice public de leurs cérémonies. Toutes les autres religions y sont aussi tolérées ; mais on ne fait pas semblant d’en sçavoir les assemblées, qui se font d’une manière sage & prudente, ensorte que le sénat n’a pas lieu de s’en plaindre. Les moines même ont ici une entière liberté ; ils prennent le masque tant qu’ils veulent en carnaval, entretiennent la concubine, chantent sur le théâtre, font enfin tout ce que bon leur semble, pourvu que leur débauche ou leur dévotion n’aient rien de commun avec les affaires de l’état. Venise n’a rien de semblable dans ses maximes avec Rome, que la protection qu’elle accorde aux courtisanes. Dans tout le reste, il n’est point de peuple qui se ressemblent moins, sur-tout pour la superstition & l’autorité des moines.

On débite ici, à propos de l’autorité des moines, une histoire assez comique arrivée nouvellement à Messine. Le consul de Hollande résidant dans cette ville, avoit une jeune fille de seize à dix-sept ans, assez aimable. Les dévots se mirent dans la cervelle d’en faire une sainte. Ils ne pouvoient souffrir, disoient-ils, qu’une créature aussi jolie fût un jour la proie des démons. Pour la mettre dans le bon chemin, & lui ouvrir la voie céleste, ils résolurent de lui persuader de quitter ses parens, & de les voler en partant pour augmenter la bonne œuvre. Ils lui citerent cinq ou six théologiens Espagnols, qui permettoient à une fille de voler son pere, lorsqu’il étoit protestant, & qu’elle le quittoit pour se retirer dans un monastère.

La jeune fille convaincue de la piété & de la sainteté du vol domestique qu’elle méditoit, ne demanda plus que le moyen de l’exécuter. Deux révérends pere capucins lui prêterent leur ministère. Ils alloient souvent à la quête chez le consul, qui leur faisoit l’aumône, bien éloigné de penser au tour qu’on vouloit lui jouer. Cependant les disciples de S. François emportoient chaque jour quelques habits de la jeune Catécumène. Leurs larges besaces servoient utilement à ce projet. Enfin lorsqu’il n’y eut plus de nipes à sortir, la nouvelle convertie vola une bourse remplie de piéces d’or, & disparut avec. Ses parens ne resterent pas long-tems à apprendre de ses nouvelles. On ne peut dire quelle fut leur surprise, lorsqu’ils sçurent le projet de leur fille, & la cause de son évasion : mais comme il n’y avoit aucun reméde, ils prirent patience.

La nouvelle sainte fut reçue religieuse : elle fit vœu de n’avoir jamais le cœur tendre, d’obéir au caprice d’une femme vieille & grondeuse, & de n’avoir de l’argent que pour le donner aux moines. [1]

Pendant près de trois ans, tout Messine ne parloit que de la sainte convertie. Peu s’en fallut qu’on ne fît déja une quête pour les cent mille écus qu’il falloit pour la faire canoniser après sa mort. Maints religieux prirent en chaire le prétexte de sa conversion, pour déclamer contre tous les nazaréens réformés. Ils prédirent la ruine entière de l’Angleterre & de la Hollande, firent même quelques complimens & quelques apostrophes de rhétorique au prétendant, & l’assurerent qu’il remonteroit sur le trône, dès que Dieu auroit fait mourir tous les Anglois, pour punition de leur rébellion ; ensorte qu’il seroit le maître de mener avec lui autant de moines qu’il voudroit, lesquels deviendroient même très-utiles pour repeupler le pays.

Lorsqu’on étoit ainsi occupé dans toute la Sicile de la bienheureuse religieuse, que chaque mere la citoit pour exemple à sa fille, qu’on étoit prêt de faire des reliques & des scapulaires de ses vieilles robes, elle disparut tout d’un coup. On crut d’abord que par un miracle elle se cachoit aux yeux des humains, étant en conversation avec sainte Rose ou sainte Claire.

Mais comme elle ne reparoissoit plus, un habile théologien devina, que n’ayant eu pendant quelque tems que la grace suffisante, elle avoit fait une escapade, cette espéce de grace suffisante ne suffisant jamais ; & qu’il falloit attendre un mouvement de la grace efficace, afin de produire son retour. Quoique le théologien semblât avoir raison, l’inquisition trouva son raisonnement dangereux ; & comme janséniste, il pensa être puni sévèrement. Quant à la sainte, elle repassa en Hollande dans un vaisseau de Rotterdam ; & pour disposer la grace efficace, elle exécuta le premier commandement de Dieu, & demanda pardon à sa famille de sa désobéissance. L’évêque fâché & piqué au vif du départ d’une de ses brebis égarées, mit en rumeur tout Messine. A peine l’autorité du gouvernement put-elle garantir la personne du consul. Sa maison fut fouillée : on interrogea ses domestiques : après bien des recherches, il fallut que l’évêque prît patience, & se consolât du départ de sa religieuse, comme le consul s’étoit consolé de l’enlevement de sa fille.


Porte-toi bien, mon cher Monceca, & donne-moi de tes nouvelles.

De Venise, ce…

***
  1. Les trois vœux des religieux, chasteté, obéissance & pauvreté.